LA TRAHISON DE DENONVILLE
Le massacre de Lachine du 5 août 1689, est une des pages les plus émouvantes de l’histoire du Canada. A cette époque, la France et l'Angleterre étaient engagées dans une guerre religieuse au sujet de l'invasion de Guillaume, prince d'Orange. Les Iroquois étaient plus irrités que jamais contre le wouvernement de la Nouvelle-France, parce qu'ils venaient d’être victimes d’une trahison infâme de la part de son gouverneur, le Marquis de Denonville. Durant l'hiver de 1687, l’intendant de Champigny, agissant d’après des instructions du gouverneur, avait invité tous les Iroquois à un grand festin qui devait avoir lieu, en juin suivant, au fort Frontenac, à Cataracoui. Pour mieux les duper,des charpentiers avaient été employés à préparer les tables et pièces de bois nécessaires pour recevoir les convives, ce que ne manquerent pas d'observer les premiers arrivés eb les sauvages cabanés autour du fort, Tous ces prépara-
(1) Le recensement de 1683 donne à Lachine 60 familles et 255 âmes et au haut de Lachine et de l'ile, 18 familles et 59 âmes. Si vous ajoutez à ce chiffre les naissances de 1683 à 1689 et en déduisez les décès, tous inscrits aux registres de Lachine, vous aurez la population totale de Lachine le 5 août 1689 évaluée à 320 âmes près, hommes, femmes et enfans, sans parler du haut de Lachine. Le recensement de 1698 donne à Lachine et haut de Lachine une population de 270. C'était le résultat du massacre. On voit par les recensements de 1685 à 1688 que la population de la colonie n'augmenta pas durant ces annnées, l'immigration ayant été presque nulle,
1683-10,250 1685-10,725 1688-10,303 1692-11,075 1698-13,815 (Mandements des Evêques, vol. 1, p.128, Collection des Manuscrits, vol, 1, pp. 307,
tifs n'étaient faits que dans le bnt d'y attirer le plus grand nombre possible d'Iroquois et les faire prisonniers. Un témoin oculaire de cette supercherie sans nom raconte ainsi ce qui. arriva :
“ Le jour estant arrivé pour le festin, tous les convives “ furent arrêtés et, comme il n’y avait pas de logement pour servir de prison, on les mit au nombre de 95 hommes, un sept “au pied d’un chacun, à ix coche un piquet qui leur servait de “ dossier où il y avait une corde qui les attuchait pur le cou les bras bien serrés d’un linge, leurs femmes et leurs filles avaient la liberté de leur faire à manger. Dans cette situa- ‘ tion ils chantaient à pleine teste leurs chansons de mort.”
M. de Denonville, qui arriva sur ces entrefaites au fort Frontenac, envoya ces malheureux chargés de fers dans les prisons de Québec. Puis, comme si ces atrocités n'étaient pas assez,il expédia un détachement de voyageurs sousle sieur Jean Péré pour arrêter à vingt cinq lieues à la ronde du fort tous les Troquois qu'ils rencontreraient. Ils furent également envoyés aux cachots de Québec, et finalement plus de quarante d’entre eux furent mis à bord de navires et expédiés aux galères de Marseilles, en France. Ils y périrent presque tous. Dans l’automne de 1689, M. de Frontenac ramenx les survivants, au nombre desquels était le grand chef des Cinq- Nations, nommé Orcanoüe, “sur les ordres du Roy,” observe M. de Monseignat, secrétaire de M. de Frontenac, “ la trahison qui leur avoit été faicte n’estant nullement de son goust.” (1) Cette délivrance venait trop tard. Un des prisonniers s'était échappé du fort Frontenac avant le départ des prisonniers pour Québec, et était allé faire le récit des atrocités commises par le gouvernement Français. Avant l’arrivée du comte de Frontenac, les Iroquois avaient exercé une ven-
geance terrible.