UNE EXECUTION À MOUT
fatal échafaud, et que cette vue me faisait horreur, je voulus quitter la maison. La foule avait occupé toutes les avenues; notre porte était obstruée; impossible de sortir. On arrivait de toutes parts pour jouir de ce spectacle, une exécution à mort; la vengeance exercée par la société sur un de ses membres; la justice qui punit le sang versé, devenant meurtrière et s'arrogeant le droit d'enlever au coupable la vie qu'il lient de l'Éternel.
Un grand bruit se faisait entendre. Une invincible curiosité me porta vers la fenêtre. On eût dit une mer mobile ; toutes ces tètes sombres et mécontentes, agitées en différents sens, paraissaient n'avoir qu'une âme. Le silence dans la multitude, et dix mille hommes animés du même sentiment, forment toujours un spectacle curieux. Les assista nts-se composaient de toutes les classes de la société; une cérémonie religieuse n'eût pas été attendue avec un recueillement plus profond. Cependant les ondulations de la foule annonçaient que ce grand corps nourrissait une agitation interne et un secret courroux. Je restai là, m'oubliant. Un murmure parcourut tous les rangs et annonça l'arrivée du condamné. Cashman était vêtu en matelot, il saluait avec cette politesse cordiale que l'on trouve dans les camps et sur les navires. Alors, du sein de la foule, des gémissements sortirent. La pitié publique prenait une voix sombre, unique, terrible. Un écho lugubre répétait de minute en minute : Shame! shamel (Honte 1 honte!)
Si lemuchinateurpolitique, inventeur decetteexécutiondestinée a effrayer les mécontents, a entendu ce long jugement de la multitude, je ne m'étonne pas que, depuis cette matinée, ses nuits aient été peuplées de fantômes et que la vie lui soit devenue cruelle. Cette révision de la sentence pat le peuple dura une demi-heure. Un long silence succédait toujours à cette parole : honte!
198 LE VIEUX MltDFXlN
— Pour quarante (jainées î cria un homme.
— Quarante guinéesî répéta IVîcho fX)pulaire.
Et cette phrase répétée, on se tut. Enfin, pendant que les apprêts du supplice s'achevaient, on n'entfjndait plus que le rnot : Murthr ! Murder ! répété lentement et dans tous les tons par celte masse énorme, et circulant avec une solennité dont mon imagination encore épouvant/îe gardera toujours la trace.
La terreur de cette cruelle et sombre tragédie m'arrêtait suspf-ndu et comme fixé à la fenêtre dans une sorte d'etonnement stupide. De toutes les matinées de ma vie, celle-là m'a laissé l'impression la plus difflcile à effacer. Le matelot victime de la politique, marcFiait à la mort, non pas courageusement, mais gaiement. Sf'S longs cheveux blonds qu'agitait le vent du matin, son franc sourire, qui bravait l'horreur d'un tel moment, son vêt^jment singulier, sa jaquette bleue, son cou nu, la légèreté de sa démarche et le son de sa voix, qui semblait prendre de la force et de l'éclat à l'approche de sa dissolution dernière ; l'idée que cette victime n'avait ni forfait à l'honneur, ni tenté d'action coupante; ce spectacle, ces idées, cette poésie si triste, alte n^alité si nm^re m'absorbaient et m'accablaient
Alors j'entendis Cashman parler à la foule, qui était retombée dans le plus profond silence.
— Mes amis, dit-il, j'ai été trompci; après m'avoir tromp<', ils me tuent. Vous savez que je n'ai ni volé, ni pillé; j'ai suivi les cons^'ils d'un homme qu'on avait chargé de me séduire 1 J'ai passé dix ans à me ^jattre pour mon pays. Vive mon pays ! vive l'Angleterre ! J'aimerais mieux mourir pour elle, sur mon bord, au milieu de la fumée du canon ; mais enfin, puisque tel est mon sort, puisque je suis innocent, puisf^ue vous le savez, vive la mort!
Il y avait de rélo<juencc dans ces mots naifs.