‹ Le vieux médecinChapitre 10 sur 16 · LE CADAVRE HABILLÉ POUR LE BAL 1G · texte numérisé non relu

LE CADAVRE HABILLÉ POUR LE BAL 1G

casme des joies futures de ce monde... triste dérision des vanités humaines !...

C'était vraiment un spectacle humiliant et horrible, que cette pauvre créature frappée de mort en sacrifiant sur l'autel de la frivolité féminine !...

Quand j'arrivai, le corps était déjà froid et roide : la mort remontait à environ vingt minutes ou une demi-heure. Ce futen vain que j'essayai de tirer un peu de sang de son bras.

Après examen, nous reconnûmes que miss J... avait succombé à une maladie du cœur. Elle eût pu prolonger sa vie de quelques années, si elle eût voulu suivre mes conseils et ceux de sa mère. Pour ma part, j'ai vu bien des cadavres, dans Tattitude calme et tranquille d'une fin naturelle comme dans les crispations et les contorsions d'une mort violente, mais jamais... non, jamais je n'ai eu devant les yeux une aussi frappante satire des vanités humaines et un spectacle aussi effrayant, aussi repoussant que celui do ce cadavre habillé pour le bal ! ! !.. .

Une cantatrice aimée du public et qui a reçu de la nature le génie de son art, le goût qui le dirige, surtout une de ces voix puissantes, dont l'étude augmente la séduction, est assurément quelque chose de plus qu'une femme. Il y a de l'idolâtrie dans le culte qui lui est rendu. Elle ne plaît, elle n'émeut pas seulement : elle exerce un pouvoir magnétique, une ivresse morale. ^

L'actrice tragique fait couler vos larmes, mais le bon sens ne quitte pas son trône ; la critique conserve son droit. Vous ^les encore juge ; vous pleurez, mais la sensation, l'admiration que vous inspire le talent du poëte, partagent avec la grande tragédienne le succès qu'elle obtient. La cantatrice agit sur vos sens; elle doit vous enivrer, vous faire perdre tout souvenir de la vie, vous plonger dans une atmosphère de sons délicieux, dans une mer de voluptés; et l'être qui produit ces merveilles est doué de la vie et de la beauté : c'est une femme, une femme parée de tout ce que le luxe et la mode inventent de plus séduisant ! Etonnez-vous donc quede sages têtes aient tourné, que déjeunes hérosaienlsacrifiéleur fortune à ces fées toutes puissantes. Le bruit, la foule, l'éclat du théâtre, les applaudissements, les murmures cl les cris d'approbation, les bf\(va ! jaillissent de cette assem-

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blée émue et palpitante. Que de prestiges ajoutés à cet enivrement irrésistible !

Dans le cours de ma vie médicale, j'ai eu occasion de donner des soins à une cantatrice, victime intéressante de son art enchanteur. Si l'on excepte le nom de mon héros, que je dois altérer, et celui de l'ange funeste qui l'a perdu (ce dernier, je dois le taire; la cantatrice vit et triomphe encore), je n'omettrai, je n'altérerai aucun détail des scènes auxquelles j'ai assisté. Je l'ai dit souvent, mes prétentions ne sont pas celles du romancier, et les feuilles que je détache de mon carnet médical, toutes chargées encore des minuties de la réahté, ne sont que de simples matériaux pour l'observateur.

M. Warningham avait été élevé à Cambridge. Avant d'être appelé près de lui, dans une occasion <jue je ne larderai pas à faire connaître, je ne l'avais jamais vu. Il était riche, bien né, fort instruit et doué d'un de ces tempéraments ardents, qui transforment tout en passion, mt^me l'étude, même la géométrie et l'algèbre. De bonnes manières, un excellent ton, une politesse naturelle suppléaient en lui à l'habitude du monde. Il avait vingt-deux ans et n'avait encore; observé ni approfondi autre chose que les poètes grecs, nos vieux auteurs anglais et les tavernes de Cambridge. Son temps avait été partagé entre les folies un peu grossières dont nos jeunes universitaires se font un mérite, et des lectures savantes dont il avait tiré grand protit. Sans être ce qur l'on nomme vulgairement un manvats sujrt, il avait suivi, tète baissée, le flot de dissipation et de débauche qui emporte d'ordinaire la vie des étudiants. Il avait fait du plaisir une affaire, de l'étude une passion.

On appréciera, d'après ce peu du n)uti, h' curaLîèrL' de M. Warningham, et l'impression qu'a dû produire sur lui son entrée dans le monde qu'il ignorait ; rien ne pré[)are

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moins à la société réelle, à l'usage ordinaire de la vie, que l'existence de l'université. Les beautés faciles<ie Cambridge, et kmr souvenir assez peu brillant, avaient laissé chez lui des traces fugitives. A cet enthousiasme maladif que l'on puise dans les livres, il joignait une inexpérience complète, la vanité qu'inspire la conscience du mérite, un caractère impétueux et irritable, et ce besoin de voir ses passions satisfaites dès qu'elles étaient nées, besoin assez commun chez les gens riches; enfin, pour terminer ce portrait, l'expression de la physionomie la plus mobile, des traits pleins d'animation, un front élevé, un œil rayonnant d'intelligence suppléaient à la régularité qui manquait à sa figure. On reconnaissait son mérite, mais il passait pour original. Sa famille résolut de le marier de bonne heure et d'enchaîner toute cette fougue à l'autel d'hyménée, comme diraient les poètes d'opéras comiques. Il vint à Londres, dans l'espoir d'y trouver la jeune personne qu'il devait épouser et qu'il avait vue à Cambridge ; elle était partie pour Brighton et ne devait revenir que dans quinze jours.

M. Warningham avait fait du théâtre une étude spéciale. Il aimait surtout ces vieux auteurs dramatiques anglais, dont l'énergique diction flattait ses goûts littéraires et correspondait avec ses penchants naturels. Il alla au spectacle. On donnait ce soir là : Une Nouvelle manière de solder les vieilles dettes \ œuvre excellente de notre vieux Massinger -. Un opéra en un acte servait de petite pièce. Miss **% cantatrice célèbre, dont je neveux indiquer ni le nom, ni la patrie, ni les succès nombreux, était la prima donna de la soirée.

Miss *** n'est pas d'une beauté régulière -, mais elle a du charme, de la gentillesse, de fort beaux yeux et une voix

* ,1 A>io wmj ta pay olo debts.

- Auteur qui vivait sous Charles le'.

LA CANTATRICK \H

(jui pénètre l'Ame. L'émotion (Ju jeune homme, qui n'avait vu jusque-là d'autre théâtre ot d'autres acteurs que ceux de Cambridge, Ait extrême. Le lendfîmain, la cantatrice devait encore jouer. Il loua d'avance la loge d'avant-sd*ne et vint s'y établir. Il revit ces yeux qui J' affolaient ', comme il me le dit lui-même plus lard, et imagina que leur lustre velouté, leur clarté caressante s'arrêtaient sur lui. Klle jouait un rôle naïf et intéressant. Warningham, penché sur le bord de la logo, ne respirait pas. Son regard intense et passionné la suivait toujours. Cette imagination (]ui avait sommeillé jusqu.'alors, ce cœur où les émotions abondaient sans avoir trouvé leur essor, jaillirent et s'entlammèrent tout à coup. Il crut que ses yeux rencontraient ceux de miss*- *, et qu'embarrassée et pudibonde, elle se retournait pour échapper à son regard. Elle chanta une mélodie de Bellini pleine de langueur et de mélancolie; cette méloilie exquise émanant (les lèvres de miss*** acheva de perdre Warningham. Son extase bruyante força le public à intervenir et à réduire au silence son admiration par trop éclatante. Encore! encore f criait-il en battant du pied le plancher et de la main le velours qui lui servait d'appui. L'attention de la cantatrice se porta sur cette loge; l'espèce do reconnaissance et de plaisir que son sourire exprimait pénétra jus(]u'au fond de Pâme du jeune homme. Dès ce moment c'était fait de lui; sa fiancée était oubliée, son sort fixé, la fascination complète. La cantatrice s'était emparée de toutes ses facultés.

A peine fut il ca[)able d'écouter le reste de la pièce; son corps tremblait; l'haleine lui manquait. Lorsque le rideau tomba, il sVlanea hors de la loge, sortit en courant, alla se poster aujjrès de la petite porte des acteurs, où il es|)érait voir apparaître bientôt miss ***. En eflel, un manction, un

^ MaddeiiinQ ei/es.

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voile, un long cachemire se montrèrent; c'était, la cantatrice. Elle donnait le bras au capitaine G..., dont les campagnes de coulisses et les exploits d'opéra ont accru la renommée. Une voiture élégante attendait la cantatrice et le capitaine, qui l'aida à y monter et se plaça près d'elle. Le cocher toucha; la voiture partit.

C'était en hiver. Il tombait une pluie fine, pénétrante et glacée. Le cocher et le valet de pied eussent donné une bonne part de leurs gages pour s'exempter ce soir-là de leur service. Croira-t-on que Warningham, après avoir gagné à prix d'or le valet de pied, eut le courage ou la folie de monter avec lui derrière la voiture qui portait son idole? La pluie continuait; et pendant que les habitants de la berline causaient paisiblement, tendrement peut-être, voici la conversation qui s'engageait, à demi-wix, entre Warningham et le valet, suspendu derrière le jeune homme, et dont une guinée avait gagné le cœur.

— Où demeure votre maîtresse ?

— Près de New-Road K

— Mais vous n'en prenez pas la route.

— Elle va chez le capitaine G..., près de Hyde-Park.

— Elle y passera la nuit?

— Oui, et sans doute la journée de demain.

— Cela lui arrive souvent ?

— Oui, personne ne l'ignore.

La voiture s'arrêta enfin devant l'hôtel du capitaine. Warningham quitta son poste et s'éloigna rapidement; il rentra chez lui mouillé, fatigué, la tête brûlante, menacé d'un gros rhume, et plus follement amoureux qu'on ne le fut jamais. Un espion qu'il plaça devant la maison de la cantatrice lui apprit que la femme de chambre de cette der-

' Jîoiilcvard de Londres.

\.\ CAMATKICK 173

nière était renlré(3, mais qu'on n'avait pas vu sa maîtresse : on (lisait dans le voisinage qu'elle était chez le capitaine.

Qu'une liaison de la nature la moins équivoque existât entre ce dernier et la jolie cantatrice, C(; ne pouvait être l'objet d'un doute : l'extravagante passion du jeune homme, au lieu de reculer devant tant d'obstacles, s'en irrita. Miss *** devait chanter le soir; Warningham voulut aller l'entendre; mais un de mes confrères qui le soignait, et qui, par hasard, lui rendit visite, le trouva dans un état trop alarmant pour lui permettre de quitter la chambre. Il avait la lièvre; il avait maigri en deux jours; et l'excitation la plus violente, augmentée par l'insomnie, faisait afllucr le sang vers le cerveau. Warningham se mit au lit, après avoir envoyé à la cantatrice une élégie passionnée; sa nuit fut plus calme. Le lendemain, on vint lui apprendre que miss *** était n^ntrée chez elle. En dépit de la médecine et de ses ordonnances, il résolut de retourner à Drury-Lane le soir même, et d'occuper la loge où il s'était placé les jours précédents.

Une famille avait loué d'avance la loge cjue désirait Warningham, et qu'il avait déjà occupée. Il fut ol)ligéde se contenter de celle (]ui so trouvait vis-à-vis. Il avait pensé à demander à cette famille l'échange des deux loges; on lui fit sentir l'extravagance de cette idée, à laquelle il ne renonça que difficilement. Il alla donc s'installer à son poste, et s'enivrer encore des chants et de la beauté qui lui ôtaient la raison.

Le r(Me que miss '** remplissait ce soir-là lui prétait le charme du roman. La singularité de son costume, l'intérêt de la situation où elle se trouvait placée dans le. drame agirent puissamment sur Warningham. 11 s'associait à tous les événements de la pièce et se laissait emporter à l'illusion du théAlre. Quand la rampe s'abaissa; lorsque la demiclarté répandue sur la scène laissa voir l'héroïne sortir en

tremblant d'une forêt où elle s'était égarée; lorsque dans sa terreur et son trouble elle jeta les yeux autour d'elle^ comme pour échapper au séducteur qui la poursuivait, la tête du jeune homme se pencha, il croisa les bras; il oublia tout. Puis la lumière reparut et éclaira la cantatrice : on vit resplendir les velours et les pierreries qui la couvraient, les boucles de chevcur noirs qui tombaient sur ses épaules nues, le manteau écossais qui Tenveloppait : bientôt ce manteau, rejeté en arrière, laissa voir et permit d'admirer sa beauté ; rien dans son costume et sa démarche n'offensait réellement la pudeur; mais tout en elle appelait la volupté; le public enthousiaste témoigna par l'unanimité de ses applaudissements sa surprise et son plaisir. Imaginez l'extase où l'admirateur de miss *** resta comme anéanti; les forces lui manquèrent; son agitation lui fit perdre un moment connaissance.

Le rideau tomba ; il était revenu à lui-même. On rappela l'actrice, qui fut obligée de reparaître sur le théâtre. Elle rentra par la coulisse voisine de la loge de Warningham ; un cri involontaire lui échappa ; puis comprimant l'expression de son enthousiasme, il prononça ces paroles à voix basse, mais assez haut pour qu'elle les entendît :

— Tu es un ange !

Elle s'arrêta émue et surprise ; un sourire se dessina sur sp lèvres; un léger mouvement de tête sembla dire à interrupteur qu'il y avait de l'indiscrétion dans son élan. Warningham tremblait. A ses yeux, c'était un commencement d'intelligence, une sympathie établie, un encouragement donné à ses avances : Dieu sait comment il se mit tout cela dans la tête ! Bref, il ne douta même pas qu'elle n'eût reconnu l'auteur de l'élégie et le martyr de ses charmes.

A la fin de la pièce, il se hâta d'aller, comme la première

LA cantatrk:e n.'i

fois, se mêler au groupe de curieux qui se forme ordinairement à la porte des acteurs. Miss *** sortit accompa;?née d'une femme de chambre, qui portait un carton, et monta dans une voiture de place. Le jeuruî homme, arrôlé dans son projet, paralysé, glacé, comme foudroyé par la vue de l'objet aimé, n'eut pas môme la présence d'esprit de l'aider à monter dans la voiture; ses genoux tremblaient, ses dents claquaient; un second fiacre approcha ; il ordonna au cocher de suivre son camarade, en quelque lieu qu'il allAt. Les deux voitures arrivèrent ensemble au logement de la cantatrice. Warningham descendit et se dirigea vers cette maison, où miss *** allait entrer.

En voyant un étranger qui la saluait et lui offrait soa bras, elle témoigna de la surprise, de la crainte, du mécontentement. Puis, arrêtant ses regards sur le jeune homme, elle se rappela les traits et la démarche e celui (jui avait attiré déjà son attention pendant la soirée, en proférant une étrange exclamation. La figure de l'actrice exprimait la gêne et le déplaisir; il la pressait vivement de ne pas refuser son bras.

— Ma femme de chambre est là, monsieur, répondit-elle d'un ton froid ; et elle se dirigea vers la porte, dont elle souleva le marteau.

— Chère madame ', reprit l'insensé en balbutiant, permettez-moi d'avoir l'honneur de me présenter chez vous» demain matin, et de m'informer de l'état de votre santé, que la fatigue de cette soirée a pu altérer.

Elle répondit d'un ton de voix sec et décourageant, qu'il lui était impossible de deviner œ que signifiaient ces paroles et ces témoignages d'intérêt que lui prodiguait un étranger; qu'elle ne devait y répondre autrement que par

1 Dear madam, terme de politesse.

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l'expression de son étonnement; qu'il était bizarre et fort peu convenable de rarrêtev ainsi dans la rue, par une nuit d'hiver, et qu'elle était blessée et non pas flattée de ces bizarres prévenances.

— Quant à la visite que vous m'annoncez, monsieur, continua-t-elle, vous êtes libre de la faire; mais si vous comptez être reçu, vous serez désappointé, je dois vous en avertir.

Tout cela n'était pas encourageant. La porte s'ouvrit; miss *** fit à son triste adorateur une froide salutation et le aissa en proie aux tourments d'un amour malheureux.

La fiancée de Warningham, ses projets, ses espérances, tout avait disparu, tout s'était effacé de sa pensée. Depuis minuit jusqu'à six heures du matin, il resta dans la rue, marchant de long en large devant la maison de sa belle, les yeux attachés sur une lumière qui scintillait à une fenêtre du premier étage, montant et remontant les degrés que la cantatrice venait de fouler. La neige tombait à gros flocons, le sol en était couvert, et l'infortuné Céladon s'am.usait, sous cette neige glaciale, à rester debout à la même place que l'idole avait occupée au moment où elle l'accablait de son dédain. Délire! insanie complète ! Il fallait qu'une vie de collège et des antécédents pareils à ceux de Warningham l'eussent préparé à cette extravagance ; il fallait une organisation comme la sienne, un entraînement aussi facile, une fougue aussi impétueuse, aussi aveugle, pour expliquer de tels actes chez un homme de bon sens, qui (chose assez peu édifiante) allait contracter mariage! Quand je fis cette remarque à Warningham, il me répondit :

— Que voulez -vous? c'était plus fort que moi. Une impulsion aveugle m'emportait,

Le watchman criait six Jieures du matin (juand le jeune homme fil arrêter un fiacre qui passait, et s'en servit pour

LA CANTATIUCE 177

nînlrer chez lui ; sos facultés physiques et morales étaient anéanties. Épuisé de fatigue il se jeta sur son lit, tout habillé, ne se réveilla qu'à midi, et, pendant quelques instants, il imagina que la cantatrice était debout près de lui : il crut revoir le sourire, entendre le chant de la sirène; la fascination était complète; il ne put s'empêcher de lui adresser la parole. A trois heures, il s'habilla et partit pour rendre visite à un jeune pair d'Angleterre, dont la vie facile et les mœurs lé-" gères traînaient un beau nom dans la poussière des coulisses. Ce fut le confesseur de Warningham, qu'il écouta gravement.

— J'ai quelque expérience de ces affaires, lui dit-il ensuite. Souffrez que je devienne votre mentor. Nous allons faire ensemble l'emplette d'un bijoux, d'une bague, par exemple. Nous l'adresserons à miss ***; un billet poli l'accompagnera. Nous ne lui parlerons que du plaisir qu'elle cause à ses auditeurs, de son admirable talent, et nous la supplierons d'accepter ce souvenir, comme un faible témoignage de l'enthousiasme qu'elle inspire. Vous signerez cette épître. Elle provoquera une réponse; vous expliquerez, on vous répondra de nouveau. Le fer une fois engagé, nous verrons.

Le jeune conseiller de Warningham avait bien calculé. La magnifuiue émeraude qui ornait la bague ne brilla point impunément aux yeux de la belle, qui la garda. Le lendemain, petite battre parfumée n-mise à notre héros (]ui se trouvait encore au lit. Miss "* le remercia du présent ex(juis et de bon goûl(iu'il avait bien voulu lui envoyer, elle le priait de croire qu'elle serait heureuse de porter sur la scène la bague choisie par un dilettante, dont les encouragements avaient queUjue chose de si flatteur ! Refuser un l)eau diamant! Stoïcisme rare authéAtre!

Que faire ensuite? Il u\'n savait trop rien ; mais ce début n'était point malheureux. Déjà la cantatrice était devenue

son obligée : il espérait lier bientôt connaissance avec elle ; et sans la défense formelle de son médecin, il eût été lui rendre visite dès le soir. Le lendemain, la même interdiction pesa sur lui, et le retint dans sa chambre. Sa santé s'améliora; il se consola de la sévérité avec laquelle on le traitait, en écrivant à l'objet de ses désirs : il avait disait-il, quelque chose d'important à lui communiquer, et il lui demandait quelques instants d'audience. Vous cherchez, lecteurs^ quelle pouvait être cette importante communication? elle ne vaut, en vérité, pas la peine de vous être confiée. Je ne sais pas même si le pauvre Warningham s'était formé une idée nette de ce qu'il prétendait dire à la cantatrice; l'important pour notre amoureux, c'était de la voir et de lui parler.

Au surplus, le stratagème, tout grossier qu'il fût, réussit. "Warningham reçut une invitation polie, où miss *** en le priant de venir déjeuner avec elle le dimanche suivant, lui laissait entendre qu'elle le recevrait seul, et témoignait la curiosité que lui inspirait la communication importante que l'épître de Warningham avaitlancée comme un appât. Ouelle joie pour Warningham ! Comment sa vie ne se brisera-telle pas dans cet intervalle, dans cet abîme, dans ce mortel espace de trois journées? Que ne pouvait-il anéantir les heures qui le séparaient de la félicité suprême!

Enfin le moment arriva; le moment si impatiemment attendu, si vivement, si ardemment désiré. Il quitta sur les neuf heures du matin son hôtel, et, le cœur palpitant d'espoir et de crainte, il se rendit chez la cantatrice.

Une femme de chambre ouvre et introduit Warningham dans une belle salle à manger. Près d*une table servie avec somptuosité, une dame Agée, chaperon inséparable de toute actrice à la mode, continue à lire son journal. Miss "'"'* est au piano ; elle essaye ces vocalisations brillantes , ces points

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d'orgue éloquouls ol inlerïniuables qui ont si souvent pénétré d'entliousiasme ses amliteurs ravis. Sa parure est simple, mais d'une coquetterie et d'une grAce raniné<3. Pâle et un peu nétric, elU; n'a plus cet éclat faclico, dont le fard, les lustres du théâtre, le prestige de la scène environnent une actrice; mais sa langueur interesse; l'expression de fatigue qui s'empreint sur ses traits amaigris a un nouveau charme pour le jeune homme; il n'était que son adorateur, il devient son amant; il est touché de sa mélancolie. Ces Idéaux yeux si souvent admirés d'un public que leur éclat séduisait, s'arrêtèrent doucement sur Warningham. Elle Taccueille avec aisance, et surtout avec cette politesse affable qui n'est plus la simple civilité. Ces douces manières, ces sourires enchanteurs, cette voix caressanti; et animée font naître dans son sein des émotions profondes, rapides, impossibles à définir, à décrire, à réprimer. Voilà celle de qui son destin dépend; Ja voilà près de lui; il la touche, il lui parle; elle l'engage à s'asseoir à sa table, elle, la perle du théâtre, la cantatrice à la mode!

Quand Warningham lui rappela l'exclamation qu'il avait laissée échapper et (jui avait interrompu la rentrée de la cantatrice, elle rougit légèrement. Il s'aperçut d« cette émotion , et ses veines, oii courait à Ilots pressés un sang plus brûlant et plus rapide, furent sur le point de se briser. A peine pouvait-il conserver le calme extérieur d'une visite de politesse. La conversation s'anima : il fut brillant, varié, plein de feu, d'Ame, d'éloquence. iMiss *** savait causer, et lui répondit sur le même ton. Les heures qui s'écoulaieut portèrent au comble le délire du jeune homme. Pauvre Warningham ! Miss "* avait lu ses auteurs favoris, elle les aimait; c'eût été assez pour l'enivrer et le perdre. La cantatrice écoutait avec une attention réelle ou simuler h\s plus poétiques passage de Ilomco el JulicUc^ récités d'une voix

mélancolique et agitée, quand une voiture s'arrêta devant la porte. A ces coups pressés du marteau qui battait la plaque d'airain, on ne pouvait méconnaître l'arrivée et la visite d'un personnage important: l'aristocratie anglaise ne s'annonce pas autrement *. Miss *** tressaillit et parut mécontente. La femme âgée, dont le rôle avait été muetjusqu'alors, se leva.

— Mon Dieu, ma chère, s'écria cette dernière, est-ce que vous recevrez cet homme ?

Miss ^'^'^ s'était approchée de la persienne, à travers laquelle son œil pénétrait dans la rue.

— Ce n'est que lord Ellington, reprit-elle, en affectant un air d'inditférence. Je ne veux pas le voir; il m'assomme !

Sa physionomie mobile ex[)rimait un de ces caprices d'enfant, une de ces bouderies taquines, dont les femmes se font une arme de défense et d'attaque. Renvoyer un lord, refuser de le recevoir, tandis que l'on m'accueille et me reçoit I idées enivrantes, qui se pressaient dans l'esprit de Warningham. Un domestique présenta à sa maîtresse la carte du lord.

— Je n'y suis pas, dit languissamment et froidement la cantatrice. On ne peut pas recevoir tout le monde, n'est-ce pas ? En disant ces mots, elle se tourna vers le jeune homme, qui s'approchait de la fenêtre,

— Ah! je vous prie, lui dit-elle à demi-voix, ne vous montrez pas; attendez que ce gentleman et son phaéton soient partis !

La joli(; main de la cantatrice frappa légèrement l'épaule de Warningham ; l'émeraude dont il lui avait fait cadeau brillait sur cette main blanche aux doigts minces et effilés, que pouvait-elle ajouter à tant de prestiges? Comment aurait-elle pu s'y prendre pour augmenter la folie du jeune homme ? Elle l'acheva en se mettant au piano, en jouant et

* On sait que diversos classes de la soiit'^lé anglaise s'annoncent en frappant dUuie manière qui dilïère pour ctiacune d'elles.

LA CA.MATIIK I-: l8l

chantant tous les airs qu'il aimait. Col instrument, à coquo la l'emmo ùgùo so plut à répéter, était un cadeau du célèbre lord R..., cadeau magnifique, dont les ornements étaient aussi précieux et aussi rares que la forme en était élégante etia structure intérieure parfaite.

A plusieurs cavatines et grands airs, chantés avec toute l'àme et toute la puissance d'exécution que miss *** possédait, succéda un allegro brillant, dont le style, par sa naïveté piquante, convenait admirablement à son genre de talent. Une ritournelle rapide termina chaque couplet. La musicienne semblait se jouer h la fois des difficultés vocales, et de C'v^llos dont elle semait comme h plaisir son instrumentation. Je n'essaierai pas de peindre l'ivresse de Warningham. Quelques arrangements domestiques forcèrent la femme âgée dont j'ai parlé à quitter la chambre. Warningham, entraîné parla passion qui le dominait, saisit la main de la cantatrice, et incapable de prononcer une seule parole, il tomba à genoux devant elle, ( n couvrant sa main de baisers. Alors il eût fallu voir les paupières de la cantatrice^ s'abaisser, un sourire de coquetterie relever les coins de sa bouche, et ses traits exprimer l'étonnemcnt et le silence orgueilleux de son sexe. Elle dégagea sa main sans trop de vivacité, et continuant à loucher le piano, les yeux toujours fixés sur Warningham, elle fredonna ce fragment d'un opéra comique anglais :

A mes pieds il soupire, Et je rentcnds me dire :

()ue d'amour il expire !

Vraiment, il m'attendrit :

Voyez comme il g<5mit !

Oyez coiniiu; il redit Son douloureux martyre !

Tra la la la ! Ira la la, lia la la l etc.

182 LE >1EUI MEDECIN

— 0 la plus séduisaDte des femmes, s'écrie Warningham î toute beauté, tout esprit, toute grâce ! Comment vivre sans vous ?

— Mais... vous auriez fait un très-bon acteur, monsieur Warningham, interrompit l'actrice. Songez-y donc un moment: votre nom n'irait pas mal sur une affiche, a Aujourd'hui pour lès débuts de M. Warningham, Roméo et Juliette!.,, » Mais, continua-t-elle avec une espièglerie charmante , Roméo voudrait me persuader que je suis Juliette, et que son amour est chose sérieuse... n'est-il pas vrai?

Warningham, pour qui c'était chose très-sérieuse que ce fol amour, parlait avec éloquence. L'extravagance, dans ces importantes occasions, ne déplaît pas aux femmes, et miss *" était touchée. Elle fixait sur lui un regard où l'admiration se mêlait à l'attendrissement ; et gardait le silence. On entendit plusieurs fois frapper à la porte de la rue. La cantatrice pâlit.

— Ah mon Dieu ! mou Dieu ! c'est le capitaine ***. Comment faire? Pourquoi revietit-il de la campagne? Ah ciel ! qui aurait pu se douter décela ?

Warningham quitta l'humble posture qu'il avait choisie.

— Pourquoi, madame, celte visite vous Irouble-t-elle ? Puis-je le savoir ? Si l'arrivée de ce capitaine et sa présence vous inquiètent et vous troublent, il est facile de le congédier. Je vous en supplie, madame, ne me privez pas du plaisir le plus vif que j'aie goûté de ma vie. Dites que vous n'y êtes pas !

Elle ne l'écoutait poinL Sa mutinerie, sa vivacité, sa gaieté avaient disparu.

— Ah ! bon Dieu ! s'il vous voit ici!... le voilà ! le voilà : il entre... Souvenez-vous que vous êtes... un directeur de province... entendez-vous ?... Un engagem...

Elle n'acheva pas; Warningham, qui ne connaissait point

la vie (le coulisses, no comprit point les paroles que la cantatrice avait prononcées à voix basse et toute Irennbiante. Un militaire, en pantalon blanc et en uniforme, tenant une badine à la main, entra sans apercevoir Warninjïliam, que la porte cacha, en s'o'uvraui. Le ca[)ilaine, d'un pas rapide et leste, s'avança vers la cantatrice.

— Kh bien, mon ange, conmient vous trouvez-vous? Puis il reconnut qu'elle n'était pas seule, et ^oisa d'un air

fort insolent le pauvre Warningbam.

— Oui diable avez-vous ici? quel est ce ff.onsieur?

Il quitta la main de miss *** qu'il avait saisie et laissa tomber sur le monsieur un regard mécontent, sombre^ pres(4ue menaçant.

— C'est, interrompit à demi-voix la cantatrice, c'est un directeur (le province... Il venait... il...

Elle balbutia, s'embarrassa et ne put continuer.

Malheureusement notre jeune homme était peu endurant. Sa naïve ignorance d'érudit n'avait pratiqué aucune des foueries de l'intrigue; le ton du capitaine l'offensait; il ne savait ce que voulait lui dire la cantatrice. Il eut peine à se contenir.

— Capitaine, s'(k:ria-t-il en boutonnant sa redingote, que signilie tout ceci? Que veut dire l'insolente manière dont vous vous conduisez envers moi?

Warningham étouffait de colère; il se modérait pourtant. Le capitaine le toisa de nouveau.

— Vous , monsieur, vous ! Et savez-vous à (jui vous parlez?

— Non, et cela ne m'embarrasse pas. Apprenez, qui que vous soyez, que vous ne m'effrayez pas et que je ne suis pas fait pour subir patiemment vos insultes!

Une exclamation, trop énergi(]uo pour Tuv rcpeluc, sortit des lèvres du capitaine, qui semblait aubsi étonné qu'irnté.

ÎS4

La cantatrice, pâle, immobile, respirant à peine, restait appuyée sur le piano. La stupeur où elle était plongée lui ôtait l'usage de la parole.

Le capitaine qui avait, si je puis employer ce terme, couvé sa colère pendant une ou deux minutes, proféra de nouveau son jurement formidable, qu'il fit lentement résonner.

— Gela ne se passera pas ainsi ! s'écria- t-il.

Puis sautant sur Warningham et faisant siffler sa badine, il la brisa sur l'épaule du jeune homme. Warningham était robuste, et le plus vigoureux soufflet répondit à l'attaque de son adversaire. Miss *** appelle au secours; l'officier, adepte dans le grand art de boxer, se met aussitôt en position. Warningham, peu exercé dans ce genre d'escrime, reçoit sur la tête, sur les épaules, sur la poitrine une grêle de ces coups de poing anglais qui assommeraient un boçuf, et que les habiles du moulinet, comme on les appelle, savent distribuer avec une adresse et un luxe si merveilleux.

Le jeune adorateur de miss *** resta donc étendu sur le tapis, qu'il souillait de son sang, immobile, privé de connaissance; il était comme un cadavre aux pieds du boxeur son rival. Il ne retrouva l'usage de ses sens que vers le milieu de la nuit suivante. On l'avait rapporté chez lui ; sa tête était entourée de linges et de compresses; la garde-malade veillait au chevet de son lit. Une fièvre nerveuse le dévorait; cette fièvre augmenta le lendemain. Il eut le délire. Au lieu de céder à la diète et au régime, ce délire devint permanent. Le médecin ordinaire de Warningham, effrayé de cette situation critique, vint me trouver, me raconta celte étrange histoire et me pria de l'aider de mes conseils. Je me rendis avec lui chez le jeune homme.

La chambre à coucher était en désordre; les tables gi-

■> saienl renversées, les fioles et les vases brisés jonchaient le

parquet. Deux domestiques venaient, à grand'peine, d'em-

LA CAM'ATUlCi: 185

prisonner Warningliam dans cet instrument de torture que l'on nomme chemise de force. Il était assis sur le coin de son lit; tout défait, la sueur ruisselait de ses joues. Ses yeux, dont l'éclat hagard se portait tour à tour sur tous les coins de l'appartement, sortaient de sa tête; ses secousses et ses convulsions ébranlaient le lit et la chambre; son visage, défiguré par une convulsion violente, n'avait plus rien d'humain. Après avoir lancé contre le capitaine un torrent d'invectives et d'anathèmes, après avoir épuisé ses forces dans la lutte terrible qui fatiguait ses gardiens, il retomba haletant, silencieux, morne, vaincu par la lassitude. Sa respiration ressemblait au bruit que fait un homme qui ronfle; ses veines^ grossies et rouges, se montraient sur ses mains et sur son front comme des muscles puissamment tendus. Il finit par cacher et ensevelir sa tête sous son oreiller. Je m'approcflai et je touchai ses tempes qui étaient brûlantes.

— Ah ! dit-il en se retournant, Kean * chez moi ! Je ne m'attendais pas à cette visite. Monsieur, ayez l'extrême bonté de vous asseoir.

— C'est un honneur que vous me faites, continua-t-il, mon cher monsieur Kean...

Il balbutiait et semblait embarrassé. Je ne le contrariai pas; je pris, si je puis le dire, l'accord et l'unisson de sa folie, seul moyen que l'on doive employer en de telles circonstances. Je le saluai et je m'assis,

— Quels yeux, quels yeux ! continua le fou en me regardant fixement. Où les avez-vous pris, ces yeux-là ? Quel démon vous a prêté ces prunelles ardentes? Ce ne sont pas là des regards d'homme !

— Vous croyez? lui demandai-je froidement,

— Non, non; je les ai vus à travers les grilles de l'enfer ;

' l.e célèbre kean, aclenr énergique el suuveiU vulgaire.

VOUS les avez pris là*-bas, au grand brasier que Satan alimente... Ah! ah!... je parle bien... n'est-ce pas?... qu'en dites-vous?... éloquemmenl, dramatiquement.

II riait à gorge déployée. J'avais l'air de l'écouter avec la plus profonde attention.

— Demain, je vous dirai des nouvelles du Tartare et du Phlégéton, mordieu! car j'y vais, \oyez-vousl {Baissant la voix.) J'y descends en droite ligne; j'apprendrai le dialecte qu'on y parle, et je reviendrai... je reviendrai te l'apprendre, Othello, mon ami!... Si tu n'y gagnes pas cent mille livres sterling par année, je veux qu'on me pende.

Puis, s'adressant à lui-même, il ne murmura plus que des mots inintelligibles, et sa voix, quittant le diapason élevé où elle s'était soutenue, s'éteignit dans un murmure. Une ou deux minutes s'écoulèrent en silence; puis il reprit:

— J'avais besoin de vous parler, mon cher Kecfti. Je vous ai fait demander, on vous en a instruit?

— Assurément.

— Très-bien, très-bien... c'est aimable à eux. Mais si vous pouviez me regarder moins fixement, vous me feriez plaisir. 11 y a de la flamme dans vos regards. Détournez-les, détournez-les.

Je lui obéis.

— Maintenant, écoutez-moi. Ma tragédie... Vousai-je dit quel en est le sujet? C'est une œuvre immense, empreinte de la férocité la plus atroce, elle est achevée ou à peu près. Je vous destine le premier rôle, caractère qui ne convient qu'à vous; mélange de Shylock, de Richard III et de sir Giles Overreach *, personnage où vous serez sublime et qui réunit la profondeur à l'audace. M'écoutez-vous, grand homme?

— Oui, certes, je l'écoute et connais ta pensée ! * Rôles de Shakspeare, dans lesquels Kean cxccUail.

LA CA^TATUICK 187

Colle citation de Shakspeare frappait la note sensible, la fibre la plus délicate de son intelli^^once. Il me regarda :

— Diable! voici un à-propos très-licureux, mon cher Kean. Ah rà! vous avez trop d'esprit pour vous montrer rebelle à la critique. Je n'aime pas votre Macbeth. Rôle manqué, tout à fait manqué. Vous n'y entendez rien, rien, rien.

11 recommençait à rire de ce rire sardonique qui m'avait épouvanté.

— Je souscris à votre jugement, lui dis-je.

— A la bonne heure!... Macready < est meilleur que vous dans Macbeth. Le Macbeth de Shakspeare n'est pas un brigand comme toi, Kean; un écumeur de mer, un bœuf, un taureau furieux, un maniaque; un bandit comme toi, Kean. C'est un gentleman. Va à l'école de Macready, écoute-le , quand il prononce à demi-voix ;

Est-ce le roi qui vient?

Je me taisais.

— Pourquoi m'interrompez-vous, monsieur? continua-t-il en secouant violemment ses gardiens. Ne m'interrompez pas; c'est très-malhonnÇie... Vous disiez... qu'est-ce que vous disiez? vous me parliez de ma tragédie.

Oui, c'est la tragédie,... oui, c'est la tragédie, Qui de l'âme du roi fait jaillir le remords 2.

— \i\\ bien! m'interrompre toujours, toujours!... Qu'estce donc que je disais?

Je n'avais pas ouvert la bouche, et le malheureux avait abandonné la trace de ses pensées errantes qui s'échappaient de son cerveau en désordre. Il reprit d'un air triste :

' Acteur anglais que l'on a vu ii Paris.

— Vers prononcés par Hamlet dans le drame de Shakspeare.

— Je suis donc fou, il faut que je sois fou... Shakspeare a dit que la mémoire est la pierre de touche du bon sens : il y a là, monsieur Kean, bien de la philosophie; c'est d'une profondeur qui effraye. Vous rappelez-vous ce passage?

— Non, monsieur.

— La peste vous étouffe! acteur sans âme, perroquet de vers blancs; trois rôles lui suffisent; il ne sortira jamais de là. Tels sont les acteurs! des automates qui parlent. Mais pardon, je vous semble sévère, mon cher Kean, et je suis juste. Malédiction! ce passage sur la... sur quel sujet?

Il s'arrêta de nouveau.

— Diable! le fil de mes idées... où est-il? Ah! la mémoire, la mémoire!... Shakspeare... Dieu soit loué! le voici! le voici ; écoutez bien. C'est dans le Roi Léar :

Moi, fou! meltez-moi donc à l'épreuve. Seigneur! Ce que nous avons dit, je vais vous le redire. Sans faillir d'un seul mot... si j'étais en délire Ma mémoire bientôt trahirait mes efforts : Qu'en pensez-vous?

— Grand philosophe que Shakspeare ?

— Oui, monsieur.

— Eh bien, il n'y a plus qu'un seul Shakspeare au monde. C'est moi, moi seul!... je dirai... Falslaff et le prince... Ah!

Un cri bizarre sorti de sa gorge et que je ne puis comparer à aucun bruit connu, interrompit sa narration. Ce spectacle m'altristait; et j'observais, non, sans terreur, ce mélange de mémoire et de folie, ces débris de raison, cette étrange alliance de ce qui fait le maniaque et Thomme sage.

— Ma pensée, ma pensée... je crois la tenir... elle fuit, elle m'échappe comme une anguille.... l'anguille, monsieur Kean, c'est un serpent; la manger c'est brutal, c'est

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abominaMo... Je parlais donc dos anguilles... Au nom du ciel, d'oïl vient que je parle des anguilles?

— Vous disiez que votre pensée vous échappait.

— C'est vrai, c'est cela; ma tète n'y est plus. 0 mon Dieu! (juel tourment de courir après ses propr^^s idées qui s'évanouissent devant vous comme des spectres ! De quoi parlions, nous au commencement de cette conversation?

— D'une tragédie que vous aviez faite.

— Ah! oui, je vous disais que le rôle principal vous est destine; étudiez-le, morbleu! étudiez-le et rendez-le bien; je serai dans un coin du parterre et je vous sifflerai comme vous n'av(>z jamais été sifflé, comme un boa d'Amérique... le boa... est un animal... Mais la chaîne des idées où estelle? Arrêtez ma pensée qui s'échappe, empèchez-la de s'enfuir, f

— Il s'agissait de votre tragédie, monsieur.

— J'y suis, maintenant... J'ai un autre rôle pour miss ***, actrice incomparable, merveille du monde... reine, ange du ciel.

Daigne al)aisser vers moi les rei^ards, Juliellc: Que leurs rayons charmants consolent mes douleur?. Un seul, un seul regard. . .

A cette citation élégiaquc succéda un hurlement hideux, (lu'on entendit de la rue et de la place voisines. Les assistants étaient glacés d'effroi. Je repris d'un ton calme :

— Soyez plus paisible, mon cher monsieur Warningham, vous la re verrez.

Il recommença le même cri, et se débattant dans les bras de ses ganliens :

— Allez-vous-en lousl allez-vous-en... Voulez-vous m'assassiner?

La lutte recommença entre lui et les deux domestiques qui le retenaient avec peine. C'était un spectacle affreux à voir.

— Où est-il? reprit Warningham d'une voix sourde et étouffée; où est-il celui qui m'a frappé? et qui m'a frappé devant elle!... oui, elle était là; a-t-elle pâli? a-t-elle tremblé quand elle a vu couler mon sang? et je n'aurais pas le sien! le ciel et la terre ne m'en empêchwont pas...

11 serrait ses poings l'un contre l'autre avec une violence effrénée.

— Dites-moi , dites-moi, vous qui m'entourez ! une tache pareille se lave-t-elle? Oui, dans le sang, dans le sang!... j'y baignerai mon outrage. Laissez-moi donc; lâchez mes mains, que je puisse le saisir, l'atteindre, le terrasser. Que ce brutal subisse la punition de son insulte! Il a des épaulettes, un uniforme, une épée! Eh bien! qu'il me regarde en face ! qu'il ose, qu'il vienne; que sa vie ou la mienne reste sur le champ de bataille; viens donc, viens donc! je te provoque!

Plus d'une demi-heure se passa ainsi : ce paroxysme avait été trop violent pour ne pas laisser sa victime dans un état d'affaissement complet; on entendait la respiration bruyante de l'infortuné; on voyait d'énormes gouttes de sueur dégoutter de son front pâle.

Quel spectacle ! une organisation si forte complètement abattue ! la passion, née d'un seul instant, condamnant au naufrage et à la ruine une intelligence élevée et puissante.

Il ne fallait, pour conduire ce malheureux jeune homme à la mort la plus douloureuse , que cinq ou six accès de ce délire effrayant. Je le saignai; on coupa ses cheveux; j'ordonnai que le plus grand silence régnât autour de kii. Les mugissements et les cris, dont sa fureur avait fait retentir les voûtes, troublaient le voisinage et étaient le sujet de plaintes continuelles. Nous fûmes obligés de le faire trans-

porter dans une maison de santé située hors de Londres. Il n'avait plus figure humaine. Partout il croyait voir le capitaine qui l'avait insulté si gravement et qui se trouvait Atre son rivai heureux. J'écoutais ses extravagances avec un intérêt de curiosité singulière. Je n'ose pas les reproduire ici; le lecteur se fatiguerait de cette absurdité quelquefois sublime, de ce terrible dithyrambe en prose. Pour moi, observateur par état, c'était un objet d'études. Un flot d'érudition, de passion, de souvenirs confus, de poésie fantastique, de rêves germaniques, d'images funèbres, de pensées incohérentes et disjointes, s'échappait dece cerveau fêlé, comme si une digue brisée eût donné tout à coup passage à ces trésors d'imagination et de science que le temps et l'élude y avaient accumulés.

Quelques-unes de ses expressions étaient sublimes : que l'on ne croie pas que j'exagère. Cette pensée ivre et vagabonde, rencontrait parfois d'admirablesélans. Warningham avait beaucoup lu; les ouvrages allemands avaient été pour lui un délassement de prédilection. Il fallait l'entendre donner l'essor à cette imagination effrénée que le bon sens ne modérait plus, évoquant les fantômes, faisant jaillir à la fois outes les images diaboliques et mêlant à sa poésie de maniaque des gémissements et des éclats de rire. Quelquefois, après lui avoir rendu visite, je croyais l'entendre encore; l'écho de ses folies me poursuivait, il se représentait dans mes songes, il hantait ma pensée comme un spectre funèbre et grotesque.

Humiliation profonde pour la nature humaine ! Plus elle est active et puissante, plus elle oîfre do prise et de pâture à la folie. Le sot tombe dans l'idiotisme; il devient brute; l'homme d'imagination devient furieux; son insanité fait horreur : à travers la nuit épaisse dont son intelligence est voilée, vous découvrez des restes do grandeur, de beaux

iy2 LK VIEUX MEDECIN

débris, de magnifiques ruines. Ces nobles vestiges sont là, souillés de poussière et de fange, jouets sans valeur, déshonorés et avilis.

11 n'y a de remède possible, pour l'aliénation mentale, que le repos et une complaisance sans bornes de la part des médecins et des assistants. Donnez au fou la liberté de sa folie : qu'il ait ses coudées franches; gardez-vous bien de rirriter, de l'exalter, de le contrarier, de le heurter, de le contredire. Abondez dans son sens. Une responsabiUté immense pèse sur vous. Pour sauver ou détruire l'homme intellectuel il suffit d'un mot dit à propos, d'une démarche, d'un geste. A ces monstrueuses extravagances n'opposez que froideur. Ne soyez surpris de rien; ayez l'air de croire tout ce qu'il vous dit, de l'écouter^ de le respecter, de vous complaire à f entendre. L'état normal renaîtra de lui-même, quand tout lui persuadera qu'il n'est pas sorti de son bon sens et qu'il ressemblée tout le monde. La plus légère impatience de la part de ceux qui l'entourent peut le replonger dans l'abîme, et l'y laisser à jamais englouti. L'opposition, la contradiction lui sont mortelles. Il faut que cette tempête épuise sa propre fureur, qu'elle se lasse et finisse par retomber sur elle-même; de l'espace, de l'air, liberté complète à cette fougue immodérée, à cette violence qui deviendra funeste si vous tentez de la comprimer. Trop souvent des médecins sans expérience et des domestiques ignorants traitent avec rudesse le malheureux dont le délire les fatigue. Cet incendie intérieur, au lieu de s'éteindre, grandit, s'accroît, redouble d'intensité, dévore tout ce qui constitue fexistence intellectuelle et morale de l'homme, et finit par ne laisser qu'un débris, un corps où l'âme n'est plus, un squelette vivant, les murs noircis d'un édiûce que la llamme a rongés sans pouvoir les anéantir. Et qui n'a pas vu de ces êtres misérables? Qui n'a pas frémi devant un fou incura-

LA CAMATATHICE 193

ble, fantôme dont le peuple se moque, caricature de notre espèce, jouet delà canaille?

De riioninie, être pensant, affreuse parodie !

Mais revenons au pauvre Warningham. Les soins qu'on lui donna chassèrent enfin le démon qui l'obsédait ; il avait reconquis l'intelligence ; la santé s'était évanouie. Le malheureux, suspendu entre la vie et la mort, ne retrouvait sa raison que pour voir le tombeau ouvert sous ses pas. Énergie physiïjue et morale, tout était détruit. Plus d'imagination, plus de force, plus de facultés, son ouï(3 et sa vue s'étaient affaiblies, sa voix était un murmure, sa parole uii lieu commun sans valeur. Déjeune homme, il élait devenu vieillard. Il pleurait, il s'effrayait sans raison.

Une jeune sœur, avertie de la maladie de son frère, était venue le soigner. [Elle n'avait point quitté le chevet de son lit ; sur le point de contracter elle-même une alliance honorable et qui réunissait toutes les convenances, elle avait subordonné cet intérêt si puissant au salut de son frère. Imaginez le chagrin de ce dernier quand il apprit que sa sœur avait entendu de sa propre bouche l'aveu de son étrange aventure ; que la pudeur de la jeune fille avait souffert de tous ces étranges discours ; qu'elle n'ignorait rien, ni le nom de la cantatrice, ni l'aflront que le capitaine lui avait fait subir. Il voulut qu'on lui répétât tout ce qu'il avait dit. Puis, il tomba dans un silence morne, et croisant ses bras :

•— Allons, docteur, c'est une punition... J'ai bu le calice jusqu'à la lie... Je donnerais la moitié de ma fortune pour que ma famille ignorât ces tristes particularités. Libertinage, débauche, excès de tous genres m'eussent été moins mortels que ce fol enthousiasme, cette débauche de la pensée, cet entraînement qui a prostitué mes sentiments et mon amour. Hélas! pendant les trois jours qui m'ont conduit là, j'étais très-heureux, j'étais ivre, l'ivresse m'avait rendu heureux.

Je sens que cette épreuve que j'ai subie a changé tout en moi. J'ai quatre-vingts ans.

Il pleurait amèrement.

Warningham reçut les excuses les plus complètes et les plus satisfaisantes du capitaine *'^*, qui se fit un devoir de \ les rendre publiques et d'effacer tout ce qui pouvait blesser l'honneur de son adversaire. Il se rétablit lentement, alla passer deux mois dans une retraite éloignée, et revint à Londres en octobre. Il épousa la jeune personne^qui lui était destinée ; mais le coup qui l'avait frappé avait trop profondément ébranlé sa constitution pour que les ressources de l'art en réparassent le choc. Une affection de poitrine, qui se développa rapidement, le força de partir avec sa femme pour le midi de l'Europe; il languit pendant quelque temps à Gênes. Deux années après l'époque de son rendez-vous fatal chez la cantatrice, Warningham avait cessé de vivre.

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