‹ Le vieux médecinChapitre 9 sur 16 · LE CADAVRE HABILLE POUR LE BAL · texte numérisé non relu

LE CADAVRE HABILLE POUR LE BAL

— II est inulilo de m'en parler davantage, ma mère; je veux aller au bal de M. ?*** , quand je devrais en mourir. C'est décidé I... Vous savez aussi bien que moi que le lieutenant N**** y sera, et comme il part demain' matin... je monte... et je vais m'habiller.

— Charlotte ! pourquoi vous obstiner ainsi ?... Vous avez été souffrante toute la semaine , et vous savez ce qu'a dit le docteur : il n'y a rien de plus mauvais pour vous que de rentrer tard!...

— Bah ! ma mère, le docteur no sait ce (lu'il dit !

— Je vous en supplie, pour une scmie ibis, ne soyez pas si obstinée. Voyez, chère enfant, quel affreux temps il fait; il pleut à verso... et n'entendez-vous pas cet horrible veut? Vous serez mouillée, et vous vous enrhumerez, soyez-en sûre. Allons, restez ici et tenez-moi compagnie ce soir; ce sera bien aimàfcio à vous. — Mais, ma nioro, je vous tiendrai aussi bien compagnie une autre fois. Pour aujourd'hui, j'irai chez M. P*** , quand il pleuvrait dos hallebardes. Ainsi, je monte, je vais m'habiller... ^:t elle s'en alla, fredonnant :

(t Oh ! elle dansera, de blanc toute vêtue... » C'est ainsi que miss J*'* repoussa les prières et les con-

seils de sa mère. Mislress J * ** n'avait pas d'autre enfant. Jamais on ne vit de plus faible , de plus frivole et de plus banale créature que cette jeune personne, qui venait d'entrer dans sa dix-septième année ; elle faisait le chagrin de son excellente mère et était à charge à toutes ses connaissances. Quoiqu'elle fût sans fortune, elle ne se refusait aucun plaisir, et se livrait sans mesure à son penchant immodéré pour la toilette. Elle n'était pas bien faite et était loin d'avoir un beau teint, ce qui ne l'empêchait pas, néanmoins, de se trouver très-jolie. Elle se faisait remarquer par sa mauvaise tournure, et se figurait qu'on la trouvait charmante.

J'étais son médecin depuis une ou deux années. Sa pâleur habituelle, sa maigreur, la fail)lesse de son tempérament, tout cela, joint à d'autres symptômes, m'avait révélé l'existence d'une affection hépatique, et j'avais été la voir la dernière fois pour une oppression et une douleur de poitrine, qui m'indiquaient clairement une maladie organique du cœur. Les cas de mort subite ne sont pas rares dans ce§ affections, et je ne crus pas devoir cacher à la mère le danger auquel s'exposait sa fille, en se livrant à la danse, en se couchant tard, etc., etc. Mais l'entêtement de la jeune personne lui fit rejeter bien loin les douces et affectueuses remontrances de sa mère.

Huit heures sonnaient à l'horloge de féglise, lorsque miss J^'''', allumant son bougeoir, monta à sa chambre pour s'habiller, tout en grondant la servante, qui avait oublié d'empeser des dentelles dont elle voulait se parer pour le bal. C'était d'habitude une longue et laborieuse affaire que sa toilette; aussi, sa mère, qui lisait un livre de dévotion au coin de son feu dans le petit parloir, ne fut pas surprise d'entendre sonner neuf heures un quart sans que sa (ille fût descendue. Le bruit qu'elle faisait au-dessus en allant rà et là, cessa au bout d'une demi-heure, et il y avait tout lieu

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de croire qu'elle était occupée devant la glace à arranger sa coiffure ou à disposer ses rubans.

— Comme Charlotte met du temps à sa toilette, ce soir! se dit 31istress J** * en levant les yeux de dessus son livre et en regardant le feu toute pensive. Mais j'y suis : c'est que le lieutenant N*** doit se trouver à ce bal. Après tout, moi aussi, j'ai été jeune, et Charlotte est vraiment bien excusable!... A ce moment, le vent souffla avec violence; Wistress J*** raviva les charbons, et elle remettait le poker en place, lorsque l'horloge de l'église sonna neuf heures et demie.

Mais que fait donc Charlotte depuis si longtemps? se demanda Mistress J***. Je ne l'entends plus remuer là-haut depuis trois quarts d'heure... Il faut que je m'en informe. La domestique entra à son coup de sonnette. — Betty! est-ce que ma fille serait sortie ?

— Non, madame, répondit la bonne; il n'y a pas plus d'un quart d'heure que j'ai porté à mademoiselle ses fers à friser, et elle n'avait encore détait qu'une de ses boucles. Mademoiselle a dit qu'elle serait bientôt prête. Mais elle n'a pas voulu de sa robe de mousseline ; elle l'a jetée h terre, et cela l'a mise de mauvaise humeur.

— Montez à sa chambre, Betty, et voyez si elle n'a pas besoin de quelque chose; dites-lui qu'il est neuf heures et demie, reprit Mistress J***.

Aussitôt la bonne monta et frappa à la porte de la chambre jus((u'à trois fois sans obtenir de réponse. On n'entendait que le vent (jui enlre-chociuait les volets. — Mademoiselle se serait-elle endormie? se dit Betty; et elle recommença à frap{)er, mais avec aussi peu de succès que la première fois. Puis, commençant h. s'inquiéter de ce silence, elle ouvrit la porte un instant après et entra dans la chambre. Miss J*** était assise devant sa glace. --Ah ! ma-

demoiselle, s'écria Betty en allant à elle, voilà au moins cinq minutes que je cogne à la porte, et... » Ici, la bonne chancela en poussant un cri de frayeur... mistress J... tressaillit et monta bien vite les escaliers, éperdue et Iremi3lante... Miss J**" était morte !...

J'arrivai peu d'instants après. C'était par une sombre et pluvieuse nuit de mars; la solitude des rues, le mugissement de la bise, le bruit de l'eau qui tombait à seaux, ce désordre des éléments, sans compter le motif qui me faisait sortir de chez moi par cet horrible temps, me jetait la tristesse dans l'âme. Lorsque j'entrai dans la maison, m.istress J..., en proie à une violente attaque de nerfs, était entre les mains de ses voisins accourus à son secours. Je montai à la chambre mortuaire, où m'attendait un spectacle que je n'oublierai de ma vie. Le lit était entouré de rideaux blancs; devant la fenêtre se trouvait une élégante toilette garnie de dentelles et de rubans et surchargée d'épingles, de pots de pommade, de gants et de bijoux. Devant la toilette, il y avait un fauteuil dans lequel était assise miss J... roide morte.

Elle était accoudée sur la table, la tète appuyée sur sa main droite, tandis que sa gauche pendait à son coté; elle avait des bracelets dorés aux poignets, et était vêtue d'une robe de mousseline blanche avec une garniture de blonde. La glace reflétait avec une effrayante fidélité son visage contracté et barbouillé de rouge et de blanc; la bougie, près de s'éteindre, répandait une lueur sinistre et faisait ressortir l'horreur de la scène. Sa mâchoire inférieure pendait sur sa poitrine, et on pouvait encore distinguer sur ses traits une expression de satisfaction, de contentement d'elle-méme,que la mort n'avait pu lui enlever. Les cheveux étaient lissée et bouclés avec soin, et son cou était entouré d'un collier de perles brillantes. Le spectre de la mort apparaissait au milieu du clinquant et des oripeaux de la toilette... amer sar-

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