SCÈNE IV
DOUCET, seul, ramassant ses sacs.
Petite folle... ^^a n'a pas plus de respect pour la science!... C'est étonnant comme en province on est arriéré ! Les conceptions hardies les effrayent, le génie les étonne... Eh bien!
à Paris, je n'étonnais personne, on me regardait comme un homme très-ordinaire. Il y a tant de grands génies dans ce pays-h\; on m'appréciait. Les femmes surtout me trouvaient trés-amusant; dès que j'entrais dans un salon, elles se mettaient à rire tout de suite, avant que j'eusse dit un mot. Eh bien! ça me faisait plaisir. Vivent les femmes de Paris! elles sont charmantes!.. . Elles se mêlent de tout, savent tout, causent de tout, jugent tout, et le plus souvent sans avoir appris; mais d'inspiration... Elles ont un à-plomb, un instinct, un tact, une grâce, un goût pour la dépense! Oh! pour cela surtout, elles sont parfaites! Aussi^ que j'aie obtenu seulement une demi-douzaine de brevets d'invention ; que je fasse fortune et j'irai la manger dans la capitale; j'y prendrai une femme... ça sera bientôt fait.
(On frappe à la porte du fond, à droite.) Entrez... [Plus haut.) Entrez.
DOUCET, ALBEPtT.
DOUCET
Ah! c'est notre jeune avocat, M. Albert.
ALBERT
Je vous demande pardon; j'ai entendu parler et j'ai cru qu'il y avait compagnie au salon.
DOIJCET.
Du tout, j'étais seul , comme vous voyez ; il n'y a pas de mal, mon jeune ami. Sans doute vous venez, comme moi, pour saluer le maître de céans?
ALBERT
Vous ne vous trompez pas.^'
IG Donc ET.
Mais, ce n'est pas comme moi , dans le seul intérêt du bien public. Vous voyez? (// montre ses sacs. ) Yaus avez, dit-on, des vues personnelles... , des espérances...
ALBERT
Que voulez-vous dire, M. Doucet?
DOTJCET.
ÂII0US5 allons, mon cher Démosthènes, ne faîtes donc pas comme ça le mystérieux. Nous savons ce qui vous rend assidu dans cette maison... c'est un secret qui court tout le pays. Vous êtes amoureux.
Monsieur...
porcET.
Vous êtes amoureux, vous dis-je ; ce n*est pas moi que l'on trompe. Avant mon voyage de Paris, je ne dis pas... je croyais tout ce qu'on voulait. J'en conviens, j'étais un peu ridicule autrefois, mais mon voyage m'a perfectionné.
ALBERT
C'est vrai.
DOUCET
Pour en revenir, vous aimez la sensible Noémi. Vous avez raison ; je vous approuve. Le papa Dupont est un brave homme, un riche propriétaire, considéré... un peu sévère, un peu rigide même... mais c'est égal. La jeune personne est très-bien... j'y avais pensé dans le temps pour moi.
ALBERT
Ah!... vous aviez eu quelque idée ?
DOUCET
Comme ça..., très-légèrement..., dïms les momcns où je n'inventais pas. Mais je me suis aperçu que la sensible Noémi avait un caractère... un peu romanesque... un peu mélancolique... oui, ça cadrait mal avec ma vivacité, avec
ce feu roulant de saillies qui s'échappe sans cesse de cnoa esprit essentiellement créateur et brillant. Indépendamment, dis-je, de ce motif, il en est un autre qui méritait les réflexions d'un homme sage , et qui a singulièrement calmé mon effervescence.
Ah!
DOTJCET, â demi-voix.
Vous savez comme on est méchant en province ? 11 m'est revenu certains propos.
ALBERT
Des propos... sur mademoiselle Noémi?
DOUCET
Oh ! moi, je n'y ai jamais cru personnellement; mai? enfin... le capitaine Gustave — vous savez.... unbruti... à moustaches, qui venait souvent dans la maison... Madame Dupont l'aimait beaucoup.
ALBERT
Tout le monde l'aimait. Moi-même j'avais conçu pour lui une affection profonde^ et je m'estimerais heureux de lui en donner des preuves si jamais l'occasion m'en était offerte.
DOUCET
De son côté, la sensible Noémi ne paraissait pas le voir sans intérêt.
ALBERT
M. Doucet
DOUCET
- Veus entendez bien , mon cher, que je dis cela comme je dirais autre chose. Vous savez ce que c'est que la pro*vince. . . A Paris, on n'y regarde pas de si près, on s'attache d'abord à la fortune...; mais en province, diable! c'est une autre affaire.
Vous auriez dû comprendre déjà ^ Monsieur ^ combien
VOS suppositions injurieuses me déplaisent. Oser concevoir le plus léger soupçon sur une demoiselle que j'estime , que j'aime, est une offense personnelle, et si je n'avais pitié...
DOUCET
Oh! noble défenseur de la veuve et de l'orphelin! ne vous emportez pas. Qui songe à attaquer une réputation intacte ? cette demoiselle est irréprochable , je n'en doute pas. . . , pas un instant , pas le moins du monde. D'ailleurs, à l'époque dont il s'agit, madame sa mère vivait encore, elle ne quittait pas sa fille ; et madame Dupont était d'une vertu exemplaire ; mais vous ne m'écoutez
plus. . . . Vous me boudez? M. Dupont n'arrive pas
J'ai une foule de visites à faire. Sans rancune , M. Albert. Je reviendrai. Nous nous reverrons. Je veux, pour présent de noces, vous offrir le premier pain de sucre de ma fabrique.
ALBERT, seul.
Ridicule personnage! Elever des doutes sur la pureté de Noémi , sur une femme dont le caractère angélique, les vertus douces et modestes, avaient commandé mon estime et mes respects, avant, de faire naître mon amour. En l'épousant je suis certain d'assurer le bonheur de ma vie. . . . Mais depuis que je me suis déclaré , il m'a été impossible d'obtenir son aveu. J'ignore si elle partage mes senlimens ; sa froide réserve a toujours éludé une réponse décisivef Serait-il possible que son cœur ?. . Oh non , elle l'aurait confié à son père.
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