MARIE
Chez Labosse. Dans la chambre de Marie.
le curé. — Je suis confondu de tout ce que vous venez de me raconter, mon cher sénateur !
labosse. — Pas plus que moi quand je l'ai appris !
le curé. — L'histoire de cette chère enfant tient du prodige.
labosse. — Épatant! C'est à n'y rien comprendre.
le curé. — Que non pas. C'est matière à réflexions profondes, cher monsieur. Dans la vie de cette petite, moi je vois à chaque pas le doigt de Dieu.
labosse. — Votre parole! Vous le vc
le curé. — Radieux! lumineux! Et ce doigt sacré devait ramener un jour ou l'autre la brebis errante. (A Marie.) Mon enfant, il faut bénir le ciel...
marie. — Oh oui! monsieur le curé.
le curé . — ... D'avoir permis que M.
fût sur la route où vous passiez !
labosse. — Ah dame! c'est un hasard, un pur hasard que j'aie été ce jour-là tirer ma quille au Moulin Rouge !
le curé. — Que signifie? Quel moulin?
labosse. — Rien. C'est un site, un en de Paris...
<:uré. — D'où on a de la \
labosse. — Oui. Eh bien, je veux <liiv que si je n'avais pas été question, je n'y aurais pas n nc< i decin par l'entremise duquel j'ai pu
DOUCES HEURES 26i
la Salpêtrière et faire la connaissance de mademoiselle.
le curé. — Le doigt de Dieu, mon cher monsieur. Il n'y a pas de hasard. Le hasard c'est lui, c'est le Créateur.
labosse. — Je commence à le croire. Tout ce qui m'arrive est tellement carthaginois ! Ah ! je suis déjà revenu de bien des choses, mon cher curé. Je ne vous ne le cache pas, je traverse une crise. Une crise aiguë. Je suis troublé. Et c'est pas facile, vous savez, de me troubler?
le curé. — Vous vous détachez de la terre et vous êtes en train de pressentir les choses éternelles. Voilà tout bonnement ce qui vous arrive, mon cher ami. D'ailleurs, entre nous, il n'est que temps, vous touchez à l'heure du repos, du grand repos.
labosse. — Requiem œternam. Vous êtes drôlet, l'abbé. Vous me donnez déjà l'absoute !
le curé. — Ah ! plût à Dieu que je fusse-Jà penché sur vous, quand viendra pour la pauvre âme, mon cher fils, ce redoutable et beau moment !
labosse. — Oui. Eh bien, blaguons d'autre chose, hé?
dARiE. — N attristez pas cet exe< M. Labosse qui est si bon, et que j'aime de tout mon cœur.
le curé. — Vous avez raison de l'aimer, ma chère enfant, car sans lui, que seriez-vous devenue? Je ne veux pas même l'envisager, mais j'en ai le frisson.
labosse. — Moi aussi.
le curé, à Marie. — Mais, revenons à vous, ma bonne petite enfant. Quand je songe que dans huit jours au plus tard, vous allez lavée par l'eau sainte du baptême, dans cette belle église de Saint-Roch, et que cette purifiante c'est ma vieille main qui la sur votre front... eh bien, je l'avoue, je ému... C'est aussi la première fois qu'il m'arr de faire un baptême dans d'aussi spéciales et touchantes conditions. M. Labosse voudra bien vous tenir sur les foi
labosse. — Hein? Quoi? Il faudra que je la tieniit
le curé. — C'est une façon d
ls par là que vous serez Le parrain tout
labosse. — Ah? Bien volonti
le curé. — Mais qui sera la marraine?
labosse. — Saperlotte! c'est vrai! Je n'y avais pas songé !
le curé. — Oh! il en faut une, absolument.
labosse. — On la trouvera. N'ayez pas peur, je vais piocher ça.
le curé. — Quelqu'un de convenable?
labosse. — Parbleu !
marie. — Je voudrais déjà y être.
le curé. — Et après, dans quelques mois, ce sera votre première communion . Oh ! ma petite enfant !
marie. — Oh ! monsieur le curé !
le curé. — Je veux que vous vous approchiez ce jour-là de la sainte table, aux Tourniquets, chez moi, dans la pauvre petite église dont je suis depuis trente ans le pasteur. Le bon Dieu descendra mieux en vous, mon enfant, que si vous le receviez dans le plus beau temple. C'est donc encore ma vieille main qui vous donnera le pain des anges, et M. Labosse, votre parrain, votre tuteur, autant dire votre bon père adoptif, sera encore là, et de son banc qui est placé dans le chœur, il s'attendrira, j'en suis sûr, à vous regarder
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dans vos voiles blancs, tout illuminée d'un rayon divin .
labosse, mélancolique. — C'est bien possible. Vous savez que je l'ai faite aussi, l'abbé?
le curé. — Quoi donc?
labosse. — Ma première communion.
le curé. — Gomment ! Par mon brévi Tenez, voilà que vous me faites jurer. Mais je le pense bien !
labosse. — Ah! par exemple, il y a i temps! J'étais heureux, quand j'étais petit. Je voudrais bien pouvoir me retrouver à ce moment-là. Oui, je le voudrais bien.
le curé. — Ce serait trop commode! (A Marie.) Et alors, ensuite, après votre premi communion, vous vous préparerez à v noviciat, jusqu'au jour où vous entrer.
le troupeau des filles du Seigneur.
marie. — Religieuse, oui... Mon bonheur) Mon seul rêve !
labosse. — Et moi, ce jour-là, je tout seul, comme un vieux paquet. Ça s gai!
le curé. — Ne dites pas de main ••lier monsieur
labosse, à Marie. — Vous ne pouvez donr, pas attendre que je sois refroidi pour vous cloîtrer?
le curé. — Dieu n'attend pas.
labosse, chagrin. — Je ne le ferais peutêtre pas poser longtemps. Oui, j'ai idée que ça va finir un de ces quatre matins, cette plaisanterie de soixante-dix-neut ans !
le curé. — Tout doit finir. Mais ne parlez pas ainsi, de peur que Dieu ne vous prenne au mot?
labosse. — Bah! je ne tiens plus à rien. C'est vrai, depuis six jours qu'il m'est tombé dans le bec une fille toute rôtie, je commençais à me plaire à ce métier de papa... ça me changeait, j'entrevoyais une belle vieillesse assise, avec ces petits cheveux blonds allant et venant autour de moi. Et puis, pas du tout... Dieu me la prend. Avouez que c'est dur?
le curé. — Dieu ne prend personne à personne, mon cher fils. Nous lui appartenons tous avant même d'exister.
labosse. — Oui, enfin vous arrangez ça à votre façon.
marie. — Mais non, monsieur le eu raison.
labosse, à Marie. — Allons ! bon ! M vous aussi contre moi, à présent. Il ne manque plus que ça !
le curé. — Calmez- vous.
labosse. — D'ailleurs, je n'ai jamais eu de chance, moi, dans cette planète !
le curé. — Pensez à l'autre.
labosse. — L'autre quoi?
le curé. — Planète... La planète éternelle.
marie. — Le paradis.
labosse. — Mais je ne pense qu'à ça!
le curé, (T abord incrédule. — Vrai m - Oh ! j'en suis bien heureux !
labosse, qui s'anime. — Je crois a! qu'il y a une justice, l'abbé 1 Ah ! ma une justice future. Après qu'on a dit son j bonsoir, il y a des peines ei <his ré
le curé. — Cert
labosse. — Ça, je n'en ai j J'en suis sûr comme de vous voir.
y aura bien des boulevardier> et de la belle manière.
le cubé. — Les méchants.
labosse. — Et j'ai une flemme énorme d'être de ce bateau-là... Ma crise, ma crise aiguë dont je vous parlais, ne vient pas d'autre chose. Je m'améliore parce que je ne suis pas tranquille. Si je vous disais que je fais quelquefois mes prières?
marie. — Quelquefois seulement?
labosse. — Dame, écoutez donc, ma petite, pour moi c'est encore bien joli.
le curé. — Que dites-vous comme prières?
marie. — Cinq pater et cinq avtl
labosse. — Non.
le curé. — Une dizaine de chapelet?
labosse. — Non plus. Ce n'est pas si compliqué que ça. Ma prière est courte et bonne. Je dis: « Mon Dieu, ayez pitié de moi. Votre créature a bougrement peur ! »
le curé, souriant. — J'entends. Timor Domini, initium... Mais vous ne le dites pas dans ces termes-là ?
labosse. — Ah ! ma foi si ! A peu près.
le curé, avec un soupir. — Enfin î malgré
>ut, c'est encore agréable au Seigneur, mon
ifant. Et cela vaut mieux que rien.
marie, à Labosse, — Et puis, vous n'avez
pas besoin de vous tracasser, monsieur. Moi, je suis là pour ça. Je prie pour vous.
labosse, touché. — Gentille enfant! Bonne petite fillette ! Et dire que d'ici peu de temps, ça sera derrière une grille! et que ça chantera matines comme un petit pinson ! Quel malheur !
marie. — Vous pourrez venir au parloir.
labosse. — Non, je n'irai point. Ça me ferait trop de peine de voir mon enfant avec ses beaux cheveux blonds coupés... Quel meurtre! Et puis la tête couverte d'un voile! Ah! je ne veux pas voir ça, jamais.
le curé. — Vous considérez toutes cho.avec les yeux de Terreur. Mais, nous discourons, et cela ne nous donne toujours point une marraine ?
iv bosse. — Je vous ai dit que je vous ia trouverais.
le curé. — Cherchons-la ensemble. Enc<>:
faut-il que ce choix ne soit point l'ait à i glette? Je vais m'en occuper.
labosse. — Vous tenez beaucoup, vraiment, à la choisir, VOUS t
le curé. — J'avais songé à quelqu'une de
ces dames quêteuses, de l'œuvre des Épouses stériles dont le vénérable curé de Saint-Roch est président.
labosse. — Justement ! Voilà ce que je craignais! Que vous n'alliez chercher quelque vieille dame insupportable.
le curé. — Gomment!... mais...
labosse. — Des saintes, j'en conviens, mais des raseuses, qui vont venir fourrer leur nez dans mon baptême et me le déflorer... Ça va me gâcher tout mon plaisir.
le curé. — Cependant...
labosse. — Non, non. N'est-ce pas Marie, que vous ne voulez pas d'une de ces dames-là pour marraine?
le curé, à Marie, — J'insiste, ma chère enfant...
marie. — Moi, je ne sais pas... je ferai ce qu'on voudra. J'ai confiance en M. le curé.
le curé. — Ah!
marie. — Mais aussi j'ai confiance en mon bon père, M. Labosse.
labosse. — Ah! vous l'entendez? Bonne petite fille! Non. Ainsi, c'est convenu? Pas de ces femmes-là. Et puis, quoi! l'œuvre des
Épouses stériles Est-ce que ça regarde Marie ? En voilà une plaisanterie! Plutôt que de résoudre à une de ces personnes... ah! je le dis carrément, je vais vous faire bondir, l'abbé... j'aimerais mieux ne pas la baptiser du tout. Elle a bien le temps, quoi donc!
le curé, indigné. — Pouvez-vous ! . . . « marie, saisie. — Je veux être baptisée! je veux être baptisée!
larosse, la calmant. — Vous le serez. Je vais un peu loin, j'exagère à dessein ma pensée pour mieux vous la rendre... Et puis, à quoi bon tant chercher? Prenons donc simplem la première venue.
le curé. — Non, chère enfant, non.
marie. — Eh bien, j'ai trouvé, moi.
larosse. — Kl
marie. — Je demanderai à mademoi Gertrude.
le curé. — Qu'est-ce que c'est que cette demoiselle?
marie. — CVst la première infirmi-' »D m'i |' re.
LA] lit.
le curé, qui nest pas enthousiaste. — Oui. Elle est respectable, cette demoiselle?
marie. — Je crois bien. Elle a été très bonne pour moi tout le temps que j'ai été hystérique.
le curé. — Voilà un mot qu'il ne faut jamais prononcer, mon enfant.
marie. — Pourquoi donc? C'est mal d'être hystérique?
le curé. — Non. Mais...
larosse, ravi. — Gentille enfant! Ame naïve! Pure petite fleur, va!
marie. — Alors, vous voulez bien de mademoiselle Gertrude pour marraine?
larosse. — Mais oui.
le curé. — Soit. Si cette personne est décente.
marie. — Quel bonheur! En ce cas, je vais lui écrire tout de suite. (Elle se lève et s'apprête à sortir.)
larosse. — Dans le salon, sur le petit bureau. Prenez de mon chic papier, avec mon chiffre et ma devise : « Jusqu'au bout. »
marie. — Merci , par rai n .
larosse. — Et quand vous aurez fini, nous
irons ensemble jeter la lettre à la poste (Avec un sourire malin), et puis quoi faire encore ?
marie. — Je ne sais pas, moi.
labosse. — Oh! ohl Nous irons commaml r les dr...
marie. — Les dragées! Oh! Je me dépèche alors ! (Elle sort en courant. )
labosse. — Elle est charmante! Unique!
le curé. — Oui. Elle paraît une aimable fille.
labosse. — Je ne suis plus le même depuis quelle est entrée dans mon existeii l'abbé! Elle me ramène au bien, sans qu'elle s'en doute.
le curé. — Le doigt de Dieu, je vous l'ai dit. Mais voyons? j'ai de sérieuses appréhensions. Je voudrais vous demander... je ne comment... les mots...
labosse. — Allez-y, sans phrases
le curé. — C'est que... je me sens pour...
labosse. — Marchez donc, l'abbé. v posez que vous me confessez?
le curé. — C'est cela. Eh bien!... i
enfant, cette pureté, qui est là, chez vous... sans cesse... à demeure... est-ce bien raisonnable, est-ce bien prudent? Cave ne cadas... Oh! mon cher enfant, ce serait si laid, si criminel!...
labosse, avec force. — Non!... Vous supposez? Jamais, vous entendez? Jamais... Moi! à mon âge!... Une enfant! De ce coup-ci, je ne plaisante plus... Mais c'est-à-dire que je monte la garde... et que je suis deux fois plus sous l'œil que si j'étais son père pour de bon. N'ayez crainte, allez, l'abbé? Sa vertu n'est pas en danger chez Labosse, et je donnerai Marie au couvent aussi sage que je l'ai reçue rue du Vingt-Neuf- Juillet.
le curé, grave. — Vous me le jurez?
labosse. — Oui, et sur ce que vous voudrez. Sur vos vieilles dames de Saint-Roch ? Sur...
le curé. — Sur les souvenirs de votre première communion, que vous rappeliez tout à l'heure?
labosse. — Je le jure.
le curé. — Je vous crois. Ça suffit (Un silence.) Mais, avec votre réputation, qui n'est
point trop bonne, mon pauvre cher lils, si on apprend que vous avez chez vous cette jeune fille, que va-t-on penser? On va tout supposer. Les pires débordements!
labosse. — Bah! tant pis! Du moment que ça sera de la calomnie. (A part.) Et puis qu'on suppose, qu'on suppose tout... dans le fond ça ne me déplaît pas.