‹ Le vieux Honfleur et ses marins [microforme]Chapitre 5 sur 8 · ETIAM NIGER IN PURITATE CONSTANS CORONATUR · texte numérisé non relu

ETIAM NIGER IN PURITATE CONSTANS CORONATUR

Plusieurs de nos amis pensent, et nous partageons leur sentiment, que c’est le chanoïne Jean Paulmier qui à rappelé dans cette sentence l’origine étrangère de sa

famille.

HAMELIN (Emmanuel), contre-amiral (1). A Honfleur, sur une place voisine de l’ancien havre des passagers, à peu de distance de la porte de Caen, une table de marbre commémorative indique la maison où Jacques-Félix- Emmanuel Hamelin naquit le 13 octobre 1768. Ce marbre a été placé le 20 septembre 1841 par les soins et aux frais d’un particulier. On a ainsi rendu un juste hommage à l’un des marins les plus importants et les meille 1rs que la Normandie ait produits. Si ce vaillant et intelligent officier général a été laissé au second rang, il yalieu d'en marquer son étonnement ; s’il est moins connu que d’autres marins de l’époque, il est tout aussi digne de l’être. On en jugera par la biographie que nous lui consacrons.

Emmanuel Hamelin était fils de Jean-Baptiste Himelin et de Françoise-Marie-Catherine Duval. Les documents municipaux attestent l'ancienneté de sa race, quia donné de nombreux sujets à la marine du commerce. Ainsi, sa famille est inscrite dès l’année 1457 sur les registres des

(1) Enseigne de vaisseau, le 1° juillet 1793. Lieutenant de vaisseau, le 3 Septembre 1794. Capitaine de frégate, le 14 novembre 1796. Capitaine de vaisseau, le 1$ septembre 1803. Contre-amiral, le 1$ septembre 1811. Major général à Toulon, en 1818. Grand officier de la Légion d’honneur, le 23 août 1823. Baron de l’Empire, le 19 juillet 1811.

confréries qui ont existé sur la paroisse Notre-Dame de Honfleur : on y lit les noms de Guillaume Hamelin l’ancien et de Guillaume Hamelin le jeune. A l’époque postérieure, sous les règnes de Henri IT et de Charles IX, les Hamelin siégeaient dans les assemblées communales en qualité de syndics, d’échevins et de conseillers : tels étaient Pierre Hamelin, Michel Hamelin et Henri Hamelin, bourgeois de Honfleur. Il y a donc plus de quatre siècles que le nom d’Hamelin apparaît pour la première fois.

Vers l’année 1776, le père du contre-amiral Hamelin avait acheté un office de chirurgien-barbier du roi; son brevet est du 23 juin 1776 ; il y est qualifié de greffier en la communauté des maîtres en chirurgie. L’acquisition d’une modeste proprièté voisine de la forêt de Touque lui avait permis d’arrondir son nom et de s’appeler Hamelin des Essarts. Mais il faut croire que son fils se montra de bonne heure fatigué de la préparation des simples dans l’officine paternelle, car après avoir suivi quelques études sans trop d’intérèt, il se fit marin faute de mieux. Un voisin, le capitaine Bouté, le prit à son bord, l’initia aux pratiques de la navigation, et, comme à cette époque le commerce de la traite florissait, il le conduisit aux comptoirs de la côte d’Angola durant cinq années. Entre temps il navigua au cabotage sur les côtes de Normandie et de Bretagne, avec le capitaine Julienne, issu d’une vieille souche honfleuraise. C’est peut-être à ses premiers voyages dans la Manche qu’il faut attribuer le désir qu’il manifesta plus tard d'obtenir un commandement dans cette mer, et les succès qu’il y obtint.

Passé matelot-timonier sur le Triton en 1788, son mérite personnel, ses goûts sérieux, son port grave, sa figure énergique et méditative, sa raison déjà mûre ne ta dèrent pas à attirer l'attention de ses supérieurs. Le commandant Motard (1) qui montait le Triton et qui devait à ses actions d’éclat l’insigne faveur d’avoir reçu une commission d’offcier, l’appela à l'honneur de donner des leçons de navigation théorique aux volontaires, aux élèves de la marine et aux pilotins de son âge placés sur le même vaisseau et subordonnés au maître d'équipage, au maître pilote et au maître canonnier. Il se trouvait ainsi, grâce à la protection du commandant, en mesure de briguer un emploi de sous-lieutenant de vaisseau ou d'obtenir le commandement d’un navire de commerce s’il préférait la carrière de la marine marchande. L’altération de sa santé fut un obstacle à la réalisation de ses espérances. Pourvu d’un congé qui se prolongea plus d’une année, Hamelin revint à la maison paternelle, puis il reprit les voyages à la Côte d'Or et au Cap Français, sur les navires la Jeune-Mina, Ÿ Aimable-Dorothée et sur l'Eléonore. L'expédition aw’il fit avec ce dernier bâtiment négrier, du 2 avril 1791 au 11 juillet 1792, fut la dernière qui le conduisit aux marchés d’esclaves de la côte d'Afrique.

Vers la fin de l’année 1792, Hamelin quitta le rude ipprentissage auquel il venait d’être soumis; il s’embarqua de nouveau sur les vaisseaux de l’État. Peut-être alors céda-t-il moins au désir de poursuivre sa carrière qu'aux

(1) François Motard, capitaine de vaisseau en 1792.

ordres du ministre, au moment où la République recrutait une armée de matelots pour ses deux flottes de la Méditerranée et de la Manche. Quoi qu’il en soit, nous retrouvons Hamelin timonier sur le vaisseau l’Entreprenant commandé par son compatriote le capitaine Thirat et mouillé sur la rade de Brest.

Il est inutile de rappeler ici les événements qui amenèrent la déclaration de guerre à la Hollande le 1° février 1793. Il suffit de savoir qu’au milieu de la conjuration générale concertée contre la France et qu'aux premiers bruits de guerre une escadre avait été rassemblée à Brest; l’Entreprenant en faisait partie. Ce fut sur ce vaisseau, où il figurait en premier lieu dans les rangs subalternes, puis dans l’état-major en qualité d’enscigne, qu’il assista au bombardement d’Oneille, à l’expédition de Naples, au siège de Cagliari et à occupation de Toulon par les Anglais. C’était là le commencement d’une terrible lutte de plus de vingt ans et le moment d’événements plus terribles encore. C’est l’époque où l’émigration laissait presque tous les vaisseaux sans officiers, où les dilapidations privaient les escadres de munitions et de vivres, où pour la marine l’anarchie était universelle. Pendant ses croisières de Brest à Toulon et son séjour sur les côtes de la Sardaigne, Hamelin put voir ce qu’étaient les nouveaux états-majors et, comme il avait connu les anciens, les juger. Il fit également connaissance avec les procédés rigoureux de la Convention, trop encline à voir des traîtres là où il n’y avait que des officiers malheureux ou inexpérimentés. À son retour à Brest, au mois d’octobre 1793, Hamelin fut jeté en prison ainsi que les autres

officiers de l’Entreprenant. Les représentants du peuple entendaient leur demander compte de leur conduite dans le port de Toulon.

La détention d'Hamelin ne dura que quelques jours ; il embarqua sur la frégate la Proserpine armée pour une croisière dans l'Océan. En quelques semaines cette frégate captura un grand nombre de bâtiments ennemis et s’empara de la frégate hollandaise la Vigilante. Au mois de mai, elle était ralliée à la flotte sortie de Brest avec l'ordre de croiser pour attendre le convoi d'Amérique. Hamelin prit part ainsi aux combats des 28 et 29 mai et 1# juin 1794, connus sous le nom de bataille du 13 prairial, combats livrés par l’armée navale de POcéan sous les ordres de Viilaret-Joyeuse. Durant cette action, « une des plus mémorables dont l'Océan ait été le témoin », Hamelin était chargé des signaux sur le vaisseau-amiral la Montagne, à bord duquel se trouvait le représentant Jean-Bon-Saint-André. On sait que dans le combat du 13, la ligne française ayant été coupée, la Montagne fut enveloppée par six vaisseaux anglais dont elle parvint à se faire abandonner après avoir ouvert contre eux un feu terrible. Au même combat se rattache le souvenir de la glorieuse défense du vaisseau le Vengeur (1).

Devenu lieutenant de vaisseau le 3 septembre 1794, Hamelin passa sur la Minerve et se distingua aux combats livrés par l’escadre du contre-amiral Martin aux vaisseaux de l'amiral Hotham. Sur la même frégate, il prit part à la

(x) Voir sur la bataille du 13 prairial le récit du commandant Troude (Batailles navales, t. I, p. 328).

capture du ‘Berwick de quatre-vingt-deux canons (1), lequel, à l’approche des bâtiments français, avait tenté inutilement de se jeter à la côte le long du cap Corse et avait finalement amené son pavillon après avoir été chassé et fortement endommagé par la frégate lAlceste (2). Dans cette action, Hamelin reçut une grave blessure qui léloigna du service pour quelque temps. Aussitôt guéri, il reçut l’ordre d’embarquer sur la prise, c’est-à-dire sur le Berwick déjà pourvu d’un état-major et d’un équipage français et incorporé dans l’escadre aux ordres du contreamiral Richery. Cette escadre était destinée à une expédition contre les colonies anglaises (3).

Elle était mouillée sur la rade de Toulon lorsque parvint à l’amiral l’ordre de mettre sous voiles pour rallier la division Thévenard et opérer de conserve dans la mer des Antilles. Les instructions du Directoire exécutif traçaient le plan d’une double opération. La première consistait à attaquer les Anglais dans les parages de la Jamaïque et à dévaster cette île : « Il faut que cette colonie, écrivait le ministre, ne soit plus écrite sur le catalogue des colonies à sucre. » L’autre opération, à en croire les mêmes instructions, devait être aussi énergique.

(x) Le Berwick fut pris par l’Alceste que commandait le lieutenant de vaisseau La Joille. A la suite de cette prise, pour récompenser l’intrépidité du commandant français et l’habileté de son équipage, le lieutenant La Joille fut promu au grade de capitaine de vaisseau.

(2) Arch. de la Marine, Campagnes, procès-verbal du 7 mars 1795.

(3) Voici sa composition : Ia Victoire, vaisseau de quatre-vingt-six canons ; le Jupiter, le Barras, le Berwick, la Révolution, le Duquesne, vaisseaux de soixante-quatorze canons, et les frégates la Félicité, l'Embuscade et la Friponne.

Il s'agissait de détruire les pêcheries de Terre-Neuve, «et d’effacer cette île du nombre des possessions anglaises (1). »

De telles résolutions témoignaient de plus d’emportement que de raison. Les correspondances ministérielles de ce temps, lesquelles nous introduisent dans les côtés secrets des événements, nous montrent une marine en pleine décadence. Nos équipages n’étaient pas plus en mesure de dévaster les colonies anglaises que de lutter, malgré leur bravoure, contre les escadres de lord Howe, de l'amiral Hotham et de Nelson.

Mais la grande question du moment était de combattre sur mer l'Angleterre. Le Directoire n’écoutait en cela que son désir, loin de mesurer ses forces, loin de se rendre compte du désordre qui existait sur nos vaisseaux ; d’ailleurs, le résultat des expéditions hardies conçues alors fut décisif.

Forte de cinq vaisseaux, trois frégates, deux corvettes et un aviso, la division Richery exécuta sans tarder l’ordre de prendre la mer. Elle mit sous voiles, quitta Toulon, longea les côtes d’Espagne sous prétexte de capturer les croiseurs ennemis et vint mouiller en rade de Cadix au lieu de gouverner vers Brest où elle était impatiemment attendue. On était.au mois de février 1796, et malgré les pressantes sollicitations du ministre, le contre-amiral Richery n’avait point songé à quitter son mouillage au mois de mai suivant quoiqu'il eût l’ordre de se rendre aux Iles sous le Vent (2). Sa conduite restée sans expli-

(1) Arch. de la Marine, Campagnes, 1796.

(2) Parmi les contrariétés et les embarras que rencontra le contre-amiral

cations pendant quelques mois fit naître des soupçons, excita le mécontentement du Directoire, nécessita de nouvelles résolutions et força le gouvernement d’abandonner le projet d’une expédition aux Antilles. On dut s’en tenir à une campagne contre la station et les établissements de Terre-Neuve (1).

Les vaisseaux le Jupiter, le Pégase, la Victoire, la Révolution, le Berwick, les frégates la Félicité, ? Embuscade et le Tartu sortirent de Brest au mois d’août 1796. Cette division, placée sous les ordres du contre-amiral Richery, fit voile vers Terre-Neuve. Nous avons dit qu’Hamelin était embarqué sur le ‘Berwick en qualité de lieutenant de vaisseau. Le 18 fructidor an IV (4 septembre 1796), elle entra dans la baie de Bull sans y trouver d'obstacles. Lorsque le commandant en chef y eut laissé tomber l'ancre, il débarqua une centaine d'hommes qui s’avancèrent l'arme au bras vers les magasins et les sécheries. L'établissement contenait deux cents maisons environ ; elles furent brûlées ainsi que les magasins, quatre bâtiments pontés etcinquante à soixante bateaux de pêche (2). Richery songea ensuite à se rendre à l’île Saint-Pierre afin d’avoir achevé son expédition avant l’hiver. Le 2 vendémiaire (24 septembre) il occupa avec sa division les rades de cette île, descendit à terre et annonça aux habitants que leurs habitations allaient être détruites. La population de Saint-Pierre n’était alors que de quarante

Richery sur la rade de Cadix, il faut noter une insurrection générale des équipages de sa division.

(1) Arch. de la Marine, Campagnes, 1796. Rapport du 14 messidor.

(2) Arch. de la Marine, Campagnes, 1796.

personnes ; les établissements consistaient en cinq grands échafauds couverts de morue, vingt-cinq maisons et cinq magasins. Sur la rade et dans les anses il se trouvait sept goëlettes et une vingtaine de pêcheurs. Richery ne perdit pas de temps ; le 4 vendémiaire, le feu fut mis partout, tant aux maisons qu’aux goëlettes et aux bâtiments (1). Ainsi l'expédition se trouvait terminée ; d’autres résultats devaient signaler son retour en Europe.

La division française avait mis à la voile aussitôt que la dernière maison de l'ile Saint-Pierre avait été réduite en cendres. En traversant l'Océan, elle se portait vers les côtes d’Espagne afin d’y établir une croisière, lorsqu’à cinquante-cing lieues à l’ouest du cap Saint-Vincent, elle fit rencontre d’un convoi de trente à quarante voiles qu'escortait le vaisseau le Censeur, de soixante-quatorze canons. L’amiral signala aussitôt à ses vaisseaux de chasser, et il prit avec le Jupiter la tête de la ligne. Mais pendant qu’il était rejeté un peu en dehors de sa route, le combat s’engagea entre le Berwick et le Censeur, embarrassé dans sa marche par le convoi qu’il traînait à sa suite. Après un combat assez vif, le Censeur et son convoi furent capturés ; tout l'honneur de l’action revenait au lieutenant Hamelin (2). Pour le récompenser de son habileté et de sa bravoure, le Directoire le nomma capitaine de frégate.

De retour de ses croisières, la division Richery arrivait à Rochefort le $ novembre 1796; de là elle devait

(1) Procès-verbal du 26 septembre 1796. (Arch. de la Marine, Campagnes). (2) Lettres du contre-amiral Richery datées de Cadix. (Arch. de la Marine, Campagnes, 1796.)

gagner Brest où elle jeta l’ancre le 13 décembre suivant. Dans les premiers jours de ce mois, Hamelin avait embarqué comme second capitaine sur le vaisseau la Révolution, placé dans la première division de l’escadre en armement et destiné à effectuer le projet d'expédition sur l'Irlande.

Ce projet était dû à Hoche « qui voyant, dit M. Thiers, les grands théâtres de la guerre occupés par Bonaparte, Moreau et Jourdan, brûlait de s’en ouvrir un en Irlande. Il s'était lié beaucoup avec amiral Truguet, ministre de la marine, et ministre à grandes vues. Ils s'étaient promis tous deux de donner une haute importance à la marine et de faire de grandes choses (1). » L’escadre devait transporter vingt mille hommes en Irlande; Hoche avait choisi la légion des Francs, les 24°, 27°, 81° et 94° demibrigades d'infanterie, sept escadrons de cavalerie, une brigade étrangère et de l'artillerie (2). Avec ces forces, le général ne doutait pas qu’il ne s’emparât de l’île, quoique toutes les côtes en eussent été couvertes de troupes.

Dès cet instant, tous les préparatifs de l'armement furent faits : le ministre mettait toutes ses espérances d’une paix glorieuse dans le succès de l’expédition et dans ceux de la marine (3). Mais la mésintelligence allumée entre Hoche et l'amiral Villaret-Joyeuse s’opposait au prompt départ de l’escadre. Pour couper court

(x) Hist. de la Révolution francaise, t. VIII, 391.

(2) Lettre de Hoche, 12 novembre 1796. (Arch. de la Marine, Cawpagnes.)

(3) Lettre de Truguet au général Hoche, 30 novembre 1796. (Arch. de la Marine, Campagnes.)

aux lenteurs qui en résultaient, on remplaça Villaret- Joyeuse par Morard de Galles. Voici la lettre confidentielle écrite au général Hoche en cette circonstance :

« Le Directoire exécutif voulant enfin, mon cher général, mettre un terme aux délais et aux entraves que le découragement et la pusillanimité ne cessent d’opposer à la glorieuse expédition qui vous est confiée, et n: voulant pas exposer les braves troupes que vous commandez aux malheurs inévitables qui résulteraient nécessairement du deffaut de zèle et d’audace et surtout du découragement de la part des officiers de mer chargés de les conduire au milieu des périls qu’il faut tantôt éviter et tantôt braver, vient d’aretter que le vice-amiral Morard de Galles, si connu par son expérience, son courage et son dévouement aux intérêts de la République, prendra le commandement des forces navales actuellement réunies à Brest, et qu’il sera chargé d’exécuter la mission qui était confiée au général Villaret. Comme il est essentiel pour le succès d’une opération également délicate et audacieuse, qu’un amiral soit secondé par des hommes dignes de toutte sa confiance, le Directoire à nommé le citoyen Bruix, chef de division, major général de l’armée. Il a également envoyé à ce vice-amiral des ordres de commandement en blanc pour nommer les capitaines de vaisseau et de frégate qu’il croira dignes de deffendre courageusement son pavillon-amiral sans jamais l’abandonner... Enfin, mon cher général, je ne vois plus rien qui puisse ralentir ou entraver votre courage et le prompt départ de l’expédition qui est l’objet de-tout l'intérêt du gouvernement, puisque de son succès dépend Phumi-

lation et la ruine de notre implacable ennemy et une paix glorieuse (1). »

Le 15 décembre, l’escadre fut en état de mettre à la voile; elle sortit de Brest se dirigeant vers la baie de Bantry, point des côtes d'Irlande qui offrait trois mouillages où l’armée pouvait se mettre à l’abri des coups de vent et s’embosser de manière à ne pouvoir être ni doublée, ni tournée par des forces supérieures. Mais après quelques jours d’une navigation heureuse, nos vaisseaux furentassaillis par une tempête. Le 6 nivôse(26 décembre), la Révolution, que montait Hamelin, fut chassée d'Irlande par un coup de vent qui lui fit perdre une de ses ancres et ses câbles. Le 9 (29 décembre), ce vaisseau rencontra la Scévola, coulant bas d’eau et faisant des signaux de détresse. Malgré le mauvais temps et une mer affreuse on put sauver l’équipage. Mais le commandant de la Révolution ayant à son bord plus de deux mille deux cents hommes réduits à la demi-ration, et craignant de manquer de vivres, se décida à retourner en France. La Révolution mouilla sur la rade de l’île d'Aix, le 25 nivôse (14 janvier 1797), extrèment délabrée (2). En même temps, arrivaient sur la même rade, à bord de la Fraternité, les généraux Morard de Galles et Hoche.

Telle fut le sort de l’armée navale destinée à envahir l'Irlande : des quarante-cinq bâtiments qui transportaient les troupes (3), deux furent engloutis, quatre se jetèrent

(x) $ novembre 1796. (Arch. de la Marine, Campagnes.)

(2) Arch. de la Marine, Campagnes, 1796-1797.

(3) Dix-sept vaisseaux, un vaisseau rasé, treize frégates, cinq corvettes et sept flûtes.

à la côte et sept furent pris. En racontant l’issue funeste de cette expédition, durant laquelle la flotte dispersée par lemauvais temps ne parvint ni à seréunir nià rejoindre ses chefs, un bon juge en ces matières, M. le vice-amiral Jurien de la Gravière, assure que nous aurions certainement débarqué en Irlande si la flotte eût été mieux exercée, si les bâtiments eussent été habitués à plus d'activité (1); c’est-à-dire, en d’autres termes, que la pratique des manœuvres, ainsi que l'instruction, faisait défaut, tant dans les états-majors que parmi les équipages. La catastrophe d’Aboukir, survenue l’année suivante, fit voir de nouveau que l’on était loin d’avoir pu remplacer les compagnons du comte d’Estaing et de Suffren.

Ici nous nous apercevons que nous avons perdu un peu de vue notre marin ; nous y revenons. Mais la période de de trois années qui suit n’étant point la plus intéressante, il suffira d’en résumer les faits principaux.

Au mois d'août 1797, un ordre du ministre appela Hamelin au commandement de la frégate la Fraternité. On lui confia un service de croisières sur les côtes de la Vendée et de la Bretagne, service fastidieux, mais qui n’était pas exempt de dangers. Pendant plus d’un an, il escorta les bâtiments de commerce de Bordeaux à Nantes et de Rochefort à Brest. croisa à l’embouchure de la Loire, dans l’Iroise et au large de la rade de Bertheaume. À la même époque, on mit en pratique un singulier système, duquel on ne pouvait évidemment pas espérer

(1) Guerres maritimes, t. 1, p. 145, à la note.

la restauration de la marine; il semblerait qu’on renoncit alors à tout espoir de combattre victorieusement l’Angleterre. Nos guerres maritimes étaient sans doute douloureuses, mais était-ce là un motif pour désespérer nos marins ? Il y a donc lieu de s’étonner des dispositions qui furent prises et qui, faute de prévoyance, de patience et de sagesse, ne pouvaient tendre qu’à désorganiser la flotte. Tel fut l’ordre de concéder au commerce des frégates tout armées pour faire la course. En conforinité de cet ordre, la Fraternité, que montait Hamelin, fut mise à la disposition d’un négociant de Nantes ; son commandant, auquel répugnait le métier de corsaire, refusa d’en conserver le commandement. Après ce refus, au mois de novembre 1797, il passa sur la Précieuse: L'année suivante, nous le trouvons sur la flûte le Cormoran, mouillée devant Saint-Malo.

Les instructions du contre-amiral Lacrosse lui prescrivaient de veiller aux exercices des équipages, d’entreprendre de fréquentes croisières, de poursuivre les bâtiments légers qui infestaient nos côtes et dont la confiance était incroyable. On avait vu une goëlette anglaise capturer des barques de pêche à deux portées de canon des jetées de Honfleur; sur la rade du Havre, à portée de voix des stationnaires, tantôt deux, tantôt quatre frégates mouillaient l’ancre et s’y établissaient dans la plus parfaite sécurité (1).

Les succès de ces frégates, s’ils témoignaient de la hardiesse des Anglais en leurs desseins, accusaient aussi

(1) Arch. de la Marine, Service général. Lettre du 2 vendémiaire an VIIL

notre impuissance. Nos croiseurs n'avaient pu protéger les bâtiments de cominerce, garantir les côtes, secourir les corsaires qui couraient les chances d’une navigation périlleuse. De même que les autres ports de la Manche, Honfleur avait profité des encouragements accordés par le Gouvernement, et il avait armé en course un certain nombre de navires. L’Actif, le Benjamin, le Chauvelin, le Coureur, l'Élisabeth, étaient autant de corsaires qui furent capturés au mois de mai 1794. Le malheureux sort réservé à leurs équipages n'avait pas arrêté l’ardeur des autres capitaines qui ne trouvaient que trop de facilité, d’ailleurs, pour recruter les matelots. C’est ainsi que l’on vit, les années suivantes, sortir du port les corsaires : l’Appocrate, de quatorze canons etde soixante-dix hommes, le Furet, le Cartouche, le Mandrin, Ÿ Hirondelle, lÉpervier, le Petit-Diable, pris le 23 novembre 1799, le Linx et la Justine-. Adélaïde qui eurent le même sort (1). « La protection que le Gouvernement accordait à ces armements irréguliers, dit l'amiral Jurien de la Gravière, fut le coup de grâce de notre marine : elle remplit les pontons anglais de nos meilleurs matelots, de telle sorte que la grande difficulté, sous la République, était moins d’armer un navire que de lui trouver un équipage, et pendant que les corsaires avaient des équipages d’élite, nos frégates s’armaient avec des bateliers, qui de leur vie n'avaient vu la mer: à défaut de marins véritables, on prenait des marins de rivière (2). »

(1) Arch. de la Marine. Bâtiments armés en course. (2) Souvenirs d'un amiral, p. 10, 11 et 14.

Dans ce moment, à l'embouchure de la Seine, la prise successive de ces corsaires n’était pas le fait le plus fâcheux que l’on eût à déplorer. C’était un jeu d’enfant pour l’ennemi que de couler bas ou d’amariner de petits bâtiments dont quelques-uns n'étaient armés que de pierriers. Mais la lutte sur d’autres points, pour être plus sérieuse, était marquée par des revers plus cruels. Au mois de mai 1798, le port du Havre était étroitement bloqué ; les navires de guerre mouillés sur la rade ou amarrés dans les bassins n’osaient mettre sous voiles, avertis des moyens de l’ennemi qu'ils avaient à combattre. Cependant, le 29 mai, sur l’ordre du ministre, la frégate la Confiante et la corvette le Vésuve, avaient pris la mer espérant, en l’absence des croiseurs, pouvoir réussir à gagner Cherbourg sans être arrêtées dans leur traversée. Malheureusement, contre l'attente des capitaines, à la hauteur de Dives, la Confiante s'était trouvée en vue de trois bâtiments anglais. Aussitôt elle revire, porte toute la voile possible et prend chasse. Elle est vigoureusement poursuivie par les bâtiments. La nuit n'arrête point leur action. A la pointe du jour, ils sont en avant d’elle et le combat s'engage contre un vaisseau rasé et une frégate. La Confiante le soutient courageusement pendant cinq heures, puis elle vient coulant bas s’échouer sous le fort de Beuzeval. L’équipage se jette à la mer et se retire à terre malgré ce qu’on peut faire pour l'en empêcher. Le lendemain, à l’heure de la pleine mer, l'ennemi s’approche de la frégate, s'assure qu’ele est abandonnée, monte à bord et y met le feu (1). La côte

(x) Arch. de la Marine, Campagnes, 1798.

fut bientôt couverte des débris de l’une des frégates les plus rapides qui aient été construites au Havre.

C’était, on le voit, une nécessité tous les jours plus pressante d’assurer à notre pavillon la libre navigation sur les côtes de la Manche. Hamelin, comme nous l'avons dit, fut employé à cette mission pendant trois années, soit en qualité de commandant du Cormoran et du bateau canoanier n° 19, soit comme second sur le vaisseau le Formidable. Moins heureux que son compatriote Motard, qui, dans le même moment, prenait part à l’expédition d'Egypte, Hamelin restait attaché à des fonctions pénibles, mais sans éclat; il avait eu d’obscurs débuts; les commandements qui lui étaient confiés ne semblaient pas de nature à illustrer son nom.

Pour sortir du service auquel il était attaché sur la rade de Saint-Malo, emploi équivalent, disait-il, à un brevet de vie, il demanda un nouveau poste. « Une grande expédition se prépare à La Hougue, écrivait-il au ministre, l’audace sera nécessaire aux chefs des bateaux. Veuillez me donner l’ordre d’aller y exposer ma vie et comptez que si un bateau descend à terre avant ma mort, ce sera celui que vous m’aurez confié. Je brûle du désir de combattre (1). » La lettre resta sans réponse, mais une autre citation permettra d'apprécier les sentiments flatteurs dont il était l’objet. Hamelin, disait le capitaine de vaisseau Lamoise, s’est toujours comporté d’une manière digne des plus grands éloges; il s’est signalé par son zèle, son activité, ses soins à maintenir la discipline; il réunit

(1) Lettre du 13 prairial an VI.

les talents et les connaissances qui caractérisent le bon officier. » Et le chef de division Willaumez ajoutait : « J'ai jugé par moi-même que ses services et ses talents lui donnent les plus grands droits à ce qu’il désire. En faisant droit à ma sollicitation, vous aurez un capitaine sur lequel le gouvernement pourra compter (r). »

Ce que désirait Hamelin, c'était de servir Etat d’une manière plus conforme à son zèle et à sa bravoure. Ce fut au moment où il désespérait peut-être d’y pouvoir parvenir que l’avenir s’ouvrit devant lui et qu’il se félicita de se voir à portée d’agir plus activement.

En 1796, le capitaine Nicolas Baudin avait été autorisé, par arrêté du Directoire, en date du 13 messidor, à prendre le commandement d’un navire, pour aller chercher à la Trinité espagnole des plantes exotiques et des objets d’histoire naturelle dont il se proposait de faire hommage au Muséum. La flûte la “Belle. Angélique avait été en conséquence armée au Havre et mise sous voiles le 9 verndémiaire (30 septembre). A la suite d'événements malheureux éprouvés à la mer, ce navire avait relâché à Ténériffe où il avait été désarmé et vendu. Le capitaine Baudin l’avait remplacé par la flûtela “Balance qui, en changeant de fortune, avait changé de nom et était devenue la ‘Belle-Angélique. C’est sur ce dernier bâtiment que le chef de l’expédition avait continué sa mission. Il était de retour en France au mois de juin 1798, et débarquait à Fécamp, n'ayant pu entrer dans le port du Havre que bloquaient des frégates anglaises (2).

(1) Lettre du 2$ messidor an VIIT.

(2) Arch. de la Marine, Expéditions scientifiques, 1798; service général, 1797 et 1798. — Annales maritimes et coloniales, an VII, p. 226.

L'heureux succès du voyage du capitaine Baudin avait inspiré au ministre le plan d’une plus grande expédition. Son intention étai: de mettre à profit l’expérience et les talents de ce marin et de lui confier la direction d’un nouveau voyage. Il s'agissait de tirer parti de la campagne d'exploration projetée pour introduire en France des végétaux inconnus propres à la nourriture, à la médecine et aux arts, ainsi que des animaux qui pourraient peupler les basses-cours et les pâturages.

Comme on parlait beaucoup de cette entreprise, Antoine de Jussieu s’en fit le champion ; résolu à la soutenir, il profita de toute occasion pour y gagner le Directoire. Ayant appris que sur sa demande Humbold avait accepté avec joie de faire partie du voyage, ii jugea qu'il n’y avait pas de temps à perdre pour s’assurer le concours précieux du savant allemand. « Nous vous prions, écrivait-il, de hâter une décision et de prévenir par ce moyen la désertion de sujets que nous remplacerions difficilement, de ce nombre est M. Humbold, scavant prussien, qui se proposait d'aller dans le Levant avec un naturaliste français et ses amis pour faire des observations physiques et des recherches, et qui est muni d’une quantité considérable d'instruments propres aux observations... Convaincu de Putilité dont il serait dans la nouvelle expédition, nous l’avions engagé à s’embarquer sur le vaisseau du capitaine Baudin, et il avait accepté avec transport cette invitation. S’il y a un retard, nous le perdrons, parce qu’il va suivre sa première destination et qu’il craint de perdre une occasion sûre et prochaine de transport en Afrique (1). »

(1) Arch. de la Marine. Lettre de Jussieu, sans date (vendémiaire an VII).

Diverses circonstances s’opposèrent à l’exécution du plan conçu par le ministre et par la commission du Muséum. Jussieu, qui l’avait embrassé avec ardeur et qui s’y était attaché, on pourrait dire avec patriotisme, chercha de nouveau des raisons d’intervenir. Il voulait, disait-il, enrichir la France de productions nouvelles, et rien n’était plus propre à servir son dessein. « Nous voici maintenant arrivés à cette époque où tous les travaux recommencent, disait-il dans une lettre du 3 mars 1799, où la nature invite ceux qui l’étudient à recommencer leurs excursions savantes. C’est le moment de mettre à la voile pour aller recueillir au loin les objets qui doivent servir à peupler nos forests, nos jardins et nos prairies, pour commencer d’abord les recherches depuis les rivières de La Plata jusqu’à la pointe de l'Amérique, et se mettre en état de doubler cette pointe ou de traverser les détroits dans six mois, c’est-à-dire à l'entrée de la belle saison dans ces parages. Une pareille entreprise ne peut qu’'honorer une grande nation qui doit montrer l’étendue de ses vües et de ses ressources (1). »

L'expédition, au reste, était décidée; l’une des deux corvettes qui devait l’entreprendre était déjà en armement au Havre : c'était le Naturaliste, de quatre cents tonneaux et de douze canons de huit, lancé des chantiers de ce port le 12 septembre 1795; mais l’autre corvette, le Géographe, était encore en construction sur les mêmes chantiers ; elle devait porter vingt-quatrecanons de douze.

Sur ces entrefaites, aux instructions par lesquelles Jus-

(:) Arch. de la Marine.

sieu préparait le voyage de circumnavigation du capitaine Baudin, vinrent se joindre les conseils de Bernardin de Saint-Pierre. L'auteur des Etudes de la Nature s’intéressait à l’entreprise; il avait fait adopter par la classe des sciences morales et politiques diverses mesures destinées à en accroître l'intérêt. Elles étaient fort simples. Il voulait que l'expédition servit à étudier les courants de l'Océan, et dans ce but il conseillait d'abandonner de temps en temps aux flots une bouteille vide contenant la date du jour avec indication de la latitude et de la longitude. À ce propos il rappelait qu’une bouteille jetée dans la baie de Biscaye le 12 août 1786 avait été recueillie par des pêcheurs d’Arromanches le 9 mai 1787, à deux lieues de ce village; et qu’une seconde bouteille, abandonnée à la mer le 15 juin 1797 vers le 44° de latitude nord et le 4° de longitude vint atterrir parmi les rochers du cap Prior; elle contenait des lettres à son adresse. Enfin une troisième bouteille jetée au nord de l'ile de France, avait été portée jusqu’au cap de Bonne-Espérance. Il n’était pas douteux, disait-il, que les routes parcourues par ces trois bouteïlles déterminent la direction et en partie la vitesse des courants.

En poursuivant ses instructions, Bernardin de Saint- Pierre ajoutait quelques observations sur l’hygiène des marins. Dans une navigation autour du monde qui avait précédé celle qu'Hamelin et Baudin allaient entreprendre, Bougainville n’avait perdu que sept hommes sur trois cent sept; tandis que dans un voyage que lui, Bernardin de Saint-Pierre, avait fait à l’île de France, lequel n’avait duré que quatre mois et onze jours, on en avait perdu

dix sur cent vingt. Suivant lui, plusieurs causes physiques et morales avaient concouru à la destruction de l’équipage. D’abord le manque d’eau, la mauvaise qualité des salaisons dans lesquelles on avait trouvé un pied de cheval avec son fer. Ensuite des causes morales ; la tristesse, le désœuvrement, l’ennui, avaient contribué à développer le scorbut. « On ne parlait aux matelots qu'avec dureté. Ils s’asseyaient tristement sur l’avant ou sous le vent, le long de la chaloupe, les uns à côté des autres sans se parler. Un simple biniou aurait suffi pour les tirer de leur léthargie. La musique et la danse ont l'influence la plus puissante sur les Français, mais surtout sur les mélancoliques matelots auxquels elles rappellent en pleine mer les ressouvenirs et les amusements de la patrie. Un capitaine de vaisseau de compagnie parti de Lorient trois semaines après nous, arriva à l'Ile de France trois semaines avant nous, sans avoir eu un seul malade. Il avait maintenu ses matelots en santé et en gaieté, en les faisant danser tout le long de la route au son du biniou. Je conclus qu’il importe à la santé des équipages du capitaine Baudin qu’il y ait quelques joueurs d’instruments à bord de ses vaisseaux (1) ». On le voit, le biniou paraissait à l’auteur des Etudes sur la nature préférable à toute une pharmacie. Mais on pense bien que la classe de lInstitut ne se borna pas à ces deux grandes découvertes : la bouteille vide pour parvenir à connaître les divers courants de l'Océan et le biniou pour préserver des atteintes du scorbut; elle

(x) Arch. de la Marine. Expéditions scientifiques.

comptait Fleurieu et Bougainville parmi ses membres (1).

En même temps que le ministre de la marine demandait à l’Institut ses instructions, il procédait au choix des officiers. Nous avons dit que le chef de l'expédition était Nicolas Baudin, officier de grande expérience et plein de fermeté ; il montait le Géographe. Hamelin avait obtenu le commandement de la corvette le Naturaliste (2) ; il le devait aux preuves d’activité et de savoir qu’il avait montrées. « Le compte avantageux que j’ai rendu au Premier Consul de vos talens et de votre expérience, lui avait écrit le ministre, a déterminé son choix. Je suis convaincu d'avance que vous justifierez ce témoignage de la confiance du gouvernement (3). »

Avant de rappeler les détails recueillis dans les jourmaux de navigation du chef de l’expédition, il importe de connaître le plan qui avait été réglé. La commission chargée par lInstitut de surveiller les préparatifs du voyage avait arrêté son choix sur l’Australie ou Nouvelle-Hollande, terre encore neuve pour les Européens. De cette grande île on ne connaissait que la côte orientale explorée par Cook, en 1770, depuis le ro° jusqu’au

(1) Une Acadèmie sous le Directoire.

(2) Avec Hamelin se trouvaient sur le Naturaliste d’autres marins de Honfleur : Jules-Louis Davout, Jules-Alexandre Lajoie, Louis-Joseph Haranger, Charles-Félix Marie et Pierre Durand, les deux premiers officiers de timonerie, et les autres matelots.

Sur le Géographe, Pierre-André Morin, aspirant de 1° classe, Joseph- François Vivien, Jean-Philippe Exmelin et Louis Thouret, matelots; tous les quatre étaient du quartier de Honfleur.

(3) Lettre du 19 thermidor an VIII (6 août 1800).

38° degré de latitude sud, la côte sud du Van-Diemen qu’on avait pendant longtemps supposé être une partie de la Nouvelle-Hollande, tandis qu’elle en est séparée par un détroit assez large, la moitié de la côte méridionale qui avait été vue par d’Entrecasteaux et la côte sudouest reconnue particulièrement par les Hollandais. Il restait donc à reconnaître la moitié de la côte du sud, une partie de la côte sud-ouest, depuis la pointe sud de la terre de Leuwin, jusqu’à l’île Rottnest et toute la côte du nord-ouest. L’exploration de ces diverses parties de l'Australie devait former le principal objet du voyage du Géographe et du Naturaliste. En outre, l’expédition devait visiter l’intérieur de la terre de Van-Diemen, suivre la côte sud de l'Australie, reconnaître l’île de Rottnest, la rivière des Cignes, rechercher les ports, les mouillages, les rivières, se rendre à Timor pour se ravitailler, et delà reprendre la route de la côte de Diemen. Pour rendre son retour plus utile, elle était tenue de longer la côte de la Nouvelle-Guinée, encore très peu connue et sur la situation de laquelle les Anglais qui l’avaient relevée cinq ou six années auparavant, n'avaient encore rien publié.

Lorsque le commandant en chef eut reçu ses instructions, que les ingénieurs, zoologistes, minéralogistes, botanistes, jardiniers et peintres eurent été répartis sur les deux corvettes, Nicolas Baudin appareilla du Havre le 19 octobre 1800; le Géographe et le Naturaliste poussés par un vent de nord-est assez frais gagnèrent rapidement l'Océan. Une vingtaine de jours plus tard, les deux bâtiments arrivèrent aux Canaries, où ils séjournèrent quelques jours pour remplacer l’eau et les vivres, avant de

continuer leur route vers le sud. Le 15 mars 1801, ils atteignirent l’île de France et y relâchèrent pendant quarante jours. Le 25 avril, l’ancre fut levée et les deux corvettes prirent la route de l'Australie. Elles attérirent sur la terre de Leuwin le 7 prairial an IV (27 mai 1801).

Les opérations de reconnaissance commencèrent aussitôt. Comme le récit de ces opérations forme un volumineux ouvrage orné de cartes et de dessins coloriés d’un grand intérêt (1), notre intention ne peut être de suivre nos explorateurs au jour le jour en reproduisant les informations fournies par Péron. Aussi n’insisterons-nous pas sur le côté scientifique du voyage, bien qu’il ait été très instructif, mais par cela même il s’adresse spécialement aux géographes et aux naturalistes.

Du 27 mai au 22 août 1801, le capitaine Baudin, dont nous suivrons les journaux, employa quatre-vingt-sept jours dans la reconnaissance de la côte occidentale de la Nouvelle-Hollande, et d’une partie de la côte septentrionale, environ cinq cents lieues de côtes. Un peu au nord de la pointe occidentale de la terre de Leuwin, il visita une grande baie, par le 33° degré 55 minutes de latitude australe ; il la nomma ‘Baie du Géographe. I] en fit reconnaître plusieurs anses, dans l’une desquelles sa chaloupe fut perdue. Le pays n’offrait aucunes ressources ; les botanistes y avaient seulement recueilli quelques plantes inconnues en Europe. De là, le Géographe remonta seul la côte au nord jusqu’à la baie des Chiens- Marins, dans laquelle il passa seize jours. Cette baie était

(1) Voyages aux Terres Australes, publié en 1807 par le naturaliste Péron,

assez bien connue pour ne point mériter un séjour aussi prolongé. De ce point, en suivant la direction de la côte, tantôt à vue, tantôt hors de vue, jusqu’à la partie qui est opposée à l’île de Timor, la navigation du Géographe n'offrit aucune particularité qui doive être remarquée (1).

Dès les premiers jours de juin 18or, la corvette le Naturaliste s'était trouvée séparée du commandant de l'expédition, et ce n’avait été que le deuxième jour complémentaire (19 septembre 1801) qu’elle l'avait rejointi Timor. Durant cette séparation, Hamelin avait visité la terre d’Edels et la terre d’Endracht. Après en avoir examiné les côtes, noté les écueils et les endroits propices pour jeter l’ancre, il avait envoyé l’un de ses enseignes, François Heyrisson, tenter de pénétrer dans le pays. On apercevait de la fumée qui s'élevait de différents points du rivage ; les collines étaient couvertes de bois et plusieurs naturels apparaissaient sur une petite éminence assemblés autour de cases éparses formant sans doute un de leurs villages. L’enseigne Heyrisson avait exploré la baie où était ancré le Naturaliste et il avait reconnu, disait-il, une belle rivière qui devait traverser toute la Nouvelle-Hollande. Mais Hamelin jugea que cette riviere n’était autre chose qu’une lagune peu considérable dont l'ouverture était fermée par une espèce de palissade, ouvrage des naturels pour empêcher la sortie des poissons. L'art avec lequel cet ouvrage était disposé, les espaces cultivés près de la côte, l'abondance des gros arbres qui couronnaient les collines, en un mot l’aspect séduisant

(1) Lettre de Fleurieu au Ministre de la Marine,

de la région firent désirer au commandant Hamelin d’entrer en relations avec les habitants. Il fit donc équiper deux embarcations, lesquelles sous son commandement se dirigèrent vers le rivage avec le dessein de descendre à terre les officiers et les naturalistes. L’un des savants, témoin de l’entrevue qui suivit, le minéralogiste Depuch, l'a rapportée en ces termes :

« Sans entrer dans les diverses circonstances qui ont précédé notre entrevue avec les habitants de ce quartier, dit-il, nous cheminions le long d’un des bords de cette rivière prétendue, lorsque des cris répétés et aigus nous ayant fait porter nos regards sur le bord opposé que nous suivions, on aperçut plusieurs naturels qui sembloient nous regarder avec curiosité. Le capitaine Hamelin, dans le canot duquel nous avions passé, fit porter sur eux, mais nous fûmes bientôt arrêtés par le manque d’eau. Les naturels, en nous observant, parcouroient le rivage en tous sens, et leurs cris étaient devenus plus multipliés et plus brusques, ce qui n’annonçoit pas des dispositions favorables. Cependant, d’après l’impossibilité de nous en approcher avec le canot, plusieurs de nous obtinrent le consentement de M. Hamelin pour traverser à gué la distance qui nous séparait du rivage des naturels. Mais en approchant, ils s’enfoncèrent dans les forêts. Deux d’entre nous se dirigèrent vers l’endroit du bois où ils étoient entrés et les autres les suivirent à peu dedistance.

« À peine nous fûmes-nous un peu avancés qu’on entendit de nouveau leurs voix ; ils sembloient s’appeler entre eux et leurs cris étoient très multipliès. Le mot vélou, vélou, qu’ils ont répété souvent, est celui que nous

avons le mieux distingué, ainsi que les aboiements d’un chien auquel il nous sembla qu’on imposoit silence. Pour faire connoître que nos intentions n’étoient point hostiles, nous déposämes dans les lieux les plus apparents différents objets propres à fixer leur attention et nous nous retirâmes un peu à l’écart pour leur donner la facilité de venir les examiner ou les prendre. Nous ne tardâmes pas à voir paroître plusieurs naturels, armés chacun de deux sagaies et d’une espèce de massue dentelée et amaincie sur les bords, mais au lieu de se diriger vers les présents que nous leur offrions, ils s’avancèrent à grands pas de notre côté cherchant à nous couper la retraite. Heureusement que nous avions encore le temps de prévenir cet inconvénient. Néanmoins ils nous serrèrent de si près que nous étant réunis nous fûmes obligés de les tenir en joue. Leurs cris, leurs agitations et leurs menaces nous firent connoître qu’ils ignoroient la superiorité de nos armes et nous fûmes bien aise des les voir s'arrêter afin de n’être pas obligés d’en faire usage.

« Comme tous leurs gestes sembloient nous inviter à retourner sur nos pas et que même ils nous indiquoient le passage par où nous étions venus, nous primes ce dernier parti.

« Parvenus à l’endroit où nous avions pris terre et toujours suivis par les naturels auxquels notre conduite paraissoit avoir inspiré du courage, nous entrâmes dans l’eau jusqu’à la ceinture ayant lintention de gagner l’autre berd de la rivière que nous savions guéable. Les naturels nous y suivirent, et c’est .iors qu'ils nous ont le plus approchés.

« Notre sûreté, depuis longtemps compromise, exigeoit que nous en imposassions à ces hommes insensés et devenus furieux, car leurs gestes et leur agitation, accompagnés de cris plus bruyants, sembloient annoncer le moment du combat. M. Hamelin, qui, dans son canot, avoit observé tous les mouvements qui avoient eu lieu de part et d'autre, s’avança en toute diligence vers nous, afin d’en imposer davantage par un plus grand nombre et les obliger à la retraite en protégeant notre embarquement. Cette démarche eut l’effet qu’on en devoitattendre, et les naturels s’arrêtèrent sans cesser néanmoins de nous crier mouye, mouye, et nous indiquer le chemin que nous devions prendre pour nous en retourner. Comme il paroissoit qu’il n’y avoit plus à craindre d’être dans la nécessité de combattre, nous déposämes nos armes pour commencer de nouveaux signes d'amitié et leur montrer les présents que nous leur destinions. Tout fut inutile, ils ne montrèrent pas plus de confiance pour les uns que de curiosité pour les autres.

«Après nous être assez longtemps considérés réciproquement, un d’eux, — et il nous sembla que c’étoit le plus jeune et par conséquent le plus téméraire, — s'avança tout proche de nous et, prenant une attitude guerrière, plaça derrière son dos sa massue et une de ses sagaies, brandissant ensuite l’autre de la main droite avec toute la souplesse et la force dont il étoit capable, il nous fixa avec autant d’assurance que de dédain et sembloit nous inviter à un combat particulier. Ses camarades parurent d’abord inquiets de sa démarche, mais comme on ne lui répondit qu’en lui offrant quelques présents,

ils semblèrent l’approuver et finirent même par l'applaudir. Nous lui crièmes à plusieurs fois {ayo, tayo, qu’: répéta parfaitement bien, et, se tournant vers ses compagnons, il les prononça de nouveau, ce qui les fit tous rire aux éclats. On prononça ensuite plusieurs mots françois qu'ils répétèrent également en se regardant, ccinme s’ils eussent cherché à deviner ce qu’on vouloit leur dire. Les mots qu'ils prononcèrent le mieux furent oui, non, viens ici, etc. Quelqu'un de nous leur ayant crié poura, mot malabar qui veut dire allez-vous-en, laissez-nous, ils ne semblèrent pas lavoir mieux compris que les autres.

« Cependant l’homme au défi occupant toujours le même poste, sans rien perdre de son attitude guerrière, nous tentâmes un dernier moyen de réunion et de conciliation. Un de nous s’avança de quelques pas et revint ensuite pour quitter ses armes et retourna alors vers lui un rameau vert de chaque main en criant tayo, tayo, mot si connu des nations qui habitent la mer du sud. Tous ces mouvements furent attentivement examinés mais ils ne produisirent d'autre effet que de décider celui qui s’étoit si bien montré à se rallier à ses compagnons, et quand il les-eut rejoint les menaces recommencèrent de nouveau.

« Enfin ne voyant aucune apparence de pouvoir communiquer amicalement avec eux nous déposämes à terre de nouveaux miroirs, de la rasade, etc., et leur firent signe que nous allions nous retirer, ce qu’effectivement nous exécutâmes. La curiosité décida celui qui nous avoit défié et un autre très reconnoissable par la couleur rouge de ses cheveux et de sa barbe à s’avancer mais non

sans précaution. Ils ramassèrent les objets qu’on leur avoit laissés et notamment un beau mouchoir de poche ; après les avoir considérés tout fut remis à la même place. Le naturel au poil rouge en se regardant dans un miroir le retourna promptement et ne voyant plus rien le déposa de même.

« Le capitaine Hamelin leur ayant montré une tabatière rouge, cet aspect excita en eux un mouvement de surprise bien sensible et qu’ils manifestèrent par une exclamation. Il la jeta ensuite à celui qui s’étoit le plus avancé et nous nous reculâmes un peu pour lui donner la facilité de la ramasser. A peine l’eut-il un peu examinée qu’il la laissa tomber et soit que le présent ne fût pas agréable ou que la vue du noir qui était peint dessus lui déplût, les cris et les gestes menaçants redoublèrent et furent imités par tous les autres. Convaincu qu’il étoit impossible de pouvoir gagner leur confiance, nous leur fimes le signe de se retirer et nous approchâmes de notre embarcation (1). »

Hamelin n’eut qu’à s’applaudir de cette détermination, car bien qu’il eût cherché par tous les moyens en son pouvoir à gagner l’amitié des naturels, un plus long séjour à terre aurait infailliblement amené quelque malheur. Voyant infructueuses ses diversés tentatives pour entrer en relations commerciales avec les indigènes, le commandant du Naturaliste commença les préparatifs de départ et remit à la voile pour gagner Timor, lieu de rendez-vous auquel était déjà parvenu le Géographe.

(1) Journal du capitaine Baudin, daté de Timor, 13 vendémiaire an IX, (Arch, de la Marine.)

Après une relâche de plusieurs mois à Timor, les corvettes reprirent la mer, gouvernèrent vers le cap sudouest de la terre Van-Diemen et entrèrent, le 13 janvier 1802, dans le détroit traversé pour la première fois par d’Entrecasteaux dix années auparavant et à l’entréeduquel Furneaux et Cook avaient mouillé. Des embarcations furent expédiées pour explorer les contours des magnifiques rades qui s’offraient à la vue des équipages, pour reconnaître les mouillages et s’efforcer de communiquer avec les indigènes.

Les premiers naturels qui furent aperçus ne se firent pas prier pour s'approcher, recevoir les présents et se prêter aux différentes attidudes qu’on leur fit prendre, afin de les dessiner. Ils conversèrent plus de trois heures par signes, sans manifester ni crainte ni projets hostiles. Mais, au moment où nos marins se dirigeaient vers leurs canots, ils les assaillirent d’une grêle de pierres. On ne put les tenir à distance qu’en les mettant en joue. Toutefois, les dispositions hostiles des insulaires ne se renouvelèrent pas, et les matelots ne tardèrent pas à être reçus avec cordialité.

En effet, deux hommes, sans armes apparentes, accompagnèrent le commandant Hamelin, qui se rendit audevant d’eux le lendemain. La confiance fut si promptement établie qu’ils ne firent aucune difhculté d'échanger leurs armes contre des boutons de métal et de venir aider les matelots à jeter la seine. De tous les présents qui leur furent faits, les bouteilles parurent être celui qui leur fut le plus agréable. Ils avaient une parfaite connaissance des armes à feu et paraissaient en redouter singulière-

ment les effets. Nicolas Baudin nous les a peints d’une hauteur médiocre, assez mal faits, les yeux petits, la peau brun clair, enduite d’huile de poisson et d’ocre rouge, les cheveux laineux, peu épais, frisés et courts. Il a examiné leur tatouage, mais il n’a pu s'expliquer comment ils s’y prenaient « pour que les marques qu’ils s’'imprimaient sur le corps fussent relevées en bosses très saillantes. » Leürs femmes n'étaient ni jolies ni bien faites ; leurs pirogues étaient formées de trois faisceaux d'écorces d’arbres ; leurs enfants, gais et doux, se plaisaient dans la société des matelots ; quant au costume des deux sexes, il consistait en une peau de kangourou jetée sur les épaules. Au demeurant, sauf quelques réserves sans importance, Nicolas Baudin a témoigné d’un sentiment favorable aux naturels des rives du canal d'Entrecasteaux et de l’île Maria.

La campagne d’exploration se continua sur la côte orientale .de la terre de Diemen, dans les détroits de Banks et de Bass, en longeant les côtes tantôt arides et sablonneuses, tantôt boisées et abondamment pourvues d’eau, visitant les baies, relevant les fonds, explorant les petits archipels d’iles et d’ilots semés sur la route. C’est ainsi que le Géographe et le Naturaliste atteignirent le port Jackson au mois de juin 1802 après avoir fait une ample moisson de plantes inconnues, d’animaux rares, de cailloux aiguisés, de coquillages, d’armes, de plumes, d'insectes et d'échantillons de bois.

Depuis le départ des deux corvettes, plus de deux années s'étaient écoulées ; le temps avait été bien mis à profit par les commandants et leurs compagnons les

naturalistes. Dans la crainte que les collections ne fussent perdues pour le Muséum en les conservant un plus long temps, le chef de l’expédition se décida à renvoyer le Naturaliste en France et à confier au capitaine Hamelin le transport des plantes vivantes et des animaux qui avaient été rassemblés. Le départ de cette corvette ayant été arrêté, Nicolas Baudin fit l’acquisition d’un bâtiment de trente tonneaux auquel il donna le nom de Camarina, « analogue au bois dont il étoit construit » ; le commandement en fut confié au lieutenant de Freycinet.

Quant au commandant Hamelin, il dut sans plus tarder se disposer à faire voile vers la France. On lui donna commission de rapporter les objets recueillis par l’expédition, et de rendre compte au gouvernement des découvertes géographiques mises en lumière sur une région jusqu'alors imparfaitement connue.

« Vous n’ignorez pas, lui écrivit Nicolas Baudin, que c’est à regret que je me sépare de vous, mais de quelque manière que j'aie pu considérer lutilité de votre présence pour la suite de la campagne, la nécessité de votre retour pour le transport de tous les objets que nous avons recueillis m’a paru si indispensable que je n'ai point hésité à me charger seul de ce qui reste à faire, afin d’être sans inquiétude sur le sort de votre bâtiment et de tout ce qu'il contient. D’après ce qui vous reste à faire pour le succès de la mission que vous avez à remplir, je suis convaincu qu'il est absolument nécessaire que vous vous rendiez au Havre et par la route la plus courte, celle que font ordinairement les bâtimens anglois partant du Port Jackson ne m’a pas parue la meilleure et je regarde

comme un préjugé sans fondement raisonnable l’habitude qu’ils ont pris d’aller doubler le cap Horn pour venir ensuite reconnoître le cap de Bonne-Espérance. Avant que le détroit de Baas ne fut connu, cette route pouvoit être plus avantageuse qu’une autre, mais il n’en est pas de même aujourd’hui et surtout dans la saison où nous entrons. La facilité que j'ai trouvé dans la variété des vents pour me porter au nord et à l’ouest, après avoir traversé les détroits de Banck et de Bass qui séparent la Nouvelle-Hollande de la terre de Diemen et des Isles Furneaux me fait espérer que vous ne serez pas moins favorisé que je lai été moi-même lorsque j'ai fait cette route pour la première fois, et je ne doute pas que le second essay que nous en allons faire ne décide pour la suite les navigateurs à suivre une direction qui diminuera d’un tiers le chemin qu’ils ont à faire avant de se rendre dans les parages du cap de Bonne-Espérance..... Au départ du port de Jackson, nous ferons route ensemble pour traverser le détroit de Bass, mais quand nous l’aurons passé, vous suivrez celle qui vous est particulière. Personne ne désire plus que moi que votre navigation soit prompte, heureuse et exempte de tout événement ficheux. Votre arrivée au Havre, si tout ce que vous y portez arrive à bon port, sera un des plus beaux moments de votre vie, et quand j’en serai informé, il ne me restera à désirer que d’avoir le même bonheur (1). »

Hamelin se disposa donc à faire route pour la France.

(x) Lettre au capitaine Hamelin, du port Jackson, le 26 brumaire an XI. (Arch. de la Marine, Expéditions scientifiques.)

Il laissa le capitaine Baudin le 18 frimaire (1), sur la côte sud-ouest de la Nouvelle-Hollande, continuer sa campagne accompagné par la petite goëlette qu’il avait fait construire. Hamelin relâcha à l’île de France ; il resta huit jours pour réparer les avaries ; et en étant reparti le 21 pluviose (2), il se trouvait, le $ prairial (3) dans les eaux de lAngleterre, lorsque des navires de guerre l’arrêtèrent et le conduisirent à Portsmouth.

Un rapport adressé au ministre par Hamelin, le 18 prairial an XI (juin 1803), fait connaître les détails de la mésaventure.

« Le 6 prairial (26 mai), dit-il, j'ai été visité par la frégate anglaise la Minerve, capitaine Bullene, qui connoissant bien que j'étois porteur de passeports de son gouvernement, et quoique j'eus depuis très longtemps pavillon parlementaire à la tête du mât de mizaine, n’a tiré deux coups de canon en plein bois, en me répétant sans cesse d’amener mon pavillon, malgré que je lui aie fait toutes les remontrances possibles et que je lui aie dit en françois et en anglois que j’étois porteur de passeports de son gouvernement, et que j'étois en retour de l’expedition de découvertes aux ordres du capitaine de vaisseau Baudin, que j’allois mettre mon canot à la mer pour lui envoyer mes passeports. Malgré toutes ces remontrances et quoique mon canot fut allé à son bord, il continua toujours de tirer à boulet sur nous pour nous faire amener notre pavillon. A la demande de mon état-major, j'ai

(x) 9 décembre 1802.

(2) ro février 1803.

(3) 25 mai 1803.

donné ordre à l’enseigne Moreau d’amener le pavillon, désirant conserver mon équipage et étant parlementaire en paix avec toutes les nations. De suite, la frégate la Minerve a mis son canot à la mer avec un lieutenant et deux midchipmen qui sont venus à bord pour prendre le commandement du navire. Ensuite, elle nous a envoyé un grelin et elle nous a pris à la remorque jusqu’à l’entrée de la rade de Spithead, et le lieutenant a continué de nous entrer jusque dans le port de Portsmouth (1). »

Deux jours de suite, Hamelin se vit refuser d’être conduit devant l'amiral anglais. Il écrivit aussitôt au chargé d’affaires à Londres. Mais pendant le temps que la réponse mit à lui parvenir, et les délais que demanda un jugement de l’amirauté par lequel il fut déclaré de mauvaise prise, les officiers anglais avaient visité. le Naturaliste, fait ouvrir une caisse qui contenait des madrépores et ne s'étaient retirés que devant les représentations d’autres officiers venus à bord de la corvette. Enfin, ayantpu obtenir ses passeports, Hamelin quitta la rade de Spithead, et le 6 juin 1803, il entrait dans le port du Havre.

Il avait à bord trois prisonniers, un espagnol indien embarqué à Botany-Bay, des animaux vivants pour le Museum national, savoir : deux cignes noirs, quatre casoars, trois ombacks, deux tortues à long col, deux pigeons, deux chiens indigènes et un bélier à quatre cornes. Il rapportait en outre pour le parc de la Maimaison deux gazelles de l’Inde, deux cailles et deux autres oiseaux rares.

(1) Arch. de la Marine, Expéditions scientifiques.

Ainsi finit la longue campagne d’exploration du Naturaliste, pendant laquelle le commandant Hamelin s'était distingué par les plus remarquables qualités. « Tout ce que je pourrois vous dire de lui, écrivait le capitaine Baudin, ne vous donneroit qu’une faible idée de son mérite comme marin et de ses qualités sociales (r). » La récompense due à ses efforts et à son zèle ne se fit pas attendre. Hamelin reçut le brevet de capitaine de vaisseau au mois de septembre 1803.

Il débarqua en France à l’heure où, pour le malheur de deux nations, la paix d'Amiens venait d’être brusquement rompue par l'Angleterre, et où Napoléon préparait à Boulogne la réunion de la flottille que Nelson n’avait pu incendier. Au mois d'octobre 1804, Hamelin fut appelé à concourir à la réussite de l’entreprise que mûrissait l'Empereur, en conduisant du Havre à Boulogne plus de huit cents bâtiments, malgré les croisières anglaises. Pendant neuf mois, la lutte s’engagea sourde et violente entre lui et l’ennemi, qui songeait à détruire les forces françaises avant leur concentration à Boulogne, nous en suivrons les péripéties (2).

Le 17 janvier 180$, Hamelin reçoit l’ordre de convoyer quarante-sept bâtiments. Son pavillon flottait à bord de la corvette la Foudre. Il part du Havre par une journée de brume, alors qu’il était informé que les deux frégates qui bloquaient le port s’étaient écartées de plusieurs lieues. Mais le 29 il est rejoint par la division

(r) Lettre du 4 floréal an IX. (Arch. de la Marine.) (2) Les détails qui suivent sont empruntés à la correspondance d'Hamelin. (Arch. de la Marine, Campagnes, 180$ et: 1806.)

anglaise à la hauteur d’Etaples, et un des bâtiments du convoi tombe au pouvoir de l'ennemi après s’être battu pendant trois quarts d’heure.

Le 31 mars de la même année, il effectua un second départ du Havre avec quarante et un bâtiments. Le 10 juin suivant, il mit de nouveau à la voile avec vingtneuf bâtiments. Mais, dès qu’il eut appareiïllé de la rade du Havre avec la division sous ses ordres, il fut suivi par une frégate, la Chiffonne, capitaine Charles Adam, un fort pingre, un brick et un cutter anglais, qui le joignirent sous Saint-Adrien et l'y attaquèrent. Le combat s’engagea, il devint si opiniâtre que l’ennemi fut obligé deux fois de reprendre le large. Le convoi poursuivit sa route en bon ordre et en ligne très serrée; mais quoiqu’on eût diminué de voile; pour que les transports pussent suivre également la division, deux des bâtiments restèrent à l'arrière, et on fut obligé de les remorquer. L’ennemi, qui ne s’était éloigné le matin que pour réparer des avaries, revint vers une heure et demie attaquer la queue de la ligne, défendue par le lieutenant de vaisseau Roquebert (1) et l’enseigne de vaisseau Girette. L'engagement se renouvela et à une si petite distance, que l’on fut obligé de recourir à la mousqueterie. Son feu bien dirigé contraignit les Anglais de lâcher prise une troisième fois et de prendre le large après un engagement de deux heures. La flottille put mouiller sur la rade de Fécamp.

L’ennemi fut extrèmementmaltraité dans cette journée;

(1) Par décret du 16 messidor an XII, il fut promu au grade de capitaine de frégate, en considération de là manœuvre brillante et courageuse dans la journée du 21 prairial,

de notre côté, on compta quatre hommes tués et vingtdeux blessés. Au nombre des premiers se trouvait l’enseigne Pierre Girette, du Havre, qui mourut à l’hôpital de Fécamp des suites de ses blessures, et parmi les autres un aide-timonier, Pierre-Louis Le Roy, de Honfleur, qui avait eu la cuisse gauche fracturée.

Le voyage suivant, qui eut lieu à la fin du mois de juillet 1805, fut signalé par un nouveau combat dont les ordres du jour de la flottille rendirent compte. Pour éviter lattaque des croiseurs, contraint de relâcher à Fécamp, Hamelin était sorti de ce port le 23 juillet avec une division de vingt-neuf bâtiments. Au moment de son appareillage, il y avait à une lieue des jetées une frégate, deux corvettes et un cutter anglais qui se disposaient à fondre sur le convoi et qui voulurent intercepter le passage. Mais le commandant avait pris toutes les dispositions pour soutenir un engagement. Quoiqu'il ventit grand frais, le feu commença à portée de fusil ; la mousqueterie et l’artillerie des corvettes la Foudre et l’Audacieuse furent servies avec tant d'avantage que la frégate ennemie eut bientôt sa corne d’artimon coupée, et qu’elle tenta de se virer de dessous la volée de ces deux bâtiments afin de donner ensuite sur les canonnières dont elle espérait que le feu serait moins: vifen raison de la force du vent. Cette manœuvre n’ayant pas réussi, le combat continua dans le même ordre, et trois chaloupes ayant mis le cap sur l'ennemi en battant en chasse, les avaries que reçut la frégate la forcèrent à regagner le large promptement; elle fut imitée par les trois autres navires anglais. Cette première action avait duré deux heures, de

sept heures à neuf heures du matin. A dix heures, l’ennemi revint canonner la division française qui continuait sa route. Ce second engagement ne fut ni moins vif ni moins long que le premier. La corvette montée par le commodore eut la tête de son grand mât de hune coupée, son grand mât endommagé et, se trouvant vigoureuse ment serrée par le feu, elle fut obligée de chercher son salut dans la fuite (7).

Les différents combats soutenus par Hamelin lui méritèrent les félicitations du ministre. « Il est glorieux pour vous, lui écrivit le duc Decrès, d’avoir forcé deux fois l'ennemi à s'éloigner, et il ne m’a point échappé qu’en me rendant compte du courage que les officiers, les (quipages et les garnisons ont montré, vous aviez gardé le silence sur vos services personnels. Je suis bien persuadé cependant que le succès de ces affaires est dû en partie à exemple que vous avez donné et aux manœuvres que vous avez commandées (2). »

Après dix-huit voyages effectués presque tous en vue et souvent sous le feu de l’ennemi, Hamelin mit son pavillon à bord d’une frégate mouillée sur la rade du Havre. Il avait la mission de défendre ce port. « Je l'ai préservé de l'effet d’un bombardement, écrivit-il, dès que j'ai été appelé à l’honneur de prendre sur la rade une position forte et imposante que j'ai gardée vingt-neuf jours sans me mettre au lit (3). »

À Boulogne, après la réunion de la flottille, il fut suc-

(1) Ordre du jour du 7 thermidor an XIII.

(2) Lettre du 28 prairial an XIII (17 juin 1805). 3) Arch. de la Marine, Personnel.

cessivement chargé du commandement du 7° équipage de marins, de la direction des signaux de l’armée et enfin du commandement de l'aile gauche de débarquement.

Forcé de renoncer à une atraque directe contre l’Angleterre et d'abandonner ses projets de descente après la destruction presque complète de la flotte française à Trafalgar (1), Napoléon « détourna ses yeux du seul champ de bataille où la fortune lui eût été infidèle (2). » A compter de ce moment, qui marque Îe terme des grandes guerres maritimes, les officiers d’élite saisirent la première occasion de s’acheminer vers l’Inde, où les corsaires se trouvaient engsoés dans de périlleuses expéditions. Hamelin n’hésita pas à solliciter un commandement pour ces mers lointaines.

Deux frégates étaient en construction au Havre depuis le mois de décembre 1805, c’étaient la Vénus et la Junon. Il obtint le commandement de la première, mise à l’eau le $ avril 1806 et forte de vingt-huit canons et de trois cent vingt hommes d’équipage; il s’y embarqua le 18 juillet suivant.

Mais l’armement des frégates, le recrutement des équipages, le mauvais état du port du Havre, dont le chenal, encombré de vase et de cailloux, était impraticable (3),

(1) Cinq marins d’Honfleur furent tués ou blessés à Trafalgar : Charles Harenger, matelot sur le Redoutable; Jean-Baptiste Bruman, 2° chef de timonerie sur le Fougueux ; Benjamin Lepelletier, quartier-maitre sur l’Aigle; Louis Lemer, quartier-maître sur l Aigle; Léonard Lépine, ratelot sur l’Argonaute. (Arch. de la Marine, Campagnes, 1806.)

(1) Jurien de la Gravière, Guerres maritimes, WU, 255.

(1) Arch. de la Marine. Lettre du capitaine Rousseau, commandant li Junon, 27 février 1808.

et par dessus tout les croisières ennemies, devaient retarder pendant plus de deux années la sortie des bâtiments. Du mois de juillet 1806 au mois de novembre 1808, la Vénus et la Junon demeurèrent bloquées pour ainsi dire à l'embouchure de la Seine, malgré les ordres pressants du ministre. « Je ne vois aucun motif, écrivait le duc Decrès au capitaine Hamelin, qui puisse vous empêcher de sortir; l’empereur attend avec impatience la nouvelle de l’appareillage des deux frégates, et tous vos soins doivent tendre à accélérer ce moment (1). » À ces instances Hamelin répondait qu’il ne pouvait sortir du Havre sans combattre et il demandait l’autorisation de se faire accompagner par les fortes canonnières lEtna et la Brülante. « Tant que vous maintiendrez votre ordre de ne sortir qu’autant qu’il y aura de grandes probabilités d’atteindre ma destination sans combattre, ajoutait-il, j’ai peu d’espérance d’appareillage (2). » Ii disait encore au ministre : « Si votre excellence consent à ce que nous sortions, l’ennemi en vue, je peux l’assurer qu'heureux de trouver l’occasion de sacrifier nos vies pour le service de S. M. Impériale et Royale et pour la gloire de son pavillon, nous nous battrons jusqu’à extinction et finirons au pis-aller par nous jetter à la côte, si l’impérieuse nécessité nous y contraint (3). »

Hamelin avait étudié son terrain, et loin de se faire des illusions sur la situation, il voyait bien, et l’écrivait

(1) Lettre du mois de mars 1807.

(2) Lettres des 12 février, 2$ fivrier, 27 mars, 8 août et 30 septembre 1807. (Arch. de la Marine, Campagnes.)

(3) Lettre du 28 avril 1808. (Arch. de la Marine, Campagnes.)

au duc Decrès, qu’il ne fallait pas se flatter de rencontrer un concours de circonstances favorables : « le vent, la grande mer et l'absence de lennemi sont trois choses extrêmement difficiles à réunir (1). »

Sur ces entrefaites survint un décret (24 mai 1808), qui ordonna pour la protection du cabotage et la surveillance de la pêche, la création de huit divisions de bâtiments garde-côtes. Les dispositions de ce décret étaient les suivantes : chaque division devait être composée de neuf péniches et commandée par un lieutenant de vaisseau pour la mer, et par un chef de bataillon pour la terre. Le chef de bataillon avait sous ses ordres trois compagnies d'infanterie composées chacune de soixantedix hommes ; chaque compagnie était divisée en trois escouades et chaque escouade, forte de vingt-trois hommes, formait la garnison de chaque péniche.

La 7° division devait se réunir au Havre et être sous les ordres de l'officier de marine qui commandait la rade.

En ce qui concernait leurs obligations, il avait été réglé que les bâtiments garde-côtes devaient se porter partout où ils savaient que l’ennemi envoyait des péniches : àceteffet chaque division devait former une police sur les principaux points des côtes confiées à sa protection. Il leur était enjoint de se tenir constamment, quand ils n’étaient pas en course, auprès du vaisseau amiral de la rade dont ils dépendaient et de ne pas aller en course isolément, mais toujours trois ensemble.

La division du Havre se composait d’un détachement

(x) Lettre du 30 avril 1808.

du bataillon de Neufchîtel, et le commandant Hamelin reçut l’ordre de le recevoir à bord de la Vénus, afin que les hommes fussent plus rapidement répartis sur les neuf bâtiments garde-côtes à armer et qu’ils s’accoutumassent davantage au service de la marine militaire.

Au moyen de cette division de bâtiments légers, il devait être facile à Hamelin d’éclairer les mouvements de l'ennemi en faisant appareiller les péniches réunies sous son pavillon, et en appareïllant personnellement pour surprendre les bâtiments anglais et protéger les côtes et les convois (1).

Tout en tenant compte de ces instructions, Hamelin n'en persistait pas moins dans sa volonté. Au ministre qui lui avait reproché ses lenteurs, il demanda de nouveau Pautorisation de gagner Cherbourg coûte que coûte ; il y avait trop longtemps, pensait-il, qu’il était tenu en échec, il lui fallait une nouvelle réponse. Au mois d'août 1808, elle lui parvint telle qu’il la désirait. « Je vous accorde la latitude que vous désirez pour la sortie des frégates la Vénus et la Junon, lui écrivit le duc Decrès, et vous êtes libre de tenter cette sortie lorsque vous croirez pouvoir réussir (2). » Trois jours plus tard, le 21 août, il sortait du Havre à neuf heures du soir, mettait en défaut la station ennemie, qui avait prétendu s'opposer à son passage, et entrait dans le port de Cherbourg le lendemain à dix heures du matin, sous le feu d’une division anglaise (3).

(1) Lettre du 31 mai 1808. (Arch. de la Marine.)

(2) Lettre du 18 août 1808.

(3) Le ministre dela marine au capitaine Hamelin : « Vous avez profité

La Vénus y resta plus d’un mois à l’ancre sans que son commandant connût la mission qui lui était réservée. Par une première lettre du 12 octobre 1808, le ministre l’'informa des dispositions qui avaient été prises relativement aux cinq bâtiments réunis à Cherbourg : la Vénus, PAmphitrite, la Junon, le Cygne et le Papillon. Trois d’entre eux devaient se rendre aux Antilles, la /unon était destinée pour une autre colonie, quant à la Vénus, elle devait se rendre à l'Ile-de-France. « Les difficultés attachées au passage de la Manche, disait le ministre, me font désirer qu'aucun de ces bâtiments n’appareïlle avant le mois de novembre, époque à laquelle les nuits plus longues et les brumes pourront faciliter cette manœuvre. Votre zèle connu, votre expérience, ma confiance dans votre prudence qui ne vous laissera rien compromettre et dans votre activité qui vous fera profiter des circonstances favorables, me persuadant que je ne puis confier cette affaire à de meilleurs mains. Vous devrez donc décider leur départ lorsqu'ils seront chargés. » Quelque temps auparavant, Hamelin avait écrit « qu’il était paré, fût-ce pour aller au bout du monde et pour dix ans (1). » On l'y envoyait.

Le 10 novembre 1808, il mit sous voiles et il put, avec son convoi (2), gagner l’Océan sans être poursuivi;

avec la célérité la plus satisfaisante de l’autorisation que je vous ai adressée le 18, et c’est avec beaucoup de plaisir que j'ai appris que, parti du Havre le 21 à neuf heures du soir avec les frégates de S. M. la Vénus et la Junon, vous étiez arrivé le 22 à 10 heures du matin sur la rade de Cherbourg. » (Arch. de la Marine, 29 août 1808).

(x) Lettre du 2 septembre 1808. (Arch. de la Marine, Campagnes.)

(2) I sortit de Cherbourg avec trois frégates et deux corvittes,

il dut se féliciter de la rapidité avec laquelle il avait exécuté ce mouvement, car deux vaisseaux ennemis louvoyaient au large des côtes de Bretagne et devant Brest. Sa sortie du Havre et son départ de Cherbourg à travers les croiseurs qui bloquaient ces deux ports sont des traits de résolution et d’audace qui peignent le caractère même du contre-amiral Hamelin.

Une fois en pleine mer, il ouvrit le pli cacheté qui devait lui révéler sa destination. Ce pli contenait une lettre datée du 12 octobre précédent, l’informant que l'Empereur avait décidé que la station de l'Ile-de-France serait renforcée de quelques frégates. Déjà Duperré y avait été envoyé avec la Bellone et y avait débarqué les munitions dont il était porteur. « En arrivant à l'ile de France, disait le ministre, vous serez sous les ordres du commandant de la station, laquelle est supérieurement commandée par le capitaine-général Decaen. Je n’ai pas besoin de vous recommander de chercher dans cette traversée de faire le plus de tort que vous pourrez au commerce de l’ennemi, car c’est un des objets essentiels de votre expédition. Vous devez vous attacher, pendant tout son cours, à être de la plus grande utilité aux colonies orientales... Vous êtes appelé, M. le commandant, à partager l’honneur de contribuer à la conservation des colonies par l’activité et le succès du service que vous y remplirez (1). »

Après avoir pris et brûlé sur son chemin quatre navires de commerce, le Hiram, V'Albion, la Victima et le

(1) Arch. de la Marine,

Triomphe-de-la-Paix, Hamelin arrive sans autre incident à l'Ile-de-France le 20 mars 1809. Le mois suivant, il appareille pour une croisière de six mois avec deux frégates, la Vénus et la Manche, une goëlette, la Créole, et le brick, l'Entreprenant. Après avoir touché à l’île Bourbon, où il était chargé de conduire des troupes, Hamelin se dirige vers Madagascar. Il y apparaît au moment où les naturels sont prêts à égorger les négociants européens (23 mai 1808). Il a le bonheur, par un débarquement de trois cent soixante marins et par un combat opiniâtre, de sauver la vie de tous les traitants établis à Foulpoint. De là il fait route pour le détroit de Malacca et séjourne à l’entrée de ce passage pendant un mois; en vue des îles Nicobar, il capture le brick anglais l'Orient, puis en parcourant le golfe de Bengale, il combat seul et et prend successivement trois vaisseaux de la Compagnie des Indes : le Charlestown, V' United-Kingdom et le Windham, venant de Londres, chargés de cargaisons évaluées à deux cent mille livres sterling (1). Depuis huit mois que la division Hamelin tenait la mer, elle avait en outre capturé le brick anglais {na et les trois-mâts le Samson et le Friendschip. Enfin, sa croisière se termine par une action plus brillante encore. Il attaque, prend et détruit le riche établissement de Topanobay, défendu par des forts qu’il fait sauter. Hamelin revient à l’Ile-de-France avec ses prises, répare à la hâte ses avaries et est prêt à reprendre la mer, lorsque l’île Bourbon, attaquée par une division anglaise forte de dix-neuf voiles et de six

(x) Lettre du général Decaen, 3 janvier 1810. (Arch. de la Marine, Colonies.)

mille hommes de débarquement, tombe au pouvoir de l'ennemi le 9 juillet 1810. Son bras et son épée étaient devenus nécessaires à la défense de Port-Louis, et il allait faire tout ce qui dépendait de lui pour conserver cet établissement.

Comme nous l'avons dit, l'ile Bourbon était prise; dans la nuit du 13 au 14 août 1810, le capitaine Willouyhby avait débarqué des frégates anglaises en croisière deux cent cinquante soldats de marine qui s’étaient rendus maîtres de l’ilot de la Passe en l’attaquant à la faveur d’un orage. Mais le 20 août, la division Duperré, composée des frégates la Bellone et la Minerve, de la corvette le Victor et des vaisseaux de compagnie le Ceylan et le Windham récemment capturés, était en vue de l’Ile-de- France et elle allait faire payer cher son succès au pavillon anglais. En effet, trois frégates ennemies, la Magicienne, le Syrius et l’Iphigénie croisaient alors avec sécurité devant le port Napoléon et elles ne se doutaient guère de la rentrée de notre division. Une quatrième frégate, la Néréide, était mouillée à quelque distance. Le 21 août, le Windham, en cherchant à mouiller dans la rivière Noire, fut attaqué et repris par le Syrius, auquel vinrent aussitôt se joindre les trois autres frégates dans le but d'atteindre le port Impérial et d’y écraser la division française.

Le général Decaen avait prévu leurs intentions, et l’ordre de les suivre et de les combattre était déjà donné à Hamelin, qui avait sous ses ordres les frégates la Vénus, la Manche, V Astrée et la corvette l’Entreprenant (1). Seize

(1) Le général Decaen écrivait à Hamelin, le 23 août 1810 : « Si votre

heures après la réception de cet ordre, il mettait sous voiles.

Pendant ce temps, le 23 août, le combat s’était engagt dès cinq heures du matin entre la division Duperré, embossée au fond de la baie, en avant de l’île aux Singes, dans la position la plus favorable et les frégates anglaises. L'action était des plus vives. La Bellone, commandée par Duperré, répondait seule au feu de quatre bâtiments ennemis, dont deux, quoique échoués, lui présentaient le travers et la combattaient avec fureur. Le lendemain, le combat s’engageait de nouveau, et lorsque la division Hamelin, repoussée par les courants et par les vents contraires depuis sa sortie de Port-Napoléon, parut le 27 août devant le port Impérial, la frégate anglaise l’Iphigénie restait seule en état de continuer la lutte : la Néréide avait été prise, la Magicienne et le Syrius avaient été incendiés (1).

À peine sur le théâtre de l’action, dans laquelle Duperré avait été atteint d’un coup de mitraille et mis hors de combat, Hamelin adressa au commandant de l’Iphigénie la sommation qui suit :

« À bord de la Vénus, le 27 août 1810.

« Jacques-Félix-Emmanuel Hamelin, officier de la Légion d'Honneur, capitaine de vaisseau commandant la

division peut se trouver demain en position d’entrer dans le port impérial, vous dirigerez rapidement 2 frégates sur les ennemis, qui ne peuvent faire que peu de résistance après la manière dont ils ont été reçus par les capitaines Duperré et Bouvet..... » {Papiers du général Decaen.)

(x) Ce fait d’armes, l’un des plus glorieux de notre marine, est connu sous le nom de combat du Grand-Port (île de France). (Voy. l’intéressant récit qui en a été publié dans les Annales maritimes, t, I, p. 626-629 (1840).

frégate de S. M. I. et R. la Vénus et ses forces navales en ces mers,

« À M. le Commandant pour S. M. Britannique du fort de l'Isle de la Passe et de la frégate l’Jphigénie.

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