‹ Le vieux Honfleur et ses marins [microforme]Chapitre 4 sur 8 · MONSEIGNEUR · texte numérisé non relu

MONSEIGNEUR

« En conséquence de la décision du Roi, en date du 20 juin dernier, relative aux ordres étrangers : Jean- Baptiste Baussard, lieutenant de vaisseau de 1792, a honneur de vous adresser la demande en autorisation de porter l’ordre étranger de la Nouvelle-Jérusalem (Honfleur) joint à la décoration du Lis. (Voyez l’Apocalypse de J.-C. selon saint Jean, chap. XI, v. 1 et 2.)

« Ce ne peut être que la multiplicité des affaires du ministaire de la maison du Roy très-chrétien qui vous ait empêche, Monseigneur, de m’honorer d’une réponse que } espère de la justice de votre foi, parce que la foi est la lumière du chrétien comme la raison est la lumière de l'homme mondain, qui a conduit Apollyon Bonaparte à l'ile d'Elbe, (voyez l’Epitre de lapôtre saint Paul aux Romains, chap. I, v. 17). Son char est resté à Paris (2);

(1) Arch. de la Marine. Personnel.

(2) H s’agit des quatre chevaux en bronze doré descendus du portail de Saint-Marc, à Venise, le 13 décembre 1797, partis d'Ancône le 4 mars 1798 sur la frégate la Diane, arrivés à Toulon et embarqués sur une allège qui prit la route d'Arles. Le lieutenant Baussard avait assisté à cette opération,

vous avez sous vos yeux ce cadril du royaume trèschrétien qui doit désormais être conduit par la foi de l'Evangile éternel de la grâce de Dieu et par la raison humaine. Ne méprisez pas ce que je vous écris, Monseigneur, c’est pour en convaincre le cœur de notre Roy très-chrétien, par votre ministère, que ce monument a été placé dans la cour des Tuileries par la quatrième dynastie napoléonnienne.

« De la Nouvelle-Jérusalem ot) qui descend du cielet vient de mon Dieu, le mercredi 2 novembre 1814. »

L’obstination de notre lieutenant de vaisseau, déjà sensible dans les deux affaires engagées et rompues comme on l’a vu, l’est plus encore dans la suivante. Certes, il estimait à un haut prix l’ordre de Saint-Louis, mais il aurait volontiers renoncé à toutes vaines décorations s’il eût pu recouvrer certains effets laissés par lui à Sainte-Croix-de-Ténériffe, en 1798. Voilà bien le véritable, l'unique, le grand chagrin de sa vie : la perte de ses instruments, de ses cartes et de sa garde-robe ! Nous connaissons trop la vie de Baussard pour ne pas ajouter qu’il éprouva de plus graves désagréments, mais bien que ces derniers lui aient arraché des plaintes retentissantes, leur nature délicate et intime ne permet pas de les indiquer plus clairement. Contentons-nous de rapporter ses derniers efforts et la lutte suprème qu’il soutint. Pour plus de clarté, il convient de prendre Paflaire à son début.

En 1796, le capitaine Nicolas Baudin avait proposé aux directeurs du Muséum de destiner un navire à lui appartenant pour aller chercher une grande partie des

objets d’histoire naturelle qu’il avait laissés à la Trinité espagnole (1). Le gouvernement s’occupant de multiplier en France les plantes exotiques, la proposition du navigateur fut accueillie avec enthousiasme. Jussieu et Geoffroy s’empressèrent d’écrireau ministre pour recommander l'expédition et déterminer le Directoire Exécutif, « protecteur constant des lettres et des arts», à prescrire les dispositions propres à en assurer le succès. Nuls, dans la circonstance, n’avaient mieux qualité que ces deux savants pour gagner le Directoire aux projets du capitaine Baudin, qui demandait seulement que la marine fit les frais de l'armement (2).

Une fois le voyage ordonné, on procéda à l’équipement, au Havre, de la flûte la Belle-Angélique, dont le capitaine Baudin fut autorisé, par arrêté du 13 messidor an IV, à prendre le commandement « pour aller chercher à la Trinité espagnole les plantes exotiques et les objets précieux d’histoire naturelle dont il se proposait faire hommage à la République. »

Nous revenons à Baussard. « Par l'effet de son amour constant pour le progrès des connaissances nautiques, » il fut embarqué sur la Belle- Angélique en qualité d’officier. Charmé de cette nomination, dans laquelle il voyait la réalisation d’un rêve longtemps caressé, Baussard se disposa à payer de sa personne ; il s’équipa en marin et en savant, se munit d'instruments, de boîtes, de poudres et, peut-être, d’onguents dont nous ne nous sentons pas de force à débrouiller les noms. Enfin, ayant embarqué

(1) Partie de l’ile de Saint-Domingue.

(2) Lettre de Jussieu, 2 messidor an IV. Arch. de la Marine.

cinquante hommes d’équipage, s’étant muni d’un saufconduit du Cabinet britannique pour éviter l’atteinte des Anglais et d’une permission de la cour de Madrid d’aller à la Trinité, le commandant de lPexpédition quitta le Havre le 30 septembre 1796.

Un mois était à peine écoulé qu’à la suite d'événements éprouvés à la mer, le navire la Belle-Angélique était forcé de relâcher à Ténériffle, où il arriva le 9 novembre, sans gouvernail, presque sans mâts, entr’ouvert devant et derrière. Les avaries étaient trop considé-

rables pour que lon songeit à continuer l’expédition | avec le même bâtiment. En conséquence, la Belle-Angé-

lique fut condamnée et désarmée.

Voir son voyage interrompu dès les premiers jours, c'était irritant pour Baussard; il se calma néanmoins en employant les trois mois qui suivirent à parcourir l’ile dans toute son étendue. Mais quel ne fut pas son mécompte lorsque le commandant, ayant enfin pu se procurer un autre navire pour continuer sa mission, ne réserva de son équipage que ce qui était nécessaire pour le manœuvrer, confia le surplus à Baussard avec l’ordre de retourner en Europe et quitta Sainte-Croix. Quelque temps après, notre lieutenant, tout déconfit, arrivait à Cadix sur un bâtiment espagnol de la Compagnie des Philippines. Aïnsi se termina son expédition « pour le progrès des connaissances nautiques. » Quant à Nicolas Baudin, après avoir touché à Saint-Domingue où il séjourna, il était de retour en France le 7 juin 1798 et débarquait à Fécamp (1).

(x) Arch. de la Marine. Voyages et expéditions scientifiques.

Maintenant on voit par quelle suite d'événements malheureux Baussard avait été empêché de courir le monde; on conçoit les motifs qui l’avaient contraint d'abandonner une partie de ses effets. Mais qui pourra peindre combien fut vive l’amertume qu’il en ressentit ! A dix-sept années de là, en 1814, ce qu’il souhaitait le plus en ce bas monde, qu'il égayait de ses chants naïfs, c’était d'aller de nouveau à Sainte-Croix. C’est dans ce dessein qu’il s’adressait au comte Ferrand par une requête du 3 novembre. « En ma qualité de lieutenant de vaisseau de 1792, écrivait-il au ministre, je supplie votre Excellence de m’employer sur le bâtiment destiné à porter le consul français à Sainte-Croix-de-Teénériffe, afin que je puisse y reprendre les effets que j’y ai laissés en dépôt en 1798. » Rien, à coup sûr, de plus juste qu’une telle requête; mais la demande passa inaperçue et Baussard ne tarda pas à se convaincre que de nouvelles instances demeureraient sans effet. Il ne lui restait pour agir qu’à compter sur ses propres forces. C’est pourquoi on le vit, sept années plus tard, en 1824, vingt-sept ans après son voyage aux Canaries, acheter, armer, équiper un navire et le tenir prêt à mettre à la voile pour Sainte-Croix. Afin d’être en mesure d’en prendre le commandement et de partir sans retard, il adressa au ministre de la Marine une demande ainsi conçue : |

« MONSEIGNEUR, « Jean-Baptiste Baussard a l’honneur de vous exposer qu'il a été reçu pilote en juin 1777, lieutenant de frégate pour la campagne en 1778, lieutenant de frégate en 1782,

lieutenant de vaisseau en 1792, réformé en l’an neuf de la République française, retraité en janvier 1817, a maintenant l’honneur de vous prier de lui permettre de commander le navire le Jean-Baptiste, qu’il a acheté pour aller à Sainte-Croix-de-Ténériffe prendre des effets qu’il a laissé en dépôt en 1798, lors de la condamnation de la Belle-Angélique pour avaries irréparables. Or, dans l'attente où il est de votre vermission, il vous annonce, Monseigneur, qu’il fait ses dispositions pour partir du port de Honfleur du cinq au quinze février prochain pour Sainte-Croix-de-Ténériffe et d’où il reviendra à Honfleur.

« Jean-Baptiste (1899) a l'honneur de vous saluer de corps et d’esprit,

Monseigneur,

« De Paris, le jeudi vingt-deux janvier mil huit cent vingt-quatre. »

Mieux traité en cette dernière circonstance, Baussard obtint la satisfaction qu’il désirait; il fut nommé capitaine au long cours par décision du 28 février 1824. En revanche, il semble qu’il ne toucha au but de ses efforts que pour le voir se transformer en un obstacle qu’il ne put franchir, tant il est vrai qu’il y a souvent loin entre la coupe et les lèvres. En effet, notre lieutenant fut contraint de renoncer à voyager sur le Jean-Baptiste, car aucun matelot ne se soucia de s’embarquer avec lui : il resta le capitaine d’un navire sans équipage.

Baussard s’en consola en continuant à haranguer ses compatriotes avec un bonheur particulier. Il perdit le souvenir de ses épreuves en dictant des oracles. De cet

oubli, il y a quelque certitude à conclure que les instruments nautiques, les cartes et les effets de l’infortuné lieutenant sont encore en dépôt à Ténérifle.

Baussard est décédé à Honfleur le 14 février 1833; il avait dépassé quatre-vingts ans.

BERTHELOT (Le VW. Pierre), en religion P. DENIS DE LA NariviTÉ. Pilote-major et cosmographe du roi de Portugal, religieux de l’ordre de Notre-Dame du Mont- Carmel, il naquit à Honfleur où il fut baptisé le 12 décembre 1600 en l’église de Sainte-Catherine. Cette date est fournie par son biographe, le P. Philippe de la Très- Sainte-Trinité (1), mais nous n’avons pu en vérifier l’exactitude; les anciens registres baptistaires de la paroisse de Sainte-Catherine ne sont pas antérieurs à l'année 1659. On peut cependant, d’après d’autres documents, regarder cette date comme très précise.

La famille de Pierre Berthelot vivait à Honfleur au milieu du xvi* siècle. Elle portait le nom de Berthelot, dit Dupeyral où Dupéral. Était-elle originaire de la Normandie? On en doute, sans pourtant se sentir assez autorisé pour rien affirmer (2). Ce qui est assuré, c’est qu’elle y comptait des 2Îliances dans la noblesse et dans la riche bourgeoisie. En 1577, un François Berthelot dit Dupéral, maître en chirurgie, était établi à Honfleur, près de la fontaine bouillante, c’est-à-dire sur la place de nos

(x) Voyage d'Orient, liv. VII, chap. VI, p. 435.

(2) Dans un acte du 16 mars 1607, un Etienne Berthelot, oncle du ilote dont nous parlons, est dit : « natif de Charente, pays de Sain- P P pay

tonge ».

jours appelée place Hamelin. Il se qualifiait de lieutenant du premier barbier du roi. C'était le grand-oncle de Berthelot.

Son père était Pierre Berthelot dit Dupéral, d’abord maître chirurgien, puis capitaine de navire. Il avait épousé, suivant contrat du 21 juillet 1598, Fleurie Morin, fille de Guillaume Morin, sieur de Chamelonde. De cette union devaient sortir dix enfants. Le pilote Berthelot était l’ainé de ces dix enfants, dont deux autres, François et Jean, furent aussi des gens de mer. La postérité de ces derniers était encore représentée au commencement du siècle par Denis-François-Guillaume Berthelot, né en 1732, mort en 1818, chapelain de Notre-Dame de-Grâce.

Son père servait sur des navires terre-neuviers en qualité de maitre-chirurgien. Il lembarqua avec lui sur l’Aigle et lui fit pour la première fois visiter les pêcheries de lointains pays. L’apprentissage de Berthelot se continua sur d’autres navires armés et conduits par son père, car ce dernier, comme la plupart des chirurgiens de mer de son temps, pratiquait l’art de naviguer.

En 1619, une compagnie de marchands de Paris et de Rouen, formée depuis quelques années pour le commerce de l'Orient, avait décidé d’envoyer une seconde expédition aux Indes orientales, au pays des épices. Dans ce dessein, trois navires furent équipés : le Montmorency, l'Espérance et l’'Ermitage. Beaulieu arma le Montmorency à Dieppe; il recruta à Honfleur les équipages des deux autres navires. Il vint les rejoindre sur la rade de ce port, le 2 octobre 1619, et mit à la voile le même jour.

Beaulieu emmenait avec lui deux cent soixante-treize marins, soldats et volontaires, parmi lesquels se trouvait Pierre Berthelot sur l’Espérance, de quatre cents tonneaux, que commandait Robert Gravé, fils de Dupont- Gravé, bien connu pour ses voyages au Canada.

Les trois navires naviguèrent de conserve pendant plusieurs mois. Ils se séparèrent en vue de l’île de Madagascar, le 1° mai 1620. L’Espérance reçut l’ordre de se diriger sur Bantam, port de l’île de Java. Des bruits de guerre obligèrent son capitaine à modifier sa route; l'Espérance aborda sur la côte occidentale de Sumatra, au nord de Benkoolen. Ce fut dans ces parages que le navire fut pris et pillé par des pirates hollandais. Quelques jours après, il fut incendié.

Pierre Berthelot resta dans les Indes avec une vingtaine d’autres matelots, ses compagnons d’infortune. Il prit du service, pendant plusieurs années, sur des navires marchands qui trafiquaient sur les marchés orientaux. Puis il vint à Malacca, chez les Portugais, en l’année 1626. A cette époque, dans son pays natal, on le croyait mort; un acte du 26 avril 162$ ne laisse aucun doute à cet égard.

Il fut reçu merveilleusement par les autorités portugaises. Sa connaissance des rivages, des fonds, des chenaux de larchipel indien en fit un précieux auxiliaire des gouverneurs. Il eut toutes les occasions de se produire comme pilote dans plusieurs expéditions, où il commandait les galères de quarante rameurs dont les Portugais usaient pour combattre les chefs malais sur les côtes et sur les fleuves. Ses services comme hydrographe n’étaient

pas moins appréciés du vice-roi des Indes portugaises, pour lequel il dressa des cartes marines (1). Berthelot possédait donc les qualités et les connaissances exigées d’un très bon pilote hauturier.

Au mois de janvier 1629, il quitta Malacca et vint dans la capitale portugaise, à Goa. Dans ce moment, on y armait une escadre de trente navires; Pierre Berthelot en fut le premier pilote. Il prit part à un combat naval livré en vue de Malacca et à d’autres brillants faits d'armes. Pour prix de son courage et de son habileté, le gouverneur portugais lui promit l’habit de l’ordre du Christ, et, pour montrer toute la considération qu’il avait pour son caractère et son mérite, il l’anoblit. Quelque temps après, on lui donna en propriété l'office de pilote et de cosmographe royal, qui correspondait sans doute à l'emploi de pilote-major des Indes. Pierre Berthelot l’exerça six années environ, durant lesquelles il dirigea plusieurs expéditions navales.

Mais un profond changement s’était produit dans l’existence de notre pilote royal. Berthelot avait pris l’habit du

(1) On a la preuve que Pierre Berthelot a dressé des cartes nautiques et que par conséquent il s’était adonné à l’étude de la cosmographie. En effet, dans le Catalogue cf the manuscript, maps, charts and plans in the British Museum, on trouve les deux indications suivantes :

« Madagascar.

« À chart of part of the south eastern coast of Africa, from the Cape to « Sofala with part of the coast of Madagascar. It is inscribed : « Petrus « Berthelot, primum cosmagraphicum Indianorum Imperium faciebat (sic) « Anno Domini 1635.» 15 in. X 12 in. — (Miss. Sloane, 197, fol. 74.)

« À chart of part of the south eastern coast of Africa, with the Mozambique Channel and the Island of Madagascar. It is inscribed : « Petrus « Berthelot (ut sup.) 15 in. X 12 in. » — (Mis. Sloane, 197, fol. 90.)

Carmel, le 24 décembre 1634, et il avait reçu la prêtrise, le 24 août 1638, par les mains du patriarche d’'Éthiopie. Pierre Berthelot se nommera désormais Frère Denis de la Nativité.

Une importante ambassade portugaise se préparait alors à se rendre à Achem pour y traiter avec le roi indien. L’ambassadeur insista pour que sa flottille, qui se composait de trois galères, fût placée sous les ordres du pilote devenu moine. Il l’obtint à force d’instances.

En route pour Sumatra, les galères rencontrèrent deux navires hollandais auxquels il fallut livrer bataille. La victoire resta aux Portugais; mais le vaillant P. Denis reçut une grave blessure. Il conduisit cependant la mission à Achem, où le roi accueillit l'ambassade avec les plus grands égards. Mais, par une insigne mauvaise foi, ce prince attaqua l’ambassadeur et s’empara de sa personne, de sa suite, de ses équipages, dont une partie fut massacrée et le reste jeté en prison. Pierre Berthelot, désigné par son habit religieux à la haine des infidèles, fut particulièrement en butte aux plus odieux traitements. Mis en demeure d’apostasier sa foi, il la confessa au contraire avec le plus grand courage jusqu’à ce qu’il mourût assassiné par un renégat furieux (27 novembre 1638).

Les historiens de son Ordre assurent que de grands miracles accompagnèrent et suivirent son martyre, si bien que l’on introduisit à Rome la cause de canonisation du bienheureux P. Denis. On ne sait si le procès a suivi son Cours.

Toutefois le nom du P. Denis de la Nativité (Pierre Berthelot) demeura en vénération dans la province de

Normandie ; on en a la preuve certaine par la publication d'une brochure très répandue jadis et qui est devenue d'une extrème rareté. On y rapporte les faits merveilleux dus à l’intercession du carme-pilote, du martyr que ses compatriotes se complurent, pendant plus d’un siècle, à honorer à l’égal d’un saint. Voici le titre. de cet opuscule : .

« Abrégé de la Vie, du Martyre et des Miracles du V. P. Denis de la Nativité, natif d’ Honfleur, religieux de l'Ordre de Notre-Dame du Mont-Carmel en la réforme de Sainte- Thérèse dans le couvent de Goa aux Indes Orientales, augmenté de quelques lumières que l’Auteur a découvertes en son voyage qu'il a fait à Honfleur après la féle de Tous les Saints, l'an 1681. Au Havre de Grace, chez la veuve de Guillaume Gruchet, 1733, avecaprobation, in-12de 16 pages. »

Ce petit livret, propre à inspirer des pensées édifiantes, nous a révélé l’origine d’un adage qui se rapporte à Pierre Berthelot. On y raconte qu’au milieu du xvun' siècle, la population de Honfleur, pour obtenir la pluie, se rendit en processions à l’abbaye de Notre-Dame de Grestain, puis au Breuil, à Notre-Dame de la Pitié. Le narrateur ajoute : « Et comme ces processions retournoient, elles furent toutes trempées, à la réserve de la mère de notre martyr sur qui il n’en tomba uné goutte ni en l’uneni en l’autre procession. » Ce prodige a très vraisemblablement donné naissance à la locution qui occupe encore un rang honorable parmi les dictons honfleurais : Il est de la famille de saint Berthelot, quand il pleut il ne reçoit pas d’eau.

On connaît plusieurs portraits du P. Denis. L’un se

trouve dans le Voyage d'Orient du R. P. Philippe de la Très-Saincte Trinité (Lyon, 1652). Avant la Révolution, le couvent des Carmes, à Rouen, possédait un autre portrait du même religieux ; depuis, ce portrait a appartenu au Musée de peinture de cette ville, mais on ne sait aujourd’hui ce qu’il est devenu. En outre, on nous a assuré que Ron voyait un portrait du P. Denis dans un couvent d'Italie, situé près Plaisance. Enfin le seul portrait que nous ayons pu examiner est conservé, à Honfleur, par les héritiers de la famille Berthelot. C’est ce dernier portrait qui a été gravé à l’eau-forte par Fr. Courboin, bibliothécaire au département des Estampes de la Bibliothèque nationale.

CHauDer (Hélie ou Elie), sieur de Saint-Nicol, du Bocage et de Manneville-Daubeuf, capitaine en la marine, est malheureusement un personnage peu connu. On ignore dans quelle localité de Normandie il prit naissance au commencement du xvi siècle; mais il s’était fixé à Honfleur, il s’y maria, et pendant plus de vingt ans il y poursuivit dés armements maritimes. C’est lui que les historiens locaux font connaître à propos du pillage et du saccagement de la ville, en 1562. Les documents que l’on peut réunir sont extrêmement sobres de détails sur la vie de ce capitaine, et c’est vraiment fâcheux, car son existence est d’un intérêt et d’une originalité très tranchés. Plusieurs indices donnent à supposer que Chaudet a été un hardi marin et un intrépide armateur ; il y a lieu de croire que nous avons affaire à un de ces navigateurs normands à qui les expéditions au Brésil et au Canada étaient familières dès avant le milieu du xvr° siècle. Ses voyages sont restés dans l’ombre ; si son nom a été conservé, c’est que Chaudet appartenait à la religion réformée et qu'il en était le sectateur le plus ardent. Les historiens ne savent de lui qu’un trait d’audace : le coup de main qui le rendit maitre de Honfleur. Nous voudrions essayer de diriger un mouvement d’attention sur ce marin oublié depuis trois siècles ; Chaudet se rattache à la filia-

tion des capitaines de mer qui, à partir de l’époque où Gonneville en 1503, et Jean Denis vers 15 19, conduisaient leurs équipages vers les terres du Brésil, jusqu’à la fin du xvi° siècle, s’en allèrent chercher fortune sur des rivages inconnus. Chaudet paraît y avoir réussi à souhait, si l’on en croit le curieux passage d’un mémoire rédigé par un de ses descendants :

«Jean de Brèvedent (1), sieur du Bosc, mon grand père, espousa damoiselle Jeanne Chaudet, fille d’Elie Chaudet, capitaine de marine, laquelle estoit heritière (2) dudict Chaudet et possédoit les terres de Sainct-Nicol, le Boscage, le Mont-Chaudet, le Valbrun, avec plus de quinze cents livres de rente hypothèque. Mais avant d’entrer plus avant dans ladicte famille, il est à propos de dire ce que c’estoit que ledict Chaudet.

« Elie Chaudet estoit de la religion prétendue réformée, d’une famille du pays de Caux, de laquelle n’ay point cognoissance, qui vint s’habituer à Honfleur où il espouza Marie Le Do, fille de Pierre Le Do, sieur du Val, une des plus riches familles du pays qui est venue comme bien d’autres par mauvois ménage en totalle décadence. Ledict Chaudet estoit fils de Jean, lequel eust esté extrèmement riche si le malheur de la condition ne leust engagé dans les hérésies du temps, ayant perdu à Honfleur, où il fut pillé par l’ordre de M. de Pierrecourt lors gouverneur d’icelle ville du temps de la Sainct-Barthélemy (3), plus de cent mille livres tant en vaisseaux que

(1) Conseiller du roi au bailliage de Rouen.

(2) Et fille unique.

(3) La date est indiquée vaguement. Jacques de Mouy, sieur de Pierrc-

SI

richesses qu’il avoit aportées des Canadas où il avoit esté un des premiers. Il avoit esté gouverneur de Honfleur ainsy que faict foy plusieurs pièces que mondict ayeul avoit produites au procès qu'il avoit contre Olivier Athinas, maréchal de clousterie et autres. On le nommoit le roy Chaudet, à cause de son authorité et de ses richesses. La ville de Honfleur de laquelle il s’estoit emparé s’estant rebellée contre luy, il l’assiègea et fit venir du canon de Bernay et de Lisieux et la prist, ayant auparavant brûlé une rue toutte entière qui se nomme encore à présent la rue Bruslée (1). Les habitants de la parroisse Sainct-Léonard s’estant reffugiés dans ladicte esglise, il les contraignit de se rendre ayant fait mettre le feu à toutes les maisons d’autour d’icelle. [Il] posa dans ledit Honfleur, à sondit nom, un nommé Apparoc (2) pour gouverneur pendant qu’il alloit piller de tous les costés sur les [catholiques] en vengeance de ce qu’ils luy avoient faict, et fist beaucoup de mal dans tout le pays (3). Enfin Dieu lui fist cette grâce, peu de temps avant sa mort, lan 1572, de détester son hérésie (4). »

Ce qui rend la note qui précède doublement précieuse,

court, dévoué aux Guises, était capitaine-gouverneur de Honfleur avant 1562; le pillage des navires de Chaudet est antérieur à cette année-là.

(1) C’est une erreur. La dénomination de « rue Bruslée » se rencontre dans des pièces datées de 1556.

(2) Voyez ce nom.

(3) y a confusion dans les faits relatés ici, empruntés d’ailleurs à une sorte de chronique publiée plusieurs fois déjà. — Thomas, Hist. de Honjleur, P- 71. ;

(4) Le fragment ci-dessus est extrait d’un mémoire généalogique en la possession de M. de Brèvedent du Plessis.

c'est qu’en premier lieu elle fournit des indications sur la carrière de Chaudet, que nous pouvons nuns représenter les voyages qu’il entreprit, les circonstances qui les lui commandèrent, les événements qu’il eut à y traverser. En second lieu, la note nous évèle le nom de lun de Ses lieutenants, sur lequel il ue sera pas superflu de porter notre attention.

Quant à Chaudet, on est obligé de reconnaître qu'il n’y a dans les renseignements recueillis ni suite ni matière à développement pour une biographie.

Les archives municipales de Honfleur conservent cinquante-quatre pièces où le nom d’Hélie Chaudet est mentionné, ce sont des aveux à lui rendus à cause de son fief de Saint-Nicol.

En 1550, au mois de septembre, les échevins de Honfleur, informés par l’amiral d’Annebaut que le roi Henri Il se rendrait le mois suivant du Havre à Honfleur, firent choix de deux galions pour transporter le roi, la reine et leur suite. L'un de ces navires appartenait à un ancien vice-amiral de Bretagne, Esmery Despoix, l’autre était le galion Chaudet. Notre marin tenait donc en équipage et mouillé dans le port de Honfleur au moins un bâtiment de guerre.

Le 17 juin 1554, sur une ordonnance des échevins, on paya à Hélie Chaudet la somme de quarante-sept livres pour la livraison de trois guenons offertes en présent. On peut présumer que ses navires avaient rapporté du Brésil une cargaison de singes, « destinés à égayer le chàteau féodal du gentilhomme campagnard. »

Il est acquis historiquement que Chaudet avait réalisé

une grande fortune, puisque l’on sait qu’il fit l’acquisition de trois fiefs situés aux environs de Honfleur. Il la devait, selon nous, à son trafic avec les Indiens des deux Amériques, tant au Brésil qu’au Canada, où il était allé un des premiers, c’est-à-dire avant l’année 1545, au plus tard.

Il n’y a pas lieu non plus de douter qu’étant protestant il nait eu de grandes relations avec ses coreligionnaires, car il en était le chef à Honfleur ; c’est à leur tête qu’il se rendit maître de la ville; il y plaça pour gouverneur un de ses lieutenants. La note citée plus haut nomme ce lieutenant « Apparoc »; d’après une chronique anonyme (r), il se nommait « de Sainte-Marie » : ce sont les variantes d’un nom de famille qui se trouve appliqué àla même personne (2). Ce qui rend intéressant ce nom, c’est qu’il est également porté par le capitaine de la Grande-Roberge, navire qui transporta de Honfleur au Brésil, en 1556, Bois le Comte et les ministres genevois. Jean de Léry parle en effet du « sieur de Saincte-Marie dit l’Espine » ou plutôt l’Espiné, l'Espiney. C’est d’ailleurs un des rares noms des compagnons de Bois le Comte qui soient parvenus jusqu’à nous. |

Sans trop donner aux conjectures et aux combinaisons qui se tirent de loin, il nous semble y voir assez clair dans les annales honfleuraises pour croire qu’il y a identité entre le capitaine de la Grande-Roberge, — de Sainte- Marie dit l’'Espiney, — et le capitaine de Sainte-Marie

(1) Thomas, Hist. de Honfleur, p. 74.

(2) Voyez l’art. APPAROC.

qui devint temporairement gouverneur de Honfleur en avril 1562.

Un fait à rapprocher aussi, c’est que, comme nous l'avons dit, Chaudet était protestant, et qu’il est remarquable que ce soit précisément à Honfleur que ses coreligionnaires, venus de Genève, aient été invités à se rendre pour s’embarquer sur des navires montés par beaucoup de Normands appartenant à la religion réformée. Il est plus que probable que l’amiral de Coligny fut pour quelque chose dans le choix du port d’embarquement, et qu’en relations suivies avec les armateurs et négociants calvinistes il aura rencontré en Hélie Chaudet, connu pour son expérience des choses de la mer, un capitaine de marine disposé à prêter a l’expédition de Bois le Comte l’appui de sa fortune et peut-être le concours de ses navires. Le fait reste incertain, mais il y a de grandes présomptions.

Nous dirons encore que les minces détails réunis dans

cette notice prouvent, une fois de plus, lintérêt qui s'attache aux marins du port de Honfleur, au xvi‘ siècle, dont les noms sont éteints dans tous les souvenirs.

Le capitaine Hélie Chaudet est décédé en 1572 ou 1573; la date précise ne nous est pas connue. Le 14 mars 1572, Chaudet donnait aveu d’un fief ou aïînesse sur la paroisse de Tourville, en bordure de la forêt de Touques; le 29 mai 1573, ce fut sa veuve qui s’acquitta du même devoir. L'époque de son décès tient donc entre ces deux dates. Il ne laissa qu’une fille nommée Jeanne Chaudet, dame du Bocage, qui se maria, en 1574, avec Jean de Brèvedent, sieur du Bosc, conseiller du roi au bailliage ct siège présidial de Rouen.

CHauvin (Pierre de), écuyer, sieur de Tonnetuit, capitaine pour le roi en la marine, capitaine de deux compagnies puis mestre-de-camp d’un régiment de gens de pied, gentilhomme ordinaire de la chambre, lieutenant pour le roi au Canada, vivait à Honfleur durant les quinze dernières années du xvi° siècle. Cette ville ne peut cependant pas le réclamer comme un de ses enfants. Chauvin était originaire de Dieppe, et il appartenait à la religion réformée. Si différentes pièces ne laissent aucun doute sur son origine dieppoise, nous n’avons pu en rencontrer aucune qui prouve nettement sa parenté avec la famille du même nom désignée dans linformation de 1666 (Bibl. nat., fr. 16898, fol. 4r) et à laquelle on a supposé qu’il appartenait. (La France protestante, WI, 430.) Divers actes notariés font précéder le nom de Chauvin de la particule ; d’autres lui donnent la qualité d’écuyer ; quoique la preuve résultant de cette mention m’ait force que de présomption, nous inclinons néanmoins à penser qu’il était noble, toutefois sans pouvoir dire s’il était noble de race où s’il avait reçu de Henri IV des lettres d’anoblissement, comme beaucoup d’autres à cette époque, en récompense de services rendus à la cause royale.

Quoi qu'il en soit, c’est en l’année 1589 que lon trouve son nom cité pour la première fois dans nos ar-

chives municipales. Les comptes des deniers arrêtés à cette date portent certaines sommes destinées à l’entretien de la garnison de Honfleur, composée alors d’une compagnie de soldats d’infanterie sous les ordres de Pierre de Chauvin. La même dépense, pour le même objet, est reproduite dans les comptes de l’année 1590. Selon toute apparence, Chauvin et ses gens de pied avaient été envoyés par le duc de Montpensier en vue de s’assurer de Honfleur et de conserver la place au roi. On conçoit que, dans les circonstances critiques où Honfleur se trouva à ce moment, Chauvin put rendre à ses coreligionnaires ct à Henri IV les signalés services que plusieurs écrivains ont rappelés.

Champlain a écrit : « Le sieur Chauvin de Normandie, capitaine pour le roi en la marine, homme très-expert et entendu au faict de la navigation avoit servi Sa Majesté aux guerres passées » Le fait rapporté ci-dessus confirme l'information de Champlain. Il semble toutefois que l’action de Chauvin ne se borna pas à la « garde et conservation » d’une ville, mais que ce marin prit part avec les soldats qu’il commandait à la campagne de Henri IV dans le pays de Caux. C’est du moins ce que donne à penser une quittance d'Antoine Hermann, « capitaine-enseigne de la compagnie du sieur Chauvin », laquelle indique que la compagnie et son capitaine avaient quitté Honfleur en 1591, passé la Seine et gagné Dieppe. On peut présumer qu'ils se joignirent, l’année suivante, aux contingents amenés au roi et dirigés contre le duc de Parme (r).

(x) Une somme de 9oo livres fut payée par Antoine Duverger, receveur

Dans le même temps, Pierre du Guast, sieur de Monts, qui fut le compagnon de Chauvin au Canada, neuf ou dix ans plus tard, était également à la tête d’une troupe de gens de guerre qui guerroyait dans le pays de Caux. De Monts et sa troupe tenaient Tancarville dans les derniers mois de l’année 1587; ils occupaient Honfleur en 1588, énoque où de Monts était pourvu de la lieutenance de cette ville. En 1589 et 1590, on retrouve le même officier en garnison à Dieppe où commandait M. de Chastes. C’est ainsi qu’à la mème époque on voit dans les mêmes localités, unis pour la même cause et servant sous la même bannière, Pierre de Chauvin, le sieur de Monts et le commandeur de Chastes, trois hommes dont les entreprises devaient se succéder dans l’œuvre de colonisation de la Nouvelle-France.

Nous voyons donc Chauvin à Honfleur comme soldat en 1589, on l’y remarque ensuite comme armateur et comme marin de 1595 à 1603. C’est durant cette dernière période que, tournant son activité vers les voyages lointains, il ne tarda pas à s’y distinguer par son énergie, son esprit ouvert, entreprenant et pratique. Alors il suivit aux pêcheries du Canada les autres marins de nos côtes, et comme il fut sans doute heureux dans ses voyages, il acquit une certaine fortune, il devint armateur; il eut bientôt à son service les meilleurs capitaines du port de Honfleur, pour lesquels les bancs de Terre-Neuve, les attérages de l'embouchure du Saint-Laurent, le trafic

des tailles à Pont-l'Evèque, à la compagnie du capitaine Chauvin, quand on la licencia après la prise de Fécamp. — Arch. de la Seine-Inf., C. 1235.

avec les Indiens, la traite des pelleteries étaient autant d'objets familiers. De sorte qu’au temps où s’écroula l’entreprise du marquis de La Roche, dont il avait pu suivre les apprêts, il était préparé à diriger une expédition vers le Canada en marchand et en marin.

L'occasion s’en présenta en 1599. Vers la fin de cette année-là, au mois de novembre, dit le P. Fournier, Chauvin obtint de Henri IV, à la sollicitation d’un habitant de Saint-Malo, nommé Dupont-Gravé, et selon toute apparence, en récompense de ses services, une commission de lieutenant pour le roi, « au pays de Canada, coste de PAcadie et autres de la Nouvelle-France, » avec le privilège exclusif du trafic, à la seule condition d’y former un établissement. Le 3 janvier 1600, les marchands de Saint-Malo qui avaient eu jusqu’à ce jour l'habitude de jouir païisiblement de leur commerce avec le Canada, formèrent opposition au monopole accordé. Il fut néanmoins maintenu, et Chauvin organisa l'expédition qui, au dire de Champlain, avait pour but de mener cinq cents hommes au Canada pour s’y fortifier et défendre le pays. A ce moment, Chauvin possédait quatre navires : le Don de-Dieu, V'Espérance, le Bon-Espoir et le Saini-Jehan. Le plus grand des quatre, le Don-de-Dieu, ne jaugeait que deux cents tonneaux, et les trois autres seulement deux cent trente tonneaux à eux trois. Le Don-de-Dieu, que commandait ordinairement Chauvin, avait pour maître Henri Couillart, issu d'une vieillle famille de marins, à laquelle peut-être appartenait Guillaume Couillart qui épousa, à Québec, Guillemette Hébert, et vit son clos érigé en fief noble, en 1626.

Après des soins indispensables donnés à l'armement, ce fut avec ces quatre navires et avec Dupont-Gravé pour lieutenant que Chauvin entreprit le premier voyage au cours duquel il tenta de fonder un établissement à Tadoussac, sans obtenir de résultat. Tadoussac est sur la rivière de Saguenai, à quatre-vingt-dix lieues de l’embouchure du Saint-Laurent. Cette tentative eut lieu non point en 1599 comme on l’a écrit, mais au printemps de l’année 1600. L’année suivante, Chauvin ne se porta pas de sa personne au Canada; on a néanmoins la preuve qu'il y expédia son navire l’Espérance, sous la conduite de Guyon Dières.

Au mois de mars 1602, le Don-de-Dieu et l’Espérance, armés et équipés, étaient de nouveau prêts à faire voile pour le Canada, sous le commandement de Chauvin. Nous avons noté trois actes qui ont rapport à ce second voyage, et par lesquels les capitaines des deux navires empruntaient à trente-cinq pour cent sur l'expédition qu’ils espéraient faire. Ces contrats portent la date des 16 mars, 18 mars et 2 avril 1602. Il n’y a aucune observation à présenter sur le taux du prêt, c’est le profit ordinaire pour les voyages au Canada. Mais il est peut-être utile de relever certaine particularité dans les dispositions de ces actes; ceux-ci, en effet, concordent en ce qui touche le port d’où partent les navires et la côte où ils iront aborder, ils diffèrent sur le lieu où se fera le retour. Tandis que le premier indique l'Espagne et que le second nomme le Portugal, le troisième fixe La Rochelle ou Bordeaux. C’est très peu de jours avant son départ que Chauvin, décidé tout d’abord à faire son retour en pays

étranger, modifia son dessein. Chauvin partit de Hon-

fleur au mois d'avril 1602. On sait que cette seconde tentative fut aussi infructueuse que la précédente, au point de vue de la colonisation. Après un séjour de quatre mois environ à Tadoussac, Chauvin revint en France, où il arriva à la fin du mois d’octobre de la même année. Sur son navire le Don-de-Dieu se trouvaient trois malheureux colons qui avaient été abandonnés par un capitaine de Saint-Malo. Leur rapatriement coûta dix-huit livres à chacun d’eux, suivant l’acte qui suit : « Henry Couillart, maistre du navire le Don-de-Dieu de 200 tonneaux, bourgeois demeurant à Honnefleur, a confessé avoir receu de Jehan Bibes, Jacques Oulquin et Jehan Hérizon, demeurantz à Sainct-Malo, présentz, la somme de cinquante quatre livres tournoiz pour avoir aporté et rapasé par led. Couillart dans sond. navire de Pisle de Canada en ce lieu de Honnefleur lesd. Bibes, Oulquin et Hérizon qui avoient esté délaissez aud. lieu de Canada par le capitaine Soynard dud. lieu de Sainct-Malo, ainsy qu’ilz l’ont présentement juré et affirmé. » (Tabell. d’Auge, 2 novembre 1602.)

Le 20 janvier 1603, Pierre de Chauvin donnait une procuration générale et spéciale à sa sœur Madeleine Chauvin, veuve de Jehan Plastrier. Cet acte est de bien peu antérieur à son décès, dont nous ne pouvons d’ailleurs préciser la date. Il faudrait selon nous la fixer aux premiers jours du mois de février suivant.

Au mois de mars 1603, la commission de Chauvin ayant passé au commandeur de Chastes, gouverneur de Dieppe, une expédition fut de suite formée sous les aus-

pices de ce dernier. Le commandement en fut donné à Dupont-Gravé. Deux navires mirent à la voile de Honfleur pour Tadoussac dans la première quinzaine d'avril 1603 : c’étaient la Bonne-Renommée, que montait Dupont- Gravé et la Françoise, capitaine Jehan Girot. La Françoise, du port de cent tonneaux, était l'un des navires qui avait porté à l’île de Sable, en 1598, le marquis de La Roche et « ses gens. » Sur la Bonne-Renommée se trouvait Samuel Champlain qui entreprenait son premier voyage au Canada. Après avoir remonté le fleuve Saint-Laurent jusqu’au saut Saint-Louis, Dupont-Gravé et Champlain revinrent à Honfleur où ils étaient de retour avant le 27 octobre 1603.

Quantà Chauvin, on serait tenté au premier abord de croire qu’il avait amassé une grosse fortune, sans qu’on puisse indiquer dans quelles proportions le monopole des pelleteries y avait contribué. Nous savons qu’il avait fait l'acquisition de la terre de Tonnetuit, dont il prenait le nom. Ce fief, situé à trois petites lieues de Honfleur, avait été formé d’anciens essarts de la forêt de Touque. Suivant règlement du 1% janvier 1597, et à la suite d’une adjudication du 11 février suivant, la duchesse de Longueville en avait vendu et aliéné, à Pierre de Chauvin, les rentes seigneuriales et les droits de patronage (Arch. nat., R+ 1102, fol. 323). Chauvin possédait plusieurs maisons, quatre navires et des barques. On sait de plus qu'il avait réuni un opulent mobilier, ce qui permet de supposer qu'il tenait un certain train de maison. Ce fut de la demeure « de deffunct Chauvin » que l’on tira des «cuirs dorez » et des tapisseries pour décorer lhôtel

royal de Honfleur, quand Henri IV séjourna dans cette ville au mois de septembre 1603. On peut cependant assurer que le sieur de Tonnetuit laissa une fortune fort obérée. Sa veuve renonça à sa succession, et son fils, ne voulant pas se charger des dettes dont elle était grevée, ne l’accepta que sous bénéfice d'inventaire. A regarder de près, on arrive ainsi à penser que Chauvin ne retira point un grand profit du privilège de 1599 dont il n’avait joui d’ailleurs que trois années.

Pierre de Chauvin demeurait habituellement à Honfleur dans une maison située rue Haute, à cent cinquante pas du quai Rancey et de la porte de Caen. C’était chez Jui que les « gens de la religion réformée » se retiraient pour tenir leurs assemblées, et iis conservèrent jusqu’en l’année 1634 l’usage de s’y réunir. Le nom de cour du préche sert encore de nos jours pour désigner la cour intrieure d’une maison située rue Haute, mais nous n’avons malheureusement pas pu savoir s’il s'agit de l’ancienne habitation de Chauvin.

Il épousa : 1° Jeanne de Mallemouche, de laquelle il eut un fils ; 2° Marie de Brinon, veuve de Jean Fréard, lieutenant général en la vicomté d’Auge. Après la mort de son second mari, Marie de Brinon épousa en troisièmes noces Pierre du Sausay (1), sieur de Sienne, en 1606.

Le fils qu’il laissa du premier lit se nommait François de Chauvin, écuyer, sieur de Tonnetuit, capitaine entretenu pour le roi en la marine. Né vers l’année 1588, il

(x) Nous suivons l'orthographe de la signature, mais on le trouve nommé du Saucey et du Saulcey, ainsi que ses parents Josué du Saulcey, sieur de Montchaton et Jacques du Saulcey, sieur de Reux, en 1600.

| prit alliance avec Anne Desson, fille de Jean Desson, sieur du Torp. Il mourut en 1661 ou 1662, à Rouen très probablement.

__ Nous ajouterons qu’une ressemblance de noms a fait

| naître une confusion entre Pierre de Chauvin, sieur de Tonnetuit, dont on vient de parler, et un autre marin son parent, peut-être son frère. Ce dernier, nommé Pierre de Chauvin, écuyer, sieur de la Pierre, était aussi capitaine en la marine, et il est qualifié bourgeois de Dieppe dans plusieurs actes. En 1598, c’est à lui, Pierre de Chauvin, sieur de la Pierre, et à Pierre de Chauvin, sieur de Tonnetuit, que l’aliénation d’une pièce de terre fut consentie le 30 octobre : il est fait mention plus loin de cette vente. Son nom figure de nouveau dans des contrats passés devant les tabellions de Honfleur en 1603. C’est enfin Pierre de Chauvin, sieur de la Pierre, qui, cette même année, prit sa part à l'expédition que Dupont- Gravé conduisit au Canada. Il faut encore rappeler que c'est lui qui fut le représentant de Champlain et de Dupont- Gravé, à Québec, pendant l’année 1610.

Après cet exposé rapide, nous allons indiquer les actes où le nom de Pierre de Chauvin et celui de François de Chauvin, son fils, se rencontrent, de l’année 15 96 à l’année 1631. La nomenclature de ces pièces peut jeter quelque lumière sur un capitaine de marine dont les voyages ont une valeur historique.

1596, 31 juillet. — Vente consentie à noble homme Pierre de Chauvin, capitaine pour le roi en la marine et mestre-de-camp d’un régiment de gens de guerre, présent,

lb andta emilie aies Liétamcmititétutént te muilétts À dette à, à Éd SdS S dde S é de teat

d’une pièce de terre située sur la paroisse de Saint- Benoit.

1596, 4 août. — Vente à noble homme Pierre de Chauvin, d’une pièce de terre située à Tonnetuit.

1596, 3 novembre. —- Pierre de Chauvin, écuyer, sieur :

de Tonnetuit, capitaine en la marine et de deux compagnies de gens de pied entretenues pour le service de Sa Majesté à Honfleur, présent, reconnaît avoir reçu de Jacques de Mauduit, sieur de la Rozière, bourgeois de Lisieux, pour à l’acquit de Charles Bougard, aussi capitaine en la marine, la somme de 108 escus 31 sols tournois, provenant d’un prêt fait sur le navire la Poste, de retour de la pêche des morues à la côte du Canada.

1597, 2 mars. — Quittance pour Martin Faride, du mestier de la mer, à Pierre de Chauvin, sieur de Tonnetuit, de la somme de 8 écus à profit de 35 pour cent, pour lui subvenir au voyage de la pêche des morues.

1597, 12 mars. — Pierre de Chauvin, écuyer, sieur de Tonnetuit, capitaine pour le roy en la marine et de deux compagnies de gens de pied, demeurantà Honfleur, reconnaît que par Heslie du Butin, sieur du lieu, absent, stipulé par noble homme Pierre du Boulley, écuyer, sieur du lieu, demeurant à Fatouville-sur-la-mer, lui a été livré quatre pièces de breteuil de fer de fonte, du poids de onze cents ou environ.

1597, 18 avril. — Vente à nble homme Pierre de Chauvin, sieur de Tonnetuit, capitaine en la marine, ledict sieur demeurant à Honfleur, présent, d'une pièce de terre située sur la paroisse de Saint-Benoist

1597, 29 juin. — Autre vente d’une pièce de terre à

noble homme Pierre de Chauvin, capitaine pour le roi en la marine.

1597, 3 juillet. — Autre vente d’une pièce de terre à noble homme Pierre de Chauvin, absent, stipulé par Jeanne de Mallemouche, son épouse.

1597, 1” août. — Autre vente d’une pièce de terre à Pierre de Chauvin sieur de Thonnetuit, absent, stipulé par Jeanne de Mallemouche.

1597, 22 octobre. — Autre vente d’une pièce de terre à noble homme Pierre de Chauvin, demeurant à Honfleur, présent, ladite pièce de terre située en la paroisse de Tonnetuit.

1598, 13 mars. — Quittance de Jean Vauquelin, pilote et maître du navire le Saint-Jean, dont est capitaine Jean Routier, à Pierre de Chauvin, sieur de Tonnetuyt, bourgeois en la totalité d’icelui navire, de la somme de 20 écus sol, à profit de 40 pour cent pour lui subvenir au voyage de la côte du Pérou. (Le remboursement fut faitle 26 janvier 1600.)

1598, 14 octobre. — Vente à Pierre de Chauvin, sieur de Tonnetuit, par Jacques de Béchard, sieur de Heuland, et Charles de Béchard, sieur de Collebosc, d’une pièce de terre avec maison située en la paroisse de Saint-Etienne, à Honfleur.

| 1598, 30 octobre. — Vente à noble homme Pierre de

hauvin, sieur de Tonnetuit, présent, et à Pierre de hauvin, écuyer, sieur de la Pierre, d’une pièce de terre ssise en la paroisse de Tonnetuit.

1598, 7 novembre. — Autre vente d’une pièce de terre

à Pierre de Chauvin, demeurant à Honfleur, stipulée par Isaac Béchard, son serviteur.

1599, 21 août et 4 septembre. — Vente de deux pièces de terre, situées à Tonnetuit, à noble homme Pierre de Chauvin, capitaine en la marine.

1600, 7 décembre. — Procuration passée par Jean Brouet, chirurgien du Havre-de-Grace, aux fins de recevoir de noble homme Pierre de Chauvin, sieur de

Tonnetuit, demeurant à Honnefleur, la somme de vingt. sept escuz et demi pour cinq moys et demi de ses gages, à la raison de cinq escuz par mois, à luy promis par led, sieur de Tonnethuyt pour avoir faict voyage au Canada dans l’un de ses navires nommé le Sainct-Jeban.

1601, 7 mars. — Vente par Pierre de Chauvin, écuyer, sieur de Thonnetuit, demeurant à Honfleur, à Richard Lamperière, demeurant en la paroisse Saint-Jehan de Trouville, d’une barque de trente tonneaux, pour le prix de cent cinquante escus.

1601, 8 mars. — Gilles Silvestre, demeurant à Dieppe, a confessé que pour lui subvenir à faire le voyage dela pêche des morues dans le navire dont est maître Jehan Routier, il lui a été fourni par noble homme Pierre de Chauvin, sieur de Thonnetuit, lieutenant pour le roi au pays de Canada, demeurant à Honfleur, la somme de onze escus, à profit de trente pour cent.

1601, 3 mai. — Pierre Deschamps et Jehan Le Roux, de la ville de Dieppe, ont reconnu que, pour leur subvenir, année présente, à faire le voyage de Canada dans le navire dont est maître Guyon Dières, bourgeois de Honfleur, ledit navire appartenant à Pierre de Chauvin,

écuyer, sieur de Thonnetuit, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, icellui navire étant de présent en ce port et havre, il leur a été fourni et payé par Guillaume Morin la somme de seize escus valant quarante-huit livres tournois, à profit de trente-cinq pour cent.

1601, 3 mai. — Prèt par Charles Andrieu, bourgeois marchand de Honfleur, à Pierre de Chauvin, sieur de Thonnetuit, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, pour lui subvenir, année présente, mettre hors en mer au pays de Canada l’un de ses navires dont est maître Guyon Dières, icellui navire étant de présent en ce port et havre prêt à partir et faire le voyage de Canada dont le retour sera fait en ce lieu de Honfleur, la somme de vingt-cinq escus, à profit de trente pour cent.

1602, 8 mars. — Vincent Poullain reconnaît avoir reçu de noble homme Pierre de Chauvin, sieur de Tonnetuit, demeurant à Honfleur, la somme de cent vingt écus restant de plus forte somme, pour avoir fait e voyage de Canada dans l’un des navires dudit sieur de onnetuit. | 1602, 8 avril. — Prêt par noble homme Pierre de hauvin, sieur de Thonnetuit, demeurant à Honfleur, à uguste Le Héricy, sieur de la Morinière-Pompierre, et ichard Moullin, sieur d’Angerville, demeurants audit ieu, bourgeois et victuailleurs pour trois quarts au avire la Françoise, d’une pièce de canon de fonte verte u poids d’un millier de livres et estimé cent écus. (La estitution de la pièce de canon fut faite le 30 juin 1604.)

1602, 23 novembre. — Noble homme, Pierre de Chauin, sieur de Tonnetuit, demeurant à Honfleur, passe

procuration à Girard Le Pillois, pour le représenter devant les présidents et conseillers de l’élection de Pontl’Évêque, et jurer que lui, Pierre de Chauvin, avait fait voyage, « en l’année mil six centz à la terre et isles de Canadas dans un navire nommé Ze Don-de-Dieu luy appartenant, auquel navire commandoit Henry Couillart, et que ledict Couillart n’y avait aucune part ny portion, ains que ledict sieur avoit loué ledit Couillart à prix d’argent pour commander aux matelots ; duquel voyage il avait fait quelque rapport de « morues vertes et sèches, lesquelles avoient esté deschargées dans des alléges pour porter à Rouen et autres lieux amont la rivière de Seine et qu’il n’avoit esté deschargé aulcune autre chose. » (Signature, Chauvin de Tonnetuyt.)

1603, 20 janvier.— Procuration de Pierre de Chauvin, sieur de Tonnetuit, à Madeleine Chauvin, sa sœur.

1603, 1° janvier. — Transaction entre Guillaume Morin, receveur des nouvelles impositions à Honfleur, et Henry Couillart, capitaine de navire, au sujet du paiement du droit dudit impôt sur les morues au nombre de treize milliers, par lui rapportées dans le navire k Don-de-Dieu, appartenant à noble homme Pierre de Chauvin, sieur de Thonnetuit, ès années 1599 et 1600. De la sentence des président, conseillers et élus en Pélection de Pont-l'Évèque a été fait appel à la Cour des aides de Rouen. Ledit receveur renonce à sa poursuite contre Couillart; il poursuivra le sieur de Tonnetuit pour le paiement dudit droit d’impost sans y appeler led. Couillart, lequel demeure ainsi quitte des dépens moyennant la somme de vingt-quatre livres.

1603, 22 mai. — Procuration par Étienne Chauvin, marchand du Havre-de-Grace, Thomas Chauvin, marchand de Rouen, et Jehan-Baptiste Madeleine, bourgeois de Paris, afin de recueillir les deniers qui leur sont dus par deffunt Pierre de Chauvin, sieur de Tonnetuit.

1603. — À été payé à Henri Couillart, maitre de navire, et à douze hommes avec lui, la somme de quatorze livres pour par eux avoir travaillé deux jours à descendre à terre du navire nommé le Don-de-Dieu, le nombre de sept pièces de canon de fonte de fer avec leurs affûts, et iceux monter de force sur le ravelin au dehors de la muraille de la porte de Caen, suivant le commandement du sieur gouverneur et des échevins. (Comptes des deniers pour 1603.)

1603. — À six porteurs, pour leur payne d’avoir apporté de la maison du sieur Chauvin des cuirs dorez et autres tapisseryes qu’il avoit prestez affin de tendre et décorer la salle royalle dudict lieu et chambre d’icelle pour y recepvoir le Roy sy sa volonté eust esté d’y loger, Cy... xij solz. (Compte des deniers pour 1603.) — Auxdits porteurs, douze solz, pour avoir rapporté en la maison dudict deffunct Chauvin iceulx cuirs dorez et tapisseryes.

1606, 10 juin. — Contrat de mariage de Marie de Brinon, veuve de Pierre de Chauvin, sieur de Tonnetuit. — « Pour parvenir au mariage qui au plaisir de Dieu sera faict et accomply entre noble homme Pierre du Sausay, sieur de Syenne, d’une part, et damoiselle Marie de Brinon veuve en dernières nopces de feu noblehomme | Pierre Chauvin sieur de Tontuit, d’une autre part, ont

esté faictz entre eux les accords qui ensuyvent : c’est ascavoir que led. sieur de Syenne a accordé à lad. de Brinon sa future espouze dès à présent son douaire coustumier sur tous ses héritages son décez advenant sans en faire autre pétition ny demande, et qu’elle remporte tous ses habitz, bagues et joyaulx en exemption de toute debtes. Aussi en faveur dudict mariage qui aultrement n’eust esté faict ny accomply, led. sieur de Syenne à donné et donne en pur don et irrévocable à lad. sa future espouze la tierce partie de tous ses biens héréditaulx dont il est à présent propriétaire pour en jouir par elle pendant son vivant et les enfans qui pourront sortir de leur mariage, la propriété demeurante perpétuellement auxd. enfans; et en cas que lad. damoiselle allast de la vie à décez advant son futur espoulx, lad. donation retournera aud. sieur donataire pour en jouir sa vie durante, etc. Faict en présence de M: Noël Drouet, escuyer, ministre de la parolle de Dieu en l’esglise de Honfleu, de honneste homme Jehan Le Febvre, bourgeois dud. lieu, de M° Michel du Sollyer, licentié ès loïix advocat, et de Jehan du Hain, sieur de La Chapelle Ce x°e juin mil six centz six. »

1608, & juin. — Fut présent François de Chauvin, fils et héritier par bénéfice d’inventaire de feu noble homme Pierre de Chauvin, vivant sieur de Thonnetuit, et de feue damoiselle Jehanne de Mallemouche, ses père et mère, demeurant aud. Honnefleur, lequel a accordé par ce présent à Pierre du Sausay, écuyer, sieur de Sienne, et à damoiselle Marie de Brinon pouvoir de recueillir les arrérages des rentes sieuralles deues à la sieurie de Thon-

netuit qui escherront la présente année 1608, plus les fermages, etc. Transaction et accord. — Signatures : Chauvin ; Du Sausay.

1619, 17 avril. — Procuration passée par François Andrieu, bourgeois de Honfleur, à l’effet de recevoir du sieur Forestier, bourgeois marchand de Rouen, la somme de cent livres tournois à prendre sur François de Chauvin, sieur de. Tonnetuit, ensemble sur les deniers provenant de la vente des cuirs rapportés du voyage de laval dernièrement fait par led. sieur de Tonnetuit.

1622, 30 septembre. — Vincent Postel, marchand bourgeois de Honfleur, s’est obligé envers François de Chauvin, écuyer, sieur de Tonnetuit, capitaine pour le roi en la marine du ponant, fournir et livrer, dans huit jours, dans le navire le Saint-André étant au port de la ville Françoise-de-Grace, faict armer et équiper par ledit sieur de Tonnetuit pour le service de Sa Majesté sous la charge du sieur de Pontpierre, commandant la flotte de Normandie, ce qui ensuit : vin clairet, eau-de-vie, vinaigre, beurre, fèves, huile d’olive, vin d'Espagne, etc., moyennant le prix de deux mille sept cent dix livres tournois.

1631, 27 novembre. — Cession et vente de quarante ivres tournois à François de Chauvin, écuyer, sieur de onnetuit, capitaine pour le roi en la marine du ponant, emeurant en son domaine seigneurial de Tonnetuit,

ar Martin de Versoris, receveur hérédital au grenier à el de Honfleur (1).

(x) Voy. sur Chauvin, les Documents relatifs à la Marine normande, publiés n 1889 par la Société de l'Histoire de Normandie.

DEGAULLE (Jean-Baptiste), ingénieur-hydrographe de la marine, professeur d’hydrographie et de navigation au Havre et à Honfleur, est un homme que la nature avait fait géomètre et chez qui le travail avait vaincu tous les obstacles qui s’opposaient au développement de ses talents. D’après son acte de décès aux registres de létatcivil de Honfleur, Degaulle est né à Attigny (Ardennes, arr. et cant. de Vouziers), le 6 juillet 1,32; il est mort à Honfleur le 18 avril 1810. Il était fils de Léonard Degaulle et de Marie-Marguerite Lantremeuze.

L’ingénieur Degaulle, qui enseigna non sans succès ha science du pilotage, avait eu les commencements les plus modestes. Les archives du ministère de la marine nous font connaître, en effet, que Degaulle fut embarqué comme cuisinier sur les navires de commerce l’ Aimable Murie, V’Indien, la Nouvelle-Victoire et le Prince-Noir, navires armés au Havre pour la Martinique et Saint-

/ Domingue, en 1751-1755. On lit dans une lettre du

commissaire-ordonnateur au Havre, adressée au ministre le 22 août 1766 : « J'ai honneur de vous envoyer cijoint, Mgr, l’état des services de ce pilote par lequel vous verrez que son premier état était d’être cuisinier. Il à appris ce métier dans une auberge de cette ville, où il à servi assez longtemps, et c’est en embarquant cuisinier

qu'il s’est instruit de la navigation et qu'il a appris l'art du pilotage. On ne peut refuser à ce marin une espèce de génie et une grande application pour être parvenu au point où il est (1). »

De 1758 à 1762, Degaulle servit sur les bâtiments du roi comme pilotin, aide et second pilote. En 1763 et 1764, il servit comme lieutenant sur le navire de commerce le Maréchal-de-Luxembourg, armé au Havre pour Saint-Domingue. Le mauvais état de sa santé le força de quitter la navigation en 1765. C’est peu de temps après le retour de ses voyages dans les deux Indes qu’il ouvrit une école libre d’hydrographie, où il rendit de très grands services à la marine du commerce. Les travaux qu’il entreprit le firent distinguer du gouvernement qui le nomma son ingénieur de marine. Alors il fit lui-même les sondes de toute la Manche, et il construisit des cartes réduites ou plates de cette mer, en trois feuilles, sur lesquelles il demanda le jugement de l'Académie royale de marine, en 1775. Le rapport des commissaires, au nombre desquels était Bougainville, dit que l’auteur avait paru mériter les éloges de l’Académie et la reconnaissance des navigateurs. Ces cartes réduites de la Manche de Bretagne et des Sorlingues furent publiées en 1778, au Havre, avec un mémoire explicatif.

Ensuite, Degaulle se livra avec passion à son goût des inventions, et il se fit remarquer par son ingéniosité et son habileté. En 1775, il imagina un compas azimuthal à réflexion. Sa découverte lui valut une gratification de

(1) Voy. Didier Neuville, Les Etablissements scientifiques de lancienne marine, p. 34. (Paris 1882, in-80).

douze cents livres et une pension de six cents livres. Plus tard, Degaulle fit connaître les diverses additions qu'il avait faites au compas de variation (1) dans deux mémoires présentés à l’Académie des sciences ; le compte rendu en fut fait le 19 juillet 1777 et le 13 janvier 1779. La description de ce compas fut insérée dans le Recueil des Machines signé de MM. Bezout, Bory et Lemonnier,

Non content du succès qu'il avait obtenu, Degaulle s’attacha à fabriquer un nouvel instrument propre À mesurer la marche d’un navire et en même temps à déterminer l’angle de dérive. En 1781, il soumit un sillomètre de son invention au jugement de l’Académie des sciences. Sur un rapport fort avantageux, rédigé par Condorcet, le ministre de la marine ordonna la construction de cet instrument pour l'usage des vaisseaux de l'Etat. Degaulle a publié sa découverte dans une brochure intitulée : Construction et usage du sillomètre, instrument destiné à observer en mer le sillage des vaisseaux en dixièmes parties de lieue, etc. (1782, in-8°). Les imperfections du loch pour mesurer la vitesse d’un navire avaient été aperçues depuis longtemps ; plusieurs savants s’étaient occupés à y suppléer par d’autres instruments. Mais de tout ce qui a paru jusqu’à ce jour, disait Dulague, il n’y a que le sillométre inventé par Degaulle, dont l'usage soit facile en mer (2).

Par la nature de ses goûts, l'ingénieur distingué dont

(x) Le compas de route c’est la boussole; quand la boussole sert à relever les objets, c’est-à-dire l’aire du vent auxquels ils répondent, on l'appelle compas de variation.

(2) Leçons de navigation (Rouen 1781), p. 241.

nous parlons, trouvait un aliment à ses inventions dans toutes les découvertes. Tout ce qui était nouveau était de son ressort. On se souvient que l’ascension du premier ballon eut lieu le 27 août 1783. De suite Degaulle s’ingénia à perfectionner et à chercher à diriger la machine aérostatique ; un an après, il fit connaître à la municipalité du Havre qu’excité par son zèle pour les sciences utiles, il se proposait d'enlever un ballon qui porterait dix personnes, « dont le sieur Degaulle serait du nombre (1). » On ne sait quel fut le résultat de cette proposition.

En 1789, Degaulle fut privé de son grade d’ingénieur et de sa pension. En 1791, il fut appelé à Honfleur comme professeur de navigation. Il y donna des leçons publiques dans lesquelles à une théorie solide se joignaient de nombreux exemples de pratique.

« Non seulement Degaulle était un savant modeste, il ‘tait encore généreux et bienfaisant. Pendant plusieurs années de la Révolution, il fit des sacrifices considérables pour lutilité publique. La commune de Honfleur avait cessé d’entretenir le fanal qui éclairait l’entrée de son port. Sensiblement ému des dangers qui pouvaient résulter de l’espèce d’incurie de administration, M. Degaulle fit placer et entretint à ses frais deux reverbères à mèches fortes à l'entrée du port pour en faciliter larrivage aux navires venant de la Seine ou de la mer (2). »

(1) Hist. des rues du Havre, p. 538.

(2) Nolice sur la vie et les ouvrages de M. Degaulle, par L.-R. Prudhomme, professeur de mathématiques à l’école de navigation de Rouen. Ms. appar-

tenant à la Société libre d’ Emulation du commerce et de l'industrie de la Seine- Intérieure,

C’est donc à lui que le port de Honfleur doit l’établissement des deux premiers phares qui en ont facilité l’entrée. | Degaulle fut associé correspondant à l'Académie des sciences de Paris. L'Académie de Rouen le compta a nombre de ses membres en 1774.

Indépendamiment des publications que le Bibliograph normand fait connaître, l'ingénieur Degaulle à laissé un grand nombre de mémoires que l’on trouve aux archives du ministère de la marine et à la Chambre de commerce du Havre.

Le nom de Degaulle a été attaché à une impasse située dans le quartier de Graville, au Havre.

Dexis (Jean). — Sans un géographe étranger qui a écrit de 1550 à 1566, les voyages lointains du capitaine Jean Denis auraient échappé aux historiens français, qui n’en auraient peut-être jamais eu connaissance si Ramusio ne les avait signalés. Selon cet écrivain (r), Jean Denis aurait visité les côtes de l’île de Terre-Neuve en 1506, et ce navigateur aurait, avant l’année 1519, exploré une certaine partie des côtes du Brésil qu’il aurait même découverte. Il y a des apparences très bien fondées

| que ces voyages ont été entrepris, mais la mention qu’en fait Ramusio est tout ce qu’on en sait.

Nous croyons que l’on pourrait réunir des preuves de la fréquence des expéditions honfleuraises au Brésil pendant la première moitié du xvi‘ siècle, indépendamment du voyage de Binot Paulmier, bien connu aujourd’hui. Il est exact, ainsi que l’a dit Jean Crespin, que marchands rouennais et marchands honfleurais avaient « composé entre eux une alliance >» pour envoyer leurs navires au Brésil avant et après l’année 1525. Les dépôts d’archives fournissent des documents qui en font foi.

Mais les mêmes archives ne nous ont pas encore donné de pièces de nature à nous faire connaître le marin dont

(1) Raccolta delle navigazioni e viaggi (Venise, 1550-1566), t. ILL, fol. 423

et 420,

parle le récit du Gran capitano francese rapporté par Ramusio. Tout ce que nous pouvons dire, c’est que nous avons relevé le nom d’un Jean Denis sur le registre d’une confrérie qui avait été fondée à Honfleur au mois de juin 1457; il s’y trouve inscrit sur trois feuillets et l’on peut croire que le même nom se rapporte à des personnes différentes quoique appartenant à la même famille. Il est intéressant de plus de mentionner, au point de vue de l’histoire de la vieille cité de Honfleur, que le berceau de la famille Denis doit être recherché dans un quartier disparu, celui dit de la Rivière, en la paroisse de Saint- Léonard. Comme ce navigateur sera toujours une gloire locale pour Honfleur, nous donnerons les extraits du registre sur lequel les noms de sa famille sont inscrits :

Frères nouveaulx renduz durant icelle année [1482].

Jehan Denis et sa femme.

Jehan Faride.

Noffr.... D...., florentin.

Symonnet Bremont, etc.

Frères nouveaul: rendus durant ceste présente année [1497].

Estienne du Pont.

Guillaume du Mesnil.

Jehan de Millières.

Richart le Merchier.

Guillaume Piel.

Jehan Denis.

Clément de Cretat, etc.

Enfin, sur un autre feuillet qui porte les comptes de la confrérie de la Charité de l’église de Saint-Léonard, rendus pour les années 1467-1518, on lit le paragraphe

suivant :

La Riviére.

Guillaume Denys, doibt pour douze années.. lij solz. Jehan Denys, laisné, doibt.............. vj den. Jehan Denys, le jeune, doibt............ vj den. Jehan Denys, fils de Jehan, doibt......... vj den.

En résumé, on n’a pu retrouver que le nom de Jean Denis ; ce capitaine a laissé peu de traces dans l’histoire. Cependant l’érüdition n’élève pas de doutes sur les explorations qui lui sont attribuées, mais elle ne saurait s’associer à opinion des biographes d’Ango qui présente Jean

Denis comme un des capitaines qui s’enrôlèrent au ser-

vice du célèbre armateur dieppois. Cette assertion n’est pas fondée. Ce qui se passait à Dieppe, au xvi° siècle, n'était pas un fait isolé. C'était un fait général sur les côtes et dans les ports de Normandie et de Bretagne. La prospérité du commerce maritime, à cette époque, ne fut point l’œuvre exclusive des Dieppois.

Revenons à Jean Denis. On relève son nom de nouveau dans un acte en forme de délibération des bourgeois de Honfleur. L'autre est daté du 17 mai 1502. Jean Denis est au nombre des notables habitants qui se réunissent devant le vice-amiral René de Ciermont, capitaine de Honfleur. À ses côtés se présente Richard de Rufosse, dont la famille vivait à Honfleur sur la paroisse Saint-

Etienne dès l’année 1459 (x), et dont le nom est À signaler : on cite, en effet, vers le même temps que l'expédition de Jean Denis, le voyage à Terre-Neuve du navire la Bonne-Aventure, capitaine Jacques de Rufosse, effectué en 1508 (2).

Un autre document fait connaître Jean Denis. C’est une lettre des officiers royaux en Cotentin, en date du lundi 18 juin 1492, qui fait mention des « deux navires de Jehan Denis et Jehan Le Danoys de Honnefleu qui sont venus nouvellement de Maxine et de Naples chargez de bonnes et riches marchandises et en grand valleur » et se sont réfugiés à Barfleur de crainte des Anglais (3).

Nous n’avons rien à ajouter à cette indication, mais puisque depuis quelques années les investigations des érudits se portent avec une attention marquée sur les marins du xv° siècle, nous pouvons dire quelques mots de Jean Le Danois.

Des pièces de 1491, 1499 et 1502, aux archives municipales de Honfleur, mentionnent comme de notables bourgeois Charles Le Danois et Jean Le Danois: c’étaient les deux frères. Leur famille très riche pour le temps, et

qui, selon toute probabilité, avait fait fortune dans le |

(1) Arch. dép. du Calvados, A. 209. Reconnaissance donnée par Guy, chevalier, seigneur de la Roche-Guyon et vicomte de Roncheville, à Richard de Rufosse, de la somme de 90 liv. par lui payée en outre de la rente de 6 Liv. de cens, pour deux places de terre et maison situées dans l’enclos de la ville de Honfleur, paroisse de Saint-Etienne ($ juin 1459).

(2) Gosselin, Docum. sur la marine normande et le commerce rouennais (1876), p. 12.

(3) Le document a été publié par A. Spont, La Marine française sous k règne de Charles VIII (1483-1493), p. 43.

trafic et le négoce maritimes (1), possédait une proprièté rurale située sur le chemin de Honfleur à Gonneville. C'est la ferme dite le Désert, où s’élève encore un ancien manoir bien conservé, avec fenêtres à meneaux, tour en pierre et une gracieuse porte en arc surbaissé. Les Le Danois, qui avaient créé ce domaine dans des essarts de forêt, en joignirent la dénomination à leur nom patronymique, de sorte que tous les actes notariés les nommèrent : Le Danois, sieur du Désert. La famille nous parait s'être éteinte au xvir° siècle.

Qu'on nous permette un dernier mot à ce sujet. Il y a des coins de terre qui sont particulièrement remarquables par leurs souvenirs. Le Désert, où l’on rencontre un marin contemporain de Jean Denis, s'élevait non loin du manoir du Bucquet, et l'on sait qu’à ce dernier reste attachée la mémoire durable de Binot Paulmier de Gonneville. On voit donc vivre, à la fin du xv° siècle, sur

des terres pour ainsi dire contiguës, deux familles de marins dont on s'applique à rechercher les noms pour ur restituer la place à laquelle ils ont droit dans lhisoire de nos navigations, nos découvertes et nos coloniations,

En ce qui concerne Jean Denis, l'obscurité persiste, ialgré les efforts faits pour la pénétrer. Il existe cepenant, dans un manuscrit de la Bibliothèque nationale, un ourt fragment d’origine assez reculée qui fait mention

e Jean Denis (2). La note doit être lue ainsi : « Soit

(1) Un Jean Le Danois fut le victuailleur des navires de guerre réunis à

onfleur en 1512-1513, sous les ordres de René de Clermont.

(2) Ms. fr. 24269, fol. $$. La note a été signalée par M. Ed. Le Core

faict mémoire de la mercque de mes basteaux et barques que je laisse en la Terre Noeufve au havre de Jehan Denis dict Rongnoust : premiérement, ilz y en a six qui sont tout au cul du sac, et quattre aultres qui sont à une anse à main destre comme on entre au destroict, là prochaine anse du cul de sac; et plus oultre je laisse une barcque et ung basteau à l’entrée du destroict auprès, etc. »

Le capitaine honfleurais Jean Denis avait donc transmi son nom à l’un des attérages de l’île de Terre-Neuve, dont il est difficile de préciser la situation par la raison qu’il n’est indiqué sur aucune carte connue.

La famille de Jean Denis a subsisté obscurément jusqu’à la fin du xvrr* siècle.

beiller dans une communication faite à la Société de Géographie de Paris.

Bulletin de la Soc. de Géographie, 1889, p. 344-349.

DescarcEAUXx (Georges). Fils de Jean Desgarceaux et de Jeanne Picquenot, né à Honfleur le 14 décembre 1747. Mousse, dès l’âge de huit ans, puis matelot sur les bâtiments du commerce, il embarqua, de 1766 à 1773, sur la Foi, capitaine Grenguet; sur le La Michodière, capitaine Louvet; l'Union, capitaine Loisel ; le Neptune, capitaine Motard ; le Gracieux, capitaine Le Court. Timonier sur l’Écureuil et sur la Sensible, en 1775 et 1776. Capitaine au long cours, le 3 décembre 1776. Second pilote sur le Diadème, du 24 juin 1777 au 31 janvier 1779. Sur ce vaisseau, qui faisait partie de la seconde escadre destinée à combattre dans la Manche la flotte de l'amiral Keppel, Desgarceaux prit part au combat d’Ouessant, le 27 juillet 1778, dont le retentissement fut très grand en France et en Angleterre. Embarqué sur le Suint- Esprit, du 29 janvier au 11 février 1780; sur le Duc-de- Bourgogne, du 12 février au 31 mars 1780; sur l’Actif, du 17 mai 1780 au 23 mars 1781; sur le Hardi, du 24 mars au 13 septembre 1781 et du 24 septembre au 29 novembre même année. Officier auxiliaire en 1782, il avait précédemment été embarqué sur la Gloire (15 décembre 1781), commandée par M. de Vallongne et destinée à escorter des transports chargés d’effets et de munitions expédiés en Amérique à l’armée du comte de

Rochambeau. En même temps que Desgarceaux, plusieurs officiers d’un nom illustre étaient embarqués sur la frégate. C’étaient : le duc de Lauzun, le comte de Ségur, le prince de Broglie, le prince Victor de Rohan, MM. de Loménie, de Lameth, de Montesquiou, de Vaudreuil, le comte de Polereski, le colonel comte de Dillon, le Suédois de Scheldon, colonel de hussards, le lieutenant d’artillerie de Pracomtal, brillante noblesse pleine de grâce et de courage mais frivole, imbue des maximes humanitaires et qui brûlait du désir de sauver l'Amérique. « Les impressions qu’éprouvait alors cette jeunesse belliqueuse, dit M. de Ségur, étaient dignes d'observation et auraient pu annoncer aux esprits clairvoyants les changements grands et prochains qui devaient s’opérer en Europe (1). » Le $ septembre 1782, la Gloire soutint un combat très vif contre l’Hecior, de soixantequatorze canons. Dans cette action si inégale, Desgarceaux s’était fait remarquer. M. de Vallongne le signal comme ayant des droits particuliers aux grâces du roi; il demanda en sa faveur un brevet d’ofhcier à demeure (2).

De 1783 à 1786, capitaine commandant au commerce le trois-mâts La-Pointe-à-Pitre, armé à Honfleur pour la Guadeloupe et construit dans ce port. Fait souslieutenant de vaisseau, le 7 octobre 1787. Embarqué sur la Bretonne, du 29 février 1788 au 8 mars 1789; sur l'aviso le Perin, du 7 juin 1790 au 10 mai 1791; sur ke Goeland, du 7 juin au 13 septembre 1791; sur la Bretonne, du 16 septembre au 14 novembre 1791. Croisières

(x) Œuvres complètes, t. 1, p. 320.

(2) Lettre du 21 septembre 1782, Campagnes, 1780-1782.

aux Antilles. Nommé lieutenant de vaisseau, le 1°" janvier 1792 et embarqué sur le Brave, la Félicité, et le Républicain, portant pavillon du contre-amiral Morard de Galles. Lieutenant de vaisseau commandant le Furet ; le 2 février 1793, livra, avec l’Espiègle, à une frégate anglaise de vingt-quatre canons, un combat à la suite duquel il reçut les féliciations du ministre de la marine (lettre du 8 mai 1793). Promu au grade de capitaine de vaisseau, le 19 janvier 1794, on lui confia le commandement d'une division composée des frégates l’Engageante, la Pomone, la Résolue et de la corvette la Babet. Le 4 floréal an IT (23 avril 1794), Desgarceaux, commandant cette division, rencontra dans la Manche la division anglaise aux ordres de John Bartas Warens et forte de deux cent trois bouches à feu. Un combat acharné s’engagea, durant lequel Desgarceaux, debout sur le banc de quart de l’Engageante, eut la tête emportée par un boulet.

De son mariage avec Marie-Marguerite Michaud, née à Honfleur, paroisse Saint-Léonard, le 2$ juin 1759, fille de Jean et de Marie-Anne Angot, le capitaine Desgarceaux laissa quatre enfants. L’ainé, Georges- Alexandre, né à Honfleur, le 15 mars 1784, était aspirant surle Berwick, en l'an VI. Il passa aux mouvements du port de Brest, en l’an X. Le troisième, Prudent- Jean-François, né à Brest, le 27 août 1788, embarqué comme mousse sur la Bellone en Van IV, était aspirant sur l’Alexandre en l'an XII,

Douscer (François), fils d'autre François Doublet bourgeois marchand, et de Marguerite Auber (1), naquit à Honfleur en 1619 ou 1620, et il exerçait dans cette ville la profession d’apothicaire. Il faisait son domicik otdinaire en la rue Brûlée. Mais à l’art de composer des électuaires et d’édulcorer des potions, il joignait le goût et la pratique du commerce maritime. Aux années 1659 et 1660, il était le représentant d’un armateur de Dieppe, Pierre Gellée, pour le compte duquel il opérait achat « la vente des morues, huiles de baleine, peaux d’ours « de castor, importés du Canada. Lorsqu’en 1662, il songe à devenir, à son tour, armateur, il comptait quarante ans bien sonnés. C’est alors qu’il conçut le projet de coloniser quelques îlots du golfe de Saint-Laurent et de les défricher à l'aide du travail de colons normands mi-paysans, mi-marins. Voici en quels termes son fils a parlé de l’entreprise : « Je ne doute pas que vous n’ayez souvent entendu parler que feu mon père, que Dieu aye à sa gloire, se voyant un grand nombre d’enfants, restant encore saize bien vivants, et en état avec son épouse d’aug menter, n'ayant ensemble que médiocrement de biens er fonds et sa profession pour pouvoir élever une aussy

(x) Leur contrat de mariage est daté du 13 mai 1618.

nombreuse famille, mon père se détermina de s’intéresser dans une grande entreprise d’une société avec des messieurs de Paris et de Rouen, dans le dessein d’établir une colonie aux îles de Brion et de Saint-Jean dans la baie de l’Acadie, coste de Canadas. Et pour y parvenir on obtint du Conseil les concessions et patentes du Roy, avec des privilèges accordés et de porter dans l’écusson de leurs armes ayant pour suports deux sauvages avec leurs massues et ledit écusson rempli de testes de griffon. Et il fut permis à mon père de changer les noms des isies Brion en celui de la Madeleine, comme se nommait ma mère (1). »

En effet, la Compagnie de la Nouvelle-France, par acte du 19 janvier 1663, concéda à François Doublet, les îles de la Madeleine, de Saint-Jean, des Oiseaux et de Brion en toute propriété, à la charge d’une simple redevance de cinquante livres par an, « pour y faire colonie, y faire toutes sortes de pesches aux environs, desfricher et cultiver lesdites terres sans pourtant que ledit sieur puisse traiter aucunes peaux ni pelleteries dans lestendue desdits lieux ni ailleurs. »

Cet abandon souleva opposition d’armateurs bayonnais. Un sieur Pierre de Peyrelongue, bourgeois de Bayonne, adressa une vive protestation à Messieurs de la Compagnie des Indes Occidentales. Il y exposait qu’en l'année 1659, ayant envoyé à l'ile de la Madeleine un navire équipé de dix-huit hommes pour hyverner et faire la pèche des loups, chiens et vaches de mer, il avait bâti des maisons dans ladite île et qu’il en avait joui paisible-

(13 Voy. Journal du corsaire Jean Doublet, p. 27.

ment jusqu’en 1663, époque où Doublet se préparait à en prendre possession. Il réclamait en conséquence le remboursement de ses frais, mai, il n’obtint point satisfaction.

Suivons donc François Doublet au moment où il entreprend un voyage au long cours en vue d’explorer ses domaines d’outre-mer. D’abord il passa en Hollande afin d’y faire l’achat d’un navire de trois cents à quatre cents tonneaux qui fut nommé ie Saint-Michel. Quelques mois après il jugea nécessaire de faire l’acquisition d’un second navire nommé le Grenadin. L’armement, commencé en 1662, fut poussé très activement. Dans lintervalle, François Doublet avait converti à ses projets plusieurs de ses parents et de ses amis. Il s’était en outre assuré d’un lieutenant qui devait demeurer trois années consécutives aux îles de ia Madeleine, c'était Philippe Gaignard, chirurgien à Honfleur. « Je confesse, dit Doublet, dans un acte du 23 avril 1663, avoir pacté avec M: Philippes Gaignard (1), auquel j’ay donné pouvoir de commander et faire travailler les habitantz desdites isles à moy appartenant aux choses nécessaires pour

Putillité et accroissement de l’habitation, et pour faire en temps et saison la pesche des loups marins aux lieux où il jugera à propos et iceux estre éduictz en huilles, mesme aussy la pesche des morues et icelles apprester soit en vert ou en sec comme et autant que faire se pourra, etc. (2). »

(x) Suivant un rôle de la taille pour 1683, Philippe Gaignard, chirurgien, occupait à Honfleur, rue E::i'e, une maison voisine de l’habitation de François Doubliet. — Arch. munic. de Honfleur.

(2) Minutes du tabellionage d’Ange.

Les derniers préparatifs de l’expédition étant réglés, François Doublet mit à la voile du port de Honfleur au printemps de l’année 1663. La flotiile se composait de trois navires : le Saint-Michel, le Saint-Jean, le Saint- Pierre, sur lesquels, en outre des équipages, étaient embarqués vingt-cinq hommes, premiers colons du futur établissement. Après une longue traversée, nos marins abordèrent à la grande île Brion, où ils trouvèrent installés dans une cabane en bois une vingtaine de Basques. Doublet fit planter une grande croix sur le plus haut cap de l'entrée de la baie. L’on chanta un Te Deum et par trois salves d’artillerie on salua la prise de possession. Les jours suivants, on bâtit des logements, des magasins en un lieu commode, abondant en gibier et situé à deux lieues du rivage. La pêche des morues occupa les nouveaux colons jusqu’à lhiver de 1663. L’établissement commençait à prendre figure quand Doublet revint en France pour y préparer un nouvel armement. Entre temps, il s'était adjoint deux associés, Claude de Landemare et François Gon, sieur de Quincé, négociants rouennais. Il remit à la voile le r* avril 1664. Mais étant arrivé à l’île de la Madeleine, il trouva en ruines les loges onstruites l’année précédente; l’île et l’établissement vaient été abandonnés. De retour à Honfleur, Doublet ut obligé de rompre l’association et de vendre les deux avires.

La fâcheuse issue de l’expédition ne le rebuta cepenant pas ; il devint l’un des agents d’une Société récement formée : un édit du 28 mai 1664 avait réorganisé à Compagnie de la Terre-Ferme d’Amérique sous le nom

de Compagnie des Indes Occidentales (1), et les intéressés se disposaient à expédier quelques navires au Canada. De ces navires, deux étaient déjà partis de La Rochelle au mois de février précédent, avec le marquis de Tracy, lieutenant général, et quatre compagnies du régiment de Carignan. Un troisième navire était en armement au Havre. Ce fut sur ce dernier que François Doublet s’'embarqua en qualité de commissaire « pour faire creuser une mine de plomb que l’on avait descouverte depuis peu dans les costes de Gaspée. » Sur le même bâtiment que commandait un marin de Dieppe, le capitaine Poulet, se trouvaient dix-huit cavales, deux étalons, cent trente hommes de travail et quatre-vingt-deux filles, dont cinquante venaient d’une maison de charité de Paris. Le 2 octobre 1664, le navire arrivait à Québec. M. de Tracy et M. Talon, intendants pour le roi, accucillirent fort bien nos Normands, lesquels mirent à terre une cargaison d’outils, de machines, de provisions qui fut reçue avec enthousiasme. Mais ce qui causa surtout une grande admiration parmi les Canadiens, ce fut le débarquement des chevaux. A l’exception d’un cheval donné près de vingt ans auparavant à M. de Montmagny, c’étaient les premiers qu’ils voyaient. Aussi les sauvages les examinèrent-ils attentivement : ils s’étonnaient que les orignsux de France fussent si traitables et si soumis aux volontés de lhoime. Quelques semaines plus tard,

(1) Le rôï accordait à cette nouvelle Société tout le commerce dans l'étendue des pays de la Terre-Ferme de l’Amérique, depuis la rivière des Amazones jusqu'à l’Orénoque, dans les Antilles françaises, le Canada, l'Acadie, l’île de Terre-Neuve et les autres îles du Nord, etc., etc.

une barque de soixante-dix à quatre-vingts tonneaux transportait à Gaspée un atelier d'environ quarante ouvriers, dont François Doublet paraît avoir été le contremaitre.

La recherche et l’exploitation des mines du Canada alors attirait particulièrement l'attention de M. Talon. « Jay eu, écrivait-il de Québec, avec le fondeur envoyé par MM. de la Compagnie, plusieurs conférences sur tout ce que j'avois ramassé en remontant le fleuve de Saint- Laurent... Si le jugement qu’il porte sur ce qu’il a veu est d’un homme expérimenté, il y a de l’or et de l’argent dans les lieux qui produisent ces marcassites. » Il ajoutait qu’il entendait faire de la découverte des minéraux «un point essentiel aux affaires du roi et à létablissement de la colonie. » Malheureusement là, comme dans d’autres branches de l’administration coloniale, les aptitudes spéciales faisaient défaut. Pendant trois mois, l’atelier de mineurs que Doublet dirigeait, tenta à la côte de Gaspée (1) une exploitation dont on s’était flatté de tirer un grand profit et qu’il fallut abandonner; la mine ne fournit pas plus de huit à neuf mille livres pesant de plomb. Ce faible produit découragea les mineurs et l’intendant.

L'esprit résolu et persévérant de François Doublet résista néanmoins à ces déboires. Ii séjourna encore deux

(1) Aujourd’hui comtés de Gaspé et de Bonaventure, bornés par le golfe

Saint-Laurent, au nord. et “ar la baie des Chaleurs, au sud. Vu de la mer, le littoral de la Gaspésie offre à l'œil une série continue de paysages magnihiques. Le sol de la région est montagneux, mais offre néanmoins une quan-

tüité considérable de terres fertiles.

années au Canada et il y remplit différentes missions en compagnie des Jésuites, entre autres du P. Chaumonot, puis il revint en France. En 1668, on le voit de nouvear associé d’une compagnie de marchands qui exploitaient le commerce de la côte d'Afrique; il effectua divers voyages pour le compte de cette Société et s’y employ: durant les dernières années de sa carrière.

Nous ne pouvons dire quand celle-ci prit fin. D’après un acte de l’état-civil d’une commune rurale du canton de Honfleur, François Doublet serait décédé avant le 18 mars 1676. Un autre acte ajoute : « aux païs estrangers où il estoit employé au service du roy. » Comme on le voit, ces détails manquent de précision.

François Doublet avait épousé Madeleine Fontaine, suivant accord de mariage consenti le 1° fevrier 1643. Il en eut seize enfants, parmi lesquels on remarque Jean- François Doublet, corsaire et lieutenant de frégate, qui tient une place distinguée dans l’histoire maritime de hi Normandie.

Dovuscer (Jean-François), corsaire et lieutenant de frégate, né à Honfleur en 1656 (1), est mort, à Barneille-la-Bertran, le 20 décembre 1728; il est inhumé ans l’église de cette paroisse. Il était fils de François oublet (dont l’article précède) et de Madeleine Fonaine.

En 1663, à l’âge de sept ans et trois mois, il'suivit la remière expédition organisée par son père, séjourna au anada pendant deux ans et fut mis au collège des ésuites à Québec. Il fit ensuite plusieurs voyages à erre-Neuve, à Santiago, au cap Vert et à l’île Sainthristophe. Pourvu déjà de solides connaissances nauiques, il entra au service et fut embarqué sur la Wipére n 1673, puis sur l’Alcion, frégate que commandait le élèbre Jean Bart. En 1675, après avoir suivi les leçons e l'abbé Denis, professeur d’hydrographie à Dieppe, il ut reçu pilote.

L'année suivante, naviguant sur la frégate la Diligente, e quatorze canons, Doublet fit plusieurs prises et il se

(1) Au mois de février très probablement, si l’on s’en rapporte à son âge rs de son premier embarquement. Il prit la mer, non point au mois de vrier 1663, ainsi qu'il l’a dit par erreur, mais en avril 1663. Il y a lieu de cüfer en ce sens les indications présentées dans le Journal de Doublet ublié en 1883.

montra un marin consommé. De la paix de Nimègue (1679), à la reprise des hostilités contre la Hollande (1688), il s’adonna au commerce, visita Bilbao, Cadix, les Açores, les Canaries, la côte de Barbarie. Se voyages, marqués par maintes aventures, prirent fin par le désarmement de son navire à Dunkerque, au moi d'août 1688. Quelques mois plus tard, des armements considérables étaient poursuivis dans ce port, en vue de la lutte depuis longtemps projetée contre la Hollande « l'Angleterre. Alors Doublet commanda la corvette ki Princesse-de-Conti, puis deux barques longues la Sans- Peur et l'Utile, avec lesquels il fit plusieurs prises dans h Manche.

Nommé lieutenant de frégate, par brevet du 1° janvier 1695, il reçut, au même moment, le commandement de deux frégates : la Sorcière et la Serpente. En vue d'Ostende, il captura trois navires anglais, enleva 1 l’abordage une frégate ou corvette de cent soixante ton: neaux, sous le feu des forts de Scarborough, se rendit

maître d’une galiote richement chargée, d’une gross flûte hollandaise et de deux autres navires. Successivement capitaine de la flûte le Profond et du corsaire ke Comte-de-Revel de plus de deux cents hommes d’équi page, Doublet resta en croisière sur les côtes anglaises. Au mois de novembre 1693 et en juillet 1695, il pri part à la défense de Saint-Malo, bombardé par les flottes anglaises. Les années suivantes, on le retrouve en Irlande et sur la côte du Maroc, où il trafique avec les marchands maures, juifs, portugais et espagnols. Au commence ment de mars 1698, il partit pour le Canada, en expt-

dition de commerce et de pêche, et, en 1702, pour Saint-Domingue. De retour des Antilles, on l'honora, dit-il, de lui donner le commandement, sur une escadre de quatre vaisseaux de la compagnie royale à destination de la côte de Guinée et de Saint-Domingue. Au cours de cette expédition de traite, Doublet séjourna à la Grenade, au cap Français et à la Havane, en 1704, 1705 et 1706.

Sa carrière de marin se termina par un voyage dans les mers du Sud, lequel dura quarante-deux mois. Parti de Marseille, sur le navire le Saint-Jean-Baptiste, le 19 novembre 1707, Doublet, au mois de mai suivant, touchait à l’ile de Lancerote (archipel des Canaries), reconnaissait, au mois de mai 1708, les îles de l’Ascension, et relevait l'ile Sainte-Catherine (côte du Brésil) en juillet. Après avoir passé à une cinquantaine de lieues du cap Horn, il jetait l'ancre dans la baie de la Conception (Chili), le 20 janvier 1709. Deux ans plus tard, le 22 avril 1711, il était de retour au Port-Louis : son voyage avait duré quarante-deux mois, « sans rencontre d'ennemis et mesme n’avoir couru danger d’écueilsqu’une seule fois proche la terre des Patagons ny eu aucune grosse tempête. »

Après cette dernière expédition, Doublet résolut de ne plus retourner à la mer. Il passa le reste de sa vie au milieu des douceurs de la famille, tantôt à Honfleur, tantôt dans son petit domaine de Barneville-la-Bertran. C'est sur cette proprièté, qu’il tenait de la succession de sa mère et qui, de nos jours, porte encore le nom de Lieu-Doublet, que la mort le surprit en 1728. Comme

nous l'avons dit plus haut, son corps fut inhumé dans l’église de Barneville. | Jean Doublet avait épousé, en 1692 (1), François Fossart, fille d’un armateur de Saint-Malo ; il en eut plusieurs enfrats. Il a laissé de ses voyages des souvenirs dont nous avons donné au public une édition en 1883 ; nous ne connaissons pas de récits plus riches en aventures de toute espèce, à la fois intéressants et amusants, honnêtes et dignes de foi. Doublet, qui fut pour ainsi dire, dèsson berceau, un homme de mer intrépide et éclairé, était également doué d’un esprit où à un grand bon sens naturel se joignait une agréable dose d'humour.

(r) Contrat de mariage du 9 octobre 1692, passé à Saint-Malo entre Jean. François Doublet et Françoise Fossart, damoiselle du Pont.

Duronr-GrAvË (François) figure à la première page de l’histoire du Canada aux côtés de Champlain, et comme personne n’ignore que Champlain fonda létablissement de Québec au cours d’un voyage préparé à Honfleur, tout ce qui touche sa personne ou celle de ses associés nous intéresse vivement.

François Gravé, sieur du Pont, dit Dupont-Gravé, marin et armateur, naquit à Saint-Malo, dans la seconde moitié du xvi* siècle, vers l’année 1554; il commença dans ce port ses premiers voyages. Il était capitaine pour Je roi en la marine du ponant. Nous ne saurions pas surpris quand des opérations commerciales combinées vec Pierre de Chauvin lauraient attiré à Honfleur dès 1598; il est du moins bien certain qu’il Paccompagna ans la première expédition que celui-ci conduisit au anada en qualité de lieutenant du roi. On juge que ce ut pour se mettre en état d'étendre ses armements que upont-Gravé vint se fixer à Honfleur, où l’on le trouve demeure avec sa famille depuis l’année 1600 jusqu’en 628. Son habitation était située dans la Grande-Rue aujourd’hui dite rue de la Ville), paroisse de Sainttienne.

En 1599, Dupont-Gravé obtint d'Henri IV des lettresatentes qui lui accordaient, — et à son associé Pierre

Chauvin, — le privilège en règle de la traite des pelle teries au Canada. L'année suivante, au printemps de l’année 1600, il fit partie de l'expédition que Ckauvin conduisit à Tadoussac en vertu de ce privilège. En 1603, il reçut commission du roi pour diriger la traite de Tadoussac, puis explorer le pays jusqu’au sault Saint- Louis au-dessus de Montréal. La traite, la conversion des sauvages, l’établissement de colons français était la raison des armements qui se poursuivirent alors à Honfleur. On adjoignit Champlain à Dupont-Gravé pour cette expédition, qui mit à la voile le r, mars. A partir de ce moment, la réunion de deux marins comme Champlain et Dupont-Gravé fut un bonheur pour le Canada; ils consacrèrent leur existence à la fondation d’une colonie sur les rivages de l'Atlantique, puis dans l’intérieur des terres, à Québec.

Dupont-Gravé fit une vingtaine de fois le voyage de Honfleur à Tadoussac, rendez-vous annuel des sauvages et des traitants français. De 1608 à 1627, il parcourut pour ainsi dire chaque année le Saint-Laurent entre les rapides de Montréal et Tadoussac. C’est sur le navire de Dupont-Gravé que les premiers Récollets vinrent au Canada en 1615 ; ces missionnaires partirent de Honfleur sur le Saint-Etienne, le 24 avril. Par la suite, Dupont- Gravé parait avoir séjourné plusieurs années consécutives dans l’habitation de Québec et dirigé la colonie en absence de Champlain. Il y commandait durant les hivers de 1616-1617 et de 1619-1620. C’est alors qu'il se créa des sympathies nombreuses parmi les Indiens du haut fleuve. Il était encore à Québec comme principal

commis de la traite lorsque Champlain fut obligé de rendre le fort aux Anglais en 1629. L'acte de capitulation porte sa signature. Il fut ramené sur la côte d'Europe par des navires anglais sur lesquels il était prisonnier avec cinquante malheureux colons; il laissait derrière lui trente années de travaux.

Nous n'avons pu apprendre ni le lieu ni la date du décès de Dupont-Gravé. Mais il suffit de lire les œuvres de Champlain pour voir quel cas il faisait de l’expérience, de l’honorabilité, des conseils de ce marin. Le P. Biard en parle également en termes élogieux. En eflet, ce chercheur d’aventures lointaines fut avec Champlain le fondateur de Québec, et en traçant le nom de cette ville on se sent porté à dire que c’est elle qui a été le berceau de la colonisation de la Nouvelle-France et que l’élan imprimé à ce pays par les colons français de l’ancienne France, de la France de Louis XIII, de Louis XIV, de Richelieu et de Colbert, fit surgir par toute la terre d'Amérique de semblables etreprises destinées à porter à travers cette vaste contrée la civilisation, le commerce, l’agriculture et l’industrie.

Après Québec, la cité des Trois-Rivières est la plus ancienne du Canada. Elle est située au confluent du fleuve Saint-Laurent et de la rivière Saint-Maurice, au pied d’un coteau couvert de pins. Elle est le siège d’un évèché catholique. Elle possède une cathédrale très belle, un couvent d’Uïsulines, un hôpital, un orphelinat, un séminaire, une académie protestante, etc. Sa population est de cent mille âmes. C’est en ce lieu, sur lequel trois siècles environ ont passé, que s’élevaient les huttes des

Indiens que Dupont-Gravé allait visiter. C’est là qu’il fixa une des premières habitations de la colonie. Les habitants des Trois-Rivières ont donc pensé, non sans raison, qu'ils devaient à sa mémoire une marque de respect, et ils ont donné son nom à l’une de leurs rues.

Dupont-Gravé avait épousé demoiselle Christine Martin, dont le nom figure dans plusieurs actes de l’étatcivil de Honfleur, en 1616 et 1618. Il en eut plusieurs enfants : 1° Robert Gravé, capitaine entretenu en la marine, qui effectua plusieurs voyages à la Nouvelle- France et, plus ‘ard, commanda l’un des navires qui fit voile vers les îles de la Sonde avec le capitaine Augustin Beaulieu ; il mourut en mer le 9 novembre 1621; 2° Jeanne Gravé, qui épousa Claude Godet des Ma:etz, ofhcier d’infanterie, capitaine garde-côte en résidence à Honfleur ; il s’embarqua à diverses reprises dans ce port pour suivre son beau-père à Tadoussac, aux Trois- Rivières et à Montréal; il est le grand-père de Paul de Godet des Marais (ou Maretz), évêque de Chartres; il décèda avant le 18 décembre 1628; 3° une autre fille dont le nom et l'alliance nous sont restés inconnus.

IOI

FÈREY (Michel), dit Vauchouquet, est le maître des ouvrages du roi, ou en d’autres termes, l'ingénieur maritime qui a, en partie, construit les quais et les jetées du vieux port du Havre, en 1517-1524. Il est intéressant de lui donner place ici à cause de la part qu'il a prise à la création de la ville la plus florissante des côtes normandes. Les historiens havrais ne paraissent point avoir connu sa famille, dont ils citent cependant plusieurs membres parmi les notables bourgeois de l’ancienne cité. C’est un Jean Férey, sieur du Vauchouquet, qui commandait le cortège de gala organisé pour l'entrée de Henri Il au Havre, en 1550.

Le Michel Férey, dit Vauchouquet, qui a fait objet de nos recherches, est d’origine honfleuraise, et si sa famille est restée inconnue jusqu’à présent, c’est que les adjudications, procès-verbaux ou quittances touchant la fondation du Havre ne le désignent que par un surnom, celui de Vauchouquet (1). Cet ingénieur prenait, en effet, le nom d’un fief nommé le Val-Chouquet ou Vau- Chouquet, situé aux portes de Honfleur, sur la paroisse de Vasouy. C’est la ferme bien connue dite Le Butin, à laquelle une autre famille a laissé son nom (2). Il n’est

(1) Voyez Documents relatifs à la fondation du Havre, p. 8, 25, 27, 31, 57: 71; 85 97, 241, 244, 320, 323, 332, 333» 340, 370, 372.

(2) Par suite du mariage de Françoise Férey, fille de Jean Férey, avec Noël du Butin (contratfreconnu le 9 juin 1586.)

pas nécessaire que nous nous étendions à donner les preuves de cette possession de la terre du Val-Chouquet, on peut consulter les aveux réunis aux archives municipales. Nous nous contenterons de remarquer qu’il fallait que le succès des travaux précédemment exécutés sous sa direction fût bien établi pour qu’on adjugeät à Michel Férey l'exécution d'une grande partie des ouvrages du port du Havre, le 4 mars 1517.

Mais, dans le rième temps, Michel Férey obtenait du vice-amiral Guyon Le Roy la concession d’une certaine quantité de terre, l’une des cent quarante premières places qui furent fieffées sur le sol où devait s’élever la ville du Havre. Il se fit là un patrimoine en songeant à l’avenir. Le terrain qu’il choisit était un des plus avantageusement situés, à proximité du port, non loin de la jetée du sud. Sur cette place, il édifia une maison que font connaître plusieurs pièces se rapportant à l’année 1523. Dans ce moment même, il obtint une seconde concession, à l’ouest du port, près de la rue Saint-Michel, aujourd’hui rue de Paris. C’était en l’année 1524. Le grand quai du Havre compta bientôt une hôtellerie de plus, à l’enseigne de la Salamandre, ce fut celle que Michel Férey, dit Vauchouquet, fit construire pour y transporter son domicile. On a conservé le souvenir qu’en la maison du « seigneur » de Vauchouquet se logea, au mois de septembre 1532, un magistrat considérable de Rouen, le garde des sceaux René de Becdelièvre. L'emplacement de ce logis appartenait encore, en 1574, au petit-fils de Vauchouquet.

On ne peut douter que les travaux de Michel Férey ne

l'aient fait classer parmi les bons ingénieurs de son temps.

Après avoir terminé heureusemant la construction des quais et des jetées du Havre, il fut appelé à Caen par François Ie pour diriger les travaux de l'Orne, dont la navigation présentait des difficultés. Des lettres patentes

| du 4 juillet 1531 autorisèrent ces ouvrages d’améliora-

tion. « Un surnommé Vauchouquet, pilote de mer, fort ingénieux, de la ville de Honnefleur, dit M. de Bras, fut conducteur de l’œuvre, que l’on commença au mois de septembre audict an 1531, et fut parfait viron la

my-octobre ensuyvant. »

Michel Férey est mort avant l’année 1536 ; sa carrière de maître des œuvres du roi avait été bien remplie. Il laissa deux fils nommés René Férey et Jean Férey, qui ne nous sont connus que comme capitaines de navires ; ils firent plusieurs voyages au Brésilen 1549 et les années suivantes. Il y a lieu de croire que leurs descendants ont vécu au Havre jusqu’à la fin du xvir' siècle.

GoxNEviLE (Binot Paulmier ou Le Paulmier de). De toutes les questions soulevées jusqu'ici par les voyages maritimes qui ont eu lieu depuis la découverte du nouvel hémisphère, il n’en est pas une seule peut-être qui ait fait naître des controverses aussi longues que la question du voyage de Binot-Paulmier, en 1503. Mais personne ne dénie la réalité de l’expédition. C’est, — ne l’oublions pas, — le premier voyage des Français au Brésil qui ait laissé des traces dans l’histoire. On peut dire que c’est le seul jusqu’à présent, car il s'est élevé des doutes très fondés contre l'authenticité du voyage du dieppois Jean Cousin, lequel ne serait mème pas originaire de Dieppe, mais bien de Honfleur (1).

Quant au voyage de Paulmier de Conneville sur le navire l'Espoir, du port de Honfleur, tous les épisodes en ont été étudiés plusieurs fois, notamment par le savant gographe d’Avezac, qui en a publié la relation originale à laquelle le lecteur voudra bien se reporter (2). On se bornera à faire observer que l’expédition de Binot Paulraier a cela de remarquable et de propre à exciter la curiosité qu’elle permet de présumer deux voyages : l’un,

(1) Ch. de la Roncière, Les Navigations françaises au XV° siècle, dans k Fulletin de Géographie hist, et descriptive, année 1895, n° 2, p. 196-200. (2) Annales des Voyages, juin et juillet 1869.

du 24 juin 1503 au 6 janvier 1504, soit cent quatrevingt-onze jours de navigation ; l’autre, du 3 juillet au 10 octobre 1504, soit cent autres jours de mer. L’un de ces voyages le conduisit au Brésil, c’est incontestable ; sur quelles côtes inconnues le conduisit l’autre ? Plusieurs personnes sont d'avis qu’il y a sur ce point une difficulté non encore résolue. Nous n’avons point l'intention de reprendre le récit d’une expédition célèbre dans les annales maritimes de la Normandie. Mais la chronique a toujours fait fausse route au sujet du nom patronymique, de la qualité et de la famille de ce marin. C’est à ces erreurs et à ces lacunes que nous allons essayer de porter remède, en nous servant d’informations d’une authenticité certaine, puisées dans les registres d’étatcivil, les minutes des tabellionages et les archives communales de la ville de Honfleur (1).

Binot Paulmier, dit vulgairement le capitaine Gonneville, semble n’avoir laissé aucun souvenir que la relation publiée, pour la première fois en entier, dans les Annales des Voyages par le savant dont nous avons cité le nom plus haut (2). C’est ce document qui a fourni à sor -diteur quelques indications généalogiques ; encore intéressent-elles plutôt la descendance de Gonneville que sa filiation ou sa parenté. Le chanoine de Lisieux, Jean Paulmier de Courtonne, qui se flattait d’appartenir à la famille du navigateur normand, est lui-même à peu près

(1) L'article qui suit a paru dans le Bull. de la Soc. de l'Histoire de Normandie, IV, 45-54.

(2) Annales des Voyages, juin et juillet 1869. Voyez aussi le Bulletin de la Sociclé de Géographie, t. XIV, p. 89 à 356.

muet sur cette famille. Il se contente, en effet, de dire dans l’épitre dédicatoire de son Mémoire qu'il est le petit-fils de lIndien ramené en France sur le navire l'Espoir ; remarquons au passage qu’il aurait dû dire son arrière-petit-fils. Flacourt, le colonisateur de Madagascar, est le seul écrivain qui rapporte des renseignements assez exacts pour permettre de reconnaître parmi les familles normandes, celle à laquelle Gonneville appartenait authentiquement. Cependant il convient d’ajouter que la dénomination d’un fief donnée incorrectement dans son ouvrage (r), reproduite d’une manière non moins inexacte par le président de Brosses (2), altérée même sur les cartes dans les dictionnaires modernes, a égaré nos recherches pendant quelque temps. Voici, sans autre préambule, ce que nous savons de la famille du navigateur Gonneville, à qui nous conservons le nom consacré par l'usage.

Sa famille était celle des Le Paulmier, qu’on trouve fixte à Honfleur, dans la circonscription de la paroisse Saint- Etienne, dès les premières années du xv° siècle (3). La mention la plus ancienne qu’on rencontre de cette fimille est dans un acte de l’année 1421, par lequel Henri V d'Angleterre déposséda de ses biens un Guillaume

(x) Relation de la grande isle de Madagascar, p. 465, 466.

(2) Histoire des navigations aux terres australes, p. 120.

(3) Son nom est indifféremment écrit avec ou sans l’article dans les documents du xvr siècle : Le Paulmier ou Paulmier ; mais toutes les pièces de l’époque antérieure reproduisent l’article.

« Paulmiers, dit Lacurne de Sainte-Palaye, sont pellerins jadis nommez ainsy pour les paulmes ou palmes qu’ils rapportoient en tesmoignage d’avoir esté en Judée. »

Le Paulmier, bourgeois de Honfleur, lequel avait sans doute refusé de reconnaître le nouveau maître (1). On ignore si ce Le Paulmier rentra plus tard en possession de sa maison « aboutant sur la rue qui conduisait du cimetière Notre-Dame à la porte de la ville ». Ce qui est certain, c’est que le même Guillaume Le Paulmier avait transporté son habitation dans la banlieue, sur une paroisse rurale, celle de Gonneville, et qu’il y résidait en l’année 1457. Ce fait ressort de l'inscription de son nom précédé d’une date et suivi du lieu de sa demeure dans le registre de la confrérie de Charité que l’on conserve à l'Hôtel-de-Ville de Honfleur. Le rameau des Le Paulmier qu’il représentait se trouva donc établi en la paroisse de Gonneville, de même que d’autres branches des Le Paulmier prirent leur résidence sur des paroisses circonvoisines : nous le verrons plus loin. Selon toute évidence, Binot Paulmier ou Le Paulmier appartenait à ce premier rameau, et, pour savoir exactement le fief, la terre ou la ferme possédée ou par lui ou par sa famille, il suffit de faire usage, en les rectifiant légèrement, des indications que Flacourt fournit : « Binot Paulmier dit le capitaine de Gonneville, était de la famille des seigneurs du Buschet, fief et seigneurie dans la paroisse de Gonneville-lez- Honfleur (2). » Or, en changeant le mot Buschet mal

(1) Collection Bréquigny, t. L, f 210. « Willelmus Driby habet tenementum quondam Willelmi Paumier infra villam regis de Honneflieu, etc. »

(2) Relation de la grande isle de Madagascar, p. 465. Cette indication est la seule qui nous ait été conservée. Mais alors s’est présentée la question de déterminer authentiquement de quelle seigneurie Flacourt a entendu parler et de connaitre la famille qui possédait ce fief au temps où vivait Binot-Paulmier, Nous croyons avoir apporté quelque lumière sur ces deux :

orthographié en celui de Bucquei, qui est le nom d’un fe bien connu, situé sur la paroisse de Gonneville, on arrive sans eitort à indiquer avec précision la terre et la famille d’où es: sorti le navigateur normand du xvi: siècle. A lecteur que la rectification ci-dessus étonnerait nous nous permettrons de répondre que la même rectification devrait être opérée, non plus dans le livre de Flacourt paru en 1661, mais dans le Dictionnaire topographique du département du Calvados, publié en 1883 par le ministère de l’Instruction publique. On lit, en effet, dans cet ouvrage, à l’article Gonneville-sur-Honfleur, p. 129 : « Huitième fief du Bousquet tenu de la baronnie de Blangy, autrefois fief dit de Mannetot ». Ces lignes contiennent une double erreur : le mot Bousquet est la dénomination fautive du fief du Bucquet, dont le nom à signification de petit bois; quant au fief de Mannetoi, il est situé dans le canton de Mézidon.

Il est prouvé ainsi que l’assertion de Flacourt est exacte, à savoir qu’il a existé dans la paroisse de Gonneville-sur-Honfleur un fief nommé le Bucquet. Nous pensons également pouvoir démontrer que ce domaine est sorti des mains des Paulmier ou Le Paulmier au commencement du xvi° siècle.

Dans la paroisse de Bosguérard (arrondissement de Pont-Audemer), il existait dès le xrr1° siècle une famille considérable qui en possédait une assez grande étendue, qui en fit sa résidence principale pendant cinq siècles au moins. et ne prit que tardivement le nom de la seigneu-

points, en substituant des faits clairs et exacts à des renseignements

incomplets.

rie (1). C’était la famille de Bellemare, qui posséda encore la seigneurie de Duranville (arrondissement de Bernay) et dont une branche se trouvait établie dans la vicomté d'Auge, au temps où vivait Binot Paulmier, sous le règne de Louis XIT. Les documents du cabinet des titres font connaitre un Jean de Bellemare, écuyer, lieutenant du bailli de Rouen en la vicomté d’Auge aux années | 1489, 1493 et 1509 (2). Ce magistrat eut pour enfants : Jean, Louis, Rolland et Marie de Bellemare, mariée en 1488. On n’a rencontré nulle part le nom de sa femme, mais le premier seigneur de la famille de Bellemare que l'on trouve possédant le fief du Bucquet est un des fils de ce même Jean de Bellemare, Rolland de Bellemare, cité dans la Recherche des nobles de la généralité de Rouen, ainsi que sa femme, Louise Le Paulmier (3). Or, il y a lieu de supposer que c’est du chef de Louise Le Paulmier, héritière d’un Paulmier ou Le Paulmier resté inconnu, que le fief du Bucquet est parvenu aux de Bellemare, du vivant même de Binot Paulmier, le navigateur dontil est ici question. Un contrat d'échange consenti le 31 juillet 1670 par Ambroise de Bellemare fit passer ce fief à Charles Thierry, conseiller du roi, contrôleur des tailles en l'élection de Pont-l’Évêque, représentant à Honfleur les affaires des intéressés de la compagnie d'Occident (4); il appartint à ses héritiers jusqu’à la Révolution. Si rien ne nous instruit du degré de parenté qui unis-

(1) A. Le Prevost, Mém. sur Le dép. de l'Eure, t. II, p. 106.

(2) Carrés de d’Hozier, vol. 80. — Mss., fonds français, 26013, n° 951. (3) Mss., fonds français, 16898, fol. 244 verso.

(4) Minutes du tabellionnage d’Auge, 15 mai et 14 juin 1680,

sait le Guillaume Le Paulmier, fixé à Gonneville-sur- Honfleur en l’année 1457, et Binot Paulmier ou Le Paulmier, le navigateur dont il s’agit, il est sûr que ce dernier était issu d’une famille en possession du fief désigr:é dans les lignes qui précèdent.

L'étude des pièces originales et l’ensemble des faits nous ont conduit à formuler la conjecture suivante. Dans le registre de la confrérie de la Charité, fondée en l’église Notre-Dame de Honfleur, en l’année 1457, et qui comptait l’année mème de sa fondation plus de quatre cents membres, on lit plusieurs noms qui méritent d’être relevés, tels sont ceux de Thomas Basin, évêque de Lisieux, Guillaume Cousinot, bailli de Rouen, Louis de Bourbon, amiral de France, « madame Jehanne de France, admiralle, » Louis de Harcourt, évêque de Bayeux, etc. Mais parmi ces noms brillants, 1l en est un plus modeste qu'aucune qualification n’accompagne et qui ne nous en a pas moins frappé. C’est celui de Robinet Le Paulmier, simple frère servant de la confrérie en l’année 1468 et échevin de ladite confrérie, dix années plus tard, en 1478. Quoique ces indications soient très succinctes, elles nous permettent de dire qu’à nos yeux l’échevin de la confrérie de la Charité, Robinet Le Paulmier et Binot Paulmier de Gonneville sont la même personne. Nous fondons notre opinion sur deux raisons : la première, c’est que la confrérie de la Charité réunissait tous les membres connus de la famille Le Paulmier (1) et qu’il est naturel de pen-

(1) « Cy ‘ensuivent les frères et seurs renduz durant l’année : 1457; Guillaume Le Paulmier; 1468, Robinet Le Paulmier; 1471, Richard Le Paulmier ; 1478, Robinet Le Paulmier, eschevin de la confrairie ; 1489,

ser aue le capitaine Gonneville avait, comme sa parenté, son rang dans l'association ; la seconde raison, c’est que le prénom ‘Binot porté par notre marin est une forme populaire, analogue à “Binet, des surnoms Robinet et Robineau. :

Comme nous l'avons dit précédemment, les rameaux des Le Paulmier s’étaient répandus dans la banlieue de Honfleur. Les pièces qui ont passé devant nos yeux ne donnent ni la généalogie de ce Guillaume Le Paulmier, retiré en. sa terre du Bucquet, ni celle de Binot Paulmier. Il n’en est pas de même pour les autres branches établies à demeure dans d’autres hameaux. C'est ainsi que divers documents nous apprennent que Richard Le Paulmier, qui fut contrôleur et procureur de lamiral Louis de Graville, et vivait à Honfleur, paroisse Saint- Etienne, en l’année 1460, acheta de Robert de Prestreval, prêtre, curé de Fatouville (1), le fief de Meautrix, situé sur la paroisse de Barneville-la-Bertran, suivant le contrai de l’année 1479 (2). La descendance de Richard Le

Durant Le Paulmier, frère servant; 1508, Anthoine Le Paulmier, fils de Durant; 1510, Robin Le Paulmier; 1513, Jehan Le Paulmier; 1530, Nicolas Le Paulmier, escuier. » Parmi ces frères et sœurs, nous signalerons d’autres noms de gentilshümmes et de marins, ce sont ceux de : Jacques de Chambray, écuyer ; Georges Gannyrey, contrôleur de la marine en 1508 ; Guillaume Hamelin, vivant en 1457; Guillaume Doublet, en 1514 ; Jean Denis, bourgeois de Honfleur, demeurant à la Rivière-Saint-Léonard, lequel est sans doute le marin qui a découvert une partie de l'ile de Terre-Neuve,

(1) Fatouville, canton de Beuzeville, arrondissement de Pont- Audemer, département de l'Eure.

(2) Ce Richard Le Paulmier, sieur de Meautrix, était décédé avant le 1‘ janvier 1493, d’après des lettres de Charles VIII, aux archives munici« pales de Honfleur.

Paulmier se fixa sur cette terre et elle y vécut pendant deux cents ans. Elle s’y éteignit dans la personne de damoiselle Avoye Lé Paulmier, épouse de Jacques de Bautot, écuyer, sieur de la Rivière, lieutenant de roi au gouvernernent de Honfleur (1).

Un autre rameau de la famille Le Paulmier habitait le fief de Saint-Nicol, autrement dit de Saint-Nicolas-du- Val-de-Claire. Différents actes de l’année 1501 font connaître Artus Le Paulmier, écuyer, sieur des fief, terre et seigneurie de Saint-Nicol, comptés pour le huitième d’un fief de haubert, et qui étaient tenus de la baronnie et vicomté de Faulxguernon. Cinquante-six années après, les héritiers d’Artus Le Paulmier étaient encore en possession du fief de Saint-Nicol, mais leur lignée masculine s’éteignit vers 1560. Le fief alors passa à Hélie Chauldet, capitaine entretenu en la marine, dont la fille Jeanne Chauldet épousa, suivant contrat du 15 octobre 1574, Jean de Brèvedent, conseiller du roi au siège présidial de Rouen.

Recherchées dans les anciens titres des fiefs de la vicomté d’Auge, la filiation et la parenté du capitaine Gonneville se rattachent à trois branches d’un même arbre :

1° Branche des Le Paulmier (du Bucquet), paroisse de Gonneville-sur-Honfleur ;

2° Branche des Le Paulmier (de Meautrix), éteinte dans la seconde moitié du xvri: siècle ;

(x) Aveux de l’année 1489 à l’année 1684, trente-cinq pièces originales aux archives municipales de Honfleur.

3° Branche des Le Paulmier (de Saint-Nicol), dont on perd la trace dès l’année 1560.

Ceci dit, nous arrivons à la qualification de « sieur de Gonneville », attribuée à tort au navigateur normand par divers écrivains (1).

Les faits les plus connus, et qu’il est impossible de révoquer en doute, nous prouvent que la seigneurie de Gonneville-sur-Honfleur n’a jamais appartenu ni à Binot Paulmier ni à sa famille. Il s’en suit nécessairement l'impossibilité absolue de faire suivre son nom d’un titre qui revenait de droit aux possesseurs de la seigneurie de Gonneville ; il s’en suit d’autre part que la particule de qui figure dans la dénomination par laquelle ilest connu, exprime un rapport de lieu, d’origine, et non de possession. Les documents abondent en effet pour montrer que, depuis les xiv° et xv° siècles, les fief, terre et sieurie de Gonneville-sur-Honfleur ont été possédés par l’abbé de Saint-Evroult, les familles de Thieuville, Féron de Prestreville et de Courseulle.

Ce fut vers l’année 1450 que la terre et la seigneurie de Gonneville furent acquises par Durand de Thieuville, dont le nom figure dans l’acte de capitulation réglant les conditions de la reddition de la ville de Honfleur à Henri V d'Angleterre, le 25 février 1418 (1419, n. s.). Ce Durand de Thieuville était contrôleur au grenier à sel en 1424, lieutenant particulier des vicomtes d’Auge .

(1) De Brosses, Hist. des navigations aux Terres australes, p. 102. — De Saint-Amand, Lettres d’un Voyageur à l'embouchure de la Seine, p. 107. — Labutte, Essai hist. sur Honfleur, p. 296. — Thomas, Hist. de Honfleur, p. 57. — Margry, les Navigations françaises, etc., p. 151, 156.

et de Pont-Audemer en 1429, 1435 et 1440 (1). Après lui, on trouve, dans une donation faite à la charité de Notre-Dame et Saint-Léonard de Honfleur, noble homme Richard de Thieuville, écuyer, seigneur de Gonneville, de Crémanville et dela Haye-Bertran, vivant en 1417(2); Jacques de Thieuville vivant en 1493.

Des de Thieuville, la terre de Gonneviile passa à François Féron de Prestreville, qi bailla son état de noblesse aux Elus de Lisieux en l’année 1540 et céda ladite terre, par contrat d'échange du 17 janvier 1569 (3), à Jacques de Courseulle, qualifié de sieur de Gonneville, d’Aïlly, Saint-Cristophe Crémanville, Saint-Evroult, la Haye- Bertran et Moulineaux. De ses héritiers nous connaissons : François de Courseulle, écuyer, seigneur de Gonneville et d’Aïllv, marié à Diane de Ghislain; Louis de Courseulle, seigneur de Gonneville, marié à Catherine de Limoge, décédé en 1684 ; Louis Benjamin de Courseulle ; Alexandre de Courseulle ; et enfin Jean-Baptiste de Courseulle, écuyer, chevalier de l’ordre du roi, seigneur des fiefs, terres et sieuries de Gonneville-sur- Honfleur, Lépiney, la Haye-Bertran, Quetteville, Moulineaux et autres lieux.

Sans nous étendre plus longuement sur des détails un peu arides, il nous semble prouvé qu'il n’y a point place pour Binot Paulmier ni pour les siens parmi les possesseurs de la seigneurie de Gonneville. On peut faire la

(x) Bibl. nat., mss. fonds français, n°* 26053, 26059, 26067. (2) Arch. munic. de Honfleur, carton affaires ecclésiastiques, pièces du

28 décembre 1477.

(3) Minutes du tabellionnage d’Auge, inventaire du 27 octobre 1684.

nème remarque au sujet de ce pauvre baron de Gonneille qui, profitant d’une analogie de nom, tirait de soilisant papiers de famille la généalogie bouffonne des \rosca, rois des Terres Australes, afin d’avoir sa part ls gratifications et pensions royales (1). Ils se sont donc rompés les écrivains qui ont cru ramener le navigateur 1ormand à une origine nobiliaire en le dénommant Binot Paulmier de Gonneville. La particule de suivie d’un nom le lieu ne signifie rien ; elle ne confère pas la noblesse ; a qualification seule peut dire si l’on figure parmi les rentilshommes. En outre, elle suppose devant, soit un itre, soit un nom de personne, de sorte que lorsque le nom est supprimé le de doit disparaître. C’est pour se conformer à cette règle qu’on doit dénommer le marin qui nous occupe soit Binot Le Paulmier ou Paulmier de Gonneville, soit Gonneville tout court, en souvenir du lieu d’où il tire son origine. Toute autre dénomination nous paraît vicieuse.

Nous ajouterons l'information suivante pour clore ces lignes. On sait que l’abbé Jean Paulmier Courtonne était l’arrière-petit-fils de l’indien Essomeric, amené du Brésil en France par le capitaine de Gonneville. Or, il existe à Lisieux, place Le Hennuyer, un ancien logis canonial près de la porte duquel se voit gravée dans la pierre l'inscription qui suit :

(1) Les archives de la marine possèdent cinq lettres du baron de Gonneville, datées des 23 mars, 30 avril et 19 mai 1783, 28 octobre 1786 ; 1 septembre 1789. Ce personnage était peut-être de vieille race normande, mais il n’était certainement pas issu de la famille de Binot Paulmier, à

laquelle le titre « de Gonneville » n’appartenait pas. Il existe, d’ailleurs, en Normandie, sept localités du nom de Gonneville,

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