ADRIEN
Dans un cabinet 'particulier, aux Champs-Elysées. Labosse et René sont seuls.
rené. — Elle ne s'amène pas au trot allongé, votre bonne amiel
labosse. — Elle va déballer, ne t'inquiète pas.
rené. — Elle est en retard d'une demi-heure.
labosse. — Les femmes sont toujours en retard. Cette sacrée poudre de riz !
rené. — Mettons-nous à table.
labosse. — Sans elle?
rené. — Ça la fera venir. Elle nous rattrapera.
labosse. — Tu ne parles pas sérieusement, René?
rené . — Tout ce qu'il y a de plus, mon oncle.
labosse. — Ce serait d'une inconvenance qui n'a pas de nom.
rené. — C'est que je suis impatient...
labosse. — De la connaître? je le comprends.
rené. — Non. De manger.
labosse. — Tiens, j'entends des pas. La voilà. (La 'porte s'ouvre. Pauline de Glanes parait.)
Pauline. — Je suis un peu en retard.
labosse. — Mais non.
rené, tirant sa . — Si, T
minutes à mon Geai
i.at.ossi:. — René] (A Pauline. j II plaisante
pour pli ». Il m peu farceur.
madaii oua prêt mon
neveu, René Falloise, le fils de ma sœur...
pauline. — ... qui était une sainte, je sais. (Regardant René.) Il n'a pas l'air de tenir beaucoup de sa mère !
rené. — Je tiens surtout de mon oncle.
labosse. — Ça n'est pas vrai. Si tu crois que tu me flattes ? René, mon enfant, madame Pauline de Glanes, la jeune femme... divorcée, d'un de mes collègues du Sénat, qui a bien voulu venir partager notre modeste déjeuner pour parler bonnes œuvres. Il s'agit d'un hospice de souteneurs repentis...
pauline, éclatant. — Zut! zut! Des pommes! des navets! des nèfles! Pas de ces blsgues-là entre nous. C'est trop bête !
labosse. — Mais...
pauline. — Non. La vérité pure. La vérité comme tu l'aimes. Toute nue. (Montrant René.) Cet enfant n'est plus au maillot, n'est-ce pas ? Il te connaît, il sait quel noceur énergique tu fais, il n'ignore pas la nature satinée de nos relations. Alors ne lui raconte pas des histoires de ballon? A moins d'être le dernier des crétins (Avec un sourire aimable à René,) ce qu'il ne paraît pas...
rené, flatté. — Madame...
pauline. — ... Il ne te croira pas. Dis tout bêtement : Pauline de Glanes, une bonne fille, mon amie.
rené, avec élan. — Votre main, madame.
La glace est rompue. Tout ce que vous venez de nous servir est marqué au coin du bon sens. Vous me plaisez tout à fait. (Il lui baise lamain.)
pauline, à Labosse. — Tu vois que j'avais raison ! Ton neveu est un homme d'esprit.
rené, finement. — Je n'ai pas que de ça.
larosse. — Soit, ma chère Pauline. Vous avez une tenue et un langage qui me suffoquent bien un peu...
pauline. — Pas de vous. Tutoie-moi, comme aux heures de thé.
larosse. — Ma chère, vous êtes scandaleuse!...
rené. — Mais tutoyez-la, sacre lot te, qu'elle en rêve.
labosse, aliène. — Devant toi ? moi, ton
i . — Si vous ne voûtai moi,
qui vais la tutoyer !
labosse. — Non, 3n ce cas.
PAULINE DE GLANES l'i
rené. — Alors, embrassez-la.
labosse. — René!
pauline, à Labosse. — Mais oui, biche ta petite biche.
rené, à Labosse. — Puisque je vous le permets.
labosse, résigné. — Allons. (H V embrasse mollement.)
rené, à Labrosse. — C'est comme ça que vous embrassez, mon oncle? Ah bien, vraiment, vous ne mettez pas le feu aux poudres !
pauline, à René. — Vous l'intimidez. Quand il y a du monde, il est toujours très froid, en commençant.
rené. — Nous allons le dégeler.
labosse. — Oh! la galerie ne me gêne pas, non. Mais au fond, je suis comme Giroux- Jodart, mon vieil ami le bâtonnier, je préfère le huis clos.
pauline, à Labosse. — Tu m'en as souvent parlé ! Je ne le connais pas. Pourquoi l'appelles-tu le bâtonnier ?
labosse. — Je t'expliquerai ça.
pauline, clierchant, puis éclatant de rire tout à coup. — Pas la peine ! J'y suis. C'est un nom
de guerre qui lui vient des femmes? Mûzelte!
rené. — A table! Nous rirons après.
labosse. — Et pendant aussi. A table!
Ah ! je sens que ma gaieté d'alouette me revient. (A Pauline, lui désignant le bouton électrique.) Sonne les eunuques, chère enfant.
rené. — Avez-vous faim? Moi j'en ai une dévorante. (Parait Adrien.) Ah ! voilà notre sauveur !
adrien. — Madame, messieurs.
labosse. — Qu'est-ce que vous allez nous coller de fameux, Adrien?
adrien. — J'ai pensé à différentes clu
rené. — Des choses légères! hein?
que des choses légères !
labosse, à René. — Tu prendras ce qu'on te donnera. Adrien m'a souvent nourri...
adrien. — Dame oui! Voilà bien trente ans que je rencontre monsieur dan ibi-
laijosse, à René. — Trente an I Tu
entends?
PAULINE, à Ren . — ÇSfl fOUS !;i coupe, jeune homme!
rené. — Non, chère b
PAULINE DE GLANES lD
labosse, choqué. — Observe ton langage, René. Adrien sait donc que mon estomac n'a iamais bronché et qu'on peut toujours lui demander un petit effort, pourvu qu'on sache s'v prendre.
pauline, à Labosse. — Tu voudrais bien pouvoir toujours en dire autant du reste?
rené, à son oncle. — Je crois que cette fois c'est à elle d'observer son langage,
adrien. — Voulez-vous le potage Jeanned'Arc?
labosse. — Ah oui! Votre marotte.
rené. — De la soupe à déjeuner?
adrien. — Non, monsieur. Pas de la soupe, du potage. C'est la vieille école, et j'y suis fidèle. L'homme ne se maintient que par les potages. Carême, le grand Carême... vous n'êtes pas sans en avoir entendu parler ?
rené. — Je ne connais que le petit, de papa Massillon !
adrien. — J'ignore à quel chef vous faite? allusion... Eh bien, le grand Carême qui a écrit un très beau livre sur les potages, les appelle : les Portiques du Temple.
rené. — Je ne vous dis pas le contraire.
i(5 LE VIEUX MARCHEUR
c'est très gentil ! Mais moi, biribi, je ne veux pas de portiques à mon déjeuner.
pauline. — Ni moi. Autre chose.
labosse. — Vous m'en donnerez à moi tout seul, Adrien. Ce sont des profanes.
rené. — A nous, des hors-d'œuvre, des concombres.
pauline. — Oui, toutes ces petites saletés qui sont si bonnes.
labosse. — Après, deux gentilles entrées de volailles, je me fie à vous pour choisir... une timbale conseiller-d'État, un joli légume frais...
adrien. — Très surveillé, vous pouvez y compter. Gomme dessert, nous avons les fruits à l'Esprit nouveau.
labosse. — Vous nous en donnerez.
adrien. — Et comme vin ?
labosse. — Du vieux latlitte pour moi. Pour ces jeunes gens une tisane qui se lai boire, quelque chose d'amusant. Allez Adri ( A 'l rien sort.) Ah \ je crois que nous n'allons pas faire un petit repas trop pourri.
rené. — Peuh ! nous allons voir. Je demande à voir avant de vous complimenter.
pauline. — En effet, ça m'a l'air un peu vieille gencive, un peu ran-plan-plan, tout ce que tu as commandé là.
labosse. — Jamais contentes, les femmes I Qu'est-ce que tu aurais voulu ?
pauline. — Je ne sais pas, moi. Un volau-vent, du homard à l'américaine, des cèpes, avec du fromage à la crème. Ça m'aurait davantage convenu.
labosse. — Assez. Cache au moins devant mon neveu tes goûts dépravés.
pauline. — Pourquoi donc ? Dans le temps, quand je faisais des parties avec les peintres, c'était toujours du vol-au-vent et du homard !...
labosse. — Pauline!
rené, à Pauline. — Avec les peintres ? Je n'ai pas bien entendu.
labosse. — Rien.
rené. — Quels peintres? Je veux savoir.
pauline. — Ceux chez qui je posais.
rené. — Vous avez été modèle?
pauline. — Trois ans!
labosse. — Patatras!
pauline. — La cuisse et la nuque. Je vous ferai voir sur des photographies.
labosse, vivement. — Inutile, ça ne l'intéresse pas.
rené. — Mais si, mais si. J'y prends goût.
pauline, à Labosse. — Tu vois? (A René., Il y a un tableau de Sigismond... vous connaissez Sigismond?
rené. — Je crois bien ! un talent bœuf!
pauline. — Juste. J'ai été six mois avec Eh bien, il y a un tableau de Sigismond qui est maintenant en Amérique, et qui représente une femme toute nue...
rené. — Quelle femme?
pauline. — Je ne sais pas, une de l'Olympe, sur des nuages. Eh bien, c'est moi.
>é. — La cuisse et la nuque seulement?
pauline. — Et tout le reste aussi.
moi, c'est parlant.
labosse, agacé. — Tu ; en effet. Tais-toi un peu.
pauline. — M lis non. Je te vois bien? Ça raconte tout ça à parce que tu as dû lui dire sur moi toires de femmes du moud jolis
à plaisir. Mais tant pis. T'as p j'étais la 611e d'un colonel? et que j avais fait
de bonnes études? Ah! ouiche! en fait d'études, il n'y a guère que celles d'après moi, sans chemise; j'en retrouve quelquefois sur les quais, du côté des Beaux-Arts, signées des rapins de ce temps-là... Ça n'a même pas un cadre et ça vaut quarante sous ! Maladie I
labosse. — Veux-tu que je te dise, mon petit ange? Tu me romps la cervelle.
pauline. — Pour ce qui t'en reste au fond de la tasse I Ah ça ! si tu m'as invitée à bouffer avec ton neveu, j'imagine que ça n'est pas pour serrer ma langue ?
rené. — Mais non. J'y perdrais trop.
pauline. — Pourquoi nous as-tu invités tous les deux, au fait, ce petit blond et moi ? Pourquoi ?
rené. — Je vais vous le dire.
labosse. — Non, moi. Je demande la parole.
pauline. — Tu l'as. Je te la confère.
rené. — Soyez clair et rapide.
labosse. — Si j'ai invité ce matin mon neveu et toi, ma chère petite Line, mon neveu que j'aime tendrement, c'est pour un motif bien sérieux. Juges-en toi-même; il s'agit de lui donner le goût de la femme.
pauline. — Comment?
labosse. — Laisse-moi finir. René, tel que tu le vois, n'aime pas les femmes.
pauline. — Il ne sait donc pas ce que c'est?
rené. — Si. Connu. Le loup blanc.
labosse. — Mais il a été mal pris, mal commencé. Alors, il s'est rebuté, il s'est jeté dans une autre voie.
pauline. — Laquelle?
labosse. — Le jeu.
pauline. — Ah! la bote!
labosse. — Il joue, il perd...
pauline. — De l'argent qui pourrait être si bien employé!
labosse. — Oui. Et moi, qui paye, je ne suis pas content.
pauline. — Mais où veux-tu en venir? Je n'ose pas deviner. Tu me fais fois des
horizons...
labossi:. — Écoute-moi, je n'ai que de tes horizons.
pauline. — Tu ne dis pas toujours ci
labosse. — René, L'autre jour, bêchait les femmes, il soutenait qu'il n\ en avail
fidèles, ni d'honnêtes, que c'était de la volaille inutile et pernicieuse. Ça m'a révolté. Je pensais à toi, et je me disais dans mon for intérieur : « S'il connaissait Line, il s'exprimerait autrement. »
rené. — Pour sûr. Et la preuve, c'est que maintenant...
labosse. — ...Alors, je n'ai pas pu y tenir, je l'ai secoué par la peau du ventre : « Tu raisonnes des femmes comme une pantoufle, comme une espadrille ! Il y en a qui sont des amours, et des bons trésors. Je t'en ferai voir une, moi, si tu veux, une que je connais bien, qui vient quand je l'appelle, je te la ferai voir, de tout près, et si ça pouvait t'attirer un peu, et te faire renoncer à ces sales cartes, et à ce fichu pari mutuel, je crois que je t'aurais rendu un fier service! et que tu devrais bénir ton vieil oncle ! »
pauline. — Il a accepté?
labosse. — En se faisant tirer.
rAULiNE. — Et nous voilà tous trois. Qui est-ce qui est le plus heureux?
rené, montrant son oncle. — C'est lui.
labosse. — Acoupsûr!(01 René.) Et main-
tenant, je me permets de lui dire, tout paternellement et sans appuyer, parce qu'il y a des questions d'un ordre... le sentiment de la famille... enfin je m'entends, et je suis sur que René qui a une petite âme très délicate, m'entend bien également?
pauline, choquée. — Eh bien, et moi?
labosse. — Toi aussi.
pauline. — Ah! c'est pas dommage!
labosse. — ...Je me permets de lui dire, comme un grand frère, oubliant un instant que je suis son oncle (A Pauline), oubliant un instant aussi, mon petit bijou, la nature toute spéciale de nos relations, je me permets de lui dire :
pauline, soupirant. — Dieu que tu Aussi long en paroles que...
labosse. — ...René, c'est une belle p amie comme ça, c'est le pendant, la pareille, c'est l'autre goutte d'eau qu'il te faudr Tache de trouver sa sœur, je te la souhaite. Tu seras tous les jours content en te réveillant PAUL INS. — Je n'ai pas de sœur.
labosse. — Je le Bais. .IVntends une sœur par sa nature, sa gentil une autre petite
Pauline. Il doit y en avoir?
Pauline, avec une moue. — Oh!
labosse. — Pas beaucoup. Mais il doit y en avoir. Si, ne dis pas non. Line, grâce au ciel, il y a encore de braves jeunes femmes, plus qu'on ne le croit! Le mal ne triomphe pas autant que de sévères moralistes voudraient nous le faire... (Adrien parait.) Ah! enfin! voilà mon potage Jean ne- d'Arc! Mon estomac pleurait, Adrien.
Adrien. — Voilà qui va le consoler, monsieur. (Il pose également les hors-d\euvre.)
pauline. — Et qu'est-ce vous nous apportez après toutes ces bricoles-là?
Adrien. — Madame verra. C'est une surprise, c'est ma dernière trouvaille.
labosse. — Dites-lui, Adrien. La femme aime toujours savoir avant.
Adrien. — Soit. C'est l'émincé de merlans aux ananas.
pauline. — Et c'est bon, cette affaire-là?
Adrien, froid. — Si c'est bon? C'est mieux que bon. Madame me remerciera. (Il sort.)
labosse. — Ohî mes enfants, mes chers enfants ! La vie est tout de même juteuse et facile. Et ceux qui la méconnaissent sont des ingrats
Avoue, René, avoue, canaille, que tu te racommodes un peu avec ça. (Il embrasse Pauline.) Ça, tenez... la femme, ce pauvre petit chiffon de bébé, qui se moque tant de vous et qu'on a la faiblesse d'aimer, quoique toupet blanc, ruban rouge, et sénateur! Quelle honte! I. où l'on devrait remiser, se plonger dans la messe! Mais non, le feu dans le ventre tout le temps...! Et dire que ça sera toujours comme ça, cette vie d'Indien, jusqu'à la minute où je m'affalerai ! Car je m'affalerai, mes pau\ choux... On me l'a dit.
pauline. — Des bêtises! Qui?
labosse. — Une voix secrète.
pauline. — Ne parle pas de ça.
labosse. — Oh! il faudra bien que ça arrive, à la longue! Où? Quand? Comm«
rené. — N'y pensez pas, mon petit oncle!
labosse. — J'y pense souvent, au contraire. Pour moi, mon idée, je claquerai au au moment où je m'y attendrai Le moins, en pelant la poire, ma tête sur L'épaule d'une petite qui en lâchera son verre de peur.
PAULINE. — Zut ! Autre sujet tion! A
labosse. — Ou bien si c'est pas en pelant ïa poire, ça sera... en cueillant la fraise. Enfin, ça sera toujours dans ces environs-là, à l'heure des fruits. Ma foi, tant pis, claque qui claque, je n'aurai pas été le seul ! C'est déjà arrivé à d'autres qu'à moi, et à de plus grands que moi ! C'est arrivé à François Ier, à Henri IV, au Régent, à Louis-le-Bienaimé, des bonshommes, des vrais redressés qui gobaient la femme au moins autant que moi, je ne dis pas davantage, mais autant. Ils n'y sont plus, n'est-ce pas? Eh bien ! là où ils sont, j'irai les rejoindre. On causera. Sonne pour le laffitte, Linette. Et maintenant, René, c'est entendu? Plus d'as de pique... en avant la dame de cœur! La sœur de Line doit être quelque part, il te la faut. A partir d'aujourd'hui nous la chercherons tous les deux!
rené. — AU' right.
Pauline. — Tous les trois.
labosse. — Si tu veux. Plus on est de fous...
pauline. — Qui sait? C'est peut-être moi qui la trouverai?