MATHILDE, ALPHONSE
MATHILDE , à part , un peu inquiète.
Ah ! mon Dieu. . . on nous laisse seuls.
DUO
AiPi. : Di piacere mi balza il cor.
ALPHONSE , à part.
Près de ma femme Me voici donc . . . pour mon cœur doux instans ! . . . Ah ! qu'à ma flamme Il tarde, helas! de n'avoir déjà plus soixante ans, MATHILDE , à part.
Mon trouble augmente.
ALPHONSE
<^u'avez-vous donc ? . . . quel effroi Près de moi ? ...
MATHILDE
?fon ! . . . mais ma tante ...
Je la ci'oyais en ces lieux.
ALPHONSE
J'exaucerai, vos vœux.
ENSEMBLE
MATHILDE
Non, plus d'effroi!
Et, près de inoi, Que mon mari Soit mon meilleur ami.
Oui, sans effroi Begardez-moi ; Votre mari N'est-il pas votre aï
{Alphonse conduit Mathilde a la tahle, la fait asseoir, et s'assied auprès d'elle à sa gauche.)
ALPHONSE
Permettez que je vous serve... (// verse le thé, et hd offre des fruits,) Ces petits soins ont tant de charmes : c'est un si grand bonheur. . d'être là. . . dans son ménage. . . de pouvoir s'occuper uniquement de celle qu'on aime. ... et qui vous appartient pour toujours. ( Mathilde soupire involontairement.^ (^A part.) Ah ! mon Dieu ! ce mot la fait soupirer. {Haut et inquiet.) Qu'est-ce que c'est, chère amie:*., quelle inquiétude, quel chagrin vous tourmente?
MATHILDE
Moi , monsieur?
ALPHONSE
Auriez- vous déjà des regrets? ou peut-être quel-
qu'aulre souvenir ? . . .
MATHILDE
Quoi , vous pourriez penser?. . .
ALPHONSE
Qaaîid ce serait vrai , il n'y aurait rien d'étonnant ! et je pardonne d'avance. . .
MATHILDE
Bien vrai! cela ne vous fâchera pas?
ALPHONSE, à part.
Ah ! mon Dieu! [Haut a^ec trouble.) Il y a donc quelque chose ?
MATHILDE , timidement.
Je conviens que je m'étais fait d'avance du mariage. . . et surtout de mon mari, une idée. . . un portrait. . .
ALPHONSE
Qui me ressemble ?. . .
1VIATHH.de , de même.
Très-peu ! . . . Je me figurais quelqu'un qui aurait à peu près vos traits, vos manières, toutes les bonnes qualités que j'aime en vous , mais toutes ces qualités là j'aurais voulu. . .
ALPHONSE
Eh bien . . .
MATHILDE
Qu'il les eût depuis moins long-lems.
(Ils ([uillcnl la laide, cl vieniicfil sur le devant <lo la scène. Mathilde se trouve droite du spectateur.)
ALPHONSE
Je comprends, qu'il fût plus jeune.
MATHILDE, vivement.
Oui , qu'il eût mon âge î et des yeux si expressifs . . une voix si tendre. . .
ALPHONSE , souriant.
Enfin , un portrait de fantaisie . . . qui ne ressemblât à rien ...
MATHILDE
Si. . . je crois que cela ressemblait à quelqu'un. ALPHONSE, à part.
O ciel !
MATHILDE
Quelqu'un que j'ai rencontré, avant mon mariage.
ALPHONSE, vivement.
Et VOUS osez ! . . .
MATHILDE, effrayée.
Non. . . monsieur. . . non, je n'ose pas! c'est parce que
vous m'avez dit que cela vous ferait plaisir car, sans
cela. . .
ALPHONSE
En effet, vous avez raison. {A part.) Maudite curiosité! [Haut.) Achevez, je vous en prie!.. . . Vous disiez que ce jeune homme . . .
MATHILDE
Ai-je dit un jeune homme? je n'en sais rien, car je l'ai si peu vu . . . trois ou quatre fois , à un bal que donnait un de nos voisins , un banquier de Dusseldorf . . .
ALPHONSE, avec joie.
Qu'entends-je ! et son nom?
MATHILDE
Ah! mon Dieu, monsieur, vous devez le connaître.. . car, d'après quelques mots qui lui sont échappés, j'ai toujours pensé depuis qu'il devait être un de vos parens , et sans doute votre neveu.
ALPHONSE
Ah ! que je suis heureux !
MATHILDE
Et de quoi donc ?
LE VIEtX MA^II ,
ALPHONSE
AiR : A soixante tins.
Je peux trembler qu'un autre ne vous aime; Mais un neveu! ... je le vois sans chagrin ; Car mon neveu, c'est un autre moi-même, Ce qui me plaît, 11 le trouve divin, Et ce que j'aime, il l'adore soudain!. . . Aussi , mes biens et mes tre'sors , ma chfere , Tout ce que j'ai de mieux en ce moment. Tout, après moi , lui revient. . . il le prend;
Et je vois sans trop de colère
Qu'il commence de mon vivant.
MATHILDE
Vraiment I si je l'avais su ! moi qui craignais de vous en parler.
ALPHONSE
Au contraire. . . ne me laissez rien ignorer... Racontezmoi tous les détails. . . dites-moi ce que vous pensez de lui.
MATHILDE
Beaucoup de bien . . . d'abord , 11 vous ressemble beaucoup ... et un jour que nous causions en dansant. . . car on danse pour causer , il me dit qu'il s'appelait Alphonse de Bruchsal. . . qu'il habitait ordinairement Berlin, mais qu'il serait heureux de se fixer à Dusseldorf, de m'y revoir. . .
Voilà tout.?
MATHILDË*
Oui , monsieur.
ALPHONSE , lentement et la regardant.
C'est singulier. . . je croyais qu'il vous avait pris la main et qu'il l'avait serrée. . .
WIATHILDE, troublée.
Comment r*... c'est vrai, monsieur, je l'avais oublié, (/i parl.^ Ah! mon i)i(îu , comme il faut prendre garde avec les maris. {llauL) (^)ui donc a pu vous apprendre T
ALPHONSE
Voyez, JVJalhilde, conunc il faut toujours dire la vérit(; \\ son époux. . . Tout ce que vous venez de irie raconter, je le savais d'avance et de mon neveu lui-mtîme.
COMÉDIE-VAUDEVJLLE. 3(J
MATHÏLDE.
Ah ! c'est bien mal à lui . . . c'est bien indiscret. . . je ne l'aurais pas cru. ... et je n'avais pas besoin de cela pour l'oublier. . . . car>, je vous l'ai dit, monsieur, j'y pensais si peu, si peu , que cela ne valait pas la peine d'en parler. . . seulement , et d'après ce qu'il m'avait dit de lui , de sa famille, il me semblait que cela annonçait des intentions, et j'attendais toujours qu'il se fît présenter chez nous ; lorsqu'un soir on annonce M. de Bruchsal. Ce nom fit battre mon cœur. . . je levai la tête. . . mais ce n'était point lui. (Baissant les yez/^c.) C'était vous, monsieur... l'accueil que •je vous fis d'abord, vous ne le dûtes, j'en conviens, qu'à mes souvenirs. . . à cette ressemblance. . . mais plus tard, vos bontés seules ont appelé ma confiance.... mon affection.... vous savez le tqsI^.. {Vivement.) Voilà la vérité, monsieur ; vous connaissez le fond de ma pensée, et je vous jure désormais de n'en plus avoir une seule qui ne soit pour vous.
Ah ! ma chère Mathilde ! . . .
Air de Délia.
A ton bonheur je consacre ma vie.
MATHILDE
De ses bonte's que mon cœur est e'mu!
ALPHONSE
Par tes attraits mon a me est rajeunie.
MATHILDE
D'où vient ce trouble à mes sens inconnu ?
ALPHONSE
Et toi, Mathilde? et toi, m'aimeras-tu?
MATHILDE
Oui, je crois que je vous aime Comme... un mari,..
ALPHONSE. '
C'est bien peu î
MATHILDE
Prenez garde? je vais même Vous aimer comme un neveu.
ALPHONSE, à ses genoux.
Ah! je n'y résiste'plus... Mathilde... ma bien aimé^. ^ipprends donc ...
4o LE VIEUX MARI ,