‹ Le vieux marcheur; roman dialoguéChapitre 13 sur 15 · MARIE · texte numérisé non relu

MARIE

VICTOR

Chez Labosse, huit jours après. Le soir, après dîner, sous la calme lampe. Labosse et Marie sont seuls; lui, en robe de chambre, l'air un peu moins guilleret que de coutume, elle, toujours dans son même printemps. Labosse, un petit livre à la main, questionne Marie qui répond.

marie. — Au hasard, parrain, vous pouvez

îe

278 LE VIEUX MARCHBUB

m'interroger comme vous voudrez... au hasard. Je sais tout.

labosse. — Pas possible?

marie. — Essayez.

labosse. — Quelle mémoire! Voyons un peu ça... (Feuilletant.) Qu'est-ce quel'homi;

marie, récitant, coup pour coup. — L'homme est une créature raisonnable...

labosse, incrédule. — Oh ! oh !

marie. — C'est pas ça?

labosse. — Mais si. Seulement c'était le mot « raisonnable » qui me donnait le hoquet.

marie, continuant. — ...raisonnable, composée d'une âme et d'un cor]

labosse. — Très bien. (Feuilletant encore.) Qu'est-ce que Dieu nous défend par le commandement : « Luxurieux point n de corps ni de conseï : »?

marie. — Par le sixième commande:

Dieu nous défend les actions, les r< paroles contraires à la pureté. (La énwnérution pousse un gros soupir .)Q\\

labosse. — llicn. Encore ne question, la ûière. (Il cherche.) Que devient nuire âme - la mort:''

qu'on en pense ce qu'on voudra 279

marie. — Aussitôt après la mort notre âme paraît devant Dieu. (A ce moment on frappe.)

labossë. — Entrez. (Victor paraît.) Qu'estce que c'est? J'ai dit qu'on ne me dérange pas.

victor. — Monsieur, c'est l'ami de monsieur, M. Giroux-Jodart.

labosse. — Il est là?

victor. — Oui, monsieur.

labosse. — Il m'assomme. Dis-lui... que je n'y suis pas...

victoPo — Il a vu qu'il y avait de la lumière.

marie, à Labosse. — Oh! vous n'allez pas recevoir votre ami? Pourquoi?

labosse, contrarié. — Eh bien si, je vais le recevoir, mais ça m'embête au delà de tout... Nous étions bien tranquilles... Si on ne peut môme plus s'occuper de son catéchisme I (A Victor.) Dans deux minutes. C'est bien le moins qu'il drogue un peu. Et puis à cette heure-ci! Venir faire une invasion chez les gens à neuf heures et quart ! A quoi ça rimet-il?

victor, en s en allant. — Alors, dans deux minutes ?

labosse. — Dans cinq. Amuse-le pendant ce temps-là, Victor.

victor. — Que monsieur n'ait pas de peine. Nous sommes très bien ensemble. (Victor sort.)

labosse, à Marie. — Finis ta réponse, mon cher petit. Nous en étions quand notre belle âme s'amène devant Dieu. Là, elle y est, notre âme, fixe et immobile.

marie, continuant. — ...paraît devant Dieu pour être jugée sur ses bonnes et mauvaises actions : c'est ce qu'on appelle le Jugement particulier.

labosse, soucieux. — Oui. Pas drôle. .Matière à réflexion. (A Marie.) Eh bien, c'est parfait, ma mignonne, c'est admirablement répondu. Te voilà absolument en état de faire ta communion.

marie. — Encore huit jours!

labosse. — Dépêche-toi. Presse le cl»

presse tout... Parce que... je ne a pour-

quoi... je sens que je baisse, et je pourraibien d'un moment à l'autre m'abe our

toujours.

marie. — Voulez-vous bien vous taire et

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ne pas me faire de peine. Là ! Recevez votre ami. Maintenant, est-ce que je reste? Est-ce que je m'en vais?

labosse. — Retire-toi. Va dans ta petite chambre. Je le préfère. Giroux est un excellent homme, mais pas du tout un vieillard pour jeunes filles. Il est léger, très léger... Il lui échappe souvent des plaisanteries antireligieuses...

marie. — Quel malheur! Si on pouvait le convertir ?

labosse. — C'est très difficile! A son âge, c'est tellement une habitude , un pli pris ! Bonsoir, mon cher petit, va te coucher, ma petite reine.

marie. — Bonsoir, parrain. (Elle l'embrasse.)

labosse. — A demain matin, ma mignonne.

(Il l'embrasse.)

marie. — Et puis chassez vos vilaines idées. Je vous ai trouvé tout triste, ce soir, tout soucieux !

labosse. — Moi? Mais non. Sauve-toi vite que j'expédie ce gredin de Giroux. (Elle sort en lui envoyant un baiser. Labosse, une fois seul

Ce que c'est tout de môme... V ces

enfants... on ne peut rien leur cacher!...

yigtor. — C'est M. Giroux...

labosse. — Eh bien, qu'il entre!... Fautil que je lui envoie une estafette pour qu'il entre, à présent?...

giroux, entrant. — Non, mon cher...

lement tu me fais poser dans ton antichambre. C'est pire que chez le président du Conseil, maintenant, pour te voir.

labosse. — Assieds-toi.

giroux. — "Voilà. Décidément tu n aimable !

labosse. — C'est toi qui n'es guère aini; Tu ne m*as presque pas donné signe de vie depuis deux mois... Je te croyais parti. Ton père et ton grand-père ont été trouvé tout seuls, le matin, dans leur lit. disais... il a évidemment suivi leur exemple et on l'aura constaté froid le matin dans son alcôve...

giroux. — Tu as l'ac le.

labosse. — ...Et puis, pas du tout] tu tir, el i rire aux lèvres! Qu que tu un

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giroux. — J'étais inquiet de toi. Je voulais savoir ce qu'il y a de fondé dans coûte cette histoire.

labosse. — Quelle histoire?

giroux. — Ce qu'on raconte dans les journaux du soir, sans parler de ce que j'ai entendu dire au dehors.

la bosse. — C'est la vérité.

giroux. — Comment ! Tu as donné ta démission de sénateur ?

labosse. — Oui, petit enfant.

giroux. — Oh! Ainsi, l'article que j'ai parcouru tout à l'heure dans le Temps... j'ai encore le numéro dans ma poche... Tu l'as lu ?

labosse. — Rien lu du tout.

giroux. — Écoute ça. (Il a sorti de sa poche et déplié le journal. Il lit.) « Dernière heure. un gros scandale au sénat. La séance de tantôt a été troublée et même interrompue par un très grave incident. Comme M. Charpin-Létrier, le bouillant sénateur des Trois- Sèvres, descendait de la tribune et recevait les plus chaudes félicitations de ses collègues de l'extrême gauche sur son éloquent et patrio-

tique discours relatif à la désaffectation de

Notre-Dame, et à sa transformation en un vaste palais des Libres -Cultes, il fut, paraîtil, heurté assez vivement par M. Labosse, le sénateur du Loiret, qui se trouvait sur son passage, et qui ne lui avait d'ailleurs pus ménagé, tandis qu'il parlait, ses interruptions indignées. Une altercation des plus vives se produisit, au cours de laquelle M. Charpin- Létrier se livra sur le compte de son col à des accusations infamantes. Nous nous garderons bien de les reproduire , par respect pour M. Labosse et pour nos lecteurs. Mais néanmoins , comme les journaux du matin n'observeront certainement pas demain notre délicate réserve , disons dès à présent que l'honorable sénateur des Trois -Sèvres a lemment apostrophé M. Labosse sur des faits touchant à sa vie privée, et à ses mo allant même jusqu'à l'appeler « Vieux Marcheur », sobriquet sous lequel, parait -il, M. Labosse serait plus connu dans un certain monde. N'insistons pas. Enfin , le m< « détournement de mineure • A ce déluge d'invectives, M. Labosse, d'abord

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quelque peu ému, n'a bientôt opposé qu une parfaite belle humeur, se contentant de hausser les épaules et d'approuver avec ironie. Cette scène pénible et si peu en rapport avec la dignité qui préside toujours aux moindres incidents de nos grandes assemblées, n'a pas laissé que de causer une certaine émotion dans les couloirs ordinairement si paisibles du vieux palais. On affirmait que M. Labosse était sur le point de donner sa démission de sénateur du Loiret, et que l'affaire aurait même d'autres suites. »

labosse, gai. — Ah! ah I

giroux, achevant. — « A demain de nouveaux détails. »

labosse. — Tout ça est la vérité nue, à poil, excepté la fin. J'ai bien donné ma démission, en effet. Mais c'est tout, et il n'y aura pas d'autres suites. On ne se bat pas avec un Gharpin-Létrier.

giroux, consterné. — Mais tu es fou! Tu es à enfermer !

labosse. — Ne t'affecte pas.

giroux. — Ainsi, c'est vrai? Tout ce dont t'a accusé Charpin... et qui m'était déjà revenu

d'un autre côté?... la petite fille de la Salpêtrière ?

labosse. — Elle est là, dans la pièce à côté, elle repose.

giroux. — Et vous vivez ensemble?

labosse. — Aussi ensemble qu'on peut vivre.

giroux, qui a peine à se contenir. — Monstrueux ! Quel âge a-t-elle?

labosse. — Pas tout à fait dix-sept ans. C'est le bel âge.

giroux. — Et dans la maison, partout... quel cftet ça produit-il? On ne te montre pas au doigt?

labosse. — Je n'ai pas remarqué.

giroux. — Si j'étais ton propriétaire, je te donnerais coi

labosse. — Je te reconnais bien là, homme *ne et austi

giroux. — Oh! tiens, fini-, tu es par écœurant, et je me fâcherai ! (En

t cela, il prend machinalement qui est resté sur la table.)

labosse. — À ton aise.

, dont les yeux tombent sur l

qu'on en pense ce qu'on voudra 287

Catéchisme du diocèse de Paris! Qu'est-ce que c'est que ça?

labosse. — Tu le vois.

giroux. — C'est à toi, ça?

labosse. — Mais non. C'est à la petite, à Marie.

giroux. — Je demande à comprendre.

labosse. — Fais un effort. Eh bien oui, c'est à elle, c'est son catéchisme.

giroux. — Elle apprend le catéchisme? Pourquoi diable faire ?

labosse . — Sa première communion. Pourquoi veux-tu que ce soit ?

giroux. — A dix-sept ans!

labosse. — Faut bien, puisqu'elle ne l'a pas faite.

giroux. — Et tu la lui fais faire, toi ? Tu oses?...

labosse. — Sans doute.

giroux, suffoquant. — Oh ! oh !

labosse. — Qu'as-tu? Veux-tu de l'eau de Mélisse ?

giroux. — Oh ! oh !

labosse. — Parle, sacrée mazette, ou bien étouffe. Mais choisis.

giroux. — Oh! Tu fais faire... non... lu as le front, le toupet... l'impiété !... de t faire sa première communion à ta maîtresse?

labosse, qui part à rire. — Ah! ah! que c'est drôle !... Qu'il est bète ! Qu'il est bou< Que tu es béte, Edmond ! Petit Edmond de mon cœur, que tu es pot ! (S' arrêtant soudain, grave et triste.) Ah çà, tu me crois donc un homme immoral, vieil ami ? Mais jamais il n'y a rien eu entre cette enfant et moi..

giroux — Comment ?

labosse. — Au grand jamais. Rien n'a été terni. Le lys, l'hermine, le cristal le plus pur.

giroux. — Je perds la tête.

labosse. — Tu la retrouveras, malheureusement pour toi. Suis-moi bien attentivemi Marie a été baptisée il y a huit jours.

giroux. — Ah! elle ne l'était dont non plus?

labosse. — Probable. On n deux fois. Dans une huitaine, elle 1 communion. Et sais-tu où?

giroux. — Dans une

labosse. — Tu devines tout. -iclle

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