DEUXIÈME PARTIE
M. LABOSSE.
l'abbé gravelines, curé des Tourniquets.. . Cinquante ans.
Chez Labosse, aux Tourniquets. En septembre. Un petit salon au rez-de-chaussée.
labosse. — Monsieur le curé, vous ne savez pas tout le plaisir que vous m'avez lait en acceptant de venir déjeuner aAec moi, et comme je suis heureux de vous voir ici, aux Tourniquets, dans mon petit salon bleu?
le curé. — Plaisir bien partagé, monsieur le sénateur, croyez-le.
labosse. — Ne m'appelez pas monsieur le sénateur. Je suis un homme simple et tout rond. Un rural au fond, pas autre chose, malgré mes airs de vieux Parisien des Folies- Bergère.
le curé. — Quelle est cette localité?
labosse. — Ce n'est pas une localité, mon cher curé. C'est un lieu, et même un mauvais lieu.
le curé. — J'imagine que vous n'en avez pas franchi le parvis ?
labosse. — Hélas ! tout ce que je peux dire, c'est que je n'y retournerai plus... du moins... que je tâcherai.
le curé. — Oui, n'est-ce pas, cher monsieur ? A quoi bon ? Rappelez-vous les sages résolutions que vous avez prises à votre première communion?
labosse. — Oh! là là, que c'est an tout ça!... Mais vous venez de lâcher le mot, le seul, le grand mot de la fête. A quoi bon? Ah! oui, à quoi bon? Monsieur le curé, je vais vous faire un aveu dépouillé d'artifice.
Eh bien, j'en ai assez, des fêtes... j'en suis pis qu'imbibé, saturé...
le curé. — Hya des fêtes permises qui...
laeosse. — Ah ! je ne parle pas du tableau des fêtes chrétiennes du vicomte Walsh.
le curé. — Un beau livre!
labosse. — ... Mais des fêtes profanes... la chair, la femme...
le curé. — Oui, oui, chut! la femme et le vin! et les danses lubriques!... Je vois, je vois... Les folies du siècle! Oh! comment! vous... à votre âge, et avec une si belle position dans le gouvernement... vous aviez pu céder à de pareilles...? Mais, mon cher monsieur... pardonnez-moi... seriez- vous vraiment, comme je l'ai entendu dire, un homme dissolu ? et de mœurs faciles ?
labosse. — Assez, oui. Que vous a-t-on raconté ?
le curé. — Des choses! des choses... bien laides!
labosse. — Dites lesquelles.
le curé. — Non. Je ne veux pas. Non dccet.
labosse. — Si, dites-les. Je veux les en-
114 LE VIEUX MARCnEUR
tendre pour en rougir, par humilité. Je le veux, sacrelotte!
le curé. — Chut ! Cela ferait pleurer les saints.
labosse. — Alors, c'est différent. Je n'insiste pas. C'est une question de tact. Je ne voudrais pas pour un empire qu'à cause de moi les saints... Hélas! oui, ce qu'on vous a dit de moi est vrai, mon pauvre petit curé. Et c'est justement à propos de tout ça que je vous ai prié d'accourir au grand galop, afin de causer un peu de ces historiettes, et voir ce qu'on pourrait bien faire pour renflouer cette pauvre âme. Ame, ma sœur âme, ne vois-tu rien venir?
le curé. — Voudriez- vous, tout de bon, dépouiller le vieil homme?
labosse. — Ah! je vous crois! I me remettre bien avec la religion. D'abord, sans la relig m...
le curé. — Point de salut. Pensez u; à L'éternité, cher ur !
osse. — J'y pense, mais oui. P
par-là, quand je suis seul en v-ilure déCOUvictoria
le curé. — A la bonne heure. Et vou.^ envisagez alors ce jour redoutable du Jugement dernier, n'est-ce pas ?... où les sept trompettes... Ah ! mon cher fils!...
labosse. — Non. Oh ! je ne vois pas ça du tout en musique. Les trompettes, les cornets à piston, ça me ferait plutôt sourire...
le curé. — Comment! qu'osez-vous?
labosse. — Je vous dis ma pensée toute nue, moi. Je suis franc comme un trotteur. Non, le jugement dernier, je ne me représente pas ça du tout à la catastrophe et au mélo. Rien de l'Ambigu. Je suis sûr à l'avance que ça se passera très bien, très bon enfant, comme une séance au Luxembourg. Il y aura un petit tri. Les saints voteront à main levée, et puis le Seigneur arrivera, dira : « Chut. Un peu de silence. Les bons? Où sont-ils les bons? » Alors, notre groupe s'avancera. Nous dirons : « C'est ici les bons, Seigneur, c'est nous. C'est de notre côté. — Parfait, qu'il dira. Inclinez à droite. » Et on inclinera, sans se le faire répéter.
le curé. — Et les mauvais ? Et les méchants ? L'extrême gauche ?
labosse. — Bah ! on ne s'en inquiétera pas, on leur tournera le dos... Ils seront relégu
le cubé. — Dans le feu ! dans l'enfer, oui I Grillés.
labosse. — Allons donc! Ça finira par une amnistie générale. Vous faites Dieu plus méchant qu'il n'est. Vous le calomniez. Jamais le bon Dieu ne rétablira l'Inquisition ! Et puis, d'ailleurs, après tout, qu'il y ait une rôtisserte et un enfer, je le veux bien, moi ! Qu'est-ce que ça me fait, puisque je n'y vais pas ?
le cubé. — Mais tout droit, mon cher fils! Vous y allez directement ! Vous y courez tête baissée.
labosse. — Non.
le cubé. — Je vous l'affirme. Consul h»z les Pères...
labosse. — Pas besoin des Pères pour* Je vous dis que je suis un bon... et qm n'irai pas avec les crapules. Je vous le .nantis, l'abbé. Dieu ne me t
i:. — L'esprit du mal i maisj'espère qu'avant, peu ta écaill
(088R. — H n'y a pas dVeailles qui tiennent !...
le curé. — Cependant qu'entendez-vous par être un bon?
labosse. — Ne pas être méchant. Suis-je méchant? Informez-vous, que diable! Consultez tout le monde ici, dans le pays, et ailleurs, à Paris, partout, au Sénat, au cercle? On vous répondra que je suis le meilleur des hommes. La crème et le pain.
le curé. — Ça ne suffit pas pour le ciel.
labosse. — Je n'habite pas le ciel, j'habite la terre, et ça suffit pour la terre. Je suis le meilleur des hommes, avec des vices... Ah parbleu ! des vices à remuer à la pelle, sans quoi ça serait trop beau? Je ne suis pas un saint, pas vierge, ni martyr, non ! Mais un brave homme, avec une âme d'enfant, de petit enfant. Et chaque fois que j'ai péché... et Dieu sait si ça m'est arrivé souvent !... toujours, vous m'entendez, l'abbé, ça a été par les sens, et je m'en vante ! Rien que par les sens. Jamais méchanceté pure. Voyez-vous la différence, à présent? Je suis une créature avec un corps méprisable...
le curé. — Oui, oui... le corps, ce charnier, comme a dit saint Fabricien.
labosse. — ... une ordure de corps m'entrave et avec lequel j'ai presque teuj le dessous. Mais c'est lui qui est le coupable. C'est une afïaire de peau. Pourquoi nout-on fichu des organes? Tandis que mon âme... halte-là, nom d'une fauvette ! c'est une autre aventure! Mon àme est simple, naïve blanche. C'est une chaste fille, mon bon al mariée à un paillard, et qui réprouve tout ce que fait son compagnon. Elle pleure qu; il jouit.
le curé. — Pleure- t-elle vraiment?
labosse. — Parole d'honneur. Eh bien î je dis que le Seigneur ne peut pas la frapper pour des fautes qui ne sont point Labosse sera avec les justes. Il y t il
chantera les louanges, nom d'un chien ! D qu'il les chantera?
LE curé. — Personne ne le souhaite plus •nt que moi, mon i le demanderai à Dieu d
il huit vous amender d'abord, chasser tout esprit d'orgueil Lion, et
ne point tenir ainsi ear
il pourrait bien, ma'
labosse. — Quelle est, selon vous la meilleure manière de s'amender?
le curé. — Il y en a deux, qui sont : repentir et charité.
labosse. — Ça me va. Surtout, la seconde partie, la charité, les bonnes œuvres. J'ai, à ce sujet, un tas d'idées... épatantes!
le curé. — Permettez. Quand je dis repentir, j'entends la contrition parfaite, la détestation profonde et intime de son péché, la répulsion...
labosse. — Ça y est, c'est fait. Je le déteste et je le vomis. Après ?
le curé. — Pas si vite. Il ne s'agit point, vous le sentez bien, mon cher fils, de déchirer ses vêtements en prononçant avec ostentation d'abondantes paroles?...
labosse. — Je n'y songeais pas une minute.
le curé. — Il ne faut pas se repentir uniquement de la langue et des lèvres...
labosse. — Compris. Ça suffit. Ne vous éternisez pas.
le curé. — Laissez-moi achever... mais du cœur, et dire en soi-même un bon peccavi avec le ferme propos de ne plus choir.
labosse. — Amen. Voilà qui est dans le bénitier. Entamons la charité, maintenant.
le curé. — Le mot le dit. Il faut être bon, et donner. Donner beaucoup, bien donner, donner non pas tant seulement de ses deniers, mais de sa personne.
labosse. — Oui, oui... Etpuis les œuvres! les fondations!...
le curé. — Ah! sans doute... les œu les fondations !... tout cela est salutaire et excellent.
labosse. — J'ai pensé entre autres choses, «à une œuvre à laquelle j'aimerais bien attacher mon nom...
le curé. — Laquelle?
labosse. — L'œuvre des Souteneurs repentis. Je voudrais bien lancer ça.
le curé. — Je ne saisis pas bien. Qu'entendez-vous par ce mot?
labosse. — Souteneurs? Vous ne ce que c'e$t qu'un souteneur?
le curé. — Non. Je devine bien qu'il s'agit d'un genre de pécheur
labosse. — Pécheurs et pécheurs... vous L'avez «lit.
le curé. — Pourquoi pêcheurs?
labosse. — Rien. Ce serait trop long et trop dur à vous expliquer. Vraiment je tombe de la lune qu'à votre âge, après quinze ans de confessionnal, vous ayez encore quelque chose à apprendre!
le curé. — Que voulez-vous? C'est ainsi. Dites quelles sont ces malheureuses créatures? Ce sont des hommes, n'est-ce pas?
labosse. — Oui, ce sont bien des hommes, mais des hommes à part.
le curé. — Oh! y en a-t-il aux Tourniquets? Pensez-vous qu'il y en ait dans mon troupeau?
labosse. — Non. Je ne crois pas.
le curé. — Tant mieux! Alors, comment voulez-vous que je sache? Moi, je n'ai jamais quitté nos campagnes.
labosse. — Vous n'avez jamais été à Paris?
le curé. — L'antique Lutèce ? Jamais.
Une fois, j'ai failli m'y transporter au moment de la dernière Exposition. Cette tour Eiffel m'attirait. Mais monsieur le grand vicaire de Monseigneur qui l'avait vue, et même qui était monté dessus, me dit que c'était peu de chose. Alors je ne donnai pas suite... et proba-
blement je mourrai sans connaître la capitale. Est-ce qu'il y aurait des souteneurs à Pai
labosse. — Ah! mon pauvre curél V coup! Des milliers. On marche dessus. Je ci même qu'ils y sont tous.
le curé. — Que font-ils en somme? Quel ^st leur péché?
labosse. — Ce qu'ils font? M d'abord. Ils croupissent dans l'oisiveté, da: plus sale des fainéantises et des pa;
le curé. — La paresse est condamnaieffet, pourtant ce n'est pas un crime. M en ce cas, comment font ces infortunés pour vivre ? Sont-ils riches ?
labosse. — Cela dépend des jouri;
le curé. — Je me doute qu'ils •mourir de faim?
labosse. — Non. Et je touche, 1 point chatouilleux. Ils ne meurent jamais faim, parce qu'ils sont entretenus <ii nou par des femmes.
le curé. — Voilà de charitables i :
-onnes.
labosse. — S curé. — Des i
labosse. — Mais, mon pauvre curé!...
le curé. — De quel Ordre?
labosse. — Assez! Vous ne savez pas ce que vous dites. D'aucun Ordre. Ces femmes sont la lie, le rebut de tout... de vulgaires prostituées...
le curé. — Oh!
labosse. — ...qui font vivre ces hommes... du produit de leur...
le curé. — Oh! Est-ce possible?
labosse. — Mais oui.
le curé. — Et la police tolère cela?... Le président de la République?... La magistrature?...
labosse. — Ils n'y peuvent rien. Ce serait encore trop long à vous exposer. Et ces hommes sont appelés souteneurs, parce que du poing, du bâton et du couteau, ils soutiennent précisément, contre la police et les lois, ces femmes auxquelles ils prennent leur bel argent acquis comme vous savez. . .
le curé. — Oui... Oh! cela est abominable. Voilà ce qui se passe à Paris ?
labosse. — Tous les jours, toutes les nuits.
le curé. — J'en frissonne. Malgré moi, je
124 LE VIEUX M Ali Cil EUR
pense à Gomorrhe et à Ninive. Tenez, mon cher sénateur, je suis prochainement un vieillard, n'est-ce pas? J'ai vu beaucoup d'impuretés dans ma vie, eh bien, je ne soupçon n pas cela. J'en ai le rouge au front. Prometl» /moi de toutes vos forces, que nulle part, di les salons, à la promenade, vous ne raconterez ces choses-là à haute voix? 11 y a de quoi souiller à jamais les oreilles chastes.
labosse. — Ne craignez rien. J'ai du tact.
le curé. — Mais dans tout cela... votre œuvre... je ne vois pas bien le but...
labosse. — Attendez. Je vais y abordi Je voudrais instituer une œuvre par laquelle on s'occuperait... nous nous occuperions... vous et moi, de ramener les souteneurs au bi< de les placer, de leur procurer du travail, les mettre en état de gagner leur vie autrement qu'avec...
le curé. — Oui, oui... Pas labosse. — Oh! non! Mais c'esl parla que L'œuvre est souriante. L ntis. Fondation Lai lettres dor sur de jolis prospectus. Ah! je
serais bien fier ! Et puis, ces pauvres gens sont si intéressants!
le curé. — Hum! Gela dépend. Il est sans doute fort intéressant de les sauver de la perdition ! Mais en eux-mêmes, d'après le peu que j'en sais, ils ne me paraissent guère recommandables. De vrais pourceaux d'Épicure.
labosse. — Eux! Mais on voit bien que vous ne les connaissez pas, mon cher curé. La plupart sont des natures de peuple, pourries, mais naïves. Si Jésus les avait rencontrés au bord de l'eau, il les aurait pris dans sa barque. Des natures toutes primesautières, avec de& élans généreux qui vous confondraient. Et une notion absolument exacte et intransigeante de la probité. Je vous dis que ce sont desâmes primitives, des âmes de berger et de soldat.
le curé. — Cependant, permettez...
labosse. — Non. J'en ai connu, et je saisce que j'avance. Victor, mon valet de chambre que j'ai depuis vingt ans, et qui me sert comme un saint, eh bien ! Victor en était, avant que je l'aie élevé à mon service. C'en est un de Grenelle, lui.
le curé. — Allons donc?
labosse. — Comme j'ai l'honneur. A présent, il va à la messe, et c'est lui qui me fait de la morale quand je rentre tard. Vous vo ce qu'on peut en tirer. Il y a de la ressource, croyez-moi, le terrain est riche...
le curé. — Soit. Après tout, ce n'est pas moi qui refuserai jamais de tendre la main au souteneur; c'est le frère de Madeleine.
labosse. — Pas toujours. Enfin, je vous remercie. A partir d'aujourd'hui, je vais cuper de ça. Et si j'arrive à en décro» quelques-uns de Paris, nous tâcherons, à nous deux, de les catéchiser et de les employer à la campagne, ici, ou aux environs... des travaux de jardinage... la culture... la pisciculture.
le curé. — C'est cela, loin de cet air contaminé du boulevard.
labosse. — Extérieur.
le curé. — Plaît-il?
labosse. — Rien. C'était un mot pour moi tout seul. Mon cher curé, voyez comme on rite récompensé lire un peu de I
sens di u\ el meilleur. Ali '
façonne beaucoup depuis quelques jours,
sitivement. Je suis dans une très bonne passe.
le curé. — Il faut que cela continue, mon cher fils.
labosse. — Fiez-vous à moi. Je ne vais pas laisser mon âme en plan. Pas si bête. A présent, me voilà fixé aux Tourniquets pour un bon bout de temps. J'ai dit adieu aux jeux et aux ris, j'ai maudit mon neveu, je laisse pousser ma barbe et je fume la pipe. Je vais me refaire un beau moral. Patientez seulement une couple de mois et vous le verrez surgir, mon beau moral? Vous m'en direz des nouvelles.
le curé. — Prenez garde au Malin.
labosse. — Je le suis plus que lui. Il ne me fait pas peur.
le curé. — Allons I allons! Voilà des propos et une ardeur au bien de bon augure ! Ne vous relâchez point. Les souteneurs, vos belles résolutions!., pourvu que tout cela ne tombe pas dans l'eau!
labosse. — Non. J'aurai encore beaucoup d'autres projets personnels à vous exposer. Mais ce n'en est pas le moment...
le curé. — En effet, il me semble que l'heure sainte du repas...
labosse. — Oui. Nous allons déjeuner, déjeuner dans le Seigneur, l'un en face de l'autre, en causant théologie... Je vous pousserai des pointes... je vous préviens, je suis très ferré, j'épate toujours les gens de robe. Aimezvous le chambertin?
le curé. — Je n'en ai jamais bu.
labosse. — Alors I alors!... gare. Vous allez pécher par sensualité.
le curé. — Dieu permet celle-là, pourvu qu'on l'exerce avec modération.
labosse. — A la bonne heure, il faut bien que dans la vertu, il nous en laisse quelquesunes de sensualités... parce que sans ça...
le curé. — Quoi?
labosse. — On ne croirait plus, on d( drait athée ! (Un instant de réflexion.)
le curé, qui regarde par la / — La
journée Bera belle. Le soleil n' - trop
chaud, et l'air embaume. Ce sont vos jasmins?
labosse. — Oui. (Avec gravite.) T< l'abbé, voulez-vous <jue je vous dise une chose
à laquelle je songe en vous voyant, et qui va peut-être vous étonner?
le curé. — Dites.
labosse. — Je me suis conduit depuis quarante ans comme une pantoufle... n'est-ce pas?
le curé. — Oui. Eh bien?
labosse. — Eh bien, j'ai raté ma vie, j'étais fait pour être prêtre.
le curé, incrédule, — Oui... vraiment, vous pensez ?
labosse. — Et ne blaguez pas! J'aurais fait un très bon prêtre... très bon et très amusant ! I/abbé bien moderne. (Levant ses bras et les laissant retomber.) Va te faire fiche, il est trop tard ! La vie se passe à ça : qu'il soit tout le temps trop tard!
victor, entrant. — Monsieur est servi.
LÊONTINE FALAMPIN
LÉONTINE FALAMPIN
LABOSSE.
mademoiselle falampin. De vingt-trois à trente et un ans. Grande, jolie brune; pince-nez.
UNE QUINZAINE DE PETITES FILLES, de quatre
à dix ans.
Aux Tourniquets, le matin, à V école des filles. Mademoiselle Falampin, V institutrice laïque, assise devant sa table, sur une estrade, fait la classe. Les trois fenêtres de la salle d'étude, située au rezde-chaussée, sont grandes ouvertes. M. Labosse, retour de promenade, en chapeau de faille et vêtu de toile légère, accompagné de sa chienne
épagneule Sapho, passe et s'arrête. Les enfants, distraits, le regardent. Mademoiselle Falr lui adresse un salut de la tête. Alors il pousse la porte, et il entre.
MADEMOISELLE FALAMPIN . — Bonjour,
monsieur le sénateur.
labosse. — Salut, mademoiselle.
MADEMOISELLE FALAMPIN, aux enfants. —
Allons, levez -vous I Vite ! (Elles se lèvent toutes.)
labosse. — Assises... Que ces mignonnes restent assises. (Appelant son chien.) Sapho ! Ici ! (Aux enfants.) N'ayez pas peur; mes enlants, elle n'est pas méchante. (A mademoiselle Fw pin.) Et vous leur laites la classe? vous instruisez? (Les enfants se rassoient.)
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Mais Oui,
monsieur le sénateur.
labosse. — Ne m'appelez pas mon le sénateur. Ici, je ne suis qu'un simple yen, un vil Et que Lear îez-
vous ?
MADEMOISELLE FALAMPIN. NOIU
sur Louis XIV!
LÉONTINE FALAMPIN 133
labosse. — Oh! oh! Un grand roi! Bien à la pose, bien gourmé. Mais en somme, quelqu'un !
mademoiselle falampin, par habitude. — Seize cent quarante-trois, dix-sept cent quinze.
labosse. — Il aimait beaucoup les femmes. 11 tapait dans le tas tant qu'il pouvait.
MADEMOISELLE FALAMPIN, riant. — Oh !
monsieur... Oh!... Chut!
labosse. — Ça vous fait rire? Qu'est-ce que vous avez ?
MADEMOISELLE FALAMPIN, qui continue. —
Je ris... parce que monsieur est gai, qu'il a tout de suite des idées... et puis des expressions... oh!...
labosse. — Dame, écoutez, ce nest pas moi qui l'invente. Louis XIV aimait les dames, c'est un fait, il y a des preuves... il nous a empoisonnés de bâtards...
mademoiselle falampin. — Sans doute...
Parlez moins haut.
labosse. — La Valliôre... Montespan... et même cette vieille sacoche de Maintenon. Elles font vu plus d'une fois rien qu'en perruque, vous savez?
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Oh! ol) ! je
ne dis pas... mais... (Elle rit.)
labosse. — Ça vous amuse? Décidément, elle est gaie. A la bonne heure, j'aime ça, moi, qu'on soit gai! (Montrant les enfants.) Elles doivent toutes bien vous aimer? (Aux enfants.) Vous aimez bien votre maîtresse, n'est-ce pas, mes petites filles?
les petites filles. — Oh oui ! oh oui !
mademoiselle falampin. — Mais, prenez garde...
labosse. — Quoi ?
mademoiselle falampin. — Devant ces enfants... Évitons certains sujets...
labosse. — Quels sujets? Montespan ? la Maintenon ?
mademoiselle falampin. — Oui. Vous pensez bien que je ne leur apprends pas « Et puis, d'ailleurs, elles sont trop jeunes.
labosse. — Et pourquoi, mademoiselle, ne leur apprenez-vous pas les amours de nos roi J'aimerais le savoir.
mademoiselle falampin. — liais parce que ça ne serait pas moral, monsieur le sénateur.
LÉONTINE FALAMPIN 137
labosse. — Pas moral. Ah çà ! est-ce que vous plaisantez? Qui trompe-t-on ici? Est-ce vous, oui ou non, mademoiselle Falampin, Fi nsté tutrice laïque?
mademoiselle falampin. — Certainement.
labosse. — Eh bien, alors! Ah! que Ton tienne ce langage chez les bonnes sœurs qui enseignent à Neuville, je le comprends et je le trouve juste. Elles sont dans leur rôle. Mais ici, à la laïque ! A l'école des filles comme à celle des garçons, aussi bien dans votre bouche que dans celle de l'instituteur, M. Lombes, je trouve ces scrupules souverainement déplacés.
mademoiselle falampin. — Cependant...
labosse. — Tra la la! Comment, c'est vous, l'école sans Dieu, qui osez, qui avez le front de parler de morale, et de cacher à vos enfants les vices des grands personnages?... Mais s'il n'y a pas de Dieu, nom d'un chien, mademoiselle, ces rois ont fort bien agi de rôtir le sceptre tant qu'ils ont pu ! Et en vertu de quel principe supérieur, de quel droit, le taisez-vous à ces chères petites?
mademoiselle falampin. — Allez jouer, mes enfants.
labosse. — Tout à L'heure. Qu'elles restent. Le vieux monsieur ne leur veut de mal.
MADEMOISELLE FALAMPIN. — N
mes mignonnes. Jouez avec le toutou.
labosse. — Peu imporle, elles ne saui encore me comprendre.
mademoiselle falampin. — En dehors de toute religion, monsieur le sénateur, la République prétend néanmoins faire de ces enfants d'honnêtes femmes.
labosse. — A quel propos? Je ' pas bien Futilité. Plus tard, une de petites peut être une excellente républicaine et tromper son mari à l'heure et à la jour;.
MADEMOISELLE I -"ALAMPIN. — Oll !
LABOSSE. — C oe la meilleure
de fraternité qu'elle saurait donner à semblât)!
mademoiselle ipin. — ur le
sénateur veut s'amiif
labosse. — Ptaa maintenant, non, n moiselle. C'était bot.
Je tcadnis plan houx. S ;ue
LÉONTINE FALAMPIN 139
en tout, je trouve que c'est une belle science, et il m'apparaît que le gouvernement qui nous régit lui donne une sacrée entorse dans la façon dont il pratique, par votre intermédiaire, renseignement! Enfin!
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Laissons Cela,
voulez - vous ? Gomme fonctionnaire, il nous e>t interdit de parler politique, et il pourrait m'arriver beaucoup d'ennuis si Ton apprenait en haut lieu que j'ai laissé attaquer le gouvernement devant moi.
labosse. — Je ne l'attaque pas. Je suis moi-même républicain. Tout ce que je suis, je le dois à ce régime. Seulement, plus je vais, je ne vous le cache pas, plus je m'enfonce dans le centre. Ah dame ! oui 1 Pour ce qui vous regarde, rassurez-vous ; ce n'est pas moi qui compromettrai jamais une aussi belle personne, aussi gracieuse...
mademoiselle falampin. — Oh ! monsieur le sénateur! (Aux fillettes.) Jouez plus fort avec le toutou, mes mignonnes !
labosse, aimable. — Bien au contraire. Je vous prie de compter toujours sur moi en quoi que ce soit. Et ici, ça n'est plus le citoyen qui
parle, c'est l'homme officiel et influent, c'est le sénateur.
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Je Bllis
confuse !
labosse. — La confusion vous va très bien, mon enfant !
mademoiselle falampin. — Désirez-vous interroger mes fillettes, monsieur le sénateur?
labosse. — Je n'y tiens pas énormément. Je préfère bavarder avec vous, je ne vous l'envoie pas dire. Cependant, si ça peut vous être très agréable que j'en questionne une ou deux...
mademoiselle falampin. — C'est ça, une seule.
labosse. — La moins laide, s'il vous plaît ?
mademoiselle falampin. — Non. La plus forte en histoire. Blanche Goûteux. Elle étonnante pour son âge.
labosse. — Je veux bi« n. Allons.
mademoiselle falampin', appelant la petite. — Blanche Coûteux !
répondre au monsieur, ma i
labosse. — Ah! voilà le petit prodigel
LÉONTINE FALAMPIN i i I
Eh bien, qu'est-ce qu'il faut que je lui demande ?
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Tout Ce que
vous voudrez sur le xvne siècle. Elle le sait.
labosse. — Mâtin ! Eh bien voyons...
Louis XIV.
mademoiselle falampin. — Dis Louis XIV»
mon petit chou, tu auras du bonbon.
blanche. — Louis XIV, puissant monarque...
labosse. — Très bien î bravo !
blanche. — Monarque...
labosse. — Après?
blanche. — Puissant monarque...
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Oh! elle est
butée. Je vois ça à ses yeux. Elle ne dira plus rien. (A l'enfant.) Allons, continue, Blanchette. (A Labosse.) Non, c'est fini. Elle est butée. Mais c'est dommage, parce que sans ça elle vous aurait déGlé tout le règne de Louis XIV, sans une faute, avec les traités.
labosse. — Ça sera pour une autre fois.
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Pour la
visite du ministre, la semaine prochaine.
labosse. — C'est vrai. Le ministre doit inaugurer, à Orléans, le nouveau lycée laïque de jeunes filles.
MADEMOISELLE FÂLAMP1N. — Le
Jeanne d'Arc, et, en revenant, il doit faire un séjour aux Tourniquets.
labosse. — Oh ! pas un séjour bien long' Il s'arrête entre deux trains. Huit minu!
MADEMOISELLE F AL AI* PIN. C'est tout do
môme un grand honneur pour les Tourniquets. Il est natif d'ici. Il a fait toutes ses études prèl d'Orléans, au petit séminaire, où il avait une bourse.
labosse. — Ah ! je l'ignorais.
MADEMOISELLE F AL AM PIN . — C'est lin
homme très capable, tri - ique. C'est lui,
dernièrement qui a fait supprimer le ment de l'évêque. Alors donc, j'ai eu l'i de lui faire une surprise.
labosse. — Blanche Goûteux.
le petit prodige?
MADEMOISELLE MPIN. — •'
songé. Mais... non. ,1c ; d'elle. Mieux que ça. J'irai toutes mes fillettes re.
labosse. — La plus pef iquet
LLE FALAMPIN. — I
LÊONTINE FALAMPIN 143
Tricolore. Et, à l'arrivée du train, elles chanteront...
labosse. — Une cantate?
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Non, la
Marseillaise . Elles la savent ! Voulez-vous qu'elles vous la...
labosse. — Merci. Je connais.
une des enfants, qui a écouté, partant à chanter, prise de zèle. — « Aux ar...mes, ci...toyens! »
labosse. — Non. Oh! pas de ça. Allez jouer, qu'elles aillent s'amuser !
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Allez dans la
cour, mes enfants. (Elle ouvre la porte. Toutes s'échappent en poussant des cris joyeux. Alors, drun air embarrassé :) Monsieur le sénateur... labosse. — Mademoiselle.
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Est-Ce que
vous y serez?
labosse. — Où ça?
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Au passage
du ministre ?
labosse. — Si je serai à la gare, à l'arrivée du train ?
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Ouï.
Ii4 LE VIEUX MARCHEUR
labosse. — Ma foi, non.
mademoiselle FALAMPIN, ennuyée, — Ah!
labosse. — Pourquoi me de mandez- vous ça?
mademoiselle falampin. — Parce que je m'étais figuré qu'en votre qualité de sénateur, votre présence...
labosse, qui proteste. — Nullement, mademoiselle, nullement. Le Sénat n'est pas aux genoux du pouvoir. Il est fier, inamovible et indépendant, il n'a besoin de personne. Certainement non, Labosse n'ira pas à la station flagorner ce petit pantin de vingt-six ans. Car ils nous fabriquent des ministres de vingt-six ans, à présent! 11 y a de quoi crever de rire. Ah ! Guizot, mon vieux Palmerston ; où « vous?
mademoiselle falampin, effrayée. — Pi garde, je vous en supplie. Si on vous dait? A cette époque de délation où nous sommes... je serais perdue!
LABOSSE. — Ne craigfl petite frous-
sarde. Je suis là. Je {"rendrais tout sur moi, en galant homme. Je vous porte, d'ailleurs, trop d'intérêt.
LÉONTINE FALAMPIN i45
MADEMOISELLE FALAMPIN, triste. — VOUS
dites cela par politesse...
labosse. — Non. Je le dis sincèrement, du cœur...
mademoiselle falampin, avec un pâle sourire. — Oh! voilà un mot...
labosse. — Je le maintiens, mordicus.
mademoiselle falampin, résolue. — Me le prouveriez- vous, cet intérêt?
labosse. — Quand vous voudrez, mademoiselle.
mademoiselle falampin. — Gomment? De quelle façon?
labosse. — Je n'en vois pas deux.
mademoiselle falampin. — Si je vous demandais une grande faveur?
labosse. — Allez-y. De ce moment, vous avez la veine. Je sens que vous obtiendrez de moi tout ce que vous voudrez, tout.
mademoiselle falampin. — Soyez donc à la gare.
labosse, hésitant. — Encore?
mademoiselle falampin, sirène. — Pour me faire plaisir... d'abord. Et puis surtout...
labosse. — Achevez.
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Polir Iïl'être
utile.
labosse. — En quoi?
mademoiselle falampin. — Je suis ambitieuse.
labosse, insinuant. — Si jolie... et... si bien faite! si appétissante!...
mademoiselle falampin, qui rend. — Plus bas... pour l'amour... plus bas.
labosse. — Allons... allons... je ne vois guère ce que vous pouvez désirer de plus!
mademoiselle falampin. — Une grosse chose.
labosse. — Est-ce que je puis vous la donner?
mademoiselle falampin. — Non. Mais me la faire avoir.
labosse. — Dites ce que c'est, sacrelotte?
mademoiselle falampin. — Les palmes.
labosse. — Hé? quoi?
mademoiselle falampin. — Los palmes académiques.
labosse. — C'est tout ça? Vous tenez à ces machines-là?
mademoiselle falampin. — Oh oui! Les
LEONTINE FALAMPIN 147
palmes ! c'est mon rêve. Celle de Neuville-aux- Bois les a depuis Tannée dernière.
labosse. — Ah! ma pauvre enfant! S'il n'y a que ça pour vous rendre heureuse, comptez dessus.
mademoiselle falampin. — Non. Vraiment? Vous ne vous moquez pas de moi?
labosse. — C'est fait, je vous dit, archifait. J'irai à la gare.
MADEMOISELLE FALAMPIN. — ÈteS-VOUS
assez bon!
labosse. — Je parlerai de vous.
mademoiselle falampin. — Au ministre?
De moi !
labosse. — Oui, à ce jeune serin, et j'espère bien qu'avant peu, sur cette belle petite poitrine ronde, toute la région verra briller le ruban violet...
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Oh!... je Suis
honteuse... je ne sais comment vous exprimer... labosse. — C'est moi qui vous l'attacherai, hé... ce petit ruban? Oui? Allons, voilà une affaire arrangée... une bonne affaire... espérons-le? Vous ne dites rien. Êtes- vous contente ?
mademoiselle falampin. — Vous le demandez? Ravie!
labosse. — A la bonne heure. Moi aussi. Gomme ça, tout est pour le mieux.
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Mais VOUS
êtes bien sûr que ça réussira?
labosse. — N'ayez donc pas peur...
MADEMOISELLE FALAMPIN. — ... Qu'au
dernier moment ça ne va pas rater?...
labosse. — Pour qui me prenez- v Dormez sur vos deux oreilles. Je vous rq que c'est la chose la plus facile du monde. Les palmes ! Mais, si je voulais, je les ferais avoir à n'importe qui, à Victor, mon valet de chambre.
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Il a l'air d'illl
brave garçon.
labosse. — Oui, c'est une bonne fripouille. Il m'est très attaché. Pour avoir les palmes, il n'y a qu'à les demander. (S' apercevant qu'il a tort de parler ainsi.) Maintenant... je < je
n'en sais rien, après tout. Peut-être qu'à présent, c'est devenu très dur et que j'aurai • lu tirage?... On les a tellement galvaud< Oui... plus je réfléchis... ah dame'
LÊONTINE FALAMPIN 149
pas fait, ma chère enfant... On n'a pas les palmes comme ça!
MADEMOISELLE FALAMPIN, OCCaHée. — Allons!
bon! Moi qui croyais déjà... Vous me disiez à la minute...
labosse. — J'espère, j'espère... Mais ça n'est pas fait. Non.
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Me Voilà
toute bouleversée, à présent!
labosse. — Il ne faut pas. Un peu de nerf, que diable! Ayez confiance en moi, je ne vous veux que du bien. Et, dites-moi... vous êtes seule dans la vie?
MADEMOISELLE FALAMPIN. — Seule, Oui,
monsieur.
labosse. — Pas de parents? Pas le plus petit morceau de famille?
mademoiselle falampin. — Rien. Pas d'affection, rien.
labosse. — C'est le meilleur. Les affections, ça ne sert qu'à vous empêtrer... excepté pourtant une vraie et solide sympathie... une bonne amitié protectrice, comme...
MADEMOISELLE FALAMPIN. — La VÔtre?
labosse. — Mais oui, comme la mienne.
Tenez? petit bébé, vous êtes aussi aimable que vous êtes bien faite! A présent, je me sauve. Et, si on veut tailler une bavette avec vous, quelle est l'heure où l'on vous dérange le moins?
mademoiselle falampin. — Pendant ma classe. Le matin, à cette heure-ci.
labosse. — C'est très bien. J'en userai à l'occasion.
mademoiselle falampin. — Comment vous remercier assez, monsieur le sénateur?
labosse. — Ça se trouvera. Remettez votre pince-nez, je vous aime beaucoup a^ vous donne l'air d'un petit professeur qu'on aurait grand plaisir à contenter... grand plai Ne rougissez pas.
mademoiselle falampin. — A la semaine prochaine à la gare, alors?
labosse. — Oui. Mais je vous verrai ai (Appelant sa chienne.) Saphoî Où s'est-elle fourrée? (La chienne arrive en sautant par une fenc!;
MADEMOISELLE IALAMPIN. — La labosse, confidentic fasse sans cesse attention à ell
LÉONTINE FALAMPIN 151
ce moment c'est insupportable. (Plus bas)... elle est en folie.
mademoiselle falampin. — Pauvre bête!
labosse. — Ah! voilà! Diable de nature humaine! Un dernier mot. Aimez-vous les poires?
mademoiselle falampin. — Beaucoup.
labosse. — Je vous en enverrai, que Victor vous portera. Là. Soignez-vous bien. Buvez Irais. (Il sort, et en chemin il pense, tout guilleret.) Ah! tu veux les palmes, ma petite chèvre? Eh bien, pour ça, il faut les mériter.
CET EXCELLENT GIROUX-JODART
CET EXCELLENT GIROUX-JODART
LABOSSE.
maître giroux-jodart, ancien bâtonnier.
Soixante ans passés.
Chez Labosse, aux Tourniquets, dans un chemin creux. Ils sont assis sur rherbe.
giroux. — Ah! vieil ami, qu'on est tout de même bien à la campagne, loin de tout !
labosse. — Ma foi oui! A qui Je dis-tu? Moi, je sens que je vais y rester jusqu'à la fin de mes jours, et y claquer en paix, un beau soir, au retour des troupeaux. Ça sera comme
un Millet, ma mort, un Millet qui ne me coûtera rien.
giroux. — Tu en as de gaies, toi !
labosse. — Ah ! je suis comme ça à présent, depuis que j'ai enrayé. La sérénité parfaite. L'au-delà ne m'effraye plus. Tu ven tu y viendras aussi. Tu n'es arrivé aux Tourniquets que d'hier soir, pour passer une ou deux semaines avec moi ; eh bien, je t'attends à la fin de ta saison. Tu ne pourras plus t'arracher. Tu seras comme le capitaine Cook quand il lui a fallu se trotter de Tahiti, tu pourras pas... tu pleureras sur le pont...
giroux. — Ça m'étonnerait bien, parce que je n'ai pas la larme facile. Dans toute ma carrière de magistrat, j'ai vu pourtant des choses bien empoignantes ; je n'ai pas souvenir d'avoir jamais eu l'œil mouillé.
labosse. — Tu l'auras en quittant les Tourniquets.
giroux. — Alors tant pis, ces larmes-là, mon pauvre ami, ça sera le commencement du gâtisme!...
osse. — Peu importe l Avoue que tu me trouves bien amélioré?
CET EXCELLENT GIROUX-JODART 157
giroux. — Mais non. Pas tant que ça?
labosse. Qu'est-ce qu'il te faut, alors? Que j'entre à la Trappe?
giroux. — Je te trouve le même. Un peu vieilli. Voilà tout.
labosse. — Merci. Mais moi, je te parle au moral. Au moral, je suis tout à fait apaisé. La retraite est sonnée.
giroux. — L'extinction des feux?
labosse. — Tu l'as dit, Giroux.
giroux. — Et tes nuits sont bonnes?
labosse. — Excellentes. Un sommeil d'agneau. Et toi ?
giroux. — Moi... moi... ça dépend.
labosse. — Magistrat! Ancien conseiller!
Poseur d'hermine, va !
giroux. — Mais non, mais non. Je te dis la vérité, rien que la vérité... Moi, je n'ai pas tout à fait dit mon dernier mot...
labosse. — Tu le bégayes, allons?
giroux. — Non pas. Je le prononce, mais de loin en loin. A propos de ça, j'ai des reproches à t'adresser.
labosse. — A moi?
giroux. — Mais oui. La dernière fois que
nous nous sommes vus, à Paris, il y a six semaines...
labosse. — Le soir où nous avons été au Moulin-Rouge, avec ton ami, le médecin du sultan ?
giroux. — Oui, ce soir-là tu m'avais fait une promesse que tu n'as pas tenue.
labosse. — Laquelle?
giroux. — Tu devais me présenter à une petite camarade à toi, Pauline, une brune sur laquelle tu paraissais tout chaud, tout bouillant.
labosse. — Ah ! mon pauvre Giroux!
giroux. — Pourquoi n'as-tu pas donné suite ?
labosse. — Parce que c'est nettoyé, Paulin
giroux. — Déjà?
labosse. — Oui. Un drame. Un petit drame intime.
giroux. — Conte.
labosse. — Inutile. J'ai eu l'imprudence de la mettre en relation avec mon i
&IBOUX. — Ce jeune vaurien dont tu m'as parlé?
labosse. — En personne; je n'en ai pas deux. Heureusement!
CET EXCELLENT GIROUX-J OD ART 15D
giroux. — Et je vois, il a voulu te la...
labosse. — Non. C'est elle qui a essayé de le...
giroux. — Bigre!
labosse. — Alors, je l'ai lâchée, j'ai lûehé mon neveu, j'ai lâché tout le monde, et, comme j'étais très triste, je suis venu goûter la paix des champs.
giroux. — Et alors, depuis... rien? pas de péché mortel?
labosse. — Si. Mais les autres. Tu oublies qu'il y en a six autres !
giroux. — C'est vrai. Mais pour la plupart des gens comme toi, il n'y a guère que celuilà qui compte : la luxure.
labosse. — Et pour toi aussi.
giroux. — Oh! ma foi non. De ce côté-là, j'ai toujours été bien pot-au-feu, dans le fond, bien papa.
labosse. — Tu m'amuses avec ta paternité. On te connaît, ancien président d'assises, vieux gourmet de huis clos!... Ta oublies que je te pratique depuis cinquante ans, depuis le collège, et que je t'ai vu à, l'œuvre dans nos parties carrées. Rappelle tes souvenirs, Edmond.
giroux. — C'est si loin, tout ça!
labosse. — Qu'est-ce que ça fait? Moi, j'ai bonne mémoire. Je me souviens de nos fèf et il y en a eu de pommées, mon enfant.
giroux. — Assez pommées, en effet.
labosse. — Le soir de ta nomination de substitut à Poitiers, hein?
giroux. — Oui. Oh !
labosse. — Tu te rappelles?... Et que tu avais oublié dans la maison ton binocle en or, que je suis retourné le chercher le lendemain, et que la patronne me Ta remis bien poliment dans une enveloppe cachetée.
giroux. — Oui, oui. C'était le temps où Ton n'était pas désenchanté !
labosse. — On croyait encore à qudijii" chose !
giroux. — Tandis qu'aujourd'hui...
labosse. — On doute, on doute par instants. On finit par ne plus trop savoir au ju pourquoi on a été mis sur la terre. Je le demande aux échos, moi.
GIROUX. — Pas pour s'amuser, à coup sur?
labosse. — Fichtre non ! La vie est lourde! En somme, ce que nous avons fait
CET EXCELLENT GIROUX- JOD ART 161
comme fête, noce, et femmes, c'est rien, rien.
giroux. — Rien du tout. Des espiègleries !
labosse. — A côté des empereurs... des rois... des satrapes!... Les Borgia, tiens... j'y ai souvent pensé... voilà une famille qui savait tuer le temps I
giroux. — Je reviens à ma question. Alors tu es complètement sage?
labosse. — Complètement. Je ne sais pas ce que ça durera. Je me laisse aller.
giroux. — Et si parfois d'impérieux désirs. . .
labosse. — La marche, l'exercice. Je cours dans les bois.
giroux. — Tu es un marcheur et un coureur je le sais. Tant mieux donc si ça te suffit; mais moi, quand il m'arrive d'être troublé, ça ne me calme pas, les kilomètres. Au contraire!
labosse. — Orgueilleux ! Vieillard méridional !
giroux. — Parlons franc. Quelles sont les ressources dans le pays?
labosse. — Nulles. Tu es fou! Mais nulles.
giroux. — Oh! cherche bien.
labosse. — Ah cà ! où te crois-tu? Tu es