UNE EXÉCUTION A MORT
Par un mouvement spontané tous les assistants ôtant leurs ctiapeaux, parurent s'humilier devant la grandeur d'âme du matelot près de mourir'. L'insomnie m'avait-elle préparé à recevoir des impressions plus vives et plus in- (juiètes? Je ne sais; mais l'effet des rayons du soleil, jaillissant des nuages déchirés et illuminant tout à coup cette multitude agitée, dont les yeux se levaient avec effroi vers un spectacle unique, me frappa singulièrement. Bientôt un gémissement croissant et grandissant toujours me poursuivit au fond de la chambre, où j'étais allé m'asseoir. C'était le peuple entier qui laissait échapper et grossir cette longue [>lainte. Elle cessa. Cashman était pendu... la mort l'avait lancé dans l'éternité !
Après avoir rendu fidèlement compte des impressions violentes que me laissèrent ce spectacle, cette tragédie populaire, la mort, l'innocence et la simplicité de ce matelot qui mêlait à l'insouciance de son état toute la force d'âme, toute la vivacité d'esprit, tout l'héroïsme que l'histoire admire dans les morts les plus fameuses, je livre à l'observatio» un grand phénomène moral : ce peuple entier, qui entoure de son admiration et de sa douleur l'échafaud de la victime, mais qui sait que s'il viole la loi il détruira toute la société; l'étrange et solennelle éloquence de cette masse, animée d'un m(^me regret, d'une môme pensée, assez forte et assez puissante pour arracher à la mort la victime qu'elle plaint, et répétant en chœur au pied du gibet : « Pitié pour la victime, honte aux bourreaux, respect à la loi 1 »
Riches et pauvres! quel niveau pesant la mort fait tomber sur vous! Gomme vos distinctions factices disparaissent devant la maladie ! Quelle égalité terrible s'établit pour la première fois ! Je n'ai jamais observé avec plus de curiosité et d'étonnement ce contraste et celte analogie que pendant une journée du mois de février 1819. Ce jour tient une place importante dans mes souvenirs. La misère sur un grabat et la misère ibuvant le nectar dans une coupe d'or, sont venues frapper mes yeux tour à tour dans un espace de vingt-quatre heures. Ici, un mourant dont les voluptés avaient accéléré l'agonie; là, un pauvre homme expirant faute d'un morceau de pain; et ces deux êtres, nés avec les mêmes facultés et les mêmes droits, allant, dans la même journée, rendre compte à leur créateur d'une vie si dissemblable et de souffrances communes à tous deux t
Ces deux tableaux n'auront ni péripétie, ni dénoûment ; leur juxtaposition fait leur mérite, dont la réalité la moins parée constitue la valeur principale. Au surplus, c'est ce que Ton trouve à chaque pas, dans ces grandes villes où l'inanition et la pléthore, l'excès des jouissances et l'excès du denùment se donnent la main.
Le vieux bourreau du célèbre duc de **% le tléau des
riches, le châtiment des heureux, cette maladie qui s'introduit dans la moelle même de nos os et qui les ronge ; la goutte, avait, pcaidant la première moitié de l'hiver de 1819, desséché le squelette et dévoré le sang de celui que je viens d'indiquer, et qui, pendant sa jeunesse, avait mené joyeuse vie. L'intensité des accès et leur durée avaient affaibli tout l'organisme; son caractère s'était aigri ; une extrême irritabilité, une susceptibilité nerveuse, insupportable, faisaient le tourment de tout ce qui l'environnait. Homme de plaisir et homme de parti, il s'était mêlé récemment à une discussion politique, dont le théâtre était la chambre des pairs, et dont le résultat l'intéressait. Cette imprudence fut punie par un redoublement de souffrances. Il revint chez lui à demi mort : les morsures du vent de bise, dont on ne put le garantir durant le trajet, augmentèrent son mal; le pauvre lord, quand il retrouva son domicile splendide etsa couche de soie, ne pouvait plus parler ni se mouvoir.
Peu de temps après, il crut avoir à se plaindre de son médecin ordinaire et lui donna congé. Je fus appelé près de lui.
Le duc de *** avait habité les Indes et augmenté, par d'heureuses et vastes spéculations, l'énorme opulence que ses aïeux lui ont transmise. Il avait rapporté de l'Orient un goût de magnificence et de splendeur que son égoïsme et sa hauteur pouvaient seuls égaler. C'était, à vrai dire, un modèle de cette portion peu aimable de notre aristocratie, un type de la richesse sans charité, de l'orgueil sans munificence, de l'exigence sans bonté. Capricieux, emporté, morose, concentré dans sa personne, incapable, non-seulement de se sacrifiera autrui, mais de sortir des bornes étroites de son égoïsme, il était parvenu à se faire haïr de tout le monde et même de ses obligés, en dépit de son opulence et de son pouvoir. Le plus récent exemple.,de cette irascibilité fâcheuse et taquine était le brusque renvoi de son dernier
médecin ; aussi ne me rendis-je pas à son invitation sans une sorte d'effroi.
C'était en février. L'hiver s'était prolongé; la bise soufftait; la neige couvrait la terre : rien de plus triste que les abords de son hôtel, situé dans l'une des rues les plus solitaires de Londres. Un lit de paille épaisse jonchait le pavé, que rien ne faisait retentir. De distance en distance, des valets, stationnés pour protéger le repos de leur maître, avertissaient les passants et leur demandaient le silence. Un bourrelet de drap enveloppait le marteau de la porte; on avait décroché toutes les sonnettes ; et les gonds huilés roulaient sans bruit. En un mot, tout était prévu pour que le repos du noble malade ne fût pas un moment troublé. Ma voiture s'avdnça lentement, sourdement. Les portes s'ouvrirent comme par magie : les domestiques avaient reçu l'ordre de se tenir sur le seuil en observation, et de ne pas laisser aux visiteurs le temps de soulever le marteau. De doubles tapis couvraient le plancher, les escaliers en étaient garnis. On avait enlevé la sonnerie des pendules et exilé dans une arrière-cour un chien fidèle, dont l'aboiement eût importuné son maître. Enfin les portes ne roulaient qu'enveloppées de lisières et privées de leurs serrures, que remplaçaient des loquets de bois retombant sur du velours. Maladie I mort! terreurs! n'entrez pas! l'opulence vous le défend 1 elle multiplie les précautions, elle s'arme de mille boucliers contre vous.
Un domestique chaussé de flanelle me demanda mon nom ; sa question était un murmure, auquel je répondis par un murmure.
— Madame la duchesse désire avoir l'honneur ûo parler à monsieur, avant que monsieur monte chez Sa Seigneurie '.
— Annoncez-moi.
1 His lordship.
Je traversai une galerie ornée de statues et j'entrai dans le boudoir, où la duchesse, avec ses deux filles de seize et de dix-huit ans, prenait le café. Il était neuf heures; on sortait de table. Un jeune homme, étincelant de l'écarlate militaire, causait avec les dames : la duchesse était pâle et semblait souffrante.
— Docteur, me dit-elle, après les premières paroles de politesse, .je crains qu'en vous invitant à soigner Sa Seigneurie, on ne vous ait proposé une lâche qui pourra vous déplaire. Nous lui prodiguons les attentions, les veilles ; i\ se plaint d'être négligé ; rien ne lui plaît, rien ne le satisfait. L'humeur à laquelle il se livre aigrit son mal et l'augmente. Croiriez-vous que son seul motif, pour renvoyer votre confrère et le remercier de ses services, a été l'opinion exprimée par ce dernier, qui attribuait à la dernière séance de la chambre des pairs l'étal déplorable de son malade ?
— Je ferai mon devoir, madame la duchesse, et si je ne suis pas plus heureux que mon prédécesseur, je chercherai du moins à n'avoir rien à me reprocher.
— Sa Seigneurie s'impatiente, dit alors à demi-voix un domestique poudré, maigre, vêtu de noir, qui me sembla être le valet de chambre de confiance. Monsieur le duc demande monsieur le docteur.
— Au nom du ciel ! hâtez-vous, reprit la duchesse ; ne parlez pas de ce que je vous ai dit ; pas un mot, de grâce, sur l<? docteur et sur son renvoi. Peut-être vais-je vous suivre ; mais, monsieur, je vous prie, ne faites pas d'imprudence ; il y va de notre repos à tous.
Ainsi la maladie d'un seul homme, jetait la terreur dans toute sa famille. Ce n'était pas seulement sa mort que l'on redoutait ; c'était son caraclèrt», c'était la torture qu'il faisait sjLil)ir à tous ceux qui rapprochai|,'nl: mourant, il peiiolraitdi' terreur ceux qui dépendaient de lui. Je faisais ces ré-
flexions plus philosophiques que favorables aux préjugés du rang et de la fortune, en suivant le domestique poudré qui me servait de guide. La renommée, en vantant la magnificence presque royale déployée par le duc de***, n'avait rien exagéré. Un escalier de bronze et d'or ; le jaspe et l'albâtre, prodigués et façonnés ; des plantes rares dans des urnes antiques ; partout la splendeur et le bon goût; partout, la recherche de l'élégance, jointe à l'éclat du luxe. La broderie la plus délicate émaillait ces draperies; des festons se jouaient autour de ces rideaux,queles points deMalines et de Bruxelles embellissaient. Pauvre humanité ! Que de dépenses pour te déguiser ta faiblesse ! Que d'apprêts pour prouver à ce fils de lord qu'il n'était pas homme ! Ce lit de douleur étai^ environné de toutes parts d'un triple flot de satin, dont un aigle d'or, planant au-dessus, rassemblait et retenait les plis. Les vases mêmes où la pharmacie avait déposé ses produits, et où la souffrancechercheun allégement à ses maux, étaient faits de matières précieuses. Chacun des fauteuils distribués dans la chambre à coucher fixait le regard par l'extrême délicatesse de ses sculptures, et la transparence des peintures sur verre les plus coûteuses et les plus exquises voilait la lueur de la lampe nocturne. Jamais je n'ai vu, même chez les princes, un intérieur mieux disposé pour faire oublier à l'humanité sa fragilité, et réaliser le prestige des palais de féerie.
Dans cette couche, où un ange aux ailes d'or devrait reposer, quel être se cache et se voile ? Approchons î Ma chaise d'ivoire et d'ébène touche à la courte-pointe brochée d'or, et je peux à peine découvrir le propriétaire de tant de richesses; la plume l'ensevelit; les étoffes éclatantes le couvrent tout entier. Cependant il fait un mouvement, et le drap, plus fin que la soie, me permet d'apercevoir une figure sèche, olivâtre^ ridée, une petite tête maigre, dont les angles osseux
s'ôtaicnt affilés et amincis, dont toutes les cavités et toutes les rides s'étaient creusées sous l'influence de la maladie et de l'impatience; deux yeux brillants, curieux, qui semblaient traverser les objets plutôt que de les observer; uno main semblable à celle d'un s(juelctte, tenant un mouchoir brodé à joui et s'en servant par intervalles pour étancher la sueur dont ce visage moribond était couvert. Je fus sur le point de reculer, tant cette vue m'effraya par son contraste avec l'ameublement de lachaml)re.
Le noble duc poussa un long cri, une convulsion nouvelle s'empara de son système nerveux, et fitcraquer ses jointures; ses traits, bouleversés par cette nouvelle attaque, devinrent plus hideux encore. C'est sans ironie et sans exagération que je les comparerais à ceux d'un vieux singe qu'on étranglerait. Le paroxysme et les clameurs aiguës du patient durèrent plusieurs minutes. Enfin il m'adressa la parole; sa voix était aigre, dure, presque insultante. Il parlait par saccades, respirait entre deux mots et fronçait le sourcil.
— Vous avez vu la duchesse? Vous lui avez parlé?... Docteur ! vous êtes resté en bas... au moins, au moins... cinq minutes...
Je répondis par un signe affîrmatif et un salut respectueux. Il reprit :
— C'est moi... je le crois du moins... qui ai eu l'honneur de vous invitera venir me voir... Docteur... la duchesse ne devait pas...
— Votre Seigneurie m'excusera sans doute...
Il m'interrompit brusquement d'un ton plein d'amertume :
— Oui... on vous a conté... l'histoire du docteur qui vous a précédé... hein?... On vous a fait tout un récit... La version de la duchesse doit ôlre intéressante... Seriez-vous assez bon pour me rapporter cette histoire ?...
— IMonseigneur, j'ai seulement appris que mon con •
frère le docteur "** avait cessé de vous donner ses soins... Le malade reprit en ricanant :
— Cessé de me donner ses soins !... Ah ! vraiment ?. Tout ce fiel, toute celte amertume m'affligeaient: Je tâchai
de détourner la conversation et de la diriger vers un sujet moins désagréable.
— Oserais-je demander à Sa Seigneurie si elle souffre beaucoup maintenant ?
— Oui... au bas de mon estomac : une sensation froide, horrible, comme un morceau de glace.
Je tâtai son pouls, et le résultat de mes observations, de mes questions, de ses réponses, fut qu'il courait le plus grand danger. J'essayai de lui faire sentir, d'une manière détournée et voilée, mais assez claire pour être comprise, la situation où il se trouvait. Il fit semblant de ne pas me deviner. Je savais qu'il n'était pas sans quelques connaissances médicales : j'espérai que l'indication des remèdes qui pourraient le soulager l'instruiraient du péril imminent qu'il courait, Il se retourna vivement de mon côté :
— Ah, çà! me dit-il, pas de médicaments infects comme ceux du docteur ***.
— Votre Seigneurie est trop raisonnable pour sacrifier sa santé, peut-être sa vie à une vaine délicatesse.
— Vaine délicatesse ! Je ne me laisserai pas empoisonner, comme voulait le faire votre exécrable prédécesseur.
— Que vous ordonnait donc le docteur *** ?
— Tout ce qu'il y a de plus abominable au monde. L'odeur de l'ail n'est rien auprès de cette odeur... Il voulait me tuer... il voulait m.c tuer...
— Permettez-moi...
— Il voulait me tuer... J'ai été obligé de passer deux jours enveloppé de flanelle imbibée d'eau de Cologne et de musc... le scélérat !
LE RICHE ET LE PAL VUE 2u7
— Veuillez ordonner à votn; domestique de me montrer les médicaments que mon .confrère avait prescrits.
On m'apporta une préparation d'assa-fœlida et de musc. Je vis que le docteur *** avait eu, sur la maladie du duc, absolument les mêmes idées (jue moi.
— Votre Seigneurie^ sera étonnée de mon audace ; mais peut-être...
— Peut-être? s'écria-l-il en se soulevant avec effort. ..
— Peut-être serai-je obligé de continuer les prescriptions du docteur ***.
— Je veux être damné si j(^ vous le permets... Des ignorants... des ânes !... murmura Taimable malade, aux paroles duquel je ne fis aucune attention. Ils ne connaissent pas même leur codex....
— Votre Seigneurie se refuserait-elle aussi à l'usage du sel ammoniaque , ouà l'emploi du camphre?
— Ingrédients du diable !...
— Mais il faut guérir... et ces médicaments sont les seuls...
— Je n'en veux qu'un. Mon neveu -m^a envoyé une terrine de sanglier, (ju'on dit excellente ; qu'on me l'apporte !
— Je dois m'y opposer absolument... la viande salée vous est contraire.
— Contes !...
— Votre Seigneurie est dans une situation très-critique... je ne dois pas le lui cacher...
— Ah!... très-critique!... vous croyez !... Brr... le docteur, votre honorable confrère, m'en disait autant il y a huit jours...
— Je ne puis le contredire, et j'ajoute que le péril a augmenté...
— Diable!... c'est donc sérieux?,.. Voulez-vous m'ap-
prendre quels symptômes nouveaux vous semblent si effrayants?
— Le pire de tous... c'est cette sensation froide, glaciale, que vous décriviez tout-à-l'heure. La goutte remonte ; les organes vitaux vont être attaqués : je vous conseille...
— Niaiseries... C'est passé ; c'est fini... ce n'était qu'une sensation nerveuse... peu de chose, presque rien... Je me sens si bien maintenant! Seulement j'ai trop causé... vous m'avez fait parler... vous m'avez excédé...
— Prenez du repos.
— Pierre... un verre d'eau-de-vie!
Le valet me consulta du regard.
— Un verre d'eau-de-vie, vous dis-je !
Je me tus : le valet apporta le verre d'eau-de»vie ; il l'avala d'un trait, et en demanda un second.
— Au nom du ciel, ne le faites pas!
— Je le veux ! je le veux !
Une sueur froide couvrait son visage ; sa bouche se contracta, ses membres se raidirent.
— Pierre 1 Pierre ! valet maudit!
Le noble duc n'existait plus.
Ce fut ainsi que le duc altier, l'héritier des anciens chefs féodaux, rendit le dernier soupir, un verre d'eau-de-vie à la main, le blasphème à la bouche, mécontent do tout le monde et haï de tous. Je rentrai chez moi profondément affligé, dégoûté même du spectacle qui venait de frapper mes yeux. Je trouvai ma femme assise au coin du feu et en larmes. Je lui demandai pourquoi elle pleurait. Elle me dit que sa femme de chambre venait de lui raconter une scène de détresse qui l'avait attristée. Une pauvre femme, employée au service de la maison, était tombée malade dans cette saison rigoureuse et manquait de tout.
— Allez, mon ami, me dit Emilie, vous êtes tout habillé.
LK KICIIK KT Li: PALVRK 20ÎI
Allez voir ce^ malheureux : bien qu'ils demeurent assez loin, je suis sûre que votre cœur répond au mien et ([ue vous n'hésiterez pas.
Je m'informai auprès de la femme de chambre de l'adresse exacte de la femme Hurdle : elle habitait le quartier Saint-Gilles, ce réceptable de toute la misère de Londres. - Une fois descendu dans la rue, je fus obligé de remonter, tant le froid était intense, et de me garantir le cou et les oreilfes d'une double cravate de soie, Emilie saisit cette occasion de verser dans ma bourse toute la petite monnaie qu'elle avait.
— Mon ami, me dit-elle, je n'ai pas besoin de vous apprendre à quel usage je destine ceci.
Je bénissais au fond de m.on âme le sort qui m'avait fait rencontrer un cœur si bienfaisant et si charitable, et qu l'avait associé à ma vie. L'éloquence de la pitié est si douce dans la bouche des femmes!
Je marchai d'un pas rapide et j'arrivai à un labyrinthe d'allées obscures, étroites, d'où s'exhale une odeur infecte, etoîi résident le vice, la pauvreté, la douleur. Personne dans les rues; une brume épaisse et glaciale laissait à peine distinguer la lueur terne des réverbères. Les vols sont fréquents dans ces parages, et j'étais loin d'être tranquille, lorsque le garde de nuit, criant, ou plutôt hurlant: « Minuit et demie, il fait froid, nuit obscure, » passa près de moi. Je l'arrêtai :
— Savez-vous où demeure, dans le quartier Saint-Gilles, une femme nommée llutdlo?
Le garde de nuit, à moitié ivre, posa sa lanterne sur une borne et me regarda fixement. Quand son observation l'eut convaincu que j'étais un homme comme il faut et(|u'il pouvait attendre de moi quelque récompense, il me répondit :
— Ah! mon^ gentilhomme, les Hurdle! mauyais coquins, sur ma parole ; ça n'a pas un schelhng!
— Oui, je le sais, ils sont très-pauvres.
— Si pauvres, qu'ils volent quelquefois le bien d'autrui. C'est moi qui ait arrêté hier un de ces brigands, le fils aîné, Thomas Hurdle. Il sera transporté à Botany-Bay; c'est le sort qui les attend tous.
Cette communication inattendue était loin de me plaire.
— Voyons,dis-je au garde de nuit, il ne s'agit pasde cela; indiquez-moi leur demeure.
— Par ici, mon maître, par ici, et surtout prenez garde à vos poches.
Je le suivis; sa lanterne jetait un rayon faible sur les pavés inégaux d'une de ces rues immondes, qui sont la honte de toutes les capitales opulentes.
La maison devant laquelle nous nous arrêtâmes était sans porte. Je traversai une allée étroite et fangeuse, et montant doux degrés en débris, j'allai me heurter contre une porte de bois grossier, que le garde de nuit ébranla violemment des coups de sa canne ofUciclle.
— Holà! réveillez-vous, on vous demande ; allons! il fait froid, ne vous faites pas tant attendre.
Puis, sa voix, dont la rauque rudesse venait de faire retentir la maison, s'adoucit tout à coup, s'humilia, descendit jusqu'au murmure le plus soumis et me fit entendre ces mots, à peine articulés :
— Mon bon gentilhomme, j'espère que vous ne m'oublierez pas; les temps sont durs, la nuit est froide. Je boirai à votre santé.
Je donnai quelques pièces de monnaie à cet officier de justice si désintéressé et j'attendis que l'on vînt m'ouvrir.
— Merci, votre honneur, me dit le garde de nuit en s'é-
loignanl ; mais surtout, ajouta-t-il à demi- voix, prenez bien garde à vous, cet endroit n'est pas sûr.
J'avoue qu'en entendant le retentissement sourd de ses souliers ferrés, j'étais loin de me sentir à mon aise, et je fus sur le point de céder au désir de retourner sur mes pas. La porte s'entr'ouvrit, et une voix de femme demanda, d'un ton brusque, avec un accent irlandais :
— Qui est là ?
— C'est un médecin. N'avez vous pas ici quelqu'un de malade ? Betsy-Jones, la femme de chambre de ma femme m'a parlé de vous.
La porte s'ouvrit tout entière; on me laissa entrer.
Ceux qui lisent les œuvres du genre de celle-ci ne sont guère accoutumés aux scènes de misère, aux spectacles de douleur et d'effroi que cette soirée me réservait. Du sein de leurs délices, les gens du monde condamneront mes descriptions comme invraisemblables et me reprocheront d'employer de hideuses couleurs, dont rien ne leur prouve la vérité, dont la vraisemblance n'a jamais frappé leur esprit. Eh bien I qu'ils apprennent que mes paroles sont loin d'approcher de la réalité, qu'ils sachent enfin que la détresse à laquelle l'homme est exposé dans les grandes villes dépasse toutes les bornes de la croyance, toutes les hardiesses de la fiction.
— Attendez un peu, me dit la même voix ; je vais chercher de la lumière.
En effet une lumière faible apparut et me montra une grande femme osseuse et maigre, tenant à la main une bouteille surmontée d'une bougie. J'eus à peine le temps de jeter un coup d'oeil sur cette figure hideuse, ces yeux hagards, ces cheveux hérissés, ces haillons épars sur un squelette, quand un coup de vent, faisant voler au milieu de la chambre les débris d'un carreau déjà brisé, éteignit la bou-
gie. Une odeur de maladie, une saveur de misère et d'abjection émanaient encore de cette obscurité visible, où scintillaient deux ou trois charbons expirants.
— Monsieur aurait-il la bonté de ne pas bouger pendant quelques moments? dit la femme. Autrement il écraserait les petits, qui sont couchés.
Je restai donc à la même place, de peur d'écraser les petits. La femme était occupée à souffler sur les charbons du foyer, qu'elle essayait vainement de ranimer. La bougie tomba et ne nous laissa aucun espoir de revoir enfin le jour au milieu de ces ténèbres.
— Malédiction! plus de lumière, et nous n'avons pas un sou pour en aller acheter une.
— Voici de quoi en avoir, lui dis-jeen cherchant sa main dans l'obscurité pour lui donner un schelling.
— Merci, Votre Honneur. Sally! Sallyl debout! vite!
J'entendis remuer de la paille, et une voix rauque, partant d'un coin de la chambre, gémit comme une porte rouillée qui tourne sur ses gonds.
— Que me voulez-vous?
— Lève-toi et va chercher une bougie; voici un schelling.
— Mère, vous feriez mieux d'acheter une livre de pain!
— Si monsieur le docteur le veut bien, ajouta la mère, car c'est à lui le schelling. •
— Volontiers, volontiers, repris-je, le schelling est à vous.
La manière et le ton de cette femme m'avaient ému. Il y eut un ctiangement dans sa voix; elle cria beaucoup plus haut et avec une sorte d'exclamation de joie :
— Sally ! tu pourras aussi acheter du pain; monsieur te le permet.
— Du pain! du pain ! reprit la malheureuse enfant.
LK RICHE I:T le PAU V RI:: 213
Je vis une espèce d'ombre vague se lever, s'élancer, franchir le seuil, non sans courir le risque de me jeter par terre. J'entendis ses pas précipités, dont la violence me disait assez combien la pauvre fille attachait d'importance et d'intérêt à Tachât qu'elle allait faire.
— Pardon, monsieur, reprit la mère, nous n'avons pas de siège à vous offrir. C'est que nous sommes si pauvres! Nous n'avons qu'une boîte, là, auprès de la cheminée, et si vous voulez bien, je vous y conduirai ; vous y resterez assis jusqu'au moment où Sally rapportera la lumière.
— Où vous voudrez, ma bonne femme.
Je m'assis en effet sur la boîte, et j'adressai quelques questions à la femme Hurdle , quand les gémissements d'un jeune enfant m'interrompirent.
— Allons donc, allons donc^ tais-toi, petit! tu vas réveiller ton père? tais-toi donc !
. — C'est qu'il fait si froid... si froid, mère.
Je jetai les yeux sur la fenêtre, au pied de laquelle semblait se tenir accroupi l'enlant qui parlait. La chambre- était plus froide encore que la rue. Le vent s'engouffrait dans les brisures du vitrage et descendail«en tourbillons furieux dans le triste appartement qui nous servait d'asile. Le pauvre petit, averti par la voix maternelle, se taisait; mais j'entendais ses dents claquer les unes contre les autres et ses mains se froisser vivement.
— Voyez-vous, monsieur, dit la mère, depuis ce matin, nous n'avons rien pris, absolument rien.
— Combien ôtes-vous ici ?
— Ah I mon Dieu ! le petit garron et son père : voilà tout. Car Sally vient d'aller chercher de la lumière et du pain, comme vous savez, monsieur. Roby mendie dans la rue; Tim a été ramassé hier par la police, qui l'a envoyé à Bota-
ny-Bay... Ah 1 c'est une sentence bien injuste. Mais le père dort, il ne faut pas l'éveiller.
— Il est malade?
— Asmésique, monsieur, répondit l'Irlandaise, qui ne savait pas la véritable prononciation du mot asthmatique. Pauvre homme I comme il souffre ! Que Dieu ait pitié de lui. Voici une heure qu'il dort ; cela ne lui était pas arrivé depuis longtemps. Cc^pendant le petit garçon qu'il tient entre ses bras fait bien du bruit; il est étonnant que son père ne se réveille pas. C'est mon dernier, monsieur, celui auquel je donne le sein : depuis huit jours, je n'ai plus de lait. La malheureuse créature! il vaudrait mieux qu'elle ne fût pas née.
Un bruit de pas se fit entendre : Sally entra, portant une bougie qu'elle protégeait de sa main contre le souffle du vent. Cet appartement, dont j'avais pressenti le dégoûtant aspect, m'apparut alors dans toute son horreur. Quelle scène! quelle résidence! impossible de se tenir debout .lous cette mansarde, dont le toit oblique coupait à angle aigu le plancher. On avait essayé de boucher avec des chiffons, des haillons et de vieux papiers, les fentes de la muraille cl les carreaux cassés. Pas une vitre n'était entière. Pas un lit, une table, une chaise, un coussin, un tabouret, un matelas : la propriétaire avait tout fait vendre. Un peu de paille répandue sur la terre servait de lit à la famille indigente. La bise du nord se faisait passage à travers la fenêtre dégarnie et délabrée. Je frissonnais de froid et de terreur. Je venais de voir un malade opulent expirer sur la soie et refuser par orgueil les soins de la médecine. Me voici jeté à Tautre pôle de l'existence sociale. C'est une détresse à ne pas y ajouter foi, un état de dénûmentqui passe toute idée.
La femme avec qui je causais était couverte de sales lambeaux, tout son corps tremblait, la faim et la douleur res-
piraient sur sa figure. Un enfant à demi nu s'attachait à son sein décharné. Sa fille Sally, la têto penchée sur son épaule et comme honteuse d'être vue, rivalisait avec sa mère de malpropreté et de laideur. Il fallait la voir, assise sur un peu de paille, dans un coin de la chambre, dévorer avidement le pain qu'elle venait d'acheter et qu'une autre petite créature toute nue essayait de lui arracher. Le misérable père de la famille indigente était assis près de la cheminée, le dos appuyé contre la muraille et les pieds étendus sur le parquet ; il paraissait profondément endormi: on n'entendait pas même le bruit de sa respiration, et un enfant, que ses mains avaient cessé de soutenir, s'accrochait à son cou. La blouse brune que portait le père eût fait honte au dernier des mendiants, et en guise de chapeau, une coiffe de vieux papier couvrait sa tête et cachait ses cheveux.
Tous mes sens se révoltaient, mon cœur se soulevait, le dégoût et la pitié se confondaient chez moi. La femme m'apprit que son mari était maçon, et que le manque d'ouvrage et une affection asthmatique très-avancée l'avaient réduit à ce malheureux état. Le fils aîné, Tim, accusé d'un vol dont sa mère le déclarait innocent, avait été jeté en prison. Pour payer un avocat, ses parents se privèrent de pain.
— Misérables! misérables! que nous sommes! disait la femme ;ce petit enfant qui embrasse son père a la rougeole, et son frère qui est maintenant dehors ne tardera pas à l'a. voir. En disant ces mot, elle étoufiait ses sanglots, de peur deréveiller son mari. Je remarquai que l'enfant suspendu au cou du père était très-agité.
— Qu'est-ce que votre enfant peut avoir?
— Ce qu'il a? 11 a faim et froid, monsieur. Ah 1 je voudrais que nous fussions tous morts ! Dans ce moment même, nous entendîmes le bruit de pieds nus qui traversaient les
corridors et montaient l'escalier. Des gémissements lamentables s'y mêlaient.
— Ah ! mon Dieu, c'est Boby, que nous avions envoyé demander l'aumône et qui revient. Pourquoi pleure-t-il ?
Elle s'élança, ouvrit la porte et fit entrer un pauvre malheureux tout couvert de sang et grelottant de froid. D'une main il retenait ses haillons, de l'autre il cachait sa joue ensanglantée. Il s'arrêta et recula en me voyant; puis il remit à sa mère trois ou quatre pièces de cuivre et lui dit qu'un monsieur, qu'il avait trop importuné en lui demandant la charité, l'avait blessé d'un coup de canne. En effet, le sang coulait de sa joue. Je voudrais pouvoir oublier l'expression triste et déchirante avec laquelle la mère, embrassant son fils et étanchant son sang avec ses lèvres, prononçait les mots suivants : — Boby, mon pauvre Boby!
Elle lui montra ensuite ses frères et ses sœurs occupés à se repaître avec voracité du pain qu'on venait d'acheter ; Boby s'élança de ce côté, arracha des mains de son frère une partie du pain et le dévora.
— Mais, ma pauvre femme, lui dis-je, ils ne vous en laisseront pas !...
— Oh! c'est égal, répondit-elle en essuyant une larme, je puis m'en passer plus longtemps qu'eux.
— Ma pauvre femme, je suis venu ici pour vour offrir mes services comme médecin. Vous êtes donc trois malades?
— Malades? nous le sommes tous; c'est une infirmerie sans vivres et sans médicaments.
— Je vais tâcher de vous être utile. D'abord, occuponsnous de votre mari.
Le père était toujours endormi; l'enfant essayait do faire entrer dans sa bouche entr'ouverfe une croûte de son pain et s'agitait beaucoup sans réveiller son père.
— Voyez -VOUS, le petit coquin, le petit méchant, comme il tourmente son père! Veux-tu finir?
— Il faut que je parle à votre mari.
Je m'approchai de lui, sa tête retombait sur sa poitrine. La femme prit la bougie sur la cheminée et s'agenouilla devant son mari qu'elle essaya d'éveiller. — Jhelim, mon ami, voici le médecin qui veut te parler. — Elle le poussait du coude et du genou; mais Jhelim ne bougeait pas; l'enfant continuait à jouer avec son père endormi. Un rayon de l'aflreuse vérité traversa mon esprit. — Approchez une lumière, dis-je à la femme. L'homme était mort.
II s'était passé au moins une demi-heure depuis qu'il avait expiré. Ses mains et sa figure étaient tout à fait froides. La faible clarté répandue dans la chambre et l'attitude du mort nous avaient caché cet événement. Il était affreux de contempler celle pâleur cadavéreuse, ces yeux fixes, cette mâchoire tombante, et de les comparer avec les joues roses de l'enfant insouciant de la vie et de la mort, et qui jouait avec le cadavre de son père.
La dernière et la plus méprisable de toutes les créatures, une pauvre fille rebutée du monde, sera l'objet et non l'héroïne de ce récit. Lecteurs, vous n'exigez pas, sans doute, que ma plume embellisse et colore, pour vos menus plaisirs, ces rôv(;s sans vie et sans cbaleur (jue les romanciers appellent un béros et une héroïne; j'arrache des feuilles de ma vie quelques lambeaux épars, tels absolument qu'ils se présentent, flétris, décolorés, lacérés, humides de larmes et quelquefois de sang. Puisse cetti; reproduction de mv.s souvenirs et do mes impressions trouver (Je l'écho dans les ûmesl Je dirai tout ce (juej'ai senti et tout ce que j'ai vu. Je ne reculerai pas môme devant la honte de me montrer accessible à des sentiments de pitié que le monde pourrait trouver inconvenants et déplacés. Pauvre enfant! fragile femme ! punie si cruellement I brebis égarée du bercail et marquée d'une lèpre hideuse , (luehjues larmes seront consacrées à ton souvenir!
Que l'on s'imagine, si l'on peut, une misère plus complète, une victime plus abjecte. On a dû le deviner déjà. Jt; parle d'une femme dont la seule désignation excite, chez les femmes, non la justice, mais la colère (;t le dégoût de l'Ame la plus honnête et la plus tendre. Pauvre fdle! Nul ne pensait à toi, personne no s'intéressait à ton sort, et ton agonie était
FALTK KT UKIMÙMIR 219
cL'lli^ du crimo en horreur h tous, (^uand je t'ai prise en pillé 1
Voici dans toute sa simpliciti* le récit de honte et do dou~ leur, iri.iis aussi de refM'ulir <!l de récoïKMlialion morale, (jue je ncurillis près dr w ht de mort ahaiidunne.
Qu'un s'arrt^le un moment, en lisant ces pages, et <|u'oii rétlechisse que c'est là une histoire de tous les jours, un tait commun et trivial commc^ le pavé de nos capitales; (|u'on y son^e!... celte jeune tille, (;»' sunldes milli«^rs de jt'un( slilles, englouties dans \v. mt'^inc i^^uuiïre. La einijuièmc parlii; au moins d(; la population lénnnine n'a pas dauln>s annales. ^Ipouvantahle peiisé(5 ! sur laijuelle les honwnesdu gouvernement et d(! la philanthropie devraient enlin arrêter leurs regards 1...
l/automnedc ISIH allait Unir. Nous étions ,issi«> autour du loyer de la lamille dont le po/ivr^ rannnail la Uamme; j'étais laligué de mes courses, et nous nous taisions; la pluie, (|ui avait tombé pendant l(^ jour, conliimait avec violence, et Ui bruit sourd de la rafale se mêlait au sirilement lugubre du vent d'automne. Je gorttais viv( m(^nl c<'lte f)aix de hi famille, dont le tumulte extérieur augmenta il encore le charme. Arrivé enlin à celle é[)(j(jue de la vie, où tout homnuï laborieux peut recueillir le fruit d(^ ses fatigues et de ses travaux, j'arrêtais avec complaisance m(»s regards sur cellt» sci'^ric (rintérieur : uri de mes enfants répétait sa h'çon sur les genoux de sa mère, un autre jouait autour du fover; ces jouissances, bien simples, sont assurément toujours les plus vives et les plus profondes qu'un homme de bien puisse ressentir.
— Qu'y a-l-il donc? demandai-je au domesti<iue (juj <>ntrait.
' Moncaii tlo Ici .m nidjcti duquel on alliso le charbon do Irrrc Jc- |iom; dans la grille.
— Une femme est en bas et demande à vous parler, monsieur.
Je descendis, et j'aperçus, assise sur une banquette, dans le corridor du rez-de-chaussée, une figure grasse, noire, flétrie, que la lampe suspendue à la voûte éclairait à demi. Elle S'^ leva quand je m'approchai d'elle ; elle était mal vêtue, ramassée dans sa taille, et son œil éteint semblait nager encore dans l'ivresse du jour précédent; enfin, en me présentant un fragment de papier sale, elle me dit d'un air nonchalant:
— C'est une jeune dame qui a besoin de vous, monsieur le docteur.
Je lus ces mots écrits sur le morceau de papier : « Miss Edwards, cour du Lion, rue de Blenheim, no 11, au troisième étage. »
Ces lignes étaient tracées d'une main tremblante et débile; mais je fus frappé de la légèreté et de la délicatesse des caractères.
— Cette dame est malade? demandai-je à la vieille.
— Malade? oh 1 je vous en réponds! Elle n'a pas long-^ temps à vivre, elle est usée... voyez-vous, c'est fini !
L'air d'insouciance et d'impudence de cette femme me choquait singulièrement, et je n'eus pas besoin d'une grande sagacité pour deviner à qui j'avais affaire. D'ailleurs, je l'avouerai, la nuit était si mauvaise et la rue de Blenheim si éloignée de ma maison, que je me souciais peu de me déplacer inutilement et de suivre l'étrange guide que l'on m'envoyait.
— A-t-on réellement besoin de moi? demandai-je à la femme.
— Elle veut absolument vous voir.
— Est-ce un mal subil, une indisposition momentanée?
FArTE i:t RKPF.NTIR 22i
— Non, monsieur, olU» lanfçuit déjà depuis longtemps. Je ne l'ai jamais vu<» bien portante, h partir du jour où elle est venue loger chez nous.
— Je vous conseille d(; la conduire au dispensaire.
— N'ayez pas peur, monsieur, n'ayez pas peur, pardieu ! vous serez payé.
— Tr^s-bien, très-bien, je vous suis, lui dis-je vivement pour me dél)arrasser d'elle, car sa présence dans ma maison me révoltait.
Elle descendait les marches du perron, et je m'apprêtais à rejoindre ma famille, lors(jue, se retournant, elle s'écria :
— Ma maison est un peu bruyante, mais que cela ne vous effrayt; [)as; je tiendrai la main et je dirai à mes...
Elle allait continuer son explication, dont je n'avais nul besoin, lorsque je l'interrompis brus(juemenl en fermant la porte de la rue. Je restai indécis quelques instants sur ce (]ue je devais faire; enfin, le sentiment du devoir l'emporta sur toutes les autres considérations.
Je me mis en route et m'aventurai dans des rues traversées par des torrents fangeux.
Après avoir marché pendant un quart d'heure, j'atteignis le (juartier de Lambeth où se trouvait située la maison que je cherchais. Dans ces rues tortueuses, pas un réverbère allumé, pas une lumière qui scintillât à travers les volets, pas un watchman* de garde. Je me souvins d'avoir lu dans les journaux de la semaine précédcMite l'histoire d'un médecin qui, comme moi, s'était hasardé pendant la nuit dans ce <|uartier immonde, habité par une population vicieuse. Son guide l'avait conduit dant une maison isolée, d'où il était sorti dépouillé de ses vêlements, de ses objels précieux, et iîruellemenl battu.
' I-e guellcur [watchman) oxîsl.iit encore 011 \iiglet<Tro.
J'enfonçai dans mon gousset la chaîne d'or de ma montre; et, boutonnant avec soin ma redingote sur ma poitrine, j'entrai bravement dans la cour du Lion.
La vieille porte de chêne peinte en rouge restait toujours ouverte. Un carré de maisons de briques à trois étages était éclairé par un seul réverbère central, dont le vent et la pluie ballottaient et obscurcissaient les lueurs inégales et blafardes; ce demi-rayon incertain se promenait tour à tour sur dix ou douze portes ouvertes. Là des femmes étaient groupées, chantant à pleine gorge, conversant avec une familiarité vulgaire d'un bout de la cour à l'autre, ébranlant l'air de leurs cris et de leurs risées. J'étais dans un affreux repaire, véritable nid de guêpes. Je trouvai enfin le n» 11, dont la porte était ouverte comme toutes les autres. Assise sur une natte, une femme que je heurtai dans l'obscurité commença par me maudire, et quand je lui appris qui j'é~ tais :
— Ah! s'écria-t-elle, c'est le docteur qui vient voir Sally.
La même figure noire et tout empreinte de vice, que j'avais congédiée si lestement, parut alors. C'était la maîtresse du logis, la mère, selon l'argot de ces lieux infâmes; elle tenait à la main un flambeau de cuivTe.
— Par ici ! monsieur, par ici ! je vais vous conduire. Betty, prenez le parapluie de monsieur.
— Je vous remercie, il n'est pas trop mouillé.
Je suivis cette femme, toujours portant mon parapluie, dont l'eau dégouttait et traçait un long ruisseau sur Tescalier; les mains auxquelles il aurait fallu le confier me semblaient peu sûres; je ne voyais pas de raison pour me priver, non-seulement d'un ustensile nécessaire, mais d'une arme défensive dans le besoin. Le vieil escalier vermoulu s'ébranla sous mes pas, et la porte d*une chambre à coucher s'ouvrit. Alors ma crainte et mon inquiétude firent
FALTK KT HRPKNTIU 22:i
place à d'autres émotions. Oui peindrait, sans ressentir et inspir<T le dégoût, !a nnalpropreté de cet asile? Une chandelle commune était placée dans une bouteille, sur la cheminée, ainsi que deux ou trois tasses ébréchées et quelques pots de pommade. Une saveur lourde, épaisse, maladive, soulevait le cœur en entrant ; il y faisait très-chaud et un bon feu de tourbe brillait dans une petite cheminée à grille. Pour suppléer à l'absence de toutes les vitres brisées, de vieux livres, des robes en lambeaux, avaient été entassés dans les interstices. J'éprouvai dans ce repaire un affreux sentiment de malaise; je fus un moment tenté de me retirer.
— La voilà, cette pauvTe fille, me dit la vieille en entrant; cela ne va pas bien, comme vous allez voir, monsieur.
Et, toute pantelante de l'effort que lui avaient coûté les marches qu'elle avait gravies, elle s'appuya sur la cheminée; puis, après avoir mouché la chandelh; et attisé le feu, elle s'en alla en me disant :
— Je crois que miss Edwards désire être seule avec vous, monsieur, je vous laisse. Si vous avez besoin de quelque chose, il y a du monde dans la maison.
Elle referma ja porte, et je respirai un peu plus librement; sa présence me suffoquait. J'approchai du lit une des chaises et la table, sur laquelle je plaçai la chandelle. Une femme était étendue sur le lit; ses vêtements étaient en désordre et elle cachait son visage dans ses deux mains.
— Vous souffrez beaucoup? lui dis-je en essayant de détacher une do ses mains. Je voulais h la fois tAt(T son pouls et voir sa îîgure; mais ses doigts élai«»nt fortement serrés, et je ne pus y réussir; quand je renouvelai cette tentative, un léger gémissement s'échappait de son sein.
— Vous souffrez donc beaucoup? repris-je; permettez-moi.
du moins, madame, de faire tout ce qui sera en mon pouvoir pour vous soulager.
Sa figure était cachée, ses mains ne remuaient pas.
— Allons, lui dis-je, je suis le docteur. Vous m'avez fait demander, me voici; dites-moi où vous souffrez? Pourquoi me cacher ainsi votre visage?
— Eh bien! me reconnaissez-vous?
C'étaient moins des paroles qu'un cri faible et gémissant; elle s'était levée en disant ces mots, et de ses deux mains elle ramenait vers les tempes ses touffes de cheveux noirs. Je vis une figure pâle et décharnée, dont les regards s'arrêtaient sur moi pleins d'angoisse et d'effroi. La soudaineté imprévue et la singularité de ce moment m'avaient surpris. Elle resta longtemps dans cette morne attitude, respirant péniblement et par saccades, et continuant d'arrêter sur moi son œil morne et terrible, qui me frappait de stupeur. Peu à peu, lentement, je la reconnus; ses traits se représentaient à ma mémoire tels que je les avais vus jadis; un frisson involontaire fit trembler tout mon corps, et cette sensation pénible, cette sueur glacée qui se promenèrent sur tous mes membres agités, je ne les oublierai jamais.
— Horlense! est-ce possible? J'élevai les mains, consterné; je doutais encore, et ne savais si mes yeux ne me trompaient pas. Elle ne répondit rien; mais elle remua la tête vivement pendant quelques secondes, et tomba épuisée sur son chevet. J'aurais voulu lui parler, lui tendre la main; mais j'étais si agité, je venais de recevoir une si étrange secousse, que, pendant quelques moments, je me trouvai incapable de parler et d'agir. Quand je revins à moi, elle s'était évanouie. Dieu! quelle ruine! et qu'était devenue cette beauté? Quoi! cet être usé, vieilli dans sa jeunesse et dans sa fleur, décharné, frappé du sceau de la débauche, cette femme repoussée de tous, et mourant dans la tanière du vice vulgaire et gros-
FAU'IK I:T FxKPENTlR 225
sier, c'était pUo! C'était la joune filio brillante qui avait l'ait les beaux jours do Balh et de la plus élégante société des trois-royaumesl Horlense, l'amie de ma femme, une jeune fdle charmante, que j'avais vue, avant notre mariage, si fraîche, si riante et si digne d'estime et d'amour I
Un flacon de sels, que je portais toujours sur moi, lui rendit l'usage de ses sens; ses paupières se soulevèrent lentement, et quand sa prunelle se découvrit et s'arrêta sur moi, elle se voila aussitcM. Horlense se retourna par un mouvement brusque et convulsif, et croisa de nouveau les mains sur son visage qu'elle voulait cacher.
— Miss Bentley, lui dis-je en me rappelant son nom de famille, au nom du ciel calmez-vous ; si vous continuez ainsi, je ne pourrai vouf> ôlre utile à rien.
Mais quand elle entimdit son nom de famille sortir de mes lèvres, l'impression que ce mot fit sur elle eut quelque chose de vraiment affreux. Elle remua de nouveau la tête, comme si elle eût voulu dire : Non, non, je ne m'appelle plus ainsi.
— Vous n'avez pas peur de moi, lui dis-je, vous ne pouvez pas en avoir peur? Je désire sincèrement vous être utile, veuillez donc me dire où vous souffrez.
— Là ! s'écria-t-elle, en plaçant sa main gauche sur son cœur, avec une expression si tragique et si amèrement profonde, que si l'homme» h» plus dépravé, le plus habitué aux artilices de la séduction, eût pu la voir et l'entendre lorsqu'elle prononça ce mot unique, il se serait repenti. J'essayai de cacher mon émotion; '}ç pris sa main, je lui tàtai le pouls, et j'essayai de me renfermer dans les devoirs de mon état.
— Ressentez -vous, lui demandai-je, quelques douleurs de l'autre côté ?
Elle répondit par un signe de tête affirmatif.
— Crachez-vous le sang? Répondez-moi, miss Bentley.
— Miss Bentley! miss Bentley! Pourquoi ce nom? pourquoi me le donnez-vous? Je ne m'appelle plus ainsi; vous vousmoquez. Ah! cela est cruel! Au surplus, je m'y attendais...
Après avoir prononcé ces mots, Hortense laissa couler un torrent de larmes qui la soulagèrent; je me rassis. Pendant quelque temps nous gardâmes le silence. Enfin, elle me dit à demi-voix :
— Je pense bien que vous êtes étonné et choqué... de me voir ici... Sans doute... sans doute... on vous a tout appris.
— Nous parlerons de cela plus tard; occupons-nous d'abord de votre santé.Vous êtes très-mal, à ce qu'il me semble ; pourquoi ne m'avez-vous pas fait demander plus tôt. Y a-t-il longtemps que vous souffrez? Si j'avais su que vous aviez besoin de mes soins, je me serais empressé de vous les offrir. Assurément, Hortense, vous ne les auriez pas demandés deux fois.
— Je n'osais pas, je n'osais pas, docteur ; je regrette même de vous' avoir envoyé chercher. Votre présence et vos paroles m'ont fait du mal et m'ont rendue presque folle; comme vous voyez, je souffre horriblement, là, là,, dans le cœur. C'est un enfer, ajouta-t-elle, en prononçant cette dernière syllabe avec une vibration pénétrante et une intonation qui révélaient une insupportable douleur.
— Réprimez, luidis-je, celte violence, ou ma présence ici deviendrait absolument inutile. Quelle est cette folie?à quoi peut-elle vous servir? et pourquoi resterais-je ici quand vous m'ôtez les moyens de vous être utile ?
Elle ne dit rien, mais toussa violemment; puis elle se leva sur son séant et chercha son mouchoir. Un moment après, je le vis tout baigné de sang ; un vaisseau s'était brisé dans sa poitrine.
J'étais extrêmement effrayé. Comme elle était forcée
FALTK KT REPKNTIU 227
d'user incessammont de son mouchoir, il fut bientôt hors d'état de lui servir à rien. D'un signe de la main, elle indiqua les tiroirs de sa vieille commode. Je la compris et j'en tirai un mouchoir blanc; bientôt il fut comme l'autre, souillé, flétri et inutile; il fallut le remplacer. Dans les intervalles de cette cruelle manœuvre, elle essaya de me parler, mais je l'arrêtai, et, la regardant de l'air le plus solennel et le plus grave : — Au nom de Dieu, lui dis-je, taisez-vous; un mot de plus, et vous êtes morte. Votre vie ne tient à rien.
Ses lèvres s'agitaient encore pour me parler.
— Je vous répète, lui criai-je en lui saisissant le bras, que celle mort sera un suicide, et que toutes les conséquences d'un tel acte pèseront sur vous.
Un sourire qu'il serait difficile de caractériser et de faire comprendre, un sourire tel que des lèvres humaines n'en avaient peut-être jamais fornié, effleura sa bouche un moment ; puis elle se tut. Je résolus de la saigner. Peut-être s'étonnera-t-on de me voir agir ainsi, et enlever encore du sang à une femme qui en avait tant perdu; mon but était d'affaiblir l'action du cœur, et de diminuer ainsi le volume du sang qu'il déverse dans le vaisseau brisé.
Lorsqu'elle vit les préparatifs, la lancette qui brillait dans ma main et la vieille aiguière fendue que je venais d'apporter, elle me montra tous les linges empourprés de sang qui jonchaient le lit; puis elle murmura très-faiblement et d'un air surpris:
— Encore du sang?
— Restez tranquille, lui dis-je, et fiez-vous à moi. Saignée h blanc, elle s'évanouit; cette teinte grise et mate
qui annonçait la mort passa sur son visage comme une nuée sombre, et elle dit en respirant à peine : — Est-ce que je meurs?
228 LE VIEUX I\)ÉDECLN
Je bandai sou bras de mon mieux, j'écrivis une ordonnance sur le premier lambeau de papier qui s'offrit, et, quelle que fut ma répugnance, j'ouvris la porte et j'appelai.
— Ah I dit la femme qui entra dans ce taudis, toute couverte de rubans flétris et de fleurs fanées, c'est donc une affaire finie ; Sally a déménagé ?
— Taisez-vous, lui dis-je. Qu'on porte ceci, à l'instant même, chez le pharmacien le plus voisin.
J'épargnerai au lecteur une foule de détails dont la nudité révoltante n'ajouterait rien à l'intérêt de ce récit. Ce fut la mère, comme on l'appelait, qui se chargea d'aller chercher la potion. Quand elle rentra, elle s'approcha du lit, comme si elle eût pris intérêt à la malade, et me dit tout bas :
— Est-elle beaucoup plus mal?
— Oui, madame, elle demande les plus grands soins; si l'on n'y prend garde, elle ne passera pas la nuit.
— Ne vaudrait-il pas mieux l'envoyer à l'hôpital tout simplement? Et elle fixait sur moi de gros yeux stupides et hébétés.
— Il ne faut pas qu'elle bouge de son lit, entendez-vous? il faut qu'elle y reste longtemps et dans le plus grand calme, je vous en préviens !
— Vous m'en prévenez, et que diable voulez-vous que j'en fasse? je ne tiens pas un hôpital de femmes malades.
J'eus peine à comprimer mon indignation. — Allons, ma bonne femme, ayez un peu pitié de cette malheureuse, c'est son lit de mort.
— A tous les diables d'enfer, les lits de mort! Qui payera les frais de sa maladie? Ce n'est pas moi, assurément, et je défie la paroisse de m'y forcer. Mais, à propos, Sally, conlinua-t-elle, en s'approchant du lit, vous aviez de l'argent, il y a quelques jours, qu'en avez-vous fait?
Je l'éloignai du lit en lui disant : — Descendez chez vous
FAUTK ET REPENTIR 229
cl nous arrangerons tout cela. Mais elle n'avait pas Tair de vouloir niVnlendre. Je me plaçai devant elle, et. la rcgardantd'unœil courroucé, je lui dis:— Vous tuez cette femme* allez-vous-en. Et je la poussai par les épaules en refermant la porte.
La malade avait entendu toute cette conversation, qui l'avait, comme on le pense bien, cruellement agitée. Je saisis le moment où elle voulait me parler.
— Il faut que vous me laissiez parler seul, lui dis-je; un mouvement de tète suffira pour me faire connaître votre approbation ou votre désapprobation ; vous direz our et non par signes. Croyez-vous que si une femme âgée et respectable, attachée à un dispensaire de Londres, venait ici vous soigner, les gens de la maison y consentiraient? croyez-vous <îu'eile pût vous rendre les services nécessaires, jusiju'au moment où vous quitterez cette maison?
Je vis que mes dernières paroles l'é tonnaient. Elle baissa la tête en signe d'assentiment.
— Quand vous serez mieux, consentez-vous à être transportée dans un dispensaire que je connais, et où vous serez très-bien soignée ?
— Oui, répondit-elle par un signe.
— Devez-vous quelque chose ici ?
— Ah! mon crime a payé, répondit-elle faiblement. Je lui ordonnai le silence et je repris:
— Nous nous entendons fort bien, maintenant. Adieu, je ne peux pas rester davantage et vous avez besoin de repos. Il faut (jii'on donne de l'air à cette chambre et que l'on vous fasse prendre la potion. Je vais, en descendant, recommanderaux gens de la maison de vous laisser tranquille; surtout ne parlez pas; sous aucun prétexte, pour aucun motif, au nom de toutes vos espérances pour cette vie, de toutes vos
craintes pour l'autre... je vous l'ordonne! Que Dieu vous protège ! à demain.
J'allais sortir, elle me rappela, chercha longtemps quelque chose sous le chevet de son lit et en tira une bourse qu'elle me présenta.
— Allons, lui dis-je, laissez cela.
— Mais votre visite doit être payée, murmura-t-elle.
— Vous êtes pour moi une malade du dispensaire, et mon devoir est de vous soigner... Tout cela est inutile, fmissons-en... ou vous ne me reverrez pas.
La bourse retomba sur le lit ; elle prit ma main, leva les yeux vers moi avec une expression bien douloureuse, et je sentis des larmes qui tombaient brûlantes sur mes doigts.
— Un mot î un seul mot ! vous ne direz pas à votre femme... murmura-t-elle.
Je lui promis de ne rien dire, persuadé que mes premières paroles en rentrant chez moi seraient contraires à ce que j'avais promis. Elle soupira, et je vis avec plaisir que la potion calmante commençait à produire son effet. Je m'esquivai. La chandelle s'était éteinte, et je descendis à tâtons les escaliers aux marches brisées et aux murs crayeux qui déteignaient sur mon habit. Des voix de femmes et d'hommes, des cris de colère, des hurlements, des imprécations qui partaient du rez-de -'.chaussée arrivèrent jusqu'à moi. Une querelle violente, telle que ces lieux en voient éclater, s'y était engagée. Quel lieu de repos pour la malheureuse étendue sur le grabat du troisième étage!
Ce fut une scène bien significative et bien digne d'un peintre, que celle dont je fus témoin ; mais je n'oserais pas faire poser ici ces personnages hideux, leur donner la parole et la vie , ni copier leurs gestes dégoûtants. Toutefois, ni le moraliste, ni le romancier ne se seraient arrêtés là, sans que leui; curiosité fût fortement excitée; sans qu'un tel
FALT-E KT REPKNTIU Si!
tableau,' une telle leçon produisissent sur eux une impression singulièrement profonde. C'était la dernière expression du vice social tel que nos capitales immondes le fabriquent et- le répandent. Appuyé sur le parapluie que j'avais sauvé, je m'arrêtai sur les dernières marches de l'escalier, d'où je contemplai celte scène. L'allée était remplie de femmes et d'hommes de la dernière classe, qui entouraient une femme furieuse, dont les cris de rage étouffaient toutes les autres voix. Il s'agissait d'une montre volée. Un watchman, attiré par les clameurs, essayait, son bâton à la main, de s'ouvrir un passage. Un jeune homme, dont le costume était à la fois plein de recherche et remarquable par la négligence avec laquelle il était attaché, répétait sans cesse : — Elle m'a volé ! elle m'a volé ! Il détaillait toutes les circonstances du vol, et l'accusée l'interrompait par des clameurs épouvantables et des malédictions obscènes, qu'on n'exigera pas que je reproduise. L'entrée de la porte était obstruée. Je cherchai en vain à me frayer un passage au milieu des habitants de la maison et de leurs scandaleux amis. Je me déterminai à tirer par le pan de sa robe la propriétaire, qui se retourna les yeux en feu, l'air courroucé et me dit : -^ Que voulez-vous?
— J'ai deux mots à vous dire.
— Deux mots à me dire? Vous prenez bien votre temps, et j'ai grande envie de bavarder avec vous. Ce coquin, ajoutât-elle, en me montrant le jeune homme, veut perdre ma maison de réputation; il prétend qu'on l'a volé! il fait descendre la justice chez moi ! '
Elle continua ses malédictions et ses blasphèmes avec une violence extrême.
— Je vous en prie, lui dis-je, songez qu'il y a là-haut une malheureuse qui se meurt.
— Eh bien, Joséphine, cause avec monsieur, j'ai autre chose à faire, moi.
Celle à qui la vieille femme adressait la parole se dégagea de la foule qui l'entourait et me conduisit dans une espèce de parloir obscur et mal tenu. Là, tout agitée encore de la dispute véhémente à laquelle elle avait pris part, elle me demanda civilement ce que j'avais à lui dire.
— Rien, sinon que miss Edv\^ardsest ma malade et que je la connais.
— Oh! pour cela, interrompit-elle, mille autres la connaissent.
— Silence! femme, inlerrompis-je indigné: je vous dis que c'est moi qui prends soin et un soin spécial de miss Edwards, qu'elle est au plus mal; que la moindre négligence causera sa perte, et que vous en répondez. Si les mauvais traitements et le bruit de la maison l'achèvent ou hâtent sa mort, vous serez coupable de meurtre, et je porterai témoignage contre vous.
— Vraiment, cela me fait de la peine, monsieur, la pauvre fille est si douce, si bonne! il n'y a personne ici qui la vaille; que peut-on faire pour elle?
— Lui permettre de se reposer. Tâchez que la maison soit tranquille ; j'enverrai dans une ou deux heures une garde pour la soigner.
— Mais, mon Dieuî comment fera-t-elle pour payer vous et la garde? Il y a déjà longtemps qu'elle est malade, et elle n'a pas d'argent.
— Que cela ne vous embarrasse pas; tout ce que je vous demande, c'est de faire attention à ce que je viens de vom recommander. Je serai ici demain matin de très-bonne heure, et j'espère que mes recommandations n'auront pas été inutiles; si par hasard on les négligeait, ce ne serait point une affaire dont vous pourriez vous tirer facilement.
Prencz-y garde. Jo connais particulièrement le constable <ie ce (juarlier, et un mot de moi vous coûterait cher.
Elle me promit de m'obéir, me reconduisit respectuesement et parvint à calmer et faire taire la foule. Ce fut avec plaisir que je me retrouvai dans cette rue sombre, battue de la pluie, sur ce pavé glissant et inégal. Le cloaque d'où je sortais m'avait causé un affreux dégoût; l'atmosphère en était souillée. J'étais heureux de respirer enfin l'air extérieur. Un flot amer de souvenirs vint assaillir ma pensée et me montra Ilortensc, aux jours de son éclat et de sa beauté^ vertueuse, heureuse, brillante, adorée ; maintenant coupable, souillée, mourante ; et ce contraste redoutable fit peser sur mon esprit un douloureux fardeau. A travers quels malheurs et quelles fautes cette infortunée créature avaitelle passé pour arriver là ? Comment avait-elle pu résister aux remords, au désespoir de sa position, à la tentation du suicide ? J'aurais voulu pénétrer le secret de cette vie, et je redoutais de le pénétrer ; un intérêt sombre s'attachait à cette existence criminelle.
Deux heures du matin sonnèrent, lorsque je me trouvai à la porte du dispensaire. J'eus beaucoup de peine à me procurer une garde. Je prescrivis les remèdes nécessaires, et je fis mes recommandations à la femme que je choisis pour remplir cet office. Je lui dis de ne pas manquer de me faire avertir immédiatement si, pendant la nuit, le mal prenait un caractère alarmant. Quand je rentrai, ma femme me questionna et me contraignit de manquer à la parole que miss Edwards avait exigée de moi. Cette nouvelle étrange fit sur ma fem.me une impression difficile à rendre. Le lecteur comprendra mieux son élonnement, quand il saura dans quelles circonstances s'est formée la liaison ancienne de ma femme et de celte infortunée.
La mère d'Hortense, lorsque nous la connûmes, était
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veuve d'un capitaine au service de la compagnie des Indes orientales ; son mari l'avait laissée sans fortune, et elle avait loué, auprès de Balh, une maison, dont la sous-location lui rapportait quelques bénéfices. C'était une femme de trèsbon ton, d'un caractère doux et amène, mais faible et dénuée de volonté dans les actions décisives de la vie. L'élégance et la grâce de ses mœurs, ses manières excellentes, sa conversation pleine d'intérêt, captivaient au premier abord, et c'était plaisir de loger sous le même toit qu'une femme dont la société avait tant de charmes et d'attraits. J'avais connu son mari, et la jeune Hortense avait laissé dans mon esprit une impression, un souvenir agréable ; mais j'avais perdu de vue sa famille depuis assez longtemps. La santé de ma femme me força, pendant la troisième année de mon mariage, de la conduire à la campagne, et je choisis les environs de Bath. Nous cherchions ensemble le logement que nous désirions habiter; le hasard nous conduisit chez Mme Bentley, mère d'Hortense. Une domestique nous avait servi de guide à travers plusieurs appartements décorés avec élégance, lorsque nous passâmes devant un parloir dont la porte était entr'ouverte. | Assise devant un pupitre et occupée à lire, une jeune fille, de la physionomie la plus douce et la plus mélancolique, frappa nos regards. Sa mère sortit du même parloir, et je les reconnus l'une et l'autre. Les années avaient dévelopoé chez la jeune fille un caractère de beauté touchant et sévère à la fois.
— C'est une madone de Raphaël, s'écria ma femme.
— C'est ma fille, reprit M™e Bentley, l'objet de tous mes soins et de tout mon anour en ce monde.
Je présentai ma femn:e à ces dames, et la connaissance fut bientôt faite. Charmée de leur bon ton et de leur amabilité, elle voulut loger chez elles , et je retournai à Londres. Dans toutes ses lettres, ma femme me parlait du caractère
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gracieux et doux, de l'esprit vif et remarquable qui distinguaient la madone : c'est ainsi qu'elle la nommait. Bientôt, ce titre poétique devint lo sobriquet sous lequel miss Bentley fut nomméeà Bath. Eneiïet, la ressemblance d'Ilortense avec la Vierge à la grappe avait quelque chose de frappant. L'enthousiasme et l'aft'ection de ma femme pour cette aimable personne s'augmentèrent à mesure qu'elle la connut mieux; et moi-même, quand je venais passer quelques jours à Bath, j'étais sous le charme de la douceur spirituelle, des manières gracieuses et de l'ingénuité piquante de la madone.
Bath est un rendez-vous d'oisifs, une grande maison de campagne à l'usage des hommes élégants; bientôt la jeune fille fut si connue et si généralement admirée, que ce succès devint pénible pour elle. Elle ne pouvait sortir sans qu'une foule empressée marchât sur ses traces; toute liberté d'action lui était enlevée par cet hommage public et absurde rendu à sa beauté. L'impertinente poursuite des dandys la rendait vraiment malheureuse; elle payait cher sa supériorité, comme il arrive toujours, et elle en devenait l'esclave. Les billets doux, les vers laudatifs, les lettres anonymes pleuvaient de toutes parts chez sa mère. Presque tous les étrangers de distinction qui se trouvaient à Bath rendaient hommage à la jeune fille; la royauté elle-même daigna lui faire entendre ces paroles flatteuses, qui sont comme un titre de noblesse pour la personne à qui elles s'adressent. Dans sa naïveté, elle confiait à ma femme tous les sentiments qui l'agitaient. Rien n'était plus pur que son âme. Son attachement pour sa mère l'empêchait d'accepter plusieurs partis qui se présentaient. Elle ne pouvait sans chagrin se séparer d'elle, même pour quelques instants. Une seule faiblesse (et cette faiblesse la perdit !) se mêlait aux charmantes qualités de la jeune fille : elle rougissait de sa position. Son éducation, ses idées romanesques déconsidé-
raient à ses yeux l'espèce de spéculation, d'ailleurs fort honorable, qui fournissait aux besoins de sa mère et aux siens propres. C'était là un sujet de querelles sans amertume entre ma femme et elle. Combien de fois, rejetant en arrière sa tête délicate et son cou de cygne, elle s'écria :
— Ma pauvre mère est pourtant réduite à sous-louer des appartements !
— Je ne vois ni honte, ni malheur, ni dégradation à cela, lui répondait ma femme.
Quand je parlai à cette dernière de l'extraordmaire beauté qui distinguait Hortense, et qui, jointe à sa pauvreté, à la grâce de ses manières, à la distinction de son esprit, multipliait les dangers autour d'elle, ma femme avait coutume de m'interrompre par ce peu de mots :
— Elle est trop (îère pour se perdre.
— Cf4te fierté, répliquai-je, sera l'instrument de sa ruine. Le temps se chargea de prouver que je ne m'étais pas
trompé. Ce fut cette fierté même qui la précipita dans le gouffre qui devait la dévorer; ce furent sa confiance en ellemême, sa foi en ses propres forces, qui l'amenèrent sans trouble et sans crainte au bord du précipice dans lequel le plus léger souffle la fit tomber.
Hortense aimait les romans : c'était sa lecture favorite; ces pages tout imbibées de sentiments faux ; ces idées et ces tableaux absurdes ; ces récits où la vérité disparaît sous le mensonge des couleurs, où les objets et les hommes ne se présentent que privés de leurs proportions naturelles, et tordus, pour ainsi dire, en mille capricieuses fantaisies; ces paradoxes d'une moralité dépravée ou d'une sentimentalité malade , l'esprit et l'âme de la jeune fille en absorbaient pour ainsi dire tout le venin dans les heures libres que ses occupations lui laissaient. Entourée d'hommages, flattée par .les plus riches, adorée par les plus puissants, tout cet
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enivrement de vanité qui s'emparait de l'existence de la jeune fille composait une situation assez romanesque en clle-môme pour ajouter aux dangers de ces fictions décevantes, et complétaient l'illusion mentale qui devait perdre la pauvre Hortense. Tous ces périls n'alarmaient point la mère, qui se prosternait devant les qualités de sa fille comme devant une idole : elle ne voyait que la grâce, le dévouement, la hauteur d'âme qui distinguaient son enfant. Lui communiquer nos craintes eût été une inconvenance et une barbarie. Ma femme, après trois mois de séjour chez Hortense, revint à Londres, et supplia la jeune fille, pour laquelle elle avait conçu une vive et sincère affection, de lui écrire fréquemment. Cette correspondance, commencée avec zèle, devint languissante, puis cessa tout à coup. La naissance de nos enfants, le soin de nos affaires personnelles effacèrent de notre pensée la trace brillante qu'y avait laissée la madone de Bath, et nous n'avions pas entendu parler d'elle depuis deux ans, lorsque Sally Edwards me la rendit si cruellement défigurée.
Au moment où je racontais à ma femme les événements de la soirée, ses yeux s'arrêtaient sur deux porte-montres de velours de soie que miss Bentley nous avait donnés autrefois et qu'elle avait brodés avec soin. Toute la nuit se passa dans une agitation fort naturelle et que le lecteur concevra aisément; moi-même je ne pouvais, malgré l'évidence, me persuader que la misérable Edwards Sally fût la même personne que la belle Hortense. A neuf heures du matin je me trouvai chez elle. Hélas! tous mes doutes s'évanouirent. C'était elle-même, je ne pouvais en douter, malgré la pâleur livide de ce visage, malgré ces joues creuses et ces yeux éteints. Quoique ses ch(;veux, réunis et collés par une transpiration abondante, tombassent sur son visage, comme l'herbe épaisse et humide d'un cimetière
couvre à moitié quelques tombes abandonnées, je reconnus néanmoins dans cette pauvre créature la belle madone d'un autre temps, les délices de Bath; mais quel changement! Cet œil qui rayonnait de joie, d'orgueil et de beauté, ces longs cheveux noirs tressés en nattes sur l'albâtre d'un front poli, les voilà donc ? Ame innocente 1 grâces angéliques! pureté adorable! qu'êtes-vous devenues? Pauvre ange tombé, que ta chute est profonde!
La garde fit un mouvement qui réveilla la malade. Celleci ne remua pas, ouvrit les yeux, regarda fixement la muraille vers laquelle elle était tournée et laissa retomber sa paupière : lentement elle tourna la tête de mon côté et arrêta sur moi des yeux apathiques. L'orbe de ses prunelles s'agrandit; une expression d'alarme et de terreur étrange vint s'y peindre ; la pâleur morbide de son visage augmenta, ses lèvres s'entr'ouvrirent lentement; point de sourire, rien qui indiquât qu'elle me reconnût, vous auriez dit qu'un spectre l'éveillait dans son rêve. Sa vue me glaçait.
— Hortense, lui dis-je, miss Edwards, comment vous* trouvez-vous ?
— C'est... c'est... répondit-elle, si bas qu'on pouvait à peine l'entendre, et sans détacher de moi ses yeux mornes et éteints.
— Avez-vous beaucoup souffert cette nuit? lui demandaije. Sans ouvrir ses lèvres, sans cesser de me regarder avec une persévérance et une immobilité singulières, elle sortit du lit sa main amaigrie, blanche, transparente et faible, et la plaça sur son cœur.
Je me tournai vers la garde et lui dis à demi-voix : — C'est l'effet de l'opium; elle est encore assoupie.
La malade remua la tête, comme si elle eût voulu me contredire. Toujours le même regard pétrifié; je commenrais à croire que la raison était atteinte, lorsi^u'elle s'écria ;
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— Je croyais n(3 m'éveillcr jamais... Ah ! continua-l-ollo, répétant les derniers mots (jue j'avais prononcés en la quittant : Espérance dans ce monde..., crainte pour l'autre vie!
Il était évident que, pendant toute la nuit, ces paroles avaient, pour ainsi dire, voltigé à travers sa pensée déserte et dans son cerveau troublé.
— Voyons, continuai-je, j'ai plusieurs questions à vous adresser; vous n'aurez pas à vous plaindre de moi.
— Oh! docteur I répondit-elle d'un ton surpris et mécontent, comme si elle eût voulu m'exprimer que cet avertissement était inutile.
— Eh bien*! comment vous trouvez-vous? répondez-moi aussi bas que possible.
— Je vis, voilà tout, docteur; il me semble qu'on me dérange dans mon tombeau. Quelle est cette femme? ajoutât-elle en me montrant la garde.
Je le lui dis; elle tendit la main à cette femme, et s'écria:
— Vous êtes bien bon pour moi, je ne le mérite pas.
• — Je remplis mon devoir, et tout malade a droit à mes soins.
— Mais je suis une femme si avilie.
— Cessons de tels discours; n'avez-vous pas senti quelque chose qui vous étouffait, depuis hier?
Elle ferma les yeux et resta deux minutes sans me répondre.
— Je... je ne puis pas parler, reprit-elle en sanglotant et les lèvres tremblantes d'émotion.
Je vis que les sentiments et les idées (jui se pressaient chez elle la dominaient et l'écrasaient. Dans cet état de santé si précaire, la vie suspendues à un fil, la conslitution détruite, un vaisseau brisé dans sa poitrine, le moindre choc pouvait achever la jeune (ille et la frapper à mort. Je crus qu'il valait mieux interrompre ma visite et la confier aux
soins de la garde, que de l'exposer aux suites de cette agitation meurtrière dont ma présence accroissait le danger. Je la recommandai donc à la garde et je promis de revenir le soir, s'il était possible... Il me tardait de transférer miss Edwards dans les salles aérées et salubres du dispensaire. Là, du moins, elle pourrait être soignée avec exactitude et attention ; et ces miasmes de corruption, de maladie et de dépravation qui l'entouraient allaient faire place à un air pur, à une propreté complète, à des soins vigilants.
Je revins tous les jours et souvent deux fois; un progrès presque insensible, mais réel, s'opérait dans son état ; il n'y eut pas de rechute, et, quoiqu'elle fût très-faible, le crachement de sang ne se présenta plus ; les réponses étaient prononcées d'une voix faible et indifférente; un grand découragement, une déplorable prostration des facultés intellectuelles semblaient l'absorber et anéantir sa pensée. Un jour, elle tira de dessous son chevet une bourse dans laquelle se trouvait un billet de banque de cinq livres sterling. Elle plaça le billet dans la main de la garde, l'y pressa vivement, et, d'un air suppliant^ dit à cette femme de le prendre. Sur le refus de la garde, elle replaça le bank-note dans sa bourse et soupira profondément.
— Vraiment, monsieur, vous auriez eu pitié, me dit la garde quand elle me fit ce triste récit ; c'était a fendre le cœur.
Je me hâte de traverser toute une semaine de langueur et d'attente. Huit jours après (c'était le 15 octol»re), trouvant qu'il y avait du mieux chez miss Edwards, j'avertis l'ignoble maîtresse de la maison que le lendemain je conduirais la malade au dispensaire. Hortense recul celte nouvelle avec apathie. Le matin du jour où cette translation devait avoir lieu, je passais rapidement dans le corridor du rezde-chaussée, honteux de me trouver dans un pareil endroit,
lorsque des paroles confuses frappèrent mon oreille; je m'arrt^lai, et reconnusque les noms <l(^ Sally et d'Ewards étalent fré(juemmenl prononcés au milieu d'une conversation animée.
— Je vous dis qu'il faut vous dépc^cher, disait l'homme en grommelant. Que diable ! voici une semaine que nous ne faisons rien qui vaille et que nous tournons autour du pot; c'est sous son oreiller qu'elle le cache.
— Mais celte vieille femme qui la garde, répondit la mégère, qu'en ferez- vous ?
— D'un tour de main on s'en défait ; vous savez comment je me débarrasse des gens^ le vieux Jenkins, vous le rappelez-vous ?
Il y eut là une espèce de rire sourd , double et par écho, qui me fit horreur.
— Vous pourriez encore, reprit l'homme, aller faire le lit et attraper la bourse; cela ne serait pas mal et n'exposerait personne.
— Oh ! elle me déteste trop, elle ne voudrait pas; et cette garde, elle n'est là que pour faire le lit ; il faut que ce soit vous, Tom.
— Et bien ! soit; mais il y a un diable de médecin qui est toujours là.
— C'est vrai, c'est vrai; il faut y prendre garde.
— Il attend comme nous le moment de mordre à la grappe; cela s'appellera des honoraires.
Une voix que je n'avais pas encore entendutî s'écria :
— Maman ! souvenez-vous que la pauvre Sally est mourante !
— Eh bien ! qu'est-Cf» que cola fait ? ne va-t-elle pas au dispensaire, où on l'entretiendra pour rien ?
— II faut en finir, reprit l'homme, c'est décidé.
Je m'élançai; je me dirigeai en courant vers la demeure
du constable du quartier, et je ne tardai pas à revenir accompagné d'un homme de police auquel j'expliquai ce dont il s'agissait. Quand nous nous présentâmes, une femme, placée en sentinelle à la porte, rentra précipitamment pour avertir; l'homme de police la suivit, la saisit dans le corridor, l'arrêta; et, comme elle voulait crier, il la menaça de son bâton de manière à lui imposer silence.
— Taisons-nous, lui dit-il, ou je vous brise ce bâton sur la tête. Docteur, montez, je vous suivrai ; je reste pour tenir cette dame en respect.
En une minute, je fus dans la chambre de miss Edwards. A mon grand étonnement, un homme de la dernière classe et dont les traits sinistres semblaient fatigués par le vice et ïes excès, se trouvait assis à la place que j'occupais ordinairement près du lit. Il semblait fort paisible et causait avec la garde, qui lui parlait d'une voix amie. Au bruit que fit la serrure lorsque je l'ouvris, il se retourna, glissa rapidement sa main sous l'oreiller, et se dirigea vers la porte en me regardant d'un air de bravade. Cependant l'homme de police se présenta au moment même où il allait s'enfuir et le saisit à la gorge.
— Arrêtez-le ! m'écriai-je , il vient de voler quelque chose.
— Moi, j'ai volé! Qu'est-ce que j'ai volé?
Il se retourna vers moi d'un air furieux. L'homme de police tira un pistolet de sa poche, l'arma et le présenta au misérable.
— Allons, allons, lui dit-il, tout cela ne sert à rien. Taisons-nous, Tom, si tu veux que je t'emmène vivant, tienstoi tranquille et dépêchons-nous.
Tom n'avait pas l'air disposée se laisser prendre: il serrait les poings et se préparait à une résistance active.
— Docteur, je suis bien fâché, dit l'homme de police, cela
fera peur à la malade; je vais être obligé de tirer sur monsieur.
— Oh ! je vous le demande en grâce, ra'écriai-je, ne le faites-pas, vous 1»^ tueriez.
L'homme de po liée resserra son étreinte, et ensevelissant profondément ses doigts de fer dans la gorge du prisonnier :
— Ecoute-moi, Tom, lui dit-il, entends la raison, ou si tu résistes le moins du monde^ je te tue.
Le canon du pistolet se trouvait dans l'oreille du bandit.
— Tu veux m'assassiner! cria Tom dont l'attitude devint tout à coup passive et tremblante, de fiera et menaçante qu'elle avait été; où est ton mandat?
— Le voici, répondit l'homme de police en enfonçant encore le canon du pistolet dans le tympan de l'oreille de Tom ; va au diable.
— Pitié! pitié! s'écria la faible voix de miss Edwards, se levant sur son lit et poussant un profond gémissement. Elle se mit à genoux joignant les mains et les yeux tournés vers le groupe placé devant la porte. C'était une scène si frappante que je ne l'oublierai jamais. Je m'élançai vers elle, la suppliai de se calmer, et lui dis qu'elle n'avait rien à craindre.
— GrAce! grâce! Ne le tuez pas, ne le tuez pas! s'écriat-elle dans une effroyable agitation.
Cependant l'officier de police entraîna son prisonnier, dont la fureur s'était amortie, et me fit signe de fermer la porte derrière lui. Quand j'eus poussé le verrou, il me cria :
— Attendez mon retour.
Après quelques minutes le silence se rétablit, et je restai seul à côté de la malade pendant près d'un quart d'heure. J'éprouvais les craintes les plus vives; l'hémorrhagie pouvait se représenter, les misérables habitants de la maison se pré-
cipitèrent dans la chambre de miss Edwards, et l'infortunée succomba à tant de secousses. Elle était étendue sur le lit; sa respiration était haute et irrégulière. Peu à peu je la vis se calmer.
— Cet homme, lui dis-je, s'était introduit dans votre chambre pour vous voler?
— J'ai vu sa figure ! j'ai vu sa figure ! s'écria- t-el le toute tremblante, c'est lui qui a assassiné une des...
Elle tremblait de tout son corps. Une faible dose de laudanum la calma, grâce à Dieu ; et déjà ses paupières s'appesantissaient, lorsque l'officier frappa doucement à la porte, «t m'apprit que le misérable était en prison et l'argcilt en sûreté.
— Monsieur, ajouta-t-il, hâtez-vous d'éloigner la malade 'et de la faire transporter au dispensaire; tout le voisinage est peuplé de bandits, et nous n'avons, dans le quartier, que •deux officiers de police pour vous protéger; décidez-vous, monsieur, il n'y a plus de temps à perdre.
Je suivis son conseil; en moins d'un quart d'heure, aidé de la garde, j'enveloppai de flanelle et de couvertures de laine la pauvre miss Edwards, dont le pouls était très-bon et qui était à demi-assoupie. Dieu sait avec quel plaisir j'entendis rouler le carrosse qui nous emportait et qui éloignait cette infortunée de la caverne où je l'avais retrouvée. Après avoir traversé des rues silencieuses et désertes, nous arrivâmes à la porte du dispensaire; et l'officier qui nous avait accompagné saisit miss Edwards entre ses bras.
Quand elle se trouva sur le lit, quelques mouvements convulsifs joints à une rougeur subite me firent craindre que cette fatigue trop violente ne l'épuisât. Bientôt, cependant, ses joues se décolorèrent; son agitation nerveuse cessa; et, en l'examinant de plus près, un double espoir, celui de la résurrection morale et de sa convalescence, vint me con-
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soler et mo payer des peines (jue j'avais prisesdepuis le jour (Je notre reconnaissance. Peut-être, me disais je, sera-t-elle réhabilitée un jour; cet être perdu et flétri retrouvera la paix; cette renaissance morale datera de moi. J'ai éprouvé dans ma vie peu do sensations plus douces et plus consolantes. Assis auprès du lit de ce dispensaire, dans un(î chambre sans tenture, mais propre, je passai une heure à contempler cet ange déchu, destiné à se relever, peut-être, et que ma main avait aidé dans cet effort.
Je ne me trompais pas. Loin du séjour impur qu'elle avait habité trop longtemps, miss Edwards semblait boire à longs traits la vie et la santé. Peu à peu s'effaraient les plus dangereux symptômes. A cette expression de désespoir qui avait contracté tous ses traits, succédait une sorte de résignation, une espèce de sérénité douloureuse et mélancolique, premier rayon qui annonçait son retour à la santé morale. Sa voix était moins faible, elle commençait à manger; l'oppression était moins douloureuse, les crachements [de sang moins fréquents; la fièvre de chaque soir avait moins d'intensité, les nuits étaient moins mauvaises. lîllle retrouvait déjà cette aménité de caractère, cette douceur de manières, qui l'avaient rendue chère à tousceux'qui l'avaient connue. Cette Hortense, que j'avais vue si brillante etsi aimée, renaissait lentement; et déjà elle s'entourait de ce charme qui avait distingué ses premières années. Sa reconnaissance n'éclatait pas en violentes exclamations; elle se révélait par une foule d'attentions délicates et de soins gracieux, dont la continuité forme le plus puissant des prestiges. La garde s'était attachée à elle d'affection, et, quand on voulut la remplacer, elle demanda qu'on la laissât auprès du lit de miss Edwar(is.
— Eh bien! Hortense, lui dis-je un matin, votre pouls est excellent; la garde me dit ({Ué vous avez passé une bonne
nuit. Je peux maintenant vous donner des espérances les plus positives; continuez, et votre convalescence est assurée.
— Ma convalescence ! Pensez-vous, me dit-elle, de l'air le plus simple et le plus naïf, que cette nouvelle soit un bonheur pour moi?
— Voilà comme elle parle toujours, interrompit la garde. Grondez-la, je vous prie, dites lui que c'est très-mal.
— Sans doute, sans doute, repris-je. C'est manquer de reconnaissance envers Dieu, dont miss Edwards a reçu les faveurs spéciales.
— Mon Dieu! que vous vous trompez, docteur; je suis bien reconnaissante, je vous jure, et sous les battements de mon cœur sont des mouvements de gratitude; mais ce n'est point un crime, je le pense, de désirer la fin de cette vie et le commencement d'un sort meilleur.
— La piété même vous ordonne de vous résigner à la volonté de celui qui sait mieux que vous ce qui vous convient, de la vie ou de la mort.
— Mais ne sentez- vous pas, docteur, que la plus grande punition pour moi serait de retourner dans un monde qui m'accablerait de dédains?
Elle pâlit à ces mots.
Je fis signe à la garde de quitter la chambre un moment, et je repris, quand elle fut partie:
— Ne vous inquiétez pas de votre avenir, Hortense, je m'en charge, et deux ou trois de mes amis se joindront à moi pour vous assurer, si ce n'est une existence brillante, au moins une humble retraite.
Elle voulait parler, des sanglots la suffoquaient ; je craignais que cette émotion ne fût trop vive et je l'arrêtai :
— Ne vousexagérez pas l'importance d'un bienfaitde peude valeur en lui-même, et qui, réparti entre plusieurs personnes^ leur coûtera beaucoup moins que vous ne croyez. Si cette obli-
galion vous pèse, pourquoi ne ciiercheriez-vous pas vousmême à subvenir à vos besoins autant qu'il est en vous ? Vous avez des talents dont il vous serait facile de faire usage.
— Vous vous trompez tout à fait, docteur, reprit-elle beaucoup plus calme: je vais vous dire un secret qui vous étonnera.
Ses yeux se tournèrent du côté de la porte. Je me levai, je la fermai, et revins m'asseoir près du lit.
— Je possède aujourd'hui plus de trente mille livres sterling (750,000 francs) ..Je la regardai fixement, d'un air d'incrédulité et d'élonnement.
— Prenez-moi pour une folle, si vous voulez, mais cela est vrai. La somme dont je viens de vous parler est déposée à la banque d'Angleterre; elle est tout entière à moi.
Une idée traversa mon esprit, et je m'écriai:
— Le séducteur qui vous a perdue s'est servi, je le vois, d'un hameçon d'or.
Pendant quelques minutes, elle garda un profond silence. Était-ce dédain ou douleur ? je ne le sais pas. Elle appuya sa main gauche sur son front; un profond soupir sortit de son sein.
— Si cette somme était venue de lui, elle n'existerait pas pour moi. Non, non, ce n'est pas le prix de ma honte. Suis-je tombée si bas dans votre esprit, docteur? De l'argent ! Oh jamais ! jamaisi
Il y avait dans ces paroles une amertume extrême.
— Pardonnez-moi, Hortense. Et je pris sa main, qu'elle laissa dans la mienne sans me parler.
— Vous ne m'avez point offensée, vous ne pouvez point m'offenser, reprit-elle en fondant en larmes. C'est l'idée de ma propre infamie qui me pénètre et qui me tue. El c'est pour moi, pour moi misérable !
Elle s'arrêta tout à coup, et s'enfonrant sous sa couverture, elle pleura de nouveau.
— Docteur, reprit-elle' enfin, je vous ai dit que cette somme m'appartenait et je vous ai dit la vérité. La mort d'un de mes cousins, capitaine de vaisseau, m'a laissé cet héritage qui provenait d'un de nos oncles communs. Cet argent qui m'appartient, je n'ai pas osé le réclamer; il fallait dire mon nom, je n'en avais pas la force :
Après un moment de silence, que la violence de ses sentiments paraissait lui rendre nécessaire, elle reprit.
— Souvent j'ai eu faim, et je n'ai pas voulu demander ce qui m'appartenait; souvent, la dernière dos créatures, j'ai vendu mon corps et mon âme, et j'ai mieux aimé cela que de demander mes trente mille livres sterling- Pénitence affreuse, croyez-moi, monsieur; puisse Dieu l'accepter, en partie du moins, comme réparation de mes|fautes! C'est le front courbé dans la poussière que je lui offre le supplice mérité que j'ai subi, car j'ai beaucoup souffert, toute criminelle que je sois, docteur.
La profondeur de son angoisse, la réalité, l'amertume de son remords, touchaient le fond de mon âme; j'avoue que j'étais fort embarrassé pour lui répondre. Heureusement, j'entendis les pas de la garde-malade qui revenait, et je fis signe à miss Edwards de se taire.
— Demain, me dit-elle, demain je vous dirai tout ; venez le soir.
Elle semblait épuisée, et je lui répondis que, si elle ne se trouvait pas beaucoup mieux, il me serait impossible de l'écouter. En effet, le lendemain de cette conversation, les symptômes les plus affligeants avaient reparu. Cette excitation véhémente avait usé les forces de l'infortunée, et sa convalescence, au lieu d'avancer, paraisssait suivre une marche rétrograde. J'appliquai toute mon attention à éloi-
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gner d'elle toutes les images tristes qui l'affectaient si vivement, età ramener dans son espritsinon la gaieté, du moins le calme. L'intelligence vive d'Ilortense avait besoin d'un aliment : c'était sur lui-môme que cet esprit ardent se repliait; c'était lui-même qu'il dévorait, lorsque son remords et sa douleur étaient seuls en face d'elle. Quelques distractions innocentes, quelques livres de piété offrirent un remède à ce danger.
Assurément, Hortense n'aurait pas pu vivre avec ces cruels souvenirs sans le mobile puissant de cette croyance religieuse, de cette contrition profonde qui présente encore un espoir aux plus misérables. La religion passionnée et rigoureuse, que j'eusse condamnée, si elle eût dominé l'esprit de quelque jeune fille innocente, donnait à Hortense le seul moyen possible de se réconcilier avec elle-môme et avec Dieu. Pour l'homme du monde, un tel enthousiasme est un délire. Ah ! puissent tous ceux que le remords oppresse» échapper au vice et au malheur par cette route d'enthousiasme et de ferveur 1
Je fus exact au rendez-vous.
— C'est aujourd'hui, me dit Hortense, que je me suis promis de vous faire ce triste récit; j'ai toujours reculé devant cette tâche, et la seule satisfaction que j'y trouve, c'est le douloureux sentiment d'une expiation nécessaire.
— Non, non, lui dis-je, il est tard, remettons à demain cette conversation dont l'idée seule vous fatigue.
Le lendemain, dès six heures du soir, j'étais chez elle. Lecteur, je regrette de ne pouvoir vous présenter ce tableau tel que je l'ai vu. Appuyée sur des coussins qui la soutenaient, Hortense était assise auprès du feu. Une double natte d'ébène se partageait sur son beau front, et les doigts délicats de sa main gauche s'étendaient sur sa poitrine. Si vous eussiez vu cette malheureuse, même sans connaître son hiçtoire ; si
ses deux longues prunelles noires se fussent arrêtées sur vous, l'a Uendrissemenl vous eût saisi. En me voyant entrer, elle rejeta son livre et sembla rappeler tout son cousage pour se préparer aux tristes confessions que j'attendais. Je m'assis :
— Docteur, me dit-elle, j'ai bien désiré, j'ai bien redouté le jour où nous sommes»
— Croyez-moi , une curiosité vaine ne m'amène pas près de vous, mais un intérêt profond.
-— Ah ! pardonnez-moi, docteur, c'est le courage qui me manque!
Et la pauvre fille fondit en larmes de nouveau.
— Oui, me dit-elle, je sais qu'il le faut, et, quand même vous n'auriez plus que de la haine pour la malheureuse créature qui vous parle, je commencerai et j'achèverai celte confession, comme un acte nécessaire, et dont peut-être il me sera tenu compte bientôt ; bientôt, ajouta-t-elle, car mes jours sont comptés.
— Vous vous trompez, Hortenso, j'ai beaucoup d'espoir.
— La volonté de Dieu n'est pas que je vive, il est trop bon pour m'y condamner. Mais il faut commencer cette douloureuse histoire, docteur. A l'époque heureuse où je me trouvais chez ma mère, et où je vous vis avec votre femme, je me doutais bien peu de ce qui m'arriverait ; je n'étais pas vicieuse, je puis le dire, mais orgueilleuse. Ma pauvre mère a dû vous apprendre quels malheurs de fortune l'obligèrent à recevoir chez elle des pensionnaires ; cette situation nouvelle, qui n'est pas sans esclavage, ni sans ennui, me causait un dégoût mortel. Plus sage et plus calme que moi, ma mère ployait ses habitudes et ses goûts personnels sous la nécessité impérieuse. Mais, fière que j'étais du nom de mon frère, de ma jeunesse et de quelques avantages personnels, hélas! si prompjtement éclipsés et détruits, je me sentis humiliée.
FAUTE ET KEPENTIR :i5l
Combien de fois voire femme m'a-l-elle adressé, à ce sujet, de douces, mais sévères réprimandes! comi)ien de fois a-telle cherché à me prémunir contre les dangers vers lesquels je courais I
Vous savez, ajouta-t-elle après un moment de silence et en souriant amèrement, vons savezque j'étais belle, alors; j'étais admirée, adorée ; on me citait, et des hommages qui tombaient de haut nourrissaient ma vanité de jt'une fille. Les espérances ambitieuses germaient dans ma pensée; la folie préparait leur berceau; vous savez quelle a été leur tombe. Mon pouls battait plus vite, mon sang circulait, plus rapide à la lecture de ces lettres suppliantes qui m'étaient adressées chaqae jour, et de ces livres menteurs que je savourais et qui représentaient la beauté comme le seul mobile du monde. Un grand mariage, un rang, un titre , c'était la chimère de ma jeunesse. Je ne vous fatiguerai pas, docteur, du récit de toutes les circonstances qui entretenaient cet amour-propre délirant. Je refusai plusieurs propositions de mariages fort honorables, et ma première faute fut d'affliger ma mère. Ses remontrances timides venaient échouer contre les adulations dont j'étais entourée. Les jours s'écoulaient sans amener le héros de roman que j'avais rêvé, sans réaliser le fantôme adoré de mes jours et de mes nuits ; l'éternel et fude retour des mêmes soins domestiques me rendait insupportable l'intérieur de notre maison. Les plus douces heures de ma vie se passaient sur les bords du ruisseau d'Yarwell. J'emportais un livre avec moi, tantôt me promenant, tantôt rêvant, oubliant ce monde et m'environnant à plaisir de mes chimères favorites. Ce fut là qu'un dimanche soir, je rencontrai un jeune homme occupé comme moi à lire et qui, en m'apercevunt , recula de deux pas, me regarda attentivement, me salua avec grâce et continua de me poursuivre d'un regard si attentif et si .prolongé, que la
rougeur me monta au visage et que je sentis mon cœur battre avec violence. De ce moment a dépendu tout le reste de ma vie. Quelle qu'ait été l'impression que je produisis sur lui, je ne puis oublier, encore aujourd'hui même, celle qu'il a produite sur moi. Sa figure était belle, sa taille élancée ; ses manières annonçaient l'habitude du monde ; sa voix, surtout, avait cette douceur pénétrante qui persuade sans effort.
— Je vous ai troublée, me dit-il, madame, la faute en est aux auteurs que nous lisons l'un et l'autre, et qui ont engagé notre attention assez vivement pour que le reste nous devînt étranger.
En disant cela, ses yeux noirs et doux continuaient à s'arrêter sur moi, et je ne pouvais m'empècher de ressentir je ne sais quelle joie secrète.
— Vous n'avez point d'excuses à me faire, lui dis-jo, monsieur, je n'ai rien à vous reprocher.
Il me salua de nouveau respectueusement et d'un air très-réservé, avec une modestie charmante et une grâce naturelle. Il parla de la beauté de la soirée, du silence de la solitude qui régnait autour de nous. Ses paroles étaient poétiques, sans emphase, animées d'un sentiment vrai et délicat; il semblait craindre de me fatiguer et de me déplaire, et cette retenue, que je comparais involontairement au babil impertinent des élégants du monde, me plaisait infiniment. Après m'avoir demandé si l'amour de la solitude et d'un beau paysage m'amenait souvent sur les bords de l'Yarwell, il prit congé de moi, s'excusa de nouveau de m'avoir interrompue, et me quitta.
Je fermai mon livre, et tout occupée de cet incident inattendu, je m'assis. Quelle fascination bizarre s'était emparée de moi? Je regrettais le départ de cet homme que je ne connaissais pas; j'aurais voulu qu'un prétexte décent le
FAUTK i:t ri:im:mih 253
ramonût près de moi. Mon cœur battait, ('t, avec celte rapidité de pensée qui appartient aux femmes, je m'in(4uiétais déjà de savoir si la politesse avec laquelle il m'avait parlé n'avait pas pour source un sentiment plus tendre; je me sentais malheureuse et préoccupée.
Avant de rentrer chez ma mère, je voulus me mettre au piano; mes doigts, aprè,s avoir préludé, erraient sur le clavier sans pouvoir exécuter un seul morceau. Ma mère me dicta une lettre, je l'écrivis si mal et fis tant de fautes, qu'elle fut obligée de la recommencer. Après une nuit assez troublée, je m'effrayai de moi-même et je commençai à pressentir je ne sais quel malheur inévitable. Vous pouvez rire, docteur, de cet amour à la première vue , mais je raconte naïvement mes impressions sans les excuser, sans ckercher le moindre palliatif à mes fautes.
Le lendemain, je repris !a route d'Varwcll, un livre à la main. Il ne vint pas : je fus désappointée. Le jour d'après, plus émue encore et toute déconcertée de mon attente déçue, je revins au même lieu, où je ne rencontrai personne. Folle que j'étais! Nuits, jours se passèrent ainsi; et ce fut un lundi soir que je le vis enfin, donnant le bras à un de ses amis, mais pale, mais tout languissant; son bras gauche était soutenu par une écharpe. Quand il m'aperçut, il me salua, parut sourire, et le rouge lui monta au visage. Le journal du soir m'apprit que le capitaine Edouard \V... (vous me permettrez de taire son nom), venait de se battre en duel avec un membre de la chambre des Communes, qui l'avait blessé au bras gauche. C'était bien lui, je ne pouvais en douter; je venais enfin d'apprendre son nom.
Docteur, le croiriez-vous? ce duel me causa une (lou leur et une inquiétude vives. Oui, je fus proie à m'évanouir lorsque j'appris le danger auquel il avait été exposé. Femme ridicule et insensée que j'étais!... Je l'aimais
234 LE VIEUX MEDIICIN
déjà!... Il n'avait fallu, pour faire naître cet amour, qu'un entretien de quelques minutes et la seule séduction de la politesse la plus ordinaire. Ma mère, qui s'étonnait de ma rêverie, m'interrogea avec sollicitude. Je lui répondis que j'étais souffrante. Excellente mère, elle envoya chercher le médecin.
Doux ou trois jours après, nous nous rencontrâmes de nouveau, et, après les premières salutations, je lui reprochai le combat dans lequel il s'était laissé engager. Reproche imprudent, c'était un droit que je lui accordais, une marque d'intérêt que rien ne m'autorisait à lui témoigner. Son œil vif se porta vers moi, ne s'arrêta qu'un moment, et il me dit :
— J'ai droit d'être fier, madame, d'avoir pu vous occuper un moment.
Le même entraînement insensé qui m'avait placée sur la pente de ma ruine hâta et précipita ma chute. Je fus assez imprudente pour accepter l'offre de son bras. Enfin, je le priai, si ma mère et moi nous le rencontrions, de ne pas avoir l'air de nous connaître. Ce jour-là, cette soirée, ces paroles scellèrent mon malheur. La conscience d'un acte coupable, dont j'étais loin de prévoir les dernières conséquences, m'oppressait à mon retour chez ma mère. Il était maître de mon secret, il était mon maître. Je fuyais tous les regards, je les craignais. Pour la première fois j'entrevis avec quelque clarté un avenir sinistre (]ui se préparait pour moi. J'étais trop orgueilleuse et trop avancée pour reculer.
Le capitaine n'était pas un homme vulgaire , et son mérite personnel aurait pu captiver une femme. Bientôt nos sentiments mutuels, avoués et reconnus, se changèrent en passion ardente. Mon imagination déçue et ma faiblesse de jeune fille ajoutèrent à son mérite réel mille perfections
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idéales. Tout ce (ju'il m'aurait dit, je l'aurais cru aisément; toutes ces flatteuses et romanesques niaiseries dont la crédulité des femmes se repaît, j'eus, moi si fière et si vantée pour ma sagesse , la folie d'y ajouter foi. Ma sagacité, ma forcii d'Ame, mon esprit, toutes ces (]ualites ({ue l'on n'avait pas cessé de m'allribner, me pursuadaieul <|ue celui qui avait pu me plaire était un héros.
Pendant plus d'un mois et demi, j'eus la force de résister à l'homme que j'aimais. Toujours devant moi, cette figure de ma pauvre et bonne mère venait m'avertir et m'eloigner du naufrage. Il m'excédait cependant, et, le croiriez-vous? ce fut peul-èlre, après tout, ma fatigue seule qui consentit. Il m'obséda de ses prières, il me harassa de ses raisonnements. Il obtint de moi la promesse insensée de l'accompagner à Grelna-Green dans une berline à quatre chevaux, ki devais écrire à ma mère une lettre explicative; je le fis, docteur. Ah! quelle soirée! quelle nuit! ma plume tremblante sous mes doigts avait peine à réunir en quelques mots, en quelques phrases, ma pensée qui m'échappait. Assise devant cette table de supplice, frissonnant de fièvre, les genoux tremblants, j'écrivis la lettre fatale : terminée, elle sembla sceller ma condamnation à mort. Le lendemain, ma mère rendait visite à une do ses amies qui demeurait à deux milles de Bath; je savais qu'elle s'y arrêterait un jour entier. Ah! monsieur, la première nuit qu'elle passait hors de la maison, le premier moment de son absence, je l'employais à trahir sa conlianco de mère! cet asile où j'avais été éh'vée avec tant de soins, je le quittais : cette nuit fut horrible, monsieur.
Ici une pilleur soudaine et cadavéreuse couvrit le visage d'Hortense, son agitation s'était accrue par degrés, et je vis qu'il était impossible de la laisser continuer sans danger pour elle. Je l'arrêtai, et, la forçant de boire un verre d'eau
cl de vin préparé pour elle, je lui dis que je ne voulais pas en entendre davantage, et que je reviendrais demain à la même heure. Je regrette de n'avoir pas pu reproduire la simplicité poignante de cette confession douloureuse; j'ai craint de fatiguer l'attention du lecteur.
Le lendemain, en entrant, je la trouvai baignée de larmes, et je me reprochai une curiosité qui lui coiltait si cher. Je la suppliai de ne pas continuer.
— Oui, docteur, continua-t-elie, je souffre en faisant ce récit, je souffre beaucoup; mais que mon cœur se déchire lui-même dans la conscience de mes torts I qu'il se châtie lui-même! car j'ai beaucoup d'orgueil, et ce qui me reste à dire me rendra odieuse à vos yeux.
Je la calmai par quelques paroles bienveillantes; elle reprit:
— Dès que j'eus mis le pied dans la voiture, ma destinée fut fixée. — Nous suivions, mais à mon insu, une route directement contraire à celle que le capitaine m'avait indiquée. Mes sensations, pendant le voyage, sont impossibles à rc^produire ; ma pensée était troublée; un nuage de désir, de crainte, d'espérance, de joie insensée, d'angoisses secrètes, s'étendait sur toutes mes émotions. Jamais le capitaine ne me laissait seule; jamais de lacune ni de vide dans cette fascination qu'il opérait. Un tourbillon rapide comme le galop de nos chevaux emportait tout mon être; ni réflexion, ni repos; pour ne rien vous cacher, docteur, le trouble auquel je me trouvais en proie était privé de remords : je n'étais pas heureuse, j'étais ivre. Je ne sentais rien, je pensais encore moins. Dans le monde il n'y avait qu'un point sur lequel je m'arrêtasse et qui m'absorbât tout entière : la tendresse du capitaine. Cette idée uni(pie : Il est à moi pour la vie ! restait seule dans mon esprit. Epargnez-moi, docteur, le chagrin d'un détail plus circonstancié : ma perle était accomplie d'avance. Le matin du
fai;ti: kt ju:i'i:ntiu
troisifino jour, je rrrévoillai prt>s de lui; il était là, a mes CiMés : je poussai un -j^raiK] cri, et la maîtresse de rh(Mel accourut.
— Ce n'est rien, .s'écria-t-il avec un sang-l'roid imperturbable; ma femme a des spasmes.
Le lentlemain, avec une adresse presque infernale, il effaça par sa {^TÛce, sa passion, les témoignages de son dévouement, et par sa causerie pleine de cbarme, le souvenir de ma cliute. Cette léthargie morale où il avait su me plonger, et qui ne laissait vivre chez moi qu'une seule émotion délirante, renacjuit bientôt. Dès lors il me sembla que résister à son influence était impossible, et qne sa tyrannie pres(]ue magnétique était plus forte (jue mes résolutions.
La semaine suivante, nous étions à Paris; un nouveau torrent de distractions m'emporta; cependant il y avait en moi une peine, un souvenir, docteur, auquel je ne pouvais échapper : ma nrftTo! Pendant trois semaines je fus agitée par des convulsions affreuses. Quelques (jualités d'honnête homme n'étaient pas éteintes dans l'Ame de mon ravisseur; longtemps il me traita avec délicatesse et avec amour. Je finis par penser que ma situation était supportable; ce fut alors que je me livrai sans réserve aux distractions parisiennes : tous les soirs nouvelles parures, chaque jour nouveaux plaisirs. Un mois se passa ainsi : mon chagrin et mon repentir s'usèrent à la fois; je ne songeai plus qu'à suppléer par une excitation de tous les moments aux sentiments de bonheur moral qui me manquaient. Mais, hélas ! notre liaison se teignait peu à peu de ce caractère d'aigreur, de douleur et de dureté qui s'attachent à toutes les positions fausses.
Un jour ()ue je |:)rononrai devant lui Ip nom sacré de ma mère, il lira de son portefeuille une h^tre écrite, à ce «ju'il prétendait, par un de ses amis demeurant à Ualli. On lui mandait que ma mère, après avoir lu ma lellr»', l'avait
jetée au feu, et avait juré de ne me revoir jamais. L'ami prétendu répétait, avec une sorte de complaisance, les paroles dont ma mère me flétrissait, disait-il.
Ah ! docteur, comment' ai-je ajouté foi à cet impudent mensonge ! Hélas ! je -le sais, le cœur de ma mère renfermait un inépuisable trésor de pardon et de bonté. Je cherchais, fille dénaturée, à me persuader que cette bonne mère m'avait bannie de son cœur, et j'essayais d'amortir et d'émousser l'aiguillon du remords par la pensée d'un traitement trop juste, mais qui me semblait barbare. Ce fut le dernier coup porté à ma conscience morale ; le peu de sentiments honnêtes qui me restaient s'évanouirent. Je m'accoutumai par degrés à cette situation. Souvent, autrefois, j'avais parlé de mariage au capitaine, et je n'avais excité chez lui que des accès de courroux ; je laissai donc ma vie s'écouler sans but et sans désir. Bientôt je m'aperçus qu'un changement insensible s'opérait en lui : son désir semblait être de me forcer à rompre et de me dégoûter de lui. Des hommes sans mœurs parurent à sa table, et je fus obligée de leur faire les honneurs de sa maison. Déjeunes lords introduits par lui-même auprès de moi me comblèrent d'attentions marquées, sans qu'il parût s'inquiéter de leur présence. Tantôt c'était de ma froideur et de mon impolitesse envers eux, tantôt c'était de mon étourderie et de mon inconvenance qu'il se plaignait avec amertume ; tout devenait sujet de querelle , tout lui était bon pour me blesser dans mes sentiments et dans mon orgueil. Son congé, disaitil, venait d'expirer, il allait partir pour les Indes, et ne pouvait perdre un seul instant. Dans huit jours nous devions quitter la France pour l'Angleterre. La pensée de reparaître comme une criminelle dans ma patrie, au milieu des personnes qui m'avaient connue, m'était insupportable : je cachai toutes^mes pensées au capitaine Edouard; et, le jour fixé
pour notre dépari, je quillai Paris av('c un jouno lord irlandais, nommé Fitz G... spirituel, aimahlo, rictio ot dépravé. Nous nous dirigeâmes vers l'Italie, où je brillai de toute la splendeur d'un vice qui a rompu avec tous les scrupules. L'éclat des diamants, la recherche et la singularité du costume ; une cour attentive qui se pressait autour de moi, faisait de la malheureuse que vous voyez la femme à la mode, la femme la plus enviée de tous. Mais comme elle retentissait cruellement h mon oreille, l'interrog^ilionde ceux qui me voyaient pour la première fois. Qui est-elle?
Ecoutez-moi sans trop de haine et de mépris, docteur, s'il est possible. La suite de cette vie coupabh» fut ce qu'elle devait Aire : ma santé s'altéra, ma gaieté s'évanouit : et, par une punition trop juste, je ne fus plus capable de soutenir J'élatdu rôl(î criminel quej'avais adopté. Mes joues s'étaient amaigries, et mon front s'était plombé à force de veilles, de bals, de plaisirs. J'avais fané et flétri cette beauté dont j'étais fière, et qui avait causé ma perte. Le dernier de ceux auxquels je m'étais attachée me quitta subitement, sans me prévenir, sans prendre soin de mon avenir et de ma fortune ; et je restai à Paris seule, sans appui, sans ressource, riche de quelques centaines de livres sterling. Pendant plusieurs semaines je ne pris aucune nourriture: de l'opium et du vin mesuffirenl. Enfin le souvenir de la patrie l'emporta, je retournai à Londres au milieu du mois de décembre. J'avais rencontré sur le paquebot un jeune homme qui m*avait vue, à Paris, chez le capitaine Edouard. Je ne savais que devenir, j'acceptai avec une insouciance stupide la proposition de venir habiter sa maison, où je demeurai près d'un mois.
Tout ceci, s'écria Horlense tout à coup et en frémissant, tout ceci n'est-il pas horrible, docteur? Quel catalogue de fautes et de vices !
Pendant que j'ai la force de l'achever, docteur, laissezmoi continuer celte lâche.
J'étais seule à Londres : j'avais quitté celui qui m'avait offert un asile pendant un mois. Plongée dans une sorte de stup6)ur causée par l'ivresse, j'entrai un soir à Drury-Lane; l'ouvreuse, qui me vit seule et parée, m'introduisit dans la galerie... (continua miss Edwards en baissant la voix) qu'on destinée mes misérables sœurs. L'ouverture commençait : cette musique écoutée avec extase par tous ceux qui m'entouraient, me frappa de vertige : je défaillis. C'était une harmonie triste et douce. Oh ! comment vous rendre l'effet qu'elle produisit sur moi ! Je sortis et ne rentrai qu'après une demi-heure. L'intensité de mon émotion nerveuse durait encore avec tant de force, que j'étais prête à pousser un cri et un gémissement et à mêler mes accents de douleurs aux applaudissements et aux bravos. Une voix de femme, une voix rauque et grossière s'écria tout à côté de moi :
— C'est très-touchant, comme elle soupire, celle-là I
Celle qui parlait était une femme tout étincelante de parure, le vice empreint sur son front et sur son visage. Je ne répondis rien. Mes yeux se tournèrent languissamment du côté desloges peuplées de femm.es si heureuses. Ah! que je leur portais envie. On riait beaucoup dans une loge assez voisine de moi. Hélas ! le capitaine Edouard s'y trouvait avec trois dames,dont l'une semblait recevoir ses hommages. Cn nuage couvrit mes yeux, et, le lendemain matin, je me retrouvai chez moi dans mon lit. L'ne jeune fille bien vêtue et qui me donnait ses soins m'apprit que j'étais tombée sans connaissance sur le parquet, et que mon adresse s'étant trouvée dans un petit souvenir que je portais, elle m'avait ramenée chez moi. Le propriétaire vint ensuite m'avertir que sa coutume n'était pas de recevoir chez lui des personnes (le ma sorte. J'accompagnai chez elle ci'lle qui m'avait se-
FALTK I:T lU'PKNTlU 20!
couruo. Je possédais environ pour Ironie livres slorlin.Lf (l'eflels (jue j'emportai avec nnoi. Pendant deux jours je rejetai au lit sans ouvrir les yeux; rien ne peut exprimer l'horreur de ma situation nouvelle. A la fin du second jour, ma compagne m'entraîna avec elle à Drury-Lane. Ah ! permetlez-moi, permettez-moi, docteur, de ne pas m'arrèler sur chacun des degrés d'infamie (jue mon pied Iremhlant franchissait. Que d'excès, docteur, et que d'angoisses! Mon argent épuisé, tous mes vêtements mis en gage! Quel espoir, quelle ressource me restait? J'espérais mourir à force d'excès. J'espérais que celte vie d'ivresse et de violence briserait une organisation débile.
— Vous vous étonnez peut-être que je vous parle si peu de ma mère? Ah! necroyez pas que je l'eusse oubliée! Son image toujours présente ne servait qu'à me plonger dans un dé- .sespoir plus profond. Jamais je n'avais encore osé m'informer si elle existait. Un jour, cependant, une résolution soudaine traversa ma pensée. J'empruntai des haillons, je cachai mes cheveux sous un bonnet de vieille femme, et, sans savoir comment je m'y prendrais pour arriver jusqu'à ma mère, sans autre argent que quelques schellings, je montai sur l'impériale d'une diligence. Une pluie froide tombait par torrents; ri(^n ne me protégeait et ne me garantissait qu'un vieux manteau vert et tout usé. Triste et affreux voyage! Il étaitcinq heuresdu m.atin, lorsque je descendis à deux milles deBath; mes pieds, engourdis par 1(î froid, me soutenaient à peine. J'entrai dans une petite taverne; deux verres de genièvre me rendirent un peu de force. C'(»st chose horrible à dire que la facilité avec la(juelleje m'étais habituée à l'usage des liqueurs fortes; elles m'étaient devenues nécessaires : sans leur secours, j'avais à peine la conscience d'exister.
La pluie, qui obscurcissait l'air et glaçait mes membres, pénétrait jus(]u'à mon cœur qui semblait frissonner et trem-
bler dans ma poitrine. Oh! quel temps! quelle route! quelles angoisses! Sous ces bouffées de vent, sous celte bise amère, je ne voyais, je ne pensais, je ne sentais plus rien. Sept heures sonnaient, lorsque j'entrai dans Balh. Je reconnus les maisons, les squares, les églises, et mon cœur coupable battit avec violence et douleur. Mon bonnet enfoncé jusque sur mes yeux, je glissai le long des murailles, tremblant d'être aperçue. Après des pauses nombreuses, après avoir souvent appuyé mes membres harassés sur les grillages et les barreaux qui environnent les maisons, je me trouvai en face de celles de ma mère. Hélas! il n'y avait plus )^ qu'une boutique élincelante de couleurs et de dorures, un étalage de mercerie avec son enseigne et le nom du marchand. Je ne pouvais marcher et m'assis sur les degrés humides d'un autre édifice. Mes mains se tordaient, mes lèvres saignaient sous mes dents que je serrais avec force, de peur d'alarmer le voisinage en laissant échapper un cri. Je vis un vieillard s'approcher; toute tremblante, je lui demandai où demeurait ma mère.
— Vous voulez parler de M™®***. Je me la rappelle bien. Sa fille s'est sauvée avec un militaire, il y a quelques années. Eh ! mais la pauvre dame est morte, il a un an et demi.
Ces paroles seules frappèrent mon oreille; je ne tombai pas, je ne m'évanouis pas, je ne proférai pas une parole. D'un pas ferme et assuré, je m'éloignai pendant que cet homme parlait encore. J'éprouvais d'étranges sensations; il me semblait que je ne touchais plusla terre. Mon corps s'enflait à mesure que je marchais. De bizarres étincelles se croisaient devant mes yeux, et ma tète tournait avec la rapidité d'une roue. Une diligence passa, je m'y élançai.
— Vous vous arrêtez à Londres, jeune femme? me demanda le conducteur.
— Oui, répondis-je.
Et pondant tout le reste du voyage, il me fut impossible <ie parler.Je n'avais sur moi que deux schellings et le prix de ma place était d'une guinée. Le conducteur et le postillon m'aidèrent à descendre; mais, quand ils virent que l'argent me manquait pour les solder, ils éclatèrent en invectives et me déposèrent chez un constabl(\ Je tombai à genoux, baignée de larmes, devant le mag-istrat, qui, les bras croisés, me regardant fixement, sembla ému d'un sentiment de pitié. Il jeta par terre une guinée et dit au cocher :
— Cette femme est trop misérable, laissez-la tranquille. Le seul souvenir qui me soit resté des circonstances qui
suivirent est celui de l'hôpital, où je rouvris les yeux, et où une fièvre ardente me retint pendant six semaines.
Faut-il que je continue ce récit ? J'achetai des objets de toilette et je devins, sans remords, sans scrupule, sans retour vers une vie honnête, presque sans regrets... ce que je suis. Vie affreuse et maudite! Ma mère était morte, je l'avais tuée; plus de parents, la société fermée pour moi, l'habitude de l'ivresse changée en besoin : tout concourait à me plonger dans cette apathie stupide. J'étais indifférente à tout; c'était un désespoir calme, une léthargie de tous les sentiments honorables. Mais pourquoi vous affliger, docteur, par de si cruelles images?
Je sus que le capitaine s'était marié et je m'informai de sa demeure. Souvent, pendant la nuit, au milieu de l'obscurité, je me suis promenée à pas lents devant le vaste et élégant hôtel qu'il habitait. Lorsque j'entendais le piano du salon, j'étouffais, docteur; je croyais le voir auprès de sa femme, au sein de sa famille heureuse. Oh! quelle nuit! quelle douleur! Souvent aussi, docteur, je me suis promenée devant votre maison , pendant la nuit, et j'ai beaucoup pleuré. Vn soir, je vous ai reconnu, vous donniez le bras à
LR VIEUX MEDECLX
votre femme. Je ne sais par quel caprice singulier je me suis attachée à vos pas, j'en aurais volontiers baisé la trace; je me rappelais tant de journées heureuses, tant de délicieuses soirées. Moi, être dégradé, j'avais été cependant votre amie; vous m'aviez traitée d'égale. Ce souvenir, qui me faisait mal, m'enorgueillissait...
Elle s'arrêta et pleura.
Vous devinez sans peine le reste de ma vie. Une âme énervée, une intelligence abrutie et stupéfiée, un marasme de vice, sans aucun goût pour le vice, telle était mon existence. J'étais presque folle par moments, et mes longs gémissements éveillaient tous les hôtes de la maison que j'habitais. Les papiers publics m'apprirent que j'héritais de la somme considérable dont je vous ai parlé. Aussitôt je résolus de ne pas retirer un seul penny de cette somme et de la laisser tout entière à un établissement de charité que vous devinez sans doute, ajouta-t-elle en baissant la voix.
— \J hôpital de la Magdeleine * ?
— Oui, reprit-elle en soupirant.
Continuer ce genre d'existence m'était odieux , m'en détacher impossible. J'allais, errant d'une maison infAine à une autre^ avilie par cet abominable métier, maltraitée et battue quand j'avais le désir d'y échapper, traînée devant la police pour des vols que je n'avais pas commis, logée dans des repaires qu'une brute aurait refusé d'habiter. J'ai entendu les voleurs tramer leurs plans; j'ai vu les actes les plus horribles; j'ai été témoin des pièges tendus pour faire des dupes et des victimes. Une seule fois, une plainte m'est échappée : la femme à laquelle la maison appartenait m'a
1 Magdalen hospital, asile de charité semblable à celui des Fil/rs repenties de Paris, mais qui est dirigé d'après des vues plus indulgenles, plus philosophiques et plus huuiaiues.
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brutalement meurtrie. Enfin, il m'a fallu plier la tète sous les consécjuences de mon crime. Oui, docteur... sourire et boire, et m'enivrer, et chanter, et paraître heureuse, et m'armer d'audace, de déf)ravati(jn, de fureur, de joie apparente, quand je me sentais mourir, quand je sentais ma poitrine rongée par la consomption qui me tuait ! J'étais dans la rue, il y a trois semaines, lorsqu'un homme d'un âge mûr, qui montait un beau cheval, abaissa ses regards sur moi, parut me reconnaître, descendit, remit la bride entre les mains d'un laquais et s'approcha de moi.
— Vous m'avez vu à la table du capitaine Edouard, me dit-il.
C'était le môme officier irlandais avec qui j'avais quitté Paris, après ma liaison avec le capitaine.
— Je vous ai connue dans de meilleurs jours, continua-t-il; vous semblez bien malheureuse et bien souffrante : il faut prendre soin de votre santé.
Puis, tirant de son portefeuille un billet de vingt livres sterling, il me le donna, regarda autour de lui, comme s'il eût craint qu'on ne le vît causer avec moi, remonta à cheval et disparut. Je reçus l'aumône du lord avec résignation, avec calme. Il me semblait que tout cet avilissement, toute cette douleur rachèteraient une partie de mes fautes. Pauvre insensée! je périssais de faim, et je trouvais je ne sais quel plaisir sauvage à sentir et à savourer ma souffrance. Une fortune était entre mes mains et je me plaisais à mourir plutôt que d'y toucher. Les vingt livres sterling que l'on venait de me remettre me servirent à changer de logement. Ce dernier et misérable asile où je me réfugiai, vous le connaissez, docteur. Huit jours après mon arrivée, la mort m'enlaçait déjà de sa froide étreinte, et, dans le dernier accablement, je ne sais quel bon ange m'inspira l'idée de vous envoyer chercher, vous, mon sauveur.
Vous vous étonnez sans doute que ces vingt livres sterling, je ne les aie pas employées à chercher une habitation honnête, à changer le cours d'une vie qui me pesait? Réias! demandez-en la raison au mauvais génie sous la loi duquel je palpitais, victime dévouée. Criminelle, odieuse à moimême, j'aimais mieux rester dans l'abîme, je voulais attendre que les eaux du gouffre se reformassent sur ma tête et m'ensevelissent tout entière. Ah ! que n'ai-je pas souffert, docteur, dans la dernière maison dont vous m'avez tirée? Ce n'était pas seulement un lieu de débauche, c'était un rendez-vous de crime et de vol. Je me soumis à tout : j'acceptai ce purgatoire et j'attendis la mort comme une espérance, comme un bienfait... Providence! Providence!... de quelles profondeurs m'as-tu tirée!
Elle s'arrêta, promena d'une main languissante son mouchoir sur sa figure, remua les lèvres pour parler encore, mais elle ne le put; elle tomba évanouie. Trois minutes après elle rouvrait les yeux, et un soupir qui lui échappa me fit voir qu'elle vivait encore. De ses mains elle cachait sa figure en s'écriant :
— Comment pouvez-vous me regarder, docteur? je suis infâme 1
— Hortense, lui dis-je, une femme coupable comme vous baignait de ses larmes les pieds du Sauveur qui no la repoussait pas.
— Ah ! oui, oui, dit-elle faiblement, Jésus a dit à Madeleine : Allez en paix.
La puissance des idées religieuses était le seul remède dont cet esprit malade pût recevoir quelque soulagement. Le monde devait être sans pitié pour elle; phis de pardon possible, plus d'amende honorable suffisante pour effacer cette souillure : Dieu seul ouvrait encore ses bras à la repentante.
— Mon enfant, lui dis-jo, floz-voiis au pardon céleste; calmez celte viveexcilation; je reviendrai demain. Puissent vos sentiments et vos pensers se colorer cette nuit d'une teinte nouvelle, plus riante, plus douce et plus heureuse! Dormez, dormez en paix, respirez librement; que ce pesant fardeau s'allège; que votre cœur se rouvre à des sentiments qui le consolent!
Sans me répondre, elle saisit ma main avec une espèce de convulsion passionnée, la couvrit de larmes et la porta à ses lèvres.
Le lendemain, la réaction de ce mouvement violent qui venait d'agiter son ame l'avait plongée dans un abattement déplorable. Elle me dit qu'une pensée surtout la déchirait, qu'elle se repentait de m'avoir dit toute la vérité, que mon dévouement seul pouvait me soutenir encore dans cette triste lâche; que sa présence, elle le sentait bien, avait quelque chose d'intolérable et d'affreux.
Son orgueil blessé renaissait ainsi au milieu de la désolation de sa vie. J'eus hâte de la rassurer. Silencieuse et désespérée, elle ne me répondait qu'en levant la tête et se tordant les bras, et quand j'approchai ma main elle retira la sienne.
— Ne me touchez pas! ne me touchez pas! s'écria-t-elle. Cette situation dura toute la semaine. Ma femme alla voir
Hortense, et par sa cordialité, par son affection et sa délicatesse, elle lui rendit un peu d'assurance et de calme.
Toute la pharmacie du dispensaire n'aurait pas agi sur Hiirtense avec autant de rapidité, avec un effet aussi heureux. Ce dont la malade avait surtout besoin, c'était un peu d'estime qui la réconciliât avec elle-même, qui mêlât quelque douceur à sa longue humiliation.
Bientôt, à force de soins, les symptômes qui nous effrayèrent disparurent, elle put manger; elle recouvra ses forces
physiques. Jamais aucun des malades que j'ai soignés n'est revenu de plus loin; jamais prostration de l'organisme et de l'âme n'a fait place si rapidement aux apparences de santé délicate sans doute, mais destinée à une convalescence certaine.
Rien chez cette malheureuse enfant ne ressemblait à l'a/fectation contristée qui accompagne souvent le repentir de ses semblables. C'était une humiliation pleine de simplicité, une résignation vraiment touchante. Quelques restes de sa beauté passée brillèrent même à mes yeux surpris.
J'avoue que je ressentis une joie très-vive la première fois que je l'aperçus, non plus dans son lit de douleur, pâle, n'osant arrêter ses regards sur personne, les traits altérés, le front ridé, pâli ; mais assise près de la fenêtre, vêtue d'une robe grise et simple, occupée à lire avec attention, le bras appuyé sur Tépaule de la garde, la taille délicate et un peu penchée. Son état devenait de plus en plus rassurant. Ce fut alors que je lui fis la proposition de réclamer, par le ministère d'un attorney, la fortune qui lui appartenait légalement, et d'employer une partie de la somme qu'elle toucherait à louer, à quelques milles de Londres, une résidence champêtre. J'ajoutai que la vieille garde ({ui l'avait soignée se ferait un plaisir de l'accompagner, et qu'il fallait à l'instant même insérer dans les journaux une annonce à ce sujet. Elle écoutait en silence celle proposition.
— Mais, lui dis-je, quelle objection pourriez-vous faire contre un tel projet?
— Rien, rien, me dit-elle, sinon que ce serait trop heureux.
Le lendemain du jour où l'avertissement avait paru dans les papiers publics, le propriétaire d'une petite maison située à la campagne se présenta chez moi, et l'arrangement fut bientôt conclu. Je louai en son nom, pour six mois, cette pe-
FAUTK ET KEPEMIU 269
tito maison de campagne, et nous partîmes. Je n'oublierai jamais le jour où nous quillûmes ensemble le dispensaire, et le lecteur m'excusera si le souvenir de celte journée, encore présent à ma pensée émue, se retrace dans ces pages.
C'était une belle matinée de printemps : le ciel semblait nous sourire et répandre dans nos cœurs une chaleur consolante, une douce clarté; nous avions loué une grande berline dont Horlense occupait l'intérieur avec sa garde; je m'étais placé sur le siège du cocher. Le bonheur moral que j'éprouvais, en ramenant dans cette solitude paisible la pauvre brebis égarée, serait difficile à exprimer.
Nous arrivâmes devant une petite maison située à quelque distance de la route, dans un paysage ravissant, un cottage enseveli dans le jasmin et le chèvre-feuille et dont les petites murailles blanches apparaissaient sous le feuillage comme une perle brille sous les replis du velours. Lorsque Hortense se trouva dans l'antichambre, ^elle tomba à genoux, etj élevant ses mains tremblantes vers le ciel, elle resta ainsi pendant longtemps, la tête haute, une expression de reconnaissance etd'enthousiasmepresque sublime empreinte sur tous ses traits, mais muette. Son silence était sacré, nous ne le troublâmes pas. Moments solennels ! une grande réconciliation s'opérait, toute une vie s'effaçait.
Si l'on ne connaît du cœur humain que ses replis immondes; si l'on n'aime de la vie humaine que ses pompes extérieures et son inutile éclat; si l'on n'imagine de jouissances possibles que les plaisirs sensuels ou la satisfaction de la vanité; si, à force de frivolité et d'égoisme, on s'est fait une âme insensible à tout, si ce n'est aux voluptés de l'amourpropre et des sens, on peut se railler à loisir de ces scènes que j'ai si faiblement retracées. Je n'ai pas ajouté un seul trait à ce tableau; je n'ai pas brillante une seule touche de
cette peinture à laquelle je consacrerais un volume si je consultais mes inspirations personnelles.
— Docteur, si vous m'écrivez, dit cette pauvre enfant en se jetant sur un sofa, souvenez-vous d'adresser vos lettres au cottage de la Magdeleine *.
Nos visites chez Hortense furent fréquentes. Il me semblait impossible qu'elle ne se rétablît pas complètement. Le printemps et l'été s'écoulèrent en améliorant progressivement sa santé. Le calme de son esprit, le repos de la solitude, la profonde et religieuse mélancolie qui absorbait toutes les facultés de son esprit et qui était pour elle plutôt une occupation qu'une peine, les œuvres de charité qu'elle faisait dans tout le voisinage, l'estime parfaite dont elle ne tarda pas à jouir, tout concourait à lui rendre ce bonheur qu'elle avait depuis longtemps perdu. Elle avait retrouvé ces manières calmes, gracieuses, quiYavaient distinguée dans ses beaux jours. Sa garde était devenue sa domestique, par choix et par goût plutôt que par servitude et par intérêt.
Pendant trois ans cette situation se prolongea, et Hortense, toujours faible et languissante, jouit d'un bonheur profond, sur lequel le reflet de sa vie passée répandait encore une nuance plus touchante. Hélas ! ses jours étaient comptés, et le zèle avec lequel elle remplissait ses dev^oirs religieux contribua encore à en abréger le terme. Un rhume, causé par un séjour trop long dans une église humide, ramena ces cruels symptômes que j'avais réussi avec tant de peine à dissiper. La victime était marquée. Il ne fallait depuis longtemps qu'une imprudence pour l'abattre, et cette imprudence une fois commise, c'en était fait de sa vie. Les progrès
1 L'espèce d'affectation que Ton pourrait reprocher en France, à cette désignation, n'existe pas en Angleterre : cliaque habitation rurale porte un nom de celle espèce choisi par la fantaisie de l'habitant. Le célèbre Hugo Foscolo a fait construire près du parc du Régent une chaumière à la grecque, qu'il a nommée Dtgamma-Cottage : \r chaumière de Diganima.
de la maladie furent rapides et menarants. Elle semblait vouloir se venger, par une conquête plus hardie, de sa première défaite. Je n'affligerai pas le lecteur en détaillant avec soin ces cruelles circonstances.
Hortense souffrait horriblement, et, dans la conscience de sa mort certaine, elle attendait patiemment le coup qui devait Tachever. Je n'ai pas besoin de dire que ce dénoiiment m'affligea profondément; chaque jour m'avait attaché davantage à Hortense, et il était cruel, après tant d'elïorts pour la sauver, de la voir s'engloutir et disparaître tout à coup. Ce serait faire partager à ceux qui me lisent l'agonie que j'éprouvais que d'appuyer sur tous ces détails. Son déclin fut rapide, et plus elle approchait du terme fatal, plus il y avait de calme et de douceur chez elle. En disant ses dernières volontés, elle insista pour que personne, si ce n'est moi, la garde et trois autres femmes du voisinage, ne suivît son cercueil. Elle insista surtout pour que sa tom-be ne portât aucune inscription.
— Non, non, disait-elle; que mon souvenir s'efface de la terre, c'est ce que je désire le plus... Seulement, docteur, ajouta-t-elle d'une voix vibrante qui me fit tressaillir, accordez quelquefois un souvenir à la pauvre fille que vous avez rachetée et sauvée; croyez qu'elle vous aimait bien.
Nos larmes coulaient.
— Je suisindigne,continua-t-elle, d'occuper votre pensée; mais vous, vous occuperez la mienne jusqu'au dernier moment où je respirerai ; voulez-vous me bénir et me donner le baiser d'adieu?
J'étais presque aveuglé par mes larmes, je ne pouvais parler-.
C'était le 26 janvier, sur les deux heures, je m'approchai du cottage de la Magdeleine. Une vieille femme, que je n'a-
272 LE VIEUX MEDECIX
vais jamais vue, était occupée à fermer les volets. Hortense n'était plus. La vieille garde éplorée me rerut dans le parloir.
— Elle a laissé quelque chose pour vous, me dit-elle, et il paraît qu'elle y tenait beaucoup, la pauvre enfant, car elle est morte en l'achevant.
J'entrai ; je trouvai ce cadavre, (|ui n'avait pas perdu sa chaleur vitale, ni sa douce et mélancolique beauté.
Quand la vie vient de s'enfuir et que personne n'a encore touché un cadavre; ({uand les yeux sont à peine fermés et que rien n'a changé autour du mort, c'est un spectacle bien frappant que cette chambre encore pleine de ses souvenirs, de tous ces objets qui lui appartenaient, en un mot tous les symboles de la vie en contraste avec la mort récente. Jamais cette impression ne me frappa plus vivement.
Elle était couchée sur le côté gauche, la figure à demi voilée par ses larges cheveux et tenant à la main un mouchoir brodé auquel je l'avais vue souvent travailler.
— C'est pour vous, me dit la garde; en mourant, elle m'a recommandé de vous le donner.
Je détachai le mouchoir de son insensible étreinte, et j'y trouvai les lettres suivantes: Marie Madeleine au docteur B,., La première lettre de mon nom n'était (jue commencée, la main de la mort avait empêché qu'elle ne le traçât tout entier. Pauvre Hortense ! infortunée enfant ! je ne t'oublierai point !
LES RESURRECTIONNISTES
« En Angleterre règne un préjugé, dont nous avons déjà parlé, très-honorable dans sa cause, et très-nuisible aux intérêts de la science ; le respect pour la mort y est tel, que rien n'est plus difficile que de s'y procurer un sujet. Un crime atroce, nouveau, d'invention toute scientifique et tout anglaise, a dû sa naissance à cette vénération pour les tombeaux, si généralement répandue, que le peuple a pour les anatomistes une terreur superstitieuse. A peine a-t-on su que le cadavre d'un homme était bonne marchandise, dont on pouvait aisément se défaire et tirer un très-haut prix , que quelques personnes ont établi leurs manufactures de cadavres. Au lieu d'aller les chercher dans les cimetières, vieux, débiles, usés par les maladies, ils les ont faits de leurs propres mains. Ces messieurs ont choisi avec soin le sujet vivant sur lequel ils voulaient opérer; et après l'avoir étranglé de manière à ne pas diminuer sa valeur, ils font jeté dans le commerce.
On sait de quelle terreur ces assassins par spéculation frappèrent l'Angleterre, il y a peu d'années. Ils enrichirent la langue d'un mot, et la liste des forfaits humains d'une variété. L'un d'eux se nommait.Jîur/t ; leur métier, leur art se nommèrent Burking.
Cette difficulté de se procurer des cadavres a donné lieu à pins d'une scène bizarre, à plus d'une escapade chirurgi-
cale. Souvent le sujet a été volé dans le cimetière, et quelquefois le peuple ou les paysans ont arrêté le voleur, pris pour un Burker.
On ne lira peut-être pas sans intérêt le récit suivant, qui donnera quelque idée des dangers que courent, en Angleterre, le chirurgien et l'anatomiste trop enthousiastes de leur état. Dans aucune circonstance de ma vie, le burlesque et le lugubre n'ont été plus étrangement alliés.
Deux ans après ma sortie de Cambridge, j'étais élève interne dans un des hôpitaux de Londres, lorsqu'une jeune personne appartenante une classe inférieure de la société fut admise au nombre de nos malades. Il fut impossible de la sauver : sa maladie, dont les symptômes étaient mobiles et contradictoires, déjoua tous les efforts des plus célèbres médecins. On lui fit subir plusieurs traitements qui ne diminuèrent pas ses souffrances. Ceux-ci la regardaient comme atteinte d'un afflux de sang au cœur; d'autres attribuaient ses souffrances à un abcès interne. Pendant quelque temps, on crut que les poumons étaient'attaquésj puis on crut reconnaître de nouveaux symptômes: c'étaient tantôt un désordre organique, un dérangement des fonctions internes, tantôt un mal héréditaire. Au milieu des tortures qu'on lui fit subir, des potions, des drogues de toute espèce qu'on lui administra, la vie dépérissait, l'âme s'enfuyait peu à peu, la jeune fille mourait.
C'était une énigme d'un intérêt puissant pour les maîtres et pour les élèves. Le médt-cin en chef soutenait toujours que c'était une affection secrète du cœur. On discutait beaucoup, on consultait Boheraave et Corvisart. On appelait les docteurs les plus instruits, et cependant la jeune fille s'éteignait.
Lorsque les parents apprirent qu'on désespérait de la sauver, ils soupçonnèrent que les médecins tenteraient l'autopsie du cadavre. Pour prévenir cet attentat, ses deux frères
LES RÉSLRRIXTIONNISTES 275
exi^^èrent la translation de leur sœur, quelque malade qu'elle fût, 4jins la maison de leur père. En vain leur fit-on observerver que la fatigue du transport hâterait les progrès de la maladie et le danger qu'elle pourrait courir: les frères furent inflexibles, on exagéra même la, faiblesse de la malade. L'un d'eux se fâcha , et toute l'éloquence que j'employai pour l'apaiser fut inutile. Enfin, s'emportant contre nous, il parla de l'hôpital comme d'une boucherie humaine, des médecins et des élèves comme d'assassins exécrables.
— Croyez-vous, s'écria un interne que ses invectives irritaient, que si nous avions envie d'en faire ce que vous supposez, nous ne saurions pas la retrouver?
— C'est ce que nous verrons, répondit l'Hercule au poing noueux, en agitant son bras d'une manière significative!
La jeune fille fut tirée de son lit, placée dans une voiture^ et transporlée chez son père, à^cintj lieues de Londres. Dix minutes après, elle avait cessé d'exister.
— Vraiment, dit le médecin en chef, quand nous reçûmes cette nouvelle, je donnerais cinquante livres sterling pour savoir si je me suis trompé sur la maladie de cette pauvre fille.
Un groupe d'élèves et de jeunes médecins, qui avaient entendu ces paroles, se forma aussitôt dans un coin de la salle. Nous avions pris le plus grand intérêt à cette maladie, et notre curiosité n'était pas moins vive que celle du médecin en chef. A nos risques et périls, et malgré l'air menaçant et les adieux peu encourageants des deux frères, notre complot fut aussitôt formé: nous jurâmes de déterrer le cadavre de la jeune fille et de satisfaire le désir témoigné par notre chef. Sans nous encourager dans une entreprise que les tribunaux auraient pu châtier, il se contenta de me dire en me frappant sur l'épaule:
— Diable ! c'est dangereux, je ne vous le conseille pas.
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C'est absolument comme s'il nous eût dit ; Allez, mes enfants, et tâchez de réussir. ^
Nous voilà donc réunis en conciliabule secret dans la chambre de l'un de nos camarades oii se trouvaient deux autres élèves internes, deux garçons d'amphithéâtre et un de ces hommes que l'on appelle grahb, et dont la profession spéciale est de vendre des sujets. Un affidé nous avait donné des renseignements certains sur la place qu'occupait la tombe de la jeune tille. Trois jours après l'enterrement nous partîmes dans une voilure de remise, dans laquelle nous avions déposé tous les ustensiles nécessaires à notre expédition. Malheureusement, le grahh sur lequel nous comptions avait passé la journée à boire av^ec des amis : sa tête n'était plus saine; il pouvait à peine se traîner, et nous dûmes renoncer à son secours. Tous ses confrères étaient ce qu'on appelle en tournée. Je me souvins d'un pauvre Irlandais, nommé Bob, qui faisait quelquefois des commissions pour les élèves de l'hôpital, et qui se distinguait par deux qualités prononcées : l'amour de la paresse et celui de l'eau-de-vie. On appela Bob, on lui promit une demi-guinée, deux' bouteilles de sa liqueur favorite, on flatta sa vanité irlandaise ; nous parvînmes à triompher de sa répugnance pour l'œuvre funéraire qui lui était proposée. Il connaissait le marchand de sujets, qu'une indisposition bachique retenait au lit; il lui emprunta quelques-uns des instruments de son métier: un grand sac destiné à renfermer notre conquête et un levier de fer en cas de besoin. Une fois entassés dans le carrosse et sur le sie^ge du cocher, nous parlîmes. Les idées de Bob étaient sombres : superstitieux, comme tous ses compatriotes, il était déjà prêt à renoncer à l'expédition et aux bénéfices qu'elle lui promettait; son courage"ne se retrouva qu'au fond d'une bouteille recouverte d'osier et remplie d'eau-de-vie, dont les doses
, LES RKSURKEGTIONNISTLIS 277
réitérées dissipèrent ses vapeurs noir<}s. Bob devint le plus courageux d'entre nous. Il ne parla plus que de son audace, il insulta les morts, il se joua des squelettes, il s'amusa comme un damné du sacrilège qu'il allait commettre.
11 était neuf heures du soir quand nous partîmes ; le temps avait été capricieux pendant toute la soirée. Tour à tour la lune brillait, la pluie tombait, le vent sifflait, les éclairs apparaissaient au loin. Le disque de l'astre se montrait-il au milieu du nuage qui l'avait voilé quelque temps, nous tremblions que les ténèbres protectrices ne se dissipassent pour nous livrer à la merci des adversaires dont la vigilance nous effrayait. Il me semble que l'amour de la médecine ne fut pas le seul motif qui nçus détermina : l'entreprise était singulière, bizarre, funèbre ; elle pouvait ne pas se représenter deux fois. Nous nous étions vantés de rapporter ce sujet en dépit des menaces des parents, nous tenions à honneur de tenir notre parole; il y avait un peu d'étourdissement et de bizarre folie dans toute cette affaire ; quand j'y pense aujourd'hui, j'ai quelque regret de l'avoir achevée. Le médecin en chef, en nous parlant de danger, avait peut-être aussi stimulé notre courage, nous tenions à répondre à son appel.
Le bavard Irlandais (et personne n'est plus bavard qu'un homme de ce pays), à chaque nouvelle gorgée d'eau-de-vie, devenait plus fanfaron ; nous nous étions accoutumés au feu roulant de son patois comme au roulis de la voiture ; mais quand nous atteignîmes cette partie de la route oî^i notre voiture devait s'arrêter, lorsque nous aperçûmes la petite église verdatre et moussue de Wimbledon, la loquacité de Bob devint moins brillante, son audace s'amortit, son beau feu vint à s'éteindre, il s'enfonça dans la voiture d'un air sombre qui ne nous promit pas une coopération bien active. Ce petit clocher grisâtre, qui se dessinait vague-
ment sous la clarté de !a lune, semblait une sentinelle attentive placée là pour surveiller les tombeaux dont nous allions violer la sainteté. J'ajouterai même, pour être véridique, que la poltronnerie de Bob était devenue contagieuse; nous avions déjà perdu une partie de notre audace ; nous commencions à comprendre qu'il y avait dans notre expédition quelque chose de périlleux, et que nous n'avions pas calculé avec soin les hasards auxquels elle pouvait nous exposer. Si les deux frères, gaillards qui ne plaisantaient pas, s'étaient avisés de veiller eux-mêmes sur la conservation du cadavre! comment s'y prendre? Personne d'entre nous, excepté Ernest, mon confrère, n'avait assisté à une exhumation ; nous devions être, en ce genre, d'assez mauvais ouvriers. '
Un profond silence régnait dans la voiture, silence significatif. Le confortatif dont l'Irlandais avait fait usage ne nous fut pas inutile"; et lorsque nous descendîmes, une demiivresse nous avait rendus un peu plus insouciants sur l'avenir. Nous ordonnâmes au cocher d'entrer dans une avenue étroite, à peu de distance du cimetière. Il vint nous ouvrir. La cloche de l'église tintait lentement minuit.
— Allons, Bob, il faut descendre.
— Descendre, monsieur, descendre? certainement je vous entends bien.
— Allons, dépêchez-vous.
— Il fait froid, mes petits seigneurs, dit Bob dans son patois d'Irlande; c'est une triste nuit, une désagréable nuit.
Nos yeux parcouraient l'avenue obscure, où nous cherchions à reconnaître si quelqu'un ne nous observait pas.
— Je suis glacé, reprit Bob.
— Vieux poltron déjà effrayé? Allons, emportez-le sur votre épaule et marchez devant nous.
— Oh ! mes petits seigneurs, en vérité lorscjuo j'y pense...