S LE VIEUX M A RC II ELU
victor. — En attendant de taper sur les tiennes ! Ah ! écoute, Léontine, ça n'est pas pour dire... mais, vrai, que les hommes sont donc dégoûtants !
mademoiselle falampin, avec an enjouem affectueux. — Je ne trouve pas.
victor. — Si, il y en a qui le sont, je t'assure. En première ligne, ce Giroux-JodarL
mademoiselle falampin. — Et Labosse aussi, à ce compte-là?
victor. — Moins. C'est pas la même ch Labosse, lui, c'est un type à part. 11 a derri lui tout un passé de dépravation ; c'est acquis, il a le droit. Et puis, c'est mon patron, je L'ai vu saoul tant de fois! Au fond, j'ai un faible pour lui... Je l'excuse davantage de te faire la cour.
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Ois
donc tout de suite que ça ne te fait rien pendant que tu y es? I >ureux !
victor. — Qu is pas jaloux.
.MADEMOISF.I.LP. ! Al. A V. PIN. -
or.. — Tu nds pas
prouve au contraire que je t'aim<
plus fort. Je te mets avant mes sentiments personnels,
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Explique-toi,
parce que tu es obscur.
victor. — Chipie ! c'est pourtant pas de l'anglais. Eh bien, je découvrirais, — c'est une simple supposition, — que tu me trompes avec mon patron, ou même avec Giroux- Jodart...
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Victor.
victor. — Attends la fin... Ne gueule pas avant le dessert... ou même que tu me trompes avec les deux à la fois... là!
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Oh î
victor. — Tu crois que je me fâcherais?... et que je ferais de la musique? Pas du tout, ma chérie. Parce que je t'aime. Je me dirais : c'est que ça lui a fait plaisir, à cette enfant, ou qu'elle y a intérêt... C'est peut-être pour moi, — qui sait ? — qu'elle se distrait avec ces messieurs? Je n'ai qu'à m'inchner. Et je m'inclinerais.
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Tu dis des
bêtises, tiens. Et des bêtises inconvenantes. victor. — Ainsi, tu vois, mon biquet,
qu'il n'y a jamais eu de femmes au monde plus libre que toi?
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Assez. El
parlons de choses sérieuses. As-tu appris ta leçon ?
victor. — Écoute, depuis qu'il y a ce tonnier, deux chambres à faire, deux lit-, deux eaux à vider... je n'ai plus guère temps. Mais enfin j'y ai jeté tout de même un coup d'œil.
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Où en étions-
nous resté?
victor. — A Henri IV.
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Bon. Tu as
apporté ton livre?
victor, ennuyé. — Il est là, dans le panier, près du muscat.
MADEMOISELLE FALAMPIN, Vive. — Pn
le. Allons?
victor. // se lève de mauvaise humeur. — Ah ! que c'est assommant !
MADEMOISELLE. FALAMPIN. — Oh! pas
simagrées. Tu me connais. Là je suis
intraitable. Du jour où je t'ai je me
suis (lit que je ferais de toi un homme instruit.
Un homme de ton âge qui ne sait pas son histoire de France ! Tu n'as pas honte?
victor. — A quoi bon? Ça ne sert qu'à ceux qui n'ont pas à servir.
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Mais moi,
ça m'humilie d'avoir de l'affection pour quelqu'un qui est d'une ignorance crasse. Je suis instruite, Dieu merci !
victor, agacé. — Ah ! oui, nom d'un chien !
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Eh bien,
j'entends que ça te profite. Passe-moi le livre. (Il le prend et le lui donne, après V avoir ouvert à la page.)
mademoiselle falampin. — Guerres de Henri IV? Chapitre XXI?
VICTOR. — Oui.
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Va.
victor. — Ah bien, non. Pose des questions, toi. C'est plus commode.
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Soit. Donnez
une idée de l'état de la France ?
victor, qui récite. — « Arrêtons-nous un instant pour examiner le déchirement du royaume... Le déchirement... » Cette questionlà, cocotte, je ne la sais pas.
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Quelle est
celle que tu sais? Sais-tu l'Édit de Naii
victor. — Non. Je n'ai pas le temps de ce moment-ci, je te dis. J'ai trop d'ouvrage. Encore hier, il a fallu que je passe tous les parquets à l'encaustique. Dès que le bâtonnier sera parti, je m'y remettrai. Oh ! ça, je te le promets, ma petite Léontine. Et puis, nous nous voyons si peu, que franchement... il y aurait peut-être une meilleure façon de passer le temps... que de causer de toutes ces vieilleries-là, hein? Faites une risette à son père...
mademoiselle falampin. — Non. Chaque fois c'est la même chose. Tu n'apprends ri tu n'y mets que de la mauvaise volonté. Tu ne fais aucun progrès. La plus mauv; mes élèves t'en remontrerai l, j'en suis C'est désolant de se donner tant de mal pour rien.
victor. — Viens sur mes genoux. Je • te montrer si je fais
\ i > l ■ o i s i; l l i; i a l a MPI N . — Tu méril . Tu me remis
1 tu encore te
VICTOR. — Oui, je sai
En 800. Ah! c'est un peu tapé, ça! hein? Il y a pas beaucoup de valets de chambre chics qui soient de ma force. Ni même des maîtres. Allons, viens sur mes genoux.
MADEMOISELLE FALAMPIN. Je Suis trop
bonne. (Elle s'assoit sur ses genoux.)
victor. — Mais non, tu es gentille de ne plus m 'embêter.
mademoiselle falampin. — Enfin, laissons l'histoire pour aujourd'hui. La prochaine fois, je te redemanderai toutes les dates, depuis Grécy.
victor. — C'est ça, la prochaine fois.
mademoiselle falampin. — Alors, dismoi, pour en revenir à tout à l'heure, ça ne te contrarie pas trop que M. Labosse soit comme ça gentil et aimable avec moi... qu'il m'envoie des fruits?
victor. — Mais non. Pas du tout.
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Tu as COll-
fiance en moi, n'est-ce pas? Tu sais bien que je ne suis pas une de ces femmes à tomber dans les bras du premier venu.
victor. — Oh, ma pauvre belle ! Et puis, quand même que tu tomberais... je te l'ai
dit... je ne te gronderais pas... je serais un peu triste, voilà tout, grave.
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Ne parle pas
de ça.
vigtor. — Mais si. J'ai l'esprit plus large que tu ne crois. A force de m'assimiler monsieur, je suis devenu à môme de comprendre bien des choses.
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Je Sais. C'est
que... je vais te confier un secret... Sans trop en accorder à M. Labosse, je suis cèpe, forcée de n'être pas trop... voyons... je cherche un mot...
victor. — Ne cherche pas. J'ai saisi. Tu veux l'amuser ?
mademoiselle falampin. — Sans cependant... Halte!
victor. — Oui. Laisser toucher sans la prendre. Ce qu'on appelle la partie pour le tout. Je me rends très bien compte.
mademoiselle falampin. — Tu y peu près.
victor. — Et pourquoi es-tu obligée de lui accorder ces petites douceur
mademoisei.i i falampin. — Parce qu'il
m'a promis les palmes académiques, mon ami. victor. — Les violettes?
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Oui, mon ami.
victor. — Ça te fait plaisir?
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Beaucoup.
C'est un honneur, tu sais?
victor. — Et tu les porteras?
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Je te Crois
que je les porterai, si je les obtiens ! Et larges de deux doigts.
victor. — Sur quel... je veux dire, de quel côté te planteras-tu ça ? A droite ou à gauche ?
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Au milieu.
Entre les deux.
victor. — ... Mon cœur balance. Non, c'est trop drôle I
mademoiselle falampin. — Gomment I tu n'es pas fier pour moi ?
victor. — Non. Moi, ça me paraît ridicule. A preuve... mais je préfère me taire.
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Parle.
victor. — Non. Il vaut mieux pas.
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Dis Ce que
tu voulais. Voyons?
VICTOR. — Eh bien, la preuve, c'est que moi, ton serviteur...
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Va donc.
victor. — Je les ai. On me les a données de force.
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Les pall
tu as les palmes? toi ?
victor. — Mais oui. Et depuis des années?
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Oh !
blague !
victor. — Sur la tête de mes parents morts.
mademoiselle falampin. — Comment <;a?... Raconte.
victor. — Oh! ça serait trop loni: à couper. Une au lie fa
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Ainsi, tu as dmes, et tu ne les porl
victor. — Je les porte au fond de tiroir. Et voilà.
MADEMOPSÏ LLE l A I \ U PIN. —
Mais pourquoi?
\ l 'mit. — le les ai retire mère du jour ou je suis devenu v, i m'aurait empêché
Tout ce qui rehausse le domestique humilie le maître. Il ne faut pas. Et puis, c'est devenu banal, tout le monde les a, tout le monde.
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Excepté moi.
victor. — Tiens, parbleu! toi, tu ne les as pas, parce que tu les mérites.
mademoiselle falampin. — Tandis que toi, tu les as, parce que...
victor. — Parfaitement!
mademoiselle falampin. — Quel sale régime, tout de même, que cette République!
victor. — N'en dis pas de mal. C'est le pain quotidien. Alors, pour en revenir à nos amours, mon Labosse t'a promis de te faire avoir le chiffon lilas, seulement tu as peur qu'il ne veuille te le donner que...
mademoiselle falampin. — Donnant donnant.
victor. — Aïe!
mademoiselle falampin. — Mets-toi à ma place. Oublie une minute que tu es tout pour moi. Qu'est-ce que tu me conseilles de faire?
victor. — Parlons d'autre chose.
mademoiselle falampin. — Non. Regarde ça avec l'œil froid d'un étranger, comme si,
au lieu d'être mon bon ami, tu étais n'importn qui, mon oncle, mon frère...
victor. — Tu le veux?
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Je t'en
victor. — Eh bien, si j'étais ton frère, je te dirais... je ne te dirais rien, je te laisserais suivre ta conscience. C'est le meilleur guide. tu as une conscience, emboîte-la.
mademoiselle FALAMPix. — Et si elle me mène dans les vilains chemins?
victor. — Tu retourneras plus tard dans les bons.
mademoiselle falampin, rêveuse. — C'est très bien. Je réfléchirai. Je pèserai.
victor. — C'est ça. Pèse, mon loup.
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Eh bien, et
le bâtonnier?
victor. — Aussi? C'est donc sérieux tout à fait, ses velléités?
MADEMOISELLE FALAMPIN. — .1'. 'il ;ii peur.
victor. — Mais il De t'a rien promis, lui?
MADEMOISI III I \l AH PIN. — Non.
victor. — Alors, envoie-lf baladi ma DBMOi beli b i ai. \>ii-!\. — I dire.
Il esl ten âme lea avan
victor. — Il est donc riche, pour être si serré ?
MADEMOISELLE FALAMPIN. — ColoSSalle-
ment. Il a plus de trois cent mille livres de rente.
victor. — Bah ! marié? des lardons?
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Non. Ni
femme ni enfants.
victor. — Et... pas de petite dans les coins ?
mademoiselle falampin. — Il se distrait. Mais rien de fixe.
victor. — Comment sais-tu tout ça?
mademoiselle falampin. — Par Labosse qui me l'a bêché !
victor. — Drôle de façon de vous dégoûter des gens. Moi, si j'étais femme, ça m'exciterait plus qu'autre chose de savoir que ce vieux Giroux est millionnaire.
mademoiselle falampin. — Millionnaire!
hein, mon pauvre chéri? si j'étais millionnaire ?
victor. — Tais-toi! tais-toi! Nous partagerions ?
mademoiselle falampin. — Avec ça que
je n'en ai pas déjà l'habitude de | hein, vilain?
victor. — C'est vrai, tu as toujours été une bonne camarade. Tu m'as gâté. Chaque fois que j'ai eu des petits ennuis d'argent, tu m'as toujours soutenu.
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Est-Ce que Ça
n'est pas naturel ?
victor. — Si. Du moment qu'on s'aime.
Mais il y en a tant qui ne le font pas qui t'en ai le double de gratitude. Enfin, patience, je te rendrai tout ça, tu sais.* Ce que tu m'as prêté n'est pas perdu.
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Laisse-moi
tranquille. Tu me le rendras en s
tes dates et ton histoire de France. As-tu
l'heure?
victor. — Non. Tu sais bien que je n'ai pas de montre. Ah ! si j'en ayaia une ! \ demoiselle falampin. — Lab sienne.
victor. — Une vieille qui battait la breloque, le L'ai vendue. Pourquoi veux-tu L'heure?
UADEMOisi.ii i ialami'in. — Puur aller à
ma classe. Je crois que le moment approche Tiens, sept heures et demie qui sonnent à l'église.
victor. — T'as bien de la marge. Écoute ce qu'il y a dans le panier : des poires, du raisin muscat...
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Du noir qui
est si bon?
victor. — Oui. Et puis des groseilles. Et puis deux bouteilles de blanc mousseux, de son Youvray, qu'il y tient tant. On va en déboucher une, hein?
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Si tu Veux.
victor. — Et puis trinquer un coup, tous les deux. Ça se gobe comme un œuf, ce petit Vouvray !
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Débouche.
victor. — Allez-y casquette. (Il débouche.) Avance les godets.
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Tiens, Voilà
deux verres.
victor. — Merci, bijou. (Il verse.) On dirait de l'or qui mousse. A la tienne. A Henri IV! A mon patron ! Au bâtonnier libidineux ! A tous je lève mon verre*
mademoiselle falampin. — A la tienne aussi.
victor. — Guette le sirop, mignonne! Il casse la tête, tu sais? Vois-tu le coup que tu serais paf à ta classe et que tu dirais aux enfants des choses à l'envers ? Te fais pas destituer; pense à moi?
mademoiselle falampin. — N'aie pas peur, je suis une femme sérieuse, j'ai la tète dure.
victor. — Et le reste aussi, heureusement! Dis donc, bergeronnette, à ce propos : voilà que ce petit vin de France m'a fichu une i fixe.
. MADEMOISELLE FALAMPIN. — ChaSSC-la.
victor. — Pas mèche. Il faut que j'y donne suite.
MADEMOISELLE FALAMPIN. — El II Kl L'IaSSC?
VICTOK. — Elle attendra.
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Non.
VICTOR. — Si. Tu la feras mieux après. La tète }>lus libre.
MADEMOISELLE FALAMPIN. — le B6fai en
retard.
victor. — Eh bien, quoi? Les enfants joueront quelques minutes de plus. Ils ne jouent
assez, ces trésors. Nous non plus, nous ne jouons pas notre suffisance. Ah ! Et puis, d'ailleurs, tu me dois bien ça pour dissiper la fâcheuse impression des deux vieux siamois qui te caressent en rêve. Qu'est-ce que je vais penser si tu te refuses?
mademoiselle falampin. — Je ne me refuse pas, je m'ajourne.
victor. — Est-ce que tu ne m'aimerais plus?
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Moi? PeUX-tu
dire! Combien veux-tu?
victor. — Je n'ai besoin de rien en ce moment. J'ai touché mon mois hier.
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Bien SÛr?
Pour ton tabac! Non? Alors, je peux envoyer à ma vieille nourrice qui m'a demandé?
victor. — Mais oui. Pas trop, pourtant. Ne te dépouille pas d'une façon irréfléchie. Je n'entends pas que tu te prives.
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Sois Sans
crainte. Moi, il me restera toujours assez.
victor. — Tu n'en sais rien. Envoie dix francs. Alors, pour... la petite formalité qui m'aurait tant fait plaisir, c'est non?
134 LE VIEUX MARCi!
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Non, pas Ce
malin.
victor. — Et pour ce soir?
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Pour Ce SOir,
ce sera peut-être oui.
victor. — C'est bon. Je repasserai.
mademoiselle falampin. — A une condition.
victor. — Quoi encore?
MADEMOISELLE FALAMPIN. — C'est qi:
sauras ton Édit de Nantes.
victor. — Oui, oui, là. Zul! Et puis, moi, ce soir, eh bien, je viendrai avec mes pals et quand j'ai mes palmes... je ne te dis q ça... je suis étincelant. Tu ne les as pas, toi? Moi, je les ai. Attrape!
mademoiselle falampin. — Taquin, méchant ! qui fais de la peine à son amie.
victor. — Va dégoiser ta classe, mal selle. Allez meubler le cerveau des futures femmes des Tourniquets. Braves petit»- mignonnes chéries, j<à réponds d'elles plu va. Elles feront toutes leur mari bos
mademoiselle falampin. — Monstre, qui ^pecle rien !
victor. — Et alors, Léontine, à ce soir! Encore une gouttelette. (Il se verse à boire.) Et vivent les ûames !
mademoiselle falampin, heureuse et faible. *— Grand enfant!
LABOSSE.
GIROUX-JODART.
VICTOR
Toujours aux Tourniquets. Un bel après-midi.
labosse. — Alors tu nous quittes et tu t'en vas?
giroux. — Oui, ami.
labosse. — Reste encore. Ça t'a fait du bien, ces trois semaines d'épinards. Tu n'as plus ta vieille figure blême.
giroux. — Je sais. Mais impossible. Il faut
que je rentre dans cette bonne ville de Paris, Urbs.
labosse. — Rien ne t'y appelle. T'es comme moi, tu n'as personne de famille?
giroux. — Non. Mais le boulevard me manque. Et c'est pire qu'un parent, pour moi. N'insiste donc pas. Ma malle est faite.
labosse. — A ton aise, mon bonhom Enfin, chaque fois que tu voudras rappliquer, si le cœur t'en dit...
giroux. — Merci.
labosse. — Accours dans mes prairies. Tu seras toujours bien reçu.
giroux, — Tu es gentil tout plein. Aussi, je ne veux pas faire de cachotteries avec un vieux camarade comme toi, j'aime mieux dire carrément ce qui en est. D'autant que lu vas rire. Eh bien, tu sais, la Falampin?
labosse. — Oui.
giroux. — Ça y est.
labosse. — Tu as?..,
(;ihoux. — Dans le mille.
labosse. — Non?
GIROUX. — Puisque je te le dis. Veux-!-. preuves?
labosse. — Inutile. Et comment ça? Raconte-moi. Depuis quand?
giroux. — Oh! ça n'est pas compliqué.
D'abord, sache que nous n'avons cueilli la fraise qu'une fois.
labosse. — Une seule fois?
giroux. — Mon Dieu, oui!
labosse. — C'est pas riche.
giroux. — Ça m'a suffi.
labosse. — Tu avais été déçu?
giroux. — Non. Au contraire, cette fille est une bacchante, mon cher.
labosse. — Alors?
giroux. — Seulement, moi, je ne suis qu'un curieux.
labosse. — Un bien petit curieux!
giroux. — En effet. Dès que ma petite curiosité se trouve satisfaite, je remets mon chapeau et je passe à une autre. Cette demoiselle m'avait intrigué, je te l'avoue, j'ai voulu en avoir...
labosse. — Le fin mot.
giroux. — Appelle-le comme ça si tu veux. Je l'ai eu, je suis content.
labosse. — Mais tu ne me dis pas quand
ce sacrifice a été consommé? Je dis sacrifice, en me mettant à sa place.
giroux. — Tu fais de l'esprit. C'est que tu es jaloux.
labosse. — Ah! Jupiter m'est témoin que non. Réponds à ma question!
giroux. — Ce crime a été commis avanthier.
labosse, épanoui. — Avant-hier? Ah! mon bon ami, que je suis donc heureux! Tu me vois nager dans l'allégresse.
giroux. — A quel propos?
labosse. — Avant-hier! Mais c'est que moi, je l'ai eue cinq jours avant toi, brave ami !
giroux. — La Falampin?
labosse. — Elle-même. Tu as trouvé le mot précis, c'est une bacchante, elle tombée dans mes bras, il y a aujourd'hui huit jours. Et avec bien de la grâce, je t'assure.
giroux. — Ah! C'est honteux ce qu'elle m'a fait là! C'est une Messaline de villa.
labosse. — Tu trouv
GIROUX. — .M. i 3l pas vrai, elle
pas descendue ju labosse. — Mais si.
G i roux. — Non. Tu dis cela pour m'embêter, pour empoisonner le pauvre petit plaisir que j'ai pu avoir, à obtenir, une fois par hasard dans ma vie, les faveurs d'une institutrice laïque. Je te confesse que ça ne m'était jamais arrivé.
labosse. — A moi non plus.
giroux. — C'est juste. Ça devait nous exciter tous les deux, avec nos natures artistes. Alors, tu ne me contes pas une blague?
labosse. — Non, Edmond. Veux-tu des preuves?
giroux. — Inutile. Et... ton impression?
labosse. — Excellente... Surtout depuis que je sais que je suis arrivé bon premier.
giroux. — Oh! que tu es assommant, avec ton bon premier! Ça ne fait rien à la chose, sapristi! Tu aurais réussi après moi, que tu aurais été encore bien content...
labosse. — Moins.
giroux. — D'abord, sur le moment tu ne l'aurais pas su?
labosse. — C'est vrai.
giroux. — Tu vois bien. Non, tout ça, ce sont des préjugés. Et de sots préjugés.
la bosse. — Peu importe. Ce n'est pas ça qui nous fâchera, n'est-ce pas?
giroux. — Non, mais enfin...
labosse. — Quoi? Parce que j'aurais été assez heureux pour réussir plus tôt que toi auprès d'une fille de rien, de vieux amis comme nous iraient se susceptibiliser?
giroux, agacé. — C'est bon, c'est bon. le ne t'en veux pas.
labosse. — Moi non plus.
giroux. — Mais parlons d'autre chose. Nous avons consenti tous les deux à céder aux instances de cette créature, parce qu'enfin, pour des Français, le rôle de Joseph sera toujours inacceptable... c'est bien, mais c'est fini, qu'il ne soit plus question de ça jamais entre nous.
labosse. — Comme tu voudras! C'est avoue que cette Falampin est torte?
giroux. — Assez.
labosse. — Et qu'elle ira loin?
giroux. — Elle finira dans Les bas-fonds, oui, si elle continue.
labosse. — Ne sois pas sévère pour pauvre fille. C'est l'humble Madeleine de l'Enaeni Son métier n'es! pas gai, val
giroux. — Tu l'excuses?
labosse. — Tout de même. Hé quoi? Elle a cueilli quelques distractions avec deux galants hommes, qui ne sont pas les premiers venus...
giroux. — Certes!
labosse. — Dont l'un, surtout, esprit d'élite...
giroux. — Je t'en prie. Ne me fais pas rougir...
labosse. — Tu ne me laisses pas achever... Dont l'un, surtout, esprit d'élite et sénateur...
giroux. — Ah! tu parlais de toi?
labosse. — Nul ne s'en acquitte mieux.
Franchement, je te le demande, allons-nous jeter la pierre à cette malheureuse pour si peu, nous, précisément, qui savons la vie, sous toutes ses coutures, et qui traitons les questions morales avec la sérénité des vieilles consciences très chargées? Non, Edmond, nous n'aurons point cette cruauté. Nous laisserons cette Léontine avec l'aimable impression que nous avons pu, chacun, lui causer différemment, et nous continuerons à faire notre
°206 LE VIi: IX MAUCii
devoir. Mais, par exemple, oh! par exemple... elle mérite une petite leçon; aussi, pour qui est des palmes académiques qu'elle se flattait d'obtenir par mon influence, elle peut se fouiller.
G i roux. — C'était toi le protecteur m; rieux dont elle m'avait parlé?
la bosse. — C'était moi, chétif, mon Dieu oui.
giroux. — Alors, tu vas lui refuser cette faveur que tu lui avais prom
labosse. — J'en ai peur.
giroux. — Ce n'est pas très chic. Tu me semblés plus lié après les outrages qu'avant?
labosse. — Oh! outrages co: et le
sourire aux lèvres!
giroux. — Mon gros, tu ne fei cette pauvre fille. Tu as l'air de te venger.
labosse. — Elle H venue. Elle sera frappée dans son orgu Je n'ai jamais aim il. J'avais i
chef du cabinet du ministre pour lui mander chaudement Léon! in.
giroux. — Tu n'a is encore 1
quand ti fil?
l adosse. — Non. Je n'ai palpé qu'après.
giroux. — Bien humain!
labosse. — Je vais lui écrire de nouveau, à ce secrétaire béni, pas plus tard que tout à l'heure, pour lui dire de ne pas donner suite à la chose et que cette fille a cessé de me paraître digne d'intérêt.
giroux. — Je ne te reconnais plus.
labosse. — Ah! c'est bien vilain, je le sais! J'agis comme un pur goujat, mais que veuxtu, Edmond! homo sum. Et ça me fait un secret plaisir de lui retirer ces palmes que j'allais, et si aisément, Seigneur! lui procurer.
giroux. — Tais-toi, tu affectes dans tes réponses et tes manières, depuis quelque temps, je ne sais quoi de renanien et de sadique. Tu m'agaces.
labosse. — Hé! que ne dis-tu vrai! Cet assemblage ne serait pas sans offrir du joli piquant! (Victor entre avec une lettre sur un plateau.) Une lettre, Victor?
Victor. — Oui, monsieur. Ah! j'oubliais. Monsieur m'a dit de lui faire penser à reporter des poires et des fraises à mademoiselle de l'instit...
labosse, sévère. — Eh bien, on n'en porte plus de poires, ni de fraises. On ne porte plus rien. Plus rien du tout. Allez!
victor, à part, saisi. — H y a un cheveu Est-ce qu'il saurait?
labosse, à Victor. — Bats en retraite, qu'est-ce que tu attends?
victor. — Je voulais prévenir aussi monsieur qu'il y a une grosse corniche de la tour du Nord qui s'est détachée et qui est tombée cette nuit dans la douve.
giroux. — Ton château se décompose, mon pauvre ami. De quand donc date-t-il au juste?
labosse. — De 1546, l'année de la mort de François Ier.
VICTOR. — Pardon, monsieur, 1
labosse. — Si tu veux. Ma parole, il n'y a plus de valets 1
giroux. — Gomment, vous savez ?oa dat à monsieur Victor?
victor. — Mais oui, monsieur le nier. (A part.) Je suis payé pour ça ! (Il -
s'apercevoir qu'il laisse un petit papi
giroux. — Qu'est-ce que c'est que
lettre qu'on vient de Rapporter ? On dirait une grosse lettre?
labosse, la prenant. — Sapristi! c'est du ministère.
giroux. — On t'écrit pour te dire que ça y est, je parie ? qu'elle a les palmes? Oh ! que je rirais !
labosse. (Il ouvre et lit). — « Monsieur le sénateur, je suis heureux de vous informer, que, sur votre proposition, M. le ministre a bien voulu... (S' interrompant.) C'est ça... en plein! Elle les a!
giroux. — Ah ! tant mieux ! Vive la République ! Vive le Président !
labosse. — Tu m'embêtes.
giroux. — Mais oui, tant mieux! D'ailleurs, apprends une chose, c'est qu'au cas où tu aurais donné suite à ton odieux projet, j'étais décidé, moi, en sous-main, à m'employer, et c'est moi qui lui aurais fait avoir son ruban violet, à cette infortunée !
labosse. — Toutes les faiblesses! Les voilà ces champions des lois !
giroux. — Pauvre Léontine, nous lui devons bien ça ! Mais il y a autre chose dans la lettre... Toutes ces paperasses...
210 LE VIEUX MAUCIIEUR
la bosse, avec humeur. — Eh I ce sont les certificats, diplômes. Est-ce que je sais... Tous les papiers de cette petite rosse, que je lui avais demandé de me fournir pour joindre à ma lettre. On me les renvoie.
giroux, qui regarde. — Elle a une jolie signature, notre Léontine.
labosse. — C'est encore pour me taquiner, que tu dis notre Léontine ?
giroux. — Pas du tout. C'est moi que ça devrait humilier, moi qui ai eu tes restes ? Et c'est toi qui te fâches? Tu as le caractère bien mal fait, décidément.
labosse, apercevant sur le parquet le papier que Victor, par inadvertance, a laissé tomber avant de s'en aller. — Qu'est-ce que c'est que ça encore, qui est blanc?
giroux, se levant et le ramassant. — C'est une lettre pliée. L' ouvrant). « Totor chéri de mon cœur... » C'est Victor qui a perdu ça ici tout à l'heure, parbleu...
labosse. — Une lettre d'amour ! Gomment! Victor est aimé... aux Tourniquets?... < impossible.
giroux. — Pourquoi pas? E- le!
labosse. — Il n'y a personne à aimer pour lui.
giroux. — Quelque paysanne.
labosse. — Non, il n'y en a pas une seule de potable, même pour lui. S'il y en avait, je le saurais. Fais voir la lettre !
giroux. — Tout à l'heure. (Voulant rire.) C'est peut-être aussi de Falampin... Qui sait ?
labosse, pincé. — Ne dis pas de sottises, Giroux. Voilà que tu vas trop loin dans la plaisanterie... Tu me froisses.
giroux. qui a parcouru la lettre. — Ah! mon Dieu !
labosse. — Quoi?
giroux. — Nom d'un nom ! Sacré Totor!
Ange de Totor ! Bijou de Totor !
labosse. — Quas-tu ? Parle. Es-tu fou ?
giroux, suffoquant de rire. — J'étrangle... je... La lettre...
labosse. — Eh bien ?
giroux. — C'est d'elle, d'elle!
labosse. — Qui ?
giroux. — Léontine, la seule, Tunique !
labosse, bondissant. — Non ?
giroux, lui présentant la lettre. — Lis.
212 LE VIEUX HARCUBUB
LABOSSE. — Oll !
giroux, lisayit. — « Ton petit profVqui t'adore et te dit à demain. »
labosse, lisant la signature. — « Titin Oh ça! C'est I... c'est... (D'une voix moi J'en suis malade !
giroux. — Hein! non, mais le cr< qu'elle est forte ? Le crois-tu ?
labosse. — C'est un monstre! Edmond, je vais la faire mettre à pied.
giroux. — Pourquoi?
labosse. — Pourquoi? Tu le deman Ah çà ! tu es extraordinaire !
giroux. — Mais c'est ta colère qui esf stupéfiante! Rions, vieux camarade, rouir nous. Tirons-nous la langue. C'est d'un comique shakespearien, ce qui nous arrive au contraire... Quand nous le raconter plus tard, à la veillée, à nos petits-enfants, jamais nous en avons, ils ne nous croiront pas. C'est tellement beau, tellement queu< siècle! Je n'en suis pas encoiv revenu...
labosse. — Moi, je me serais passé avoir été.
giroux. — Ne dis donc pas ça... tu ai
LA VILAINE LETTRE 21l>
vécu, au moins, j'ai vécu... Rappelle-toi Musset. C'est nous qui avons vécu et non pas un être factice... Ah ! tiens, tu es un ingrat de ne pas remercier la destinée quand elle t'envoie des émotions comiques de ce tonneau-là . Moi, je payerais pour en avoir à l'heure.
labosse. — En tout cas, je sais ce que je vais faire.
giroux. — Une bêtise.
labosse. — Jeter Victor à la porte, dans la minute. Tu comprends que je ne peux pas conserver une seconde de plus sous mon toit...
giroux. — Es-tu enfant? Tu t'abîmes, je t'assure, tu n'es plus le Labosse que j'admirais jusqu'à ce jour, t'as du plomb dans los reins.
labosse. — Si je n'avais que ça!
giroux. — Tu ne peux te passer de Victor. Il faut le garder toujours. C'est ton seul soutien.
labosse. — C'est vrai. Mais c'est aussi celui de Léontine.
giroux. — Qu'est-ce que ça te fait ? Tu n'es pas inféodé à Léontine.
labosse. — Ah! non 1
giroux. — Ferme donc les yeux.
labosse. — Mais, mon amour-propre... le lien... Tu es en jeu aussi, vis-à-vis de Victor, penses-y? S'il se paye ma tête dans le couloir, il s'offre aussi la tienne, sois-en sûr?
giroux. — Ni l'une ni l'autre. Réfléchis et raisonne. Si cette Falampin l'aime, c'est assurément pour lui-même?
labosse. — A-t-il de la chance, celui-là, Car c'est une crapule, tu sais?
giroux. — Je m'en doute. Laisse-moi continuer. Si elle l'aime pour lui-même, comme un amant de cœur, tu comprends bien qu'elle n'a pas été lui avouer les petits écarts qu'elle a eus avec nous ?
labosse. — C'est vraisemblable, en effet.
giroux. — Donc, il ne sait rien,
labosse. — C'est juste; c'est lui qui trompé !
giroux. — Mais oui.
labosse. — Et nous pouvons rester le I haut en sa présence.
giroux. — Tu vois bien, tout s'amng
labosse. — Tu as raison, tout s1 pour Le mieux. C'est drôle comme les du
changent quand on les envisage d'un certain côté.
giroux. — Remettons par terre la lettre de Victor, il saura bien la retrouver; laissons Léontine recevoir les palmes académiques, elle ne les a pas volées ; embrasse ton bâtonnier e dis-lui au revoir, mais pas adieu, car il t'empêchera encore plus d'une fois de faire des bêtises. Et par-dessus tout ça, vogue cette vieille galère !
labosse. — Eh bien, je vais partir avec toi, tiens! La campagne ne m'a pas assez réussi pour que je m'y enracine, non. J'avais pensé un moment que l'air pur, les chênes séculaires, la vache qui donne du lait, les petits canards, le facteur, M. le curé, les bonnes œuvres, le phylloxéra, la récolte, et mon beau château à jour de 1547 allaient suffire à ce vieillard, en attendant le coup du joli cimetière de village... Eh bien, pas du tout, ça n'a été qu'une veste, et je sens que je ne détèlerai d'une façon un peu amusante qu'à Paris, la grande ville. Les voyageurs de la vie, en voiture ! Et à nous le plaisir, pour ce qu'il en reste I
giroux. — A la bonne heure, voilà mon juabosse.
labosse. — Ne crains rien. Je t'épaterai encore, va.