Quoi
la — Des exigeno
rené. — Vous m'en direz tant. Vous n'êtes pas raisonnable.
labosse. — Voilà que tu vas me laire de
la morale, à présent? C'est le monde renversé !
rené. — Ne parlons plus de tout ça.
labosse. — Mais si, parlons-en.
rené. — Vous avez payé très gentiment.
labosse. — La dernière fois, tu sais, la dernière des dernières !
rené. — Sans doute. Vous me dites ça à chaque reprise...
labosse. — Eh bien, recommence, et tu verras si je te tiens parole !
rené . — Bref, avez- vous casqué, oui ou non?
labosse. — J'ai casqué. C'est un fait.
rené. — En ce cas, digérez-le donc de bonne grâce.
labosse. — Facile à dire. Mais huit mille balles!... j'ai des renvois.
rené. — Marchez, ça descendra.
labosse. — Qu'est-ce qui t'avait prêté cet argent?.
rené. — Je ne peux pas le dire.
labosse. — Un homme? Une femme?
rené. — Une femme? Oh ! non ! vous savez bien que... moi et les femmes nous ne nous fatiguons pas ensemble?
labosse. — C'est hélas vrai ! Nous en recauserons tout à l'heure. Alors c'est un homme?
rené. — Probablement. Du moins, il m'a
•semblé.
LABOSSE. — Qui?
rené. — Je ne peux pas le dire.
labosse. — Ah çà ! tu es assommant. Pourquoi ne peux-tu pas?
rené. — Parce que c'est un secret.
labosse. — Les secrets sont faits pour être lâchés. Rien que le mot l'indique. Si ce n'était pas un secret je n'aurais pas envie ni besoin de le savoir. Parle.
rené. — J'ai juré.
labosse. — Abjure. Parle, allons. (Soudain tendre et malheureux.) Sois gentil, mon petit chat, ne fais pas de peine à ton bon oncle.
rené. — C'est que si je vous le di vous mettre dans une colère bleue.
labosse. — Non. Je suis très calme, au contraire, très bien disposé.
né. — Heu !
labosse. — Je me sens. Je t'assure que je me bi
rené. — Enfin, c'est vous qui l'aurez voulu? Vous promettez que vous ne gronderez pas?...
labosse. — Va.
rené. — Et que vous ne ferez pas d'ennuis à la personne?
labosse. — Non.
rené. — Que vous ne lui en parlerez même pas?
labosse. — Non, non, non, non!...
rené. — Eh bien, c'est M. Sautille.
labosse. — Le père Sautille?
rené. — Lui-même.
labosse. — Oh ! ton instituteur, le patron de ta boîte, chez qui tu te prépares à ton bachot! Oh!
rené. — C'était pendant une récréation.
labosse. — C'est lui qui t'a prêté huit mille... Je n'en reviens pas.
rené. — Oui. Mais en plusieurs fois... Il y a une nuance ! Au fond, c'est un bien brave homme.
labosse. — C'est une fripouille, une infecte fripouille. Et je m'en vais l'arranger... dans les grands prix !
rené. — Vous ne ferez pas cela : vous m'avez promis il y a cinq minutes...
labosse. — Possible. A présent, je te promets le contraire. D'abord, tu ne repas dans ce tripot.
rené. — Vous voulez me retirer de chez Sautille?
labosse. — Un peu. Dans les vingt-quatre heures. Un directeur d'institution qui, au lieu de t'apprendre tout ce que tu ne sais pas, car tu es ignorant comme une carpe...
rené. — Pesez vos expressions, mon petit tonton.
larosse. — ... Est assez dénué de sens moral pour prêter de l'argent à ses élèves, non!... jamais on n'a vu ça... De mon temps, ils nous refusaient! En voilà une fichue boîte! En voilà un joli four à diplôm
rené. — C'est vous qui l'avez choisi, mon oncle.
labosse. — Et pourquoi fait-il ça, imbécile? Pourquoi va-t-il risquer oj sa galette, sans réfléchir, comme un hurluberlu qu'il est? Si je n'avais pas payé... ah! il se serait tapé et ça aurait été tant pis pour lui. Personne de propre ne l'aurait plaint. Qu'il se mêle donc de vous fourrer du latin
et du grec, et qu'il laisse ses économies dans son bas. C'est pas un usurier, n'est-ce pas? Il ne prête pas à la petite semaine? Alors à quoi bon?
rené. — Mais si, c'est ce qui vous trompe, mon oncle, il nous prête à intérêt.
labosse, ahuri. — Hein? Non?
rené. — A moi, à tous mes camarades, il nous prête...
labosse. — A combien?
rené. — Vingt pour cent.
labosse. — Oh! ça c'est à tuer. Je vas le tuer. Demain il mourra. Alors, dans les huit mille, mes huit mille?...
rené. — Il y avait ses intérêts compris, oui, mon oncle.
labosse, grave. — René, tu t'es conduit avec moi comme une pure petite clique. Ah ! tu me forces à te le dire, mon enfant. Pourquoi as-tu fait ça? Pourquoi as-tu emprunté à ce Sautille?
rené. — J'avais perdu. La tête d'abord, et puis pas mal de braise...
labosse. — A quoi?
rené. — Au jeu.
labosse. — Quel jeu?
rené. — Au bac chemin de fer, et puis aux courses.
labosse. — Tu joues donc au bac? Avec qui?
rené. — Avec mes camarades. Il y en e, deux de Buenos-Ayres qui sont riches à crever. Le patron les tape tous les jours. C'est grâce à ça qu'il a pu me prêter.
labosse. — Inouï! effrayant! Et aux courses, comment fais-tu? Allons, tu es sur la pente, il faut tout avouer?
rené. — Par le répétiteur d'anglais qui a été jockey et qui a conservé des relations dans ce monde-là.
labosse. — Charmant! Et moi, pendant ce temps-là moi, ton seul et dernier parent, je pa}re ta pension, tout le diable et train, j'enrichis cette vache de Sautille sans 1er du truc de la petite semaine, et de toutes les gabegies. Eh bien! tu vas délo de là dès demain, et un peu vite.
rené. — Vous aurez tort, mon bon oncle. Vous ne trouverez paa mieux.
labosse. — Ne te moque pas de pas le moment.
rené. — Je ne me moque pas. Il y a pire que Sautille croyez-le!
labosse. — Ah parbleu! il y a Mazas.
Et la grande Roquette, je le sais.
rené. — Non. Mazas et la Roquette ne sont pas des fours à bachot.
labosse. — Malheureusement. Je t'y mettrais. Ah! René, mon enfant prends garde, tu es sur une voie déplorable.
ren,é. — Me reprochez- vous de m'amuser?
labosse. — Tu ne t'amuses pas. C'est bien là ce que je te reproche au contraire. Pour toi, il n'y a que le jeu. C'est immoral le jeu, sans compter que c'est stupide.
rené. — Je m'amuse à ce qui m'amuse.
Oui, pour me donner un petit rien de frisson dans la vie, je ne connais encore que les cartes et le maniement de l'or.
labosse. — Parce que tu n'as jamais essayé du reste.
rené. — Quel reste?
labosse. — Dame, parbleu... le reste...
rené. — Les femmes?
labosse. — Mais oui.
rené. — C'est bien démodé.
labosse. — Ça se porte encore.
rené. — A votre âge, oui. Mais au mien?
labosse. — Mon pauvre gringalet, que tu me fais donc souffrir! et que je te plains! Si tu médis des femmes, c'est que tu ne les connais pas; t'es trop petit!
rené. — J'en ai essayé, pour faire comme tout le monde, eh bien...
labosse. — Eh bien?
rené. — Je trouve que c'est pas ça. Pas ça du tout. Bon pour ceux qui ont de l'imagination. Alors, ils y mettent un tas de choses, ils se figurent des affaires inouïes!... Mais moi qui regarde la femme avec l'œil glacé du penseur, je dis : « Non, ça ne me nourrit pas... Qu'on me serve autre chose. »
labosse. — Le baccara chemin <le for?
rené. — Passionnant! admirai
labosse. — Ça coûte plus cher que les femmes, et ça ne vous fait pas le m honneur.
i . — Vous mettez l'honneur dans de drôles d'endroits. Ah çà, Dieu me pardonne, mon oncle, vous me conseillez le - nioi
votre neveu, à peine âgé «le dix-sept prin-
temps... Mais c'est l'excitation à la débauche!
labosse. — L'invite au plaisir. Là où il y a plaisir humain, permis et partagé, avec le plein consentement des deux parties, il ne saurait y avoir débauche. La débauche, René, c'est le plaisir des gens mal élevés. Tu souris?
rené. — Écoutez, je vous aime bien comme oncle, mais comme moraliste, je vous prends moins au sérieux. Ça ne vous fâche pas?
labosse. — Ça m'attriste. René, tu as grand tort, et tu méconnais ton oncle Labosse, qui, au fond, a une âme charmante, une âme d'enfant, de petit enfant. Je me plais à le répéter. Que d'autres, esprits étroits, s'indignent et se voilent la face, moi, j'ai ma conscience pour moi. Et je suis sûr d'elle, de ma conscience ; voilà assez longtemps que nous sommes ensemble. Je te le dis bien haut : « René, mon cher enfant, t'es mon neveu, le fils de ma sœur qui était une sainte, tu es en train de mal tourner, range-toi, mon chéri, et va aux femmes, mets-toi dare-dare aux femmes. Le remède est là. »
rené. — Fichu remède I Vrai ricin!
labosse. — Ahl René! René! Tais-toi...
Tu me forcerais à répliquer pour te convaincre, je deviendrais éloquent, communicatif, je sortirais de la réserve et de la décence que je me suis toujours imposées vis-à-vis de toi, dans ma tenue, comme dans mes paroles et mes actes, parce que maxima debelur... Je t'en prie donc, ne me tente pas en disant des insanités comme celles que tu viens de laisser échapper, ne me force pas, moi, ton oncle, sénateur, à te parler, avec mes cheveux blancs, de choses qui pourraient les faire rougir.
rené. — Je les en défie.
labosse. — Ne blague pas avec la morale. Je reprends. Et en te donnant le conseil de te mettre aux femmes, j'agis en bon père de far aille, en honnête homme. S'il pouvait un instant oublier la dignité de son habit, ton confesseur ne te parlerait pas autrement.
rené. — Vous êtes monstrueux, mon onci Et puis, je n'ai plus de confesseur.
labosse. — Je m'en aperçois. Tant pis.
Tout vaut mieux que le jeu et L'argent, toutl Le jeu, c'est un vice, laid, bète et ni.
Les femmes, ça n'est qu'un péché. En ! talion n'est |
puisque tu ne peux pas être un modèle et un exemple de sagesse, pas plus que moi, pèche mon garçon, pèche naturellement, humainement, bravement. Ça peut toujours t'être pardonné ; le reste, pas. Là-dessus, je ne changerai jamais d'idée, et, à mon lit de mort, je te tiendrai le même langage. Qu'est-ce que tu as contre les femmes?
rené. — Rien. Ça ne m'a pas plu et j'en ai soupe.
labosse. — Il en a soupe! A dix-sept ans! Voilà un galopin qui parle d'avoir des petits frissons dans la vie, et qu'est-ce qu'il fait? Il commence par écarter ces dames! Innocent, va!
rené. — Parmi « celles » de mes amis, il n'y en a pas une qui me plaise.
labosse. — Quels amis? Tes camarades de boite?
rené. — Oui. Tous ont la leur.
labosse. — Mâtiche de précocité! Ah! on va bien chez Sautille! Et comment font-ils, ces messieurs, pour voir leurs objets aimés?
rené. — Au parloir, et les jours de sortie.
labosse. — Sautille le sait?
rené. — Parbleu! Mais il ferme les yeux.
labosse. — Tu veux dire qu'on les lui bouche ?
rené. — Oui.
labosse. — Avec mon pauvre petit argent. Ah! les mœurs! Dans mon enfance, on était bien canaille, mais pas à ce point-là.
rené. — Et puis, les femmes sont trop rouées, trop ficelles. Toutes vous trompent. Moi, je ne veux pas être trompé.
labosse. — Tu n'es pas le seul. Et puis après? On les trompe aussi.
rené. — Jamais autant qu'elles.
labosse. — Qu'en sais-tu? D'ailleurs, respecte la femme, René, ne généralise pas. Il y en a de fidèles et d'honnêtes.
rené. — Qu'on me dise où!
labosse. — Mais oui, mais oui. J'en ai connu, j'en ai aimé, des paquets de 1 honnêtes et sages, et... j'en connais encore, je pourrais t'en citer.
rené. — Mademoiselle de Glanes, par exemple?
ladosse. — Tu sais? Qu'est-ce qui a pu te dire?...
rené. — Mon petit doigt.
LE NEVEU DECOURAGEANT 61
làbosse. — Il n'est pas mal informé. Avec toi, qui es de la famille, je n'essayerai pas de nier. J'ai horreur du mensonge. D'ailleurs, tu as dû le remarquer, je suis franc comme un soldat. En effet, je connais mademoiselle de Glanes. C'est une femme, René.
rené. — Une belle?
labosse. — Mieux. Une femme d'esprit, doublée d'une femme de cœur. Je te souhaiterais sa sœur. Malheureusement pour toi, elle est fille unique et elle n'a pas son pendant.
rené — Ça m'est bien égal! Si épatante qu'elle soit, votre bonne amie, je suis sûr à l'avance qu'elle me déplairait.
labosse. — Ne dis pas.
rené. — Je me connais.
labosse. — Mais tu ne la connais pas.
rené. — Pas besoin de la connaître.
labosse. — Encore une fois, ne dis pas. Tu me contraries.
rené. — C'est bon. Je me tais, mais je n'en pense pas moins.
labosse. — Écoute, je vais faire pour toi une chose que je ne ferais pour personne, parce que tu es mon neveu, le fils de ma sœur
qui était un ange, et parce que ton sort moral est en jeu, qu'il s'agit de te montrer ce que c'est qu'une femme gentille, convenable, et qui se respecte enfin...
rené. — Quoi! Quallez-vous faire?
labosse. — Je t'inviterai un de ces matins à déjeuner avec mademoiselle de Glanes.
rené. — Je n'y tiens pas.
labosse. — Moi, je le veux.
rené. — Mais...
labosse. — Ah! je te l'ordonne. En voilà assez. Ne refuse pas. J'aurais toutes les peines du monde à te le pardonner. Comment! je te fais le plaisir et l'insigne honneur... je le traite en camarade, en frère... comme si j'étais ton grand frère... je veux bien oublier l'oncle morose et sévère, et toi, au lieu de répondre a avances?... Ah! pas de ça, mon petit, i Sans quoi, fini à jamais aqusl à jam
rené. — Bon. J'accepte.
labossi: . — A la bonne heure. Et tu seras gai?
El EUE. — Je tacherai.
BOSSE. — Il le faut. Je te d porter cette binette d'enterrement D'ailleurs
je serai là pour animer le dialogue, et j'y mettrai un peu du mien. Tu promets d'être aimable avec elle?
RENÉ. — Oui.
larosse. — Pas trop. La bonne limite. Et puis, tiens-toi, observe-toi... ça n'est pas la première venue. C'est une veuve qui a eu pour ton oncle une faiblesse de cœur... bien excusable! Mais toi, pas de bêtises, hein? Tu es censé ignorer tout ça, je te présenterai à elle comme à la jeune femme d'un de mes collègues du Sénat que j'ai retenue à déjeuner pour parler d'une bonne œuvre, d'un hospice...
rené. — J'y suis.
larosse. — Charmante I tu verras! Un beau petit bébé ! Oh ! je l'aime bien !
rené. — C'est bon, ça suffît, je ne vous demande pas le menu, mon oncle.
larosse. — Rien qu'un mot. Et figuretoi... une chose très bête? Je suis jaloux! archi-jaloux ! Hein? René... crois-tu, tout de même... les jeunes gens!
rené. — Vous pouvez dormir sur vos deux épaules, allez! S'il n'y a que moi pour enlever la Sabine...
labosse. — C'est bien aussi pour ça que je t'invite. Parce que j'ai une confiance aveugle en elle et en toi. Sans quoi, nenni. Non, « pour que tu voies de près ce que c'est qu'un;' femme, que tu te rendes compte.
rené. — Entendu. Nous romprons le pain et le sel avec la dame.
labosse. — René, je t'aime bien. Travaille, et une fois que tu seras bachelier, nous nous amuserons. Veux-tu que je te fasse encore une confidence?
rené. — Allez, vous m'intéressez toujours.
labosse. — Tu es sur mon testament, bien couché. Tout ce que j'ai sera à toi.
rené. — Tout?
labosse. — Tout, René. Sauf quatre à mon vieux larbin de Victor qui me comme une sœur de charité. Toi qui necra< ! pas sur la monnaie, ça te donne un frisson pour le coup, hein? Seulement, il faut att* i un petit peu, faut me donner tout mon temps, parce que je ne me sens pas encore envie quitter cette vallée de larmes. Je veux jouir encore de mon Chantilly.
1;. — Jouissez, mon oncle, j<
labosse. — C'est ce que je fais, va, et le plus que je peux. Tiens, mon bonhomme, changeons de conversation, veux-tu? parce que je sens que je deviendrais tout triste. Un rien m'abat, et je veux vivre longtemps. Tu n'as que moi, j'ai charge d'âme. (Au cocher,) Prends par les lacs, Gollignon.
LABOSSE.