LE VIT IX FAUCHEUR
giroux. — Qu'est-ce qu'il y a pour dîner, ce soir?
labosse. — Tu as faim?
giroux. — Très faim.
labosse. — Une bonne rouelle de venu...
giroux. — Sapristi! Depuis plus de quarante ans que tu me connais, tu sais pourtant bien que je déteste le veau !
labosse. — Ah! c'est vrai. Je l'avais oublié. Mais damel écoute donc, aussi, à la campagne ce n'est pas comme à Paris, on n'a pas tout sous la main. Qu'aimes-tu comme viande?
giroux. — Le poulet, beaucoup. Rappelletoi.
labosse. — Diable! Il n'y a pas de poulets dans le pays, cette année... Oui... la récolte... il y a des années comme ça. Mais tu en auras dans quinze jours. Je m'an\ pour ça.
giroux. — Comment! comment! Mais j'en ai vu dans ta basse-cour, des poulets, j'en ai vu au moins sept ou huit, faisant la barbe.
labossi:. — ::;ni> d >ute, iik> favori ceux-là on ne les tue pas, ils \
CET EXCELLENT GI RO UX- JO D ART 171
jour manger dans ma main, ce sont mes enfants. Non, ils mourront de vieillesse.
giroux, qui rage. — Comme nous, alors?
labosse. — Comme toi, mon Dieu, oui.
giroux. — Je n'insiste pas. Tu as du vin rouge ?
labosse. — Non, il n'y a que du blanc. C'est comme les poulets... Cette année, le rouge...
giroux. — Alors, tu as du lait? Tu m'as montré ta vache... elle doit te donner du lait? Je boirai du lait.
labosse. — Je ne demande pas mieux...
seulement voilà... c'est que...
giroux. — Quoi encore ? Ta vache est sèche?
labosse. — Non. Elle donne quatorze litres de lait par jour.
giroux. — Alors?
labosse. — Eh bien, c'est que j'ai un contrat avec un laitier d'à côté, qui me prend ferme tous les jours mon lait.
giroux. — Parfaitement, je m'en passerai.
labosse. — Maintenant, attends... ne te fâche pas... Si tu peux me promettre de boire les quatorze litres par jour...
giroux. — C'est beaucoup. Tu me prends pour la vache.
labosse. — ...Je t'aurais en ce cas donné la préférence sur le laitier.
giroux. — C'est bon, c'est bon. Tu es trop gentil.
labosse. — Ah! mon pauvre ami, que je suis donc vexé! Voyons! voyons! Qu'est-ce qu'on pourrait donc bien?... (Il cherche.)
giroux, éclatant de rire. — Ne cherche pas. J'ai compris. Je viens de comprendre!
labosse, anxieux. — Tu pars? Tu veux partir? Tu veux t'en aller?
giroux. — Pas de danger, canaille, ça te ferait trop plaisir. Je reste, au moins su semaines! deux mois!
labosse, faisant bonne contenance, — Ah! bravo! bravo! (A part.) L'animal, il va me faire rater Léontinel
LÉONTINE FALAMPIN.
VICTOR
Le matin. Chez mademoiselle Falampin. Une chambre à coucher au premier d'une petite maison blanche en face de F école, de Vautre côté de la route. Mademoiselle Falampin qui achève à peine de s'habiller, est encore enfermée chez elle, quand on frappe à sa porte.
vigtor, à travers la porte. — C'est moi, Victor.
MADEMOISELLE FALAMPIN, qui OUVre. —
A cette heure-ci ? Qu'y a-t-il ?
victor, entrant, avec un grand panier recouvert d'une serviette. — C'est le patron qui t'envoie encore des poires, du raisin et un tas de fruiteries ! J'en ai ma charge (Il dépose le panier à terre.) Hein ? Crois-tu qu'il a envie de ta chère personne? Non, ce qu'il est braqué sur toi, depuis deux semaines, mon pauvre maître... tu ne peux pas t'en faire une idée! Et chaque jour ça empire !
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Et s'il Se doutait que c'est toi que j'aime, mon seul mignon?
victor. — Ça lui ferait rentrer ses poires, pour sûr !
MADEMOISELLE FALAMPIN. — S'il pouvait
soupçonner une minute que nous dégustons ensemble toutes les bonnes affaires qu'il m'envoie?
victor. — Ah ! je crois qu'il en aurait un coup de sang, la molle syncope. Mais heureusement, il ne sait rien, il se berce dans illusions que tu es sage et les main- jointes, en quoi il se met le plumeau dans l'œil. Ah ! avec tout ça, moi, je suis crevé !
MADEMOI8J i i I FALAMPIN. — Assieds-toi ,
mon coco. Là, sur le petit fauteuil .
victor. — Non, j'aime mieux sur ton lit.
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Comme tu
voudras. Tu es ici chez toi. Tu ne m'as pas embrassée ? (Il l'embrasse et va s'asseoirsur le bord du lit.)
victor. — Et puis, de ce moment, le service qui a doublé, à cause de ce bâtonnier qui s'est apporté ici depuis plus de huit jours, et qui s'éternise... Qu'est-ce qu'il est venu fiche dans nos murs, ce patriarche-là ? Je te le demande !... Il ne pouvait pas vieillir chez lui?... Tu n'as pas l'air non plus de lui répugner, tu sais? Je sens ça.
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Tu I1C m'ap-
prends rien.
victor. — Il t'a parlé? Il tV dit qu'il voulait ?
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Un peu.
A mots couverts.
victor. — Quand?
MADEMOISELLE FALAMPIN. — A. plusieurs
reprises. En se promenant, il passe devant l'école, il entre, il remue la tête, il sourit, il me fait un petit brin de causette, il tape sur la joue des enfants.