‹ Le vieux marcheur; roman dialoguéChapitre 11 sur 15 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

LABOSSE SE RELANGE

LABOSSE SE RELANCE

LABOSSE.

GIROUX-JODART.

VICTOR

Chez Labosse, a Paris, dans le rez-de-chaussée de la rue du Vingt-Neuf-Juillet. Vers trois heures.

Victor, seul, assis à l'aise dans un des fauteuils du cabinet de toilette, et s' interrompant de lire les journaux. — Ils devraient déjà être de retour; à moins qu'ils n'aient empoigné la forte tape. C'est imprudent à leur âge! Ils

ont beau monter très bien tous les deux, une pelle est bien vite ramassée... surtout en tandem! (A ce moment on cogne au carreau.) Les voilà. (Il se lève et va ouvrir. Sur le palier, Labosse et Giroux-Jodard, tous deux en tenue de bicyclistes, maintiennent leur tandem dont ils viennent de descendre à la seconde.)

GIROUX. — Ouf!

labosse, à Victor. — Tu torchonneras à fond Léontine, parce qu'elle est crottée jusqu'aux moelles.

victor. — Oui, monsieur.

giroux. — Ah dame! elle a suinté, en effet. Celte pauv' fille, nous la faisons reluire.

labosse. — Mais elle tient bon! Elle a des pneus en bronze. Viens nous décrasser, Edmond. (Ils entrent dans l'appartement.)

victor. — Ces messieurs ont été loin, depuis ce matin sept heures?

labosse. — Assez. Nous avons mangé de l'espace.

giroux. — On a été déjeuner à Versailles;

labosse, à Victor. — Fait un petit monùme dans la ville, souhaité le bonjour de ta part au Roi-Soleil...

LABOSSE SE RELANCE 221

giroux. — Et nous voilà.

labosse. — Frais comme une rose.-

giroux. — Comme deux roses.

l adosse. — Si tu veux. Prends tes outils, Victor de mon cœur, ton gant de crin et tes flanelles, et arrive étancher mon torse de Praxitèle, parce que je le sens qui dégouline sur le parquet.

giroux. — Et le mien de même.

labosse. — C'est de moindre importance.

giroux. — Tra la la... Ma guenille m'est aussi chère que la tienne.

victor. — Pleurez pas, on vous pansera tous les deux. (Dans le cabinet de toilette, us ont commencé de se dévêtir. Ils sont bientôt nus jusqu'à la ceinture. Victor frictionne Labosse, et Giroux se tamponne la poitrine avec de grosses serviettes.

giroux. — Cristi, que c'est bon et agréable! Sans compter que pour ma gravelle c'est souverain! J'ai toujours été un peu graveleux.

labosse. — Je t'écoute! Non, mais crois-tu que j'ai eu une idée à la Shakespeare le jour où je t'ai proposé d'apprendre la bicyclette et de nous payer un tai dem?

giroux. — C'est vrai.

labosse. — Il n'y a rien de tel pour tremper les vieillards, va!

giroux. — Ma foi, oui. Nous sommes en eau.

labosse. — Ne fais pas de calembours. Tu me comprends bien. Depuis que nous caressons la pédale — tu viens de l'avouer — non seulement nous nous portons comme des anges...

giroux. — Gomme des anges qui auraient vingt ans de moins.

labosse. — ...Mais moralement aussi nous ne sommes pas comparables avec ce que nous étions auparavant. L'hygiène, vois-tu, Edmond, c'est la bonne moitié de la vertu.

giroux. — Tu t'exprimes comme Marc Aurèle.

labosse. — Blague. Je pense à bien des choses dont je me battais l'orbite jusqu'ici. Je commence à flairer l'au-delà, mou petit, et qu'il pourrait bien y avoir, après qu'on nous aura fermé nos beaux yeux, quelque d'épatant qui nous £ iose

ooins foHchon que l'o] . Oui, j

unie un

GIROl x. — AiSSei. ."Ne m'attriste p

LAIiOSSE SE RELANCE 223

lap.osse. — Je ne t'attriste pas, je t'améliore. Je t'élève jusqu'à moi.

giroux. — Parlons gai. Tu as le gant de crin funèbre, je n'aime pas ça. Soyons tout entiers aux douceurs physiques. Des serviettes chaudes, une belle eau de Cologne russe qui vous emporte le nez, du linge frais qui craque pendant qu'on l'enfile... trouve-moi pour l'instant des joies plus pures, même dans le domaine moral?

labosse. — Je les savoure aussi, crois-le bien. Mais ça ne m'empêche pas de songer que Dieu m'a créé à son image... (A Victor.} Frotte donc, animal.

victor. — Mais j'y vais tant que je peux, monsieur.

labosse. — Plus fort que ça encore.

Frotte comme sur un âne, à rebrousse-poil et à pleine étrille. (Victor frotte avec rage.) A la bonne heure! Quand on me racle le cuir comme ça... je n'ai qu'à m'imaginer... il me semble que je suis un Romain, et que je sors de Tétuve... Ça me reporte à ces temps-là, oui. Je sais sûr que la toge m'aurait été comme un gant.

giroux. — Ça collait moins. Mais ne te plains pas. Je t'ai souvent admiré en chemise et, en effet, tu as la bannière assez romaine. Avec tout ça, moi j'attends que tu me passes Victor, je me refroidis.

labosse. — Prends-le, c'est fini. J'ai chaud comme une caille.

giroux. — Frottez-moi comme lui, Victor.

victor. — Aussi comme une bourrique?

giroux. — Aussi. (Victor s'y met.) Aïe. Vous me faites un mal de chien. Avec quoi est-ce que vous me rabotez-là? avec des clous?

labosse. — Ah! ah! peau de bâtonnier, va. C'est pas de la peau que tu as, c'est de la pellicule, mon pauvre enfant, moins que rien... comme les mirlitons?

giroux. — C'est du satin tout bonnement.

labosse. — Veux-tu te taire. Tandis que moi, à la bonne heure : c'est d'un beau grain, ferme et serré ; on ferait des relii; superbes avec ça... du vrai maroquin poli...

giroux. — Ah bien. J'ai ji i un

à relier en vingt volum me céder de ton cuir...

LABOSSE. — Non. Tu m'as déjà assez tanné.

LABOSSE SE RELANCE 525

giroux, à Victor. — Là! Merci. Ça suffit.

vigtor. — Ces messieurs n'ont plus besoin de rien?

labosse. — Non. (Se ravisant.) Ah! tu te rappelles ce que je t'ai dit?

victor. — Pour cette jeune personne qui doit venir?

labosse. — Oui. Je l'attends d'ici une demi-heure. Tu la feras entrer au salon.

victor. — Et après, monsieur n'y est plus pour personne?

labosse. — Tu l'as dit, Victor. Et maintenant, tu peux te replier en bon ordre. (Victor s'en va.)

giroux. — Une nouvelle?

labosse. — Non.

giroux. — Une ancienne?

labosse. — Non plus.

giroux. — Alors quoi?

labosse. — Alors rien. C'est une jeune fille, une jeune fille très mignonne qui m'intéresse.

giroux. — Pour quel motif? Le mauvais, bien entendu?

labosse. — Ni le mauvais, ni le bon. Elle m'intéresse en général.

giroux. — Et aussi, en particulier voyons? Qu'est-ce que c'est? Conte-moi ça? Où l'as-tu déterrée?

labosse. — Je ne l'ai pas déterrée. On me l'a recommandée.

giroux. — Qui? Oh! que tu m'agaces! 11 faut t'arracher les mots comme des dents !

labosse. — Des médecins, des gens de l'Assistance publique.

giroux. — D'où vient-elle?

labosse. — De la Salpètrière. Es-tu content?

giroux. — Hein?

labosse. — Là. J'étais sûr que tu allais faire une tête de benêt.

giroux. — C'est donc une folle?

labosse. — Mais non, imbécile. Pour qui me prends-tu? Grâce au ciel, j ii< pas

encore tombé si bas! Labosse est bien i rompu, hélas oui! Mais pas à ce degré! Non, mon ami, ce n'est pas une folio. une

hystérique... une simple hystérique

UIKOUX. — CV

labosse. — Mais tais-toi donc! Tu ne pas finir. Que hystérique li-b

guérie, compivmls-tu?

LABOSSE SE RELANCE 227

giroux. — Et quel âge a-t-elle?

labosse. — Elle dit qu'elle a seize ans. Mais elle ment, elle doit avoir bien davantage.

giroux. — Et tu as un rendez-vous tout à l'heure avec elle? Oh! oh!

labosse. — Un rendez-vous ! Tu as toujours une façon dégoûtante d'interpréter les choses les plus avouables? Ce n'est pas un rendez-vous. Elle vient pour causer... tout bêtement... pour médire sa petite affaire, et que je voie un peu comment on pourrait la soulager, l'empêcher de crever de faim.

giroux. — Elle est donc dans la misère?

labosse. — Noire.

giroux. — Mais les gens de l'Assistance publique?

labosse. — Eh bien, ils me la recommandent chaudement. Qu'est-ce que tu veux qu'ils fassent de plus? Tu es un peu bouché, Edmond, aujourd'hui?

giroux. — Écoute, je suis complètement abasourdi. Cette petite, la Salpêtrière... Comment tout ça s'est-il agencé? J'ai absolument besoin que tu entres dans les détails

labosse. — Je vais y entrer, buse.

giroux. — Je suis pendu à tes lèvres.

labosse. — Depuis une couple d'années, j'avais une envie bleue de visiter la Salpétrière. Cette semaine, ça s'est enfin emmanché, par un médecin très sérieux dont j'ai fait la connaissance à un bar du Moulin Rouge. Il m'a fait parcourir tout ça jeudi dernier où il était de service. C'est épatant. D'abord comme maçonnerie, le bazar est une très chic chose. J'y demeurerais, moi qui te parle.

giroux. — Qu'as-tu vu?

labosse. — Tout. Les folles, les jeunes, les vieilles, les repoussantes, les gâteuses. J'ai vu la chapelle, les cuisines, les jardins, les lavabos, le boudoir de suspension, l'atelier de moulage, les salles de photographie et le cabanon où Sarah, par gaminerie, s'est fait boucler pour jouer une scène de folie furie 0 Mais ce qui m'a plu jusque par-dessus les oreilles...

giroux. — Je te sens venir.

labosse. — Ce sont les hysl toi des beaux dortoirs blancs où je ne sais combien de jeunes personnes tranquilles, tout

LABOSSE SE RELANCE

à la douce, avec des airs de petites ménagères de Hollande, cousent, brodent, tricotent... à se croire dans un béguinage? Y en a qui chantent des cantiques, des petites histoires de mois de Marie, elles ont les yeux baissés, un air de messe basse; on leur donnerait le bon Dieu. Et cependant il s'en trouve beaucoup — pas toutes — qui ont fait les quatre cents coups et mené une vie d'artilleur !

giroux. — Tu as bien dû en voir quelquesunes d'effrontées qui disaient des mots à ne pas répéter?

labosse. — Non, rien de vilain. . . Du moins, c'était pas le moment. Tout ce que j'ai remarqué, c'est que certaines avaient des tics, des gestes saccadés, comme quand on sucre des fraises, par rapport, — les pauvres diablesses, — aux phases de leur sacrée maladie. En passant par derrière, j'en ai pincé une jusqu'au sang.

giroux. — Tu as fait ça?

labosse. — On me l'avait demandé, le médecin, pour m'amuser.

victor. — C'est cruel.

labosse. — Mais non. Justement c'était

pour me montrer qu'elle ne sentait rien, que ça ne lui faisait aucun mal.

giroux. — Il s'agissait peut-être de celle que tu attends tout à l'heure ?

labosse. — Non, celle-là c'en est une autre, bien plus jolie. Elle lisait Paul et 1 mon cher, quand je l'ai remarquée... Une hystérique qui lit Paul et Virginie ; hein, comment trouves-tu ça? C'est un peu de nos jours ?

giroux. — Continue.

labosse. . — J'ai demandé : « Et petite bergère-là? Qu'est-ce qui —

Oh! bien sage, bien mignonne -on

répondu. Nous attirons tout à fait votre attention sur elle, monsieur le sénateur. Elle bien intéressante. »

giroux. — Et naturellement, elle t'a intéressé ?

labosse. — Illico. Ni père ni mère, sonne au monde. Elle était mois et elle allait sortir le surlend son propre désir, parce que !

roahules-là ne son'

se libres, entièrement libres. J'ai donc

LABOSSE SE RELANCE 231

causé cinq minutes avec elle, les tenants et les aboutissants, je lui ai dit : « Eh bien, mon enfant, venez me voir après- demain. Nous bavarderons ». Elle m'a dit merci, elle a accepté, et je l'attends comme le gros lot.

giroux. — Et où vas-tu? As -tu réfléchi dans quoi tu t'embarques?

labosse. — Gomment... Dans quoi je m barque? Mais dans une bonne action. Grâce à moi, cette enfant n'est pas sur le pavé. Elle va déjeuner et dîner tant que ça lui fera plaisir.

giroux. — Et après?

labosse. — Après ?

giroux. — Oui... Tu espères quelque chose ?

labosse. — Moil... Mais dame... écoute donc?

giroux. — Ne mens pas. Tu espères qu'elle ne sera pas ingrate?

labosse. — Quand ça serait. Elle est bien libre si elle a de la reconnaissance pour moi, plus tard, de me la témoigner.

giroux. — De quelle façon ?

labosse. — Celle qui lui plaira,

giroux. — Monstre! Tiens, tu me révoltes.

labosse. — Mais ne te mets pas en colère. Je te jure que je n'ai aucune idée, ni dans le sens de la vertu, ni dans Fautre. Tu vas chercher midi à quatorze heures. C'est beaucoup plus simple que ça. J'ai vu à la Salpetrière une gentille petite hystérique, on m'a dit qu'elle avait eu dans le temps jusqu'à quarante attaques par jour, et qu'elle était magnifique à voir dans ces moments-là quand elle faisait le pont, qu'aujourd'hui elle était complètement guérie mais sans ressources. Comme j'ai le cœur d'un père, je l'ai aussitôt accueillie, je vais m'occuper d'elle, ça m'amuse, ça lui vient en aide, et puis c'est tout. Mais je n'ai pas encore réfléchi plus loin. (On entend un coup de timbre.) Tiens, on tire la bobi nette. C'est elle. Rentre donc ta morale, et fiche ton camp. A demain.

giroux. — Toi, tu finiras en cour d'assises.

LABOSSE.

HARiE. Seize ans...

Victor vient de faire entrer et asseoir au salon la jeune fille à qui Labosse avait donné rendezvous. Mise très simple. Jolie, fraîche, et cheveux follets de blonde. Elle pose à côté d'elle un petit paquet, et elle attend. Mais aussitôt Labosse paraît, avec son sourire de faune paternel, et sa belle figure des grandes entreprises.

labosse. — Bonjour, mon enfant. Vous

voilà exacte. A la bonne heure ! Êtes-vous bien assise ?

marie. — Oui, monsieur.

labosse. — Non. Mettez-vous dans ce fauteuil, près de moi.

marie. — Ce n'est pas la peine, monsieur, je suis très bien là.

labosse. — Et comment va-t-on depuis cette Salpêtrière ?

marie. — A merveille, monsieur. M'en voilà sortie tout à fait depuis ce matin.

labosse. — Alors nous allons causer, si vous le voulez bien, ma chère enfant, puisque c'est pour ça que je vous ai demandé de venir. Cette vieille bête de papa en cheveux blancs ne vous fait pas peur?

marie. — Oh! monsieur!

labosse. — Vous ne me trouvez pas l'air méchant?

marie. — Non, monsieur. Au contraire.

labosse. — Vous l'avez dit, ma \ mignonne. Je suis bien bon. Trop boi m'intéressez, comprenez- vous? Votre situ:it me touche. Il me semble qi depuis longtemps, que je vous ai vue toute

petite, et déjà tenue sur mes genoux. Oui... je ne sais pas pourquoi je me figure ça... surtout les genoux...

marie. — Malheureusement c'est impossible que vous m'ayez connue, monsieur.

labosse. — Vous croyez ? Enfin, ça ne fait rien, laissez-moi me l'imaginer, ça fait partie de l'intérêt que je vous porte... Bref, je ne demande qu'à vous aider et à vous soutenir dans la vie, puisque vous êtes seule au monde... Vous êtes bien seule, n'estce pas?... Vous me l'avez promis? Pas de bêtises ?

marie. — Toute seule, oui, monsieur.

labosse. — Personne, personne?

marie. — Personne.

labosse. — C'est parfait. Quel malheur, mon enfant, que la solitude ! Mais je suis là. Et d'abord, rappelez-moi votre nom.

marie. — Marie Avoine.

labosse. — J'aime bien Marie. Et Avoine aussi, c'est printanier. Enfin, peu importe. Alors, c'est à cette petite Marie Avoine que nous allons désormais avoir affaire? Êtes-vous bien en confiance avec moi, ma petite enfant?

Répondez franchement, je ne me fâcherai pas. Mais là, bien en confiance?

marie. — Oh! oui, monsieur.

labosse. — Comme avec un prêtre?

marie. — Presque.

labosse. — C'est bon, c'est déjà très bon; le reste viendra tout seul.

marie. — Une première fois, n'est-ce pas, monsieur, vous m'excusez? Je suis encore un peu timide.

labosse. — Mais oui... mais oui... je n'en demande pas tant. Alors, Marie Avoine, vo; racontez-moi un peu votre histoire... tout ce petit passé?

marie. — Hélas, monsieur, ça n'est pas gai.

labosse. — Je m'en doute, ma mignonne, et c'est justement pour ça que je vo: demande. Je pense bien que je ne vais pas me rouler.

marie. — Voilà, monsieur, je suis i

labosse. — Les grand

marie. — Oh! ça ne sera pas Ion::, mon- Je suis née je ne sais pas où, de parents pauvres... ou riche»...

labosse. — ...Mais honnêtes?

marie. — Je le pense, monsieur, je veux le croire, mais je n'en sais rien, parce que je ne les ai jamais connus. J'ai été abandonnée sous la banquette d'un wagon de troisième classe, à l'âge de deux mois...

la bosse. — Mais c'est un feuilleton ! Continuez.

marie. — On m'a trouvée à la station de Vanves-Malakoff. Un brave maraîcher du pays, qui descendait du train à ce moment-là, m'a prise, et adoptée plus tard, parce qu'il était resté veuf sans enfant et qu'il trouvait ça très triste. Il s'appelait M. Avoine, et comme je n'avais pas de nom, et que sa femme à lui s'était appelée Marie, il m'a donné le nom de Marie Avoine.

labosse. — C'est très touchant. Après?

marie. — Je suis restée sa petite fille jusqu'à l'âge de treize ans et j'aurais été très heureuse si je n'avais pas été toujours malade, et traînante à croire que je ne vivrais pas.

la bosse. — Eh bien, mon enfant, à votre frimousse, on ne le dirait pas, et vous vous êtes joliment requinquée, ah dame, oui !

marie. — C'est vrai, à présent, je me porte

à peu près bien, mais je ne suis pas encore aussi solide que j'en ai l'air.

labosse. — Vous avez la jeunesse, ma mignonnette.

marie. — Mais pas de santé.

labosse. — Ça en tient lieu. C'est la première des santés que d'être jeune et d'avoir... Combien avez-vous?

marie. — Seize ans et demie dans deux mois.

labosse. — Seigneur! Si ça n'est pas scandaleux d'être gentille à croquer comme un petit pain I et de se plaindre quand on va décrocher seize ans et demie dans deux mois !

marie. — Mais je ne me plains pas, monsieur.

labosse. — A la bonne heure, ça serait offenser le bon Dieu. Dites-moi, est-ce que vous êtes pieuse?

marie. — Oh! oui monsieur!

labosse, inquiet. — Ah! vous êtes... pie^ Si pieuse que ça? Vous avez de la religion?

marie, avec élan. — Oh! monsieur! Sa: ça... Mais sans ça... qu'est-ce que je devenue? Et encore à présent qu'est-ce qui devii ndr

labossi:. — A présent, je suis là, voi

MARIE AVOINE 2il

n'avez plus rien à craindre, ni pour maintenant ni pour l'avenir.

marie. — Vous êtes vraiment trop bon, monsieur!... Mais enfin, malgré ça...

labosse. — Continuez, continuez... Nous reparlerons de cette affaire-là, après, au dessert. Vous en étiez à M. Avoine...

marie. — Mon père adoptif, oui, monsieur. Il m'adorait, il m'a soignée toujours avec un dévouement...

labosse. — Eh bien, je le remplacerai, ma chère enfant, je serai votre second père adoptif, un bon papa Avoine, moi aussi, et quand vous serez malade, je vous soignerai bien aussi, allez, je vous dorloterai...

marie. — Je vous remercie, monsieur, je ne suis pas si exigeante.

labosse. — J'ai hâte de savoir la suite. Pourquoi n'ètes-vous pas restée chez M. Avoine? Gomment vous trouvez-vous toute seule aujour d'hui?

marie. — Il est mort, monsieur.

labosse. — Je m'en doutais.

marie. — Les médecins n'ont jamais su de quoi.

labosse. — Ça leur arrive.

marie. — Il s'en est allé tout d'un coup, un jour d'été, entre mes bras, dans un de ses beaux plants d'asperges. Ça m'a donné une secousse telle, que c'est à dater de là que j'ai commencé à ressentir les premiers troubles nerveux qui m'ont amenée deux ans api < la Salpêtrière.

labosse. — Pauvre gringalette! Et pendant ces deux ans qui ont suivi sa mort? (Il s'aperçoit qu'elle a les larmes aux yeux.) Vous pleurez ? Faut pas pleurer... Bigre de bigre, je vous défends bien!

marie. — Parce que j'ai du chagrin de repenser à ce pauvre papa.

labosse. — N'y pensez plus. Il est heu:

marie. — Oh ! bien sur. Il chant, paradis.

labosse. — J'en suis persuada. Mai moi ces yeux-là, et bien vit»'. Moi qui > parle, ma pauvre petite, mais j'en ai chagrins, en quantité, dans ma vie. Ah ! il

n est tombé des tuiles, pas droit qu'il ne vous en tombera jamais! Eh bien, je n'ai jamais pleuré. Pas une goût

marie. — Parce que vous êtes décoré, tiens, et sénateur... Ça vous fortifie.

labosse. — Bien peu, allez. Non, c'est mon énergie personnelle qui m'a soutenu dans les embêtements.

marie. — Vous avez perdu aussi des personnes que vous aimiez ?

labosse. — Je vous écoute !

marie. — Votre femme?

labosse. — D'abord; il y a longtemps!

marie. — Ça vous a fait de la peine?

labosse. — Oh! ne m'en parlez pas? J'ai failli du coup passer à gauche.

marie. — Et qui encore?

labosse. — Tous. Ils ont tous détalé.

marie. — Vous n'avez pas eu d'enfants?

labosse. — Si une fille, qui n'a pas été heureuse avec son mari, Paul Gostard, un gredin.

marie. — Et qui est morte?

labosse. — Non, mais c'est tout comme.

Elle est remariée à un prince et elle habite en Italie, à Rome.

marie. — Où est le pape? II. faut aller la retrouver.

244 LE VIEUX IfARCHEUB

labosse. — Ah bonsoir! c'est trop loin à mon âge ! Et puis je ne veux pas quitter Paris. C'est à Paris que je rendrai ma âme.

marie. — Ne parlez pas comme ça, je vous en prie.

labosse. — Vous en auriez donc un petit peu de chagrin, bien vrai, si je piquais une tête?

marie. — Oui.

labosse, content. — Oh! la gentille!... la belle... et bonne petite !... Et alors, je vous demandais ce que vous aviez fabriqué pendant ces deux ans qui ont suivi le départ de ce pauvre M. Avoine? Car je veux tout sa moi !

marie. — Je faisais la lecture à une vieille dame qui demeurait place de la Bastille. vieille dame toute seule et rentière qui des chats, et qui adorait qu'on loi 1 i livn

labosse. — Quels livres?

marie. — Tous. Voltaire, et puis !

letons du Petit Journal. Et puis.

labossi:. — Ça ne \

Ainsi, vous avez lu Voltaire? Un rude homme, hein?

marie. — Oui, il a laissé son nom à un boulevard.

labosse. — Aimez-vous ce qu'il a fait?

marie. — Oh! c'est-à-dire que je disais tout haut ce que je voyais d'écrit, mais je ne lisais pas. Ça m'ennuyait, alors je pensais à autre chose.

labosse. — A quoi?

marie. — A Dieu et aux religieuses.

labosse. — En lisant Voltaire?

marie. — Oui. Qu'est-ce qui vous étonne?

labosse. — Rien... C'est extraordinaire!

Ne faites pas attention, ma mignonne, vous êtes un petit bijou unique d'enfant, et vous me captivez de plus en plus. Alors vous étiez donc chez cette dame? Un bon type aussi, vous savez? Je regrette bien d'avoir végété jusqu'ici sans la connaître. Est-ce qu'elle vit toujours?

marie. — Elle est morte.

labosse. — Aussi? Ah çà, vous leur fichez donc la guigne à vos vieux, ma pauvre petite? Ah je le déplore qu'elle ait quitté ses chats

pour toujours, cette brave dame, sans quoi je vous aurais demandé de me présenter.

marie. — Elle est morte, monsieur, morte subitement.

labosse. — Oui, il n'y rien à faire. Et, pas dans vos bras, j'imagine?

marie. — Si monsieur.

labosse. — Encore? comme le père Avoine? Ah çà!

marie. — Oui, monsieur, comme mon premier papa.

labosse. — Bigre! Vous en avez de gaies. Faut faire attention avec vous.

marie. — J'ai eu aussi beaucoup de ch;i moins que pour papa... mais tout de même beaucoup. J'étais en train de lui lire les Mys~ s du Vatican, au moment où elle a :

labosse. — Qu'est-ce que c'est qi

marie. — Un feuilleton d'un journal. Je ne me rappelle plus. Est-ce que c" Voltaire?

labosse. — Non, non. Mais il a t'ait [\ ot EU après la dam

ii:. — Après l;i dame, j'ai été I

labosse. — Elle n'aimait pas qu'on lui fasse la lecture, celle-là?

marie. — Il faut croire. Et elle m'a jetée à la porte.

labosse. — Vous me lirez à moi, mon loup, et de belles affaires... que je vous choisirai... que nous chercherons ensemble...

marie. — Avec des images?

labosse. — Que oui I

marie. — La vie des Saints?

labosse. — Oui... ou bien autre chose.

marie. — C'est si amusant, tout ce qui a rapport aux saints !

labosse. — 11 y a d'autres choses qui le sont bien davantage. Enfin, nous n'y sommes pas. Alors, qu'avez-vous fait mon pauvre petit, une fois dehors de chez la dame de la Bastille?

marie. — J'ai couru dans Paris, toute la journée comme une folle, et, le soir, en pleine rue, j'ai été prise de ma première attaque. Je suis tombée par terre en criant.

labosse. — C'était votre hystérie qui commençait à crever?

marie. — Oui, monsieur. On m'a ramassée,

on disait que j'étais grise. J'ai été menée au poste. Heureusement le commissaire de police avait un ami qui était médecin à la Salpêtre, il m'y a recommandée, j'y suis entrée, restée plus d'un an, guérie. L'autre jour, vous êtes venu nous visiter, on vous a dit que j'étais bien intéressante, que je me trouvais à la veille de sortir et toute seule au monde, sans aucune ressource. Vous avez dit que vous arrangeriez ça. Me voilà. J'ai fini.

labosse. — Eh bien, ma chère enfant, c'est simple comme bonjour, c'est tout ce qu'il y a de plus simple : je me charge de vous.

marie. — Comment ça, monsieur? Je ne peux pas croire... qu'est-ce que ça veul dire?

labosse. — Ça veut dire que vous allez vivre ici, avec moi.

marie. — Comme si j'étais votre fille?

labosse. — Plutôt ma nièce. Vous prendrez vos repas avec moi, vous aurez votre chambre à vous, où vous pourrez vous enfermer à clef, si vous voulez.

marie. — M'enfermer? pourquoi?

labosse. — C'est-à-dire que vous serez libre ici de fair-e tout ce que vous vou<l

Jamais votre vieux ne vous contrariera. C'est comme si je vous adoptais, comprenez- vous?

marie. — Oui, monsieur. En voilà du nouveau! Êtes-vous bon! J'en suis tellement saisie que je ne trouve rien... je ne sais pas commenJt vous remercier...

labosse. — Ne me remerciez pas. C'est vous qui me faites plaisir et qui me rendez service.

marie. — En quoi?

labosse. — Ça serait trop long à vous expliquer pour le moment. Ainsi, vous acceptez? Vous voulez bien vivre avec moi?

marie. — Mais oui, monsieur, je ne demande pas mieux !

labosse. — Vous êtes un amour, ma chère enfant, un vrai petit pigeon-voie. (Elle rit.) Ça vous fait rire? Je vous dis des bêtises et des mots d'amitié parce que je suis très heureux... Vous ne pouvez pas savoir. Dites-moi, mon petit, je suis encore bien, n'est-ce pas? J'ai tout de même mon petit galbe. Quel âge me donnez-vous?

marie. -— Dame, voyons... tout près de quatre- vingt.

labosse, suffoqué. — Ouatre-v soixante-douze, mon petit enfant. Méti Soixante-douze dans un mois. Et je va: Versailles en tandem avec Giroux, connu» • je gobais un œuf. Croyez-vous, hein?... jeunes gens!

marie. — Qui ça, Giroux?

labosse. — Un de mes amis, mon meilleur, je peux le dire, qui chatouille la pédale avec moi.

marie. — C'est aussi, comme vous, un homme respectable?

labosse. — Très. Vous le connaîtrez.

marie. — Et des prêtres?

i. a bosse. — Que voulez- vous di:

marie. — Des prêtres, en connais?

labosse. — Pas des Hottes. Non.

MARIE. — Ah! quelle es1 votre pa :)SSE. — Je ne sais pa mon arrondissement... je n'ai pas la m noms.

H a r i e , très surprise. — ( i< unmenl plaisanter?

i \ BOSSE, qu

!... que je sni- I

i\ Saint-Ri

marie. — Vous m'y mènerez, n'est-ce pas?

labosse. — Oui. De temps en temps.

(A part) Oh! mais elle a trop de religion!

marie. — Tous les dimanches. Nous irons ensemble à la messe.

labosse. — C'est ça, avant les courses. Mais à la Salpêtrière, vous n'y alliez pas à la messe?

marie. — Toujours, monsieur, toujours.

labosse. — H y a donc une chapelle?

marie. — Immense, superbe.

labosse. — Pas désaffectée? Oui... vous avez raison. Maintenant je me rappelle.

marie. — Alors, comme ça, vous ne connaissez pas de prêtres, spécialement?

labosse. — Spécialement? Non.

marie. — Tant pis.

labosse. — Mais pourquoi désirez -vous donc tant que ça que je connaisse des prêtres?

marie. — Oh! Pas des. Un seul.

labosse. — Eh bien, un seul?

marie. — Pour que vous m'y conduisiez le plus tôt possible.

labosse. — Un prêtre? pourquoi faire?

marie. — Parce que je ne suis pas baptisée, monsieur.

2o~2 LE VIEUX MARCHEUR

LABOSSE. — Ah!

marie. — Et que je veux être baptisée.

labosse. — Ah!

marie. — Et puis ensuite pour qu'il m'apprenne mon catéchisme.

labosse. — Oh! aussi? Je vous l'apprendrais, moi, à la rigueur. Ça me le rapprendrait par la même occase.

marie. — Parce que je veux faire ma première communion.

labosse. — Votre prem... Bon, bon. De mieux en mieux...

marie. — Voilà.

labosse. — C'est tout? Oh! vrai, j savais pas que vous fussiez si pieuse... mon enfant... non franchement je ne m'en dou guère... Sans ça... dame... ma foi...

marie. — Quoi?

labosse. — Rien...

marie. — Alors vous allez vous oc* tout de suite d'un prêtre, un bit

labosse. — Un bien? Je n'en connais qu'un, c'est celui de mon village, le eu Tourniqu

harib. — Écrives-lai.

labosse. — Aujourd'hui même? Vous êtes si pressée que ça?

marie. — Je crois bien, si je tombais malade en état de péché mortel... pensez donc!

la bosse, mélancolique. — Ma pauvre enfant, vous vous exagérez... on n'en meurt pas, allez! Enfin, puisque vous y tenez, je vais lui écrire... parce que moi, toutes ces affaires-là... le catéchisme, la première communion... tout le diable et son train, je n'y entends goutte, je ne vous le cache pas.

marie, consternée. — Oh monsieur? Comme vous parlez! Seriez- vous?... Je n'ose pas.

labosse. — Osez.

marie. — Seriez- vous impie?

labosse. — Non. Mais... tiède... je suis plutôt tiède... c'est vrai. Je l'ai lu, moi, votre Voltaire.

marie. — Quel malheur? Oh! comme je vais prier pour vous, monsieur, maintenant d'abord, et puis au couvent.

labosse. — Au couvent?

marie. — Oui. Je veux me faire religieuse.

labosse, abasourdi. — Tiens... tiens! Ah! bien, celle-là, par exemple I...

25i LE VIEUX MARCHEUR

marie. — Aussi, tout le temps que je vais rester avec vous, d'ici à ce que j'entre en r gion, je le passerai à bien vous soigner...

labosse. — Je ne suis pas malade. Merci.

marie. — Comme si j'étais votre fille. Je suis sûre que vous ne dites plus vos prières?

labosse. — Inutile. Je n'ai besoin de rien.

marie. — Voulez- vous me montrer ma chambre, ma petite cellule?

labosse. — Oui. (A part.) Oh! j'en suis démoli!. . (Haut.) Ça n'est pas encore arni pour vous. Jusqu'à présent... c'était la chambre d'amis. Tenez, voyez-vous? (Il s'est levé et a entrouvrir une porte. Elle se penche et regar

marie. — Elle est très jolie, cette chai; Mais pourquoi y a-t-il des glaces dans

labosse. — Parbleu, pour... éclair pièce... qui est sombre.

marie, regardant aux murs. — Vous beaucoup de jolies choses! (Montrai, mythologiques encadrées.) Mais ça? oh! c guère convenable !

labosse. — Ce sont des saints... des qu'on mène au supplice... on alors

marie. — Ne mentez pas pour moi.

labosse, fâché. — Je les enlèverai, là!

marie. — Non. Laissez-les. Je ne regarderai pas. Voilà tout.

labosse. — Sortons, tenez, ne restons pas ici. J'ai besoin de prendre l'air. Je vais envoyer Victor chercher un sapin, et nous irons au bois. Ça vous sourit-il?

marie. — Au Bois de Boulogne?

labosse. — Oui. V9us le connaissez?

marie. — Non. Je ne connais que le Vincennes.

labosse. — Attendez-moi, mon petit. Je vais me harnacher. (En s'en allant. A part.) Non. Mais quelle tuile! Quelle cheminée! Est-ce assez de la décadence! Me voilà! moi Labosse, avec une apprentie religieuse sur les bras à présent ! Je ne l'ai pourtant pas cherchée, nom d'un bonhomme! Mais, c'est comme un fait exprès, tout me vient dans la main, à moi, tout m'arrive!

LABOSSE.

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