‹ Le vieux médecinChapitre 11 sur 16 · UNE EXÉCUTION A MORT · texte numérisé non relu

UNE EXÉCUTION A MORT

En mars 1817, je fus témoin d'une de ces exécutions

silencieuses qui caractérisent profondément les mœurs de l'Angleterre, telle qu'elle était à cette époque.

Un matelot, nommé Casliman, fut condamné à mort pour avoir pris part aux troubles de Spa-field : homme du peuple, homme simple, dont la renommée n'a pas répété les dernières paroles, et qui a salué la mort avec une naïveté d'héroïsme bien digne d'être rappelée. Mais quel écrivain daigne consacrer sa plume aux derniers soupirs d'un misérable sans fortune et sans famille ! Quel homme appellera sur un simple martyr les larmes des autres hommes ? Qn écrit pour plaire, pour s'avancer, pour avoir des succès; on s'adresse aux passions; on fonde sa gloire sur la flatterie et la captalion de ses semblables. Cashman î héros né dans les derniers rangs de cette société qui t'oublie, un des témoins de ta mort ne l'aura pas oublié.

llien de plus triste que la nuit à Londres, à cette époque surtout; celle des autres peuples est gaie et brillante, comparée à ce long cri des yardiens nocturnesy pleurant de quart d'heure en quart d'heure leur modulation lugubre; au bruit de ces lourdes charrettes ; à ces exclamations de meurtre et de vol, qui perçaient de temps en temps un air épais. Aussi i'insomnie anglaise suffirait-elle pour dégoûter de la vie.

J'éprouvais ce supplice. Le 17 mars, au matin, sur les deux heures, le son de la trompette se fit entendre. Il partait de la caserne appelée K'uu/s-harrack, et roulait, avec le vent froid du matin, à travers les rues nombreuses qu'il avait à traverser pour arriver jusqu'à moi.

Ils appellent cet air militaire le Réveillé. Jamais nom ne fut plus impropre. C'est une succession dénotes lugubres et ternes, qui se suivent de loin et qui ne ressemblent pas mal aux modulations du vent qui s'engouffre dans un long corridor. Après avoir cherché longtemps le motif de cette terreur subite que le son de la trompette allait porter dans toutes les alcôves de la Cité de Londres, je me souvins que l'exécution de Cashman avait été fixée à ce malin même, et que c'était précisément devant les fenêtres du commerçant chez qui je logeais, et sur la place de Snow-Hill où j'avais été choisir une chambre aérée et solitaire, que celte douloureuse cérémonie devait avoir lieu.

Cette pensée augmenta encore l'irritation nerveuse que l'insomnie avait excitée en moi. Elle redoubla quand j'entendis sonner le boule- selle. Le régiment des gardes-ducorps, qui devait protéger l'exécution , moulait à cheval. Un homme allait mourir, un homme du peuple entraîné par les séductions de gens habiles, un homme simple que trois agents de la police anglaise avaient, pour la somme de (juarante guinées, jeté dans la prétendue conspiration, qu'euxmêmes avaient ourdie de leurs mains infâmes.

Ces tristesses se pressaient dans mon esprit; le jour avançait; le soleil, en perçant le brouillard opaque; semblait éclairer à demi un air jaune et livide. Fatigué, je me levai. A six heures, le jour était né; il n'avait ni éclat, ni chaleur. Le soleil ne se montrait pas: il ne semblait envoyer à la terre qu'un pûle reflet.

Ln place se remplissait de peuple. Comme on élevait le

Page 1