‹ Le vieux médecinChapitre 7 sur 16 · A SECONDE VUE · texte numérisé non relu

A SECONDE VUE

même effrayé de cette mystérieuse intuition que les Écossais appellent la seconde vue.

Parti!... parti!... murmurait-elle en fermant les yeux tandis que je la regardais silencieusement; parti... couvert de gloire.... Je verrai le jeune vainqueur !... je le verrai!... Comme il m'aimera 1... Ah I je me souviens! continua-t-elle après une pause : les cruels!... ils me faisaient chanter les Rives de l'Allan Water, et je sentais mon cœur se briser I... A quel vers en étais-je quand je le vis?... et elle frissonna. Oh ! je chantais cette stance :

Un soldat la rechercha pour fcmmo, Et il avait une voix enchanteresse...

Sur les rives de l'Allan Water, Pas une n'était aussi joyeuse qu'elle... Mais le soldat fut parjure...

Oh! non! non! jamais!... Charles! ! ! mon fiancé !... jamais!!!...

Elle ne dit plus rien de toute la nuit et resta sourde à toutes les paroles que nous lui adressâmes, murmurant quelquefois d'une voix faible:— Oh ! laissez-moi... laissezmoi en paix!...

Pendant les deux jours qui suivirent, elle continua à aller en s'affaiblissant graduellement. Nous ne remarquâmes rien de nouveau, si ce n'est qu'une fois elle sortit ses mains du lit, et les agita comme si elle eût touché du piano. A ce moment, une rougeur soudaine empourpra son visage, ses yeux brilli^Tent d'un éclat sinistre, elle sembla contempler quelque chose dans l'espace, et dit d'une voix tremblante : «Là!!!» Puis elle retomba immédiatement dans l'engourdissement primitif.

Maintenant, croira-t-on que le quatrième jour do la maladie de miss***, sa famille reçut une lettre scellée de noir?... Cette lettre, écrite par le colonel du régiment de Charles,

annonçait la mort du jeune officier. Au moment où il chargeait à la tête de sa compagnie, à la bataille de Waterloo , un cavalier français avait fait feu sur lui : la balle lui avait traversé le cœurî...

On ne saurait exprimer la désolation de toute la famille à cette triste nouvelle. L'événement répondait si bien au fatal pressentiment de miss***, que tout le monde fut frappé de stupéfaction. Mais devait-on lui apprendre ce malheur, ou était-il plus prudent de le lui taire?... C'est la question qu'on agita. Enfin, la famille se décida à lui annoncer la triste vérité, et ce fut moi qu'on chargea de cette pénible mission. Le soir même, je m'installai seul à son chevet. Elle n'avait pas pris de nourriture depuis la soirée dont nous avons parle; son pouls ne battait presque plus, elle respirai^ à peine, ses extrémités étaient glacées; tout cela me donnait la conviction que les souffrances de la pauvre fille touchaient à leur terme.

Je restai longtemps sans oser rompre ce silence qui m'oppressait. Enfin, remarquant que ses yeux affaiblis s'étaient fixés sur moi, je voulus les attirer, comme par hasard, sur la fatale lettre que je tenais à ma main. Au bout de quelques instants, en effet, elle la remarqua et sembla la dévorer du regard ; la vue de cette lettre opéra sur elle comme un choc électrique.

Elle s'efforçait de parler, mais en vain. Que je regrettai alors de m'étre chargé de la mission qu'on m'avait imposée. Je la regardai en face, et lui dis avec autant de calme que mêle permettait mon agitation:

— Ma chère enfant, si vous n'avez pas de courage, je ne pourrai pas vous apprendre ce que contient cette lettre...

Elle frissonna et sembla revenir à elle; ses yeux étincelèrent, ses lèvres s'agitèrent, l'anxiété se peignit sur son visage. Je continua:

LA SFXONDK VLE SI

— On a roru cette lettn^ aujourd'hui ; elle est du coloiier^*, (]ui annonce la... la... — Ici la voix nne manqua. — La mort de mon Charles, je le sais. Ne vous l'ai-je pas annoncée? dit miss*** en m'interrompant d'une voix plus claire et plus distincte qu'elle ne l'avaitjamais eue. J'étais confondu!... La lucidité de son esprit et le retour de ses facultés devaientils nous faire espérer le rétablissement de sa santé?...

Lecteur! avez-vous jamais remarqué mie lampe au moment où elle va s'éteindre?... Vous la voyez jeter soudain une vive flamme, une lueur éclatante... puis, tout est fini!

Il en fut de mAme de la pauvre miss***. Elle avait réuni et concentré dans un dernier effort toute la puissance de son âme expirante pour se convaincre de la vérité de son pressentiment et de la réalité de sa vision ; et maintenant, elle allait,

Comme un lis languissant, Courl)or sa UMe et mourir...

Elle me pria d'une voix faible de lui lire la lettre, qu'elle écouta les yeux fermés et .sans faire une seule remarque.

— >Ia chère miss, m'écriai-je après un long silence, Dieu soit loué d'avoir permis que vous receviez celle affreuse nouvelle avec tant de fermeté!... — Ohl... docteur! si je pouvais pleurer, murmura-t-elle, comme cela me soulagerail! Il me sembh^ que j'ai une montagne sur la poitrine!... Je pris sa main dans la mienne, et la suppliai de se calmer en lui faisant espérer que son oppression ne tarderait pas à disparaître. Elle laissa encore échapper quelques paroles que je ne pus .saisir; mais en approchant mon oreille de sa bouche, je distinguai (juehpies mois confus et entrecoupés :

— Jeanne... ma sœur... appelez-la!...

Hélas! je ne comprenais que trop! Je fis aussitôt appeler

la famille. Sa sœur Jeanne entra la première, à moitié suffoquée par les efforts qu'elle faisait pour contenir son désespoir.

— Oh! mon Anna! ma sœurbien-aimée!..., s'écria-t-elle en sanglotant et en s'agenouillant à ses côtés. Puis, lui passant les bras autour du cou : Anna ! ma chère Anna! ne me reconnaissez-vous pas? disait-elle en lui baisant les joues et la bouche.

Tous ceux qui étaient présents se tenaient autour du lit en sanglotant ; de mon côté, je ne pouvais retenir mes larmes. Je tâlai le pouls de la mourante ; il avait entièrement cessé de battre...

— Parlez-moi!... parlez-moi ! je suis votre sœur Jeanne î s'écriait la pauvre fille plus morte que vive, tout en continuant à couvrir de baisers les lèvres déjà froides de miss*"^*.

Tout à coup elle poussa un cri déchirant : — Elle est morte!!!... et tomba sans connaissance. Hélas! il n'était que trop vrai... misère et bonheur... tout était fini pour la pauvre miss **"".

Une pluie violente battait les toits et bondissait sur le pavé de Londres; c'était vers le milieu du mois de mars 1827. J'attendais dans mon cabinet plusieurs consultations ; mais personne ne venait. Sans doute les plus souffrants de mes malades n'avaient pas le courage de s'aventurer dans ces rues inondées, et de compromettre de nouveau les dernières lueurs de leur santé chancelante. J'étais encore un jeune médecin. Le calus de l'habitude ne s'était pas formé sur mon cœur ; je savais encore sentir et souffrir pour mes semblables. Seul dans mon cabinet d'étude, le coude appuyé sur le manteau de la cheminée, les yeux fixés sur le ciel, d'où s'échappaient des torrents de pluie, je réfléchissais tristement à l'impuissance de la médecine comme à celle de la législation, quand elles veulent guérir radicalement les maux du corps et ceux de l'âme.

Il y avait surtout, dans la liste de mes malades, un pauvre maçon, qui m'amenait ordinairement chaque matin un enfant scrofuleux et dont la femme tombait du haut mal ; cette misérable famille me ftiisait grand'pitié.— Une visite à lui rendre, me disais-je, ne me coûtera rien, quelques tours

de roues de plus ! Et je me disposais à faire celte bonne action et à visiter le triste asile de ces souffrances obscures. Mon cabriolet m'attendait à la porte, et la pluie continuait à tomber avec plus de fureur que jamais, lorsque je vis entrer une jeune personne d'environ vingt ans, dont la physionomie révélait une grande agitation, et dont la tournure annonçait des habitudes distinguées. Elle était mince, svelte, d'une taille bien prise ; sa démarche avait de la grâce , et les plis de sa robe, humectés par la pluie, dessinaient des formes élégantes.

— Je vous retiendrai peu de temps, monsieur, me ditelle : je vois que vous allez sortir.

— Madame, veuillez vous asseoir.

Et je la conduisis vers un fauteuil, sur lequel elle se laissa tomber.

— Jean, ranimez le feu... Cette pluie, madame, vous a traversée : quelques gouttes de vin de Bordeaux vous feraient du bien ; approchez-vous de la cheminée, nous causerons un peu, bien que mes moments, je dois vous en avertir, soient comptés aujourd'hui.

— Oh! monsieur,jen'abuserai pas de vos instants, je chaufferai seulement mes pieds... Il ne ne s'agit pas de moi, mais d'une amie qui m'est bien chère et sur la santé de laquelle j'ai des renseignements les plus précis à vous demander. Elle est malade ; elle craint qu'on ne la trompe sur sa situation réelle, et elle m'écrit de la campagne pour me prier de consulter un médecin habile. Vous me direz, j'espère toute la vérité ?

— Mais, madame, sans avoir vu la malade, cela est bien difficile. Le meilleur médecin ne peut, dans ce cas, donner ses observations que pour des conjectures.

— Je vous communiquerai, monsieur, toutes les parti-

LE PERE Ëï LA FILLE 85

cularités nécessaires, je la connais beaucoup: il y a IW.'Speu de temps que je l'ai quittée.

— Fort bien, madame, je suis à vous ; je vous écoute.

Et je m'assis devant elle en jetant sur ma montre, que je tenais à la main, un de ces regards avertisseurs, dont le médecin et l'avocat font un si fréquent usage.

— La personne dont je veux vous parler, monsieur, a quelques années de plus que moi: trente ans ou à peu près. Des chagrins récents et cruels l'ont fort agitée et ont contribué à déranger complètement sa santé. Elle a vraiment bien souffert.

— Votre amie, madame, aura sans doute été déçue dans quelques espérances qui lui étaient chères. Je crois deviner, des peines de cœur, peut-être?

— C'est à peu près cela... En effet, mon amie avait un attachement très-tendre, assez ancien... et fort honorable... elle devait se marier ; plusieurs obstacles qu'il paraissait difficile de surmonter s'opposaient à l'accomplissement de ses désirs. Que vous dirai-je? cette histoire est longue et je ne voudrais pas sacrifier notre entrevue à un récit touchant mais romanesque... ma pauvre amie a senti sa poitrine s'embarrasser. On craignit que la consomption ne s'annonçât... Enfin le plus affreux accident vint compliquer la situation.

Je m'étais levé d'abord et j'étais resté debout devant la cheminée, la montre à la main, croyant qu'il s'agissait de l'une de ces consultations pour rire auxquelles les j(*unes femmes exposent souvent les médecins et qui leur enlèvent letemps précieux réclamé par de véritables maladies. Mais, à ce mot accident, je commençîti à croire qu'il s'agissait de (juelque chose de réel, que je pourrais être utile, et je m'assis. L'embarras de la jeune personne m'étonnait. Il y avait cependant peu de suite dans sa narration, et l'intérêt avec

lequel elle me parlait de la malade me semblait bien tendre et bien profond pour une amie.

— Quel accident, madame ? lui der^iandai-je.

r- Une chute, après laquelle la personne dont je parle est restée étendue sur le pavé. Un cabriolet a passé sur sa poitrine, on la crut morte pendant quelques heures.

— Les côtes ont-elles été endommagées?

— Non, monsieur le docteur, mais elle a beaucoup souffert.

— Crache-t-elle le sang?

— Oui, je le crois, du moins...

Elle eut l'air de chercher une lettre dans laquelle se trouvaient des détails plus circonstanciés; mais en l'observant plus attentivement, je vis que les larmes obscurcissaient ses yeux. J'avais peine à concilier une émotion si vive avec les premières paroles prononcées par la jeune personne.

— Permettez-moi, lui demandai-jo, de jeter un coup d'oeil sur la lettre où se trouvent les renseignements qui vous sont envoyas sur la santé de votre amie.

— Pardon, monsieur, reprit-elle, quelques affaires particulières s'y trouvent consignées. Je l'ai vue assez récemment, et je puis vous rendre un compte exact de sa situation.

— Sent-elle une douleur à la poitrine?

— Oui, du côté droit.

— Éprouve-t-elle un mouvement de fièvre, la nuit et le matin?

— Oui, monsieur le docteur, ses mains sont très-chaudes alors. Elle éprouve de la gêne et une inquiétude générale.

— Est-elle incommodée par une transpiration abondante?

— Oui, la nuit surtout.

— Et elle tousse?

— D'une manière très-douloureuse, à ce qu'elle dit.

— Depuis combien de temps a-t-elle cette toux? avant ou après l'accident?

— Mais... si je me le rappelle bien, c'était un an après son mariage.

— Son mariage ? m'écriai-je.

Elle avait oublié qu'elle m'avait présenté son amie comme n'ayant pas pu se marier selon ses désirs. Elle s'aperçut qu'elle venait de « se couper, » comme dit le peuple, et une vive rougeur colora son pâle visage.

— Je me suis trompée... j'ai voulu dire : un an après l'époque où ce mariage devait avoir lieu.

— De quelle nature est la toux? une toux sèche fréquemment répétée?

— D'abord cela n'a pas été très-pénible, mais ensuite eîl(^ a horriblement souffert.

Je voyais la pâleur de la jeune personne augmenter h chaque instant; un soupçon traversa mon espri^ comme l'éclair traverse le ciel.

— Allons, un peu de franchise, madame ! Est-ce que cette amie ne serait pas vous, par hasard? Vous scmblez réellement indisposée. Répondez -moi, je vous en supplie.

Tout son corps frissonnait, et son embarras augmentait d'une manière visible. Elle essaya de me cacher ce trouble, et balbutia même une nouvelle question qui n'avait pas trop le sens commun.

Bientôt la voix lui manqua; elle tenta de dérober son trouble à mes regards, ou du moins d'en déguiser la cause.

— Si vous saviez, me dit-elle, combien sa situation me fait de peine et m'inspire de crainte 1 Ah ! monsieur! des qualités si rares! une personne si distinguée ! et si je vous disais combien je l'aime !...

— Calmez-vous, madame! reprenez vos sens, continuez de me donner des explications qui puissent m'aider h servir d'une manière efficace la personne qui vous intéresse f Voyons, un peu de courage.

— Eh bien ! reprit-elle, et sa voix tremblait encore, veuillez me dire franchement, docteur, ce que vous pensez : avezvous des espérances? est-ce sans remède?

— Tous les symptômes que vous venez de développer sont graves et dangereux.

— Il n'y a pas d'espoir ? demanda-t-elle d'une voix si faible qu'à peine pouvais-je l'entendre.

— Je ne puis vous répondre sans l'avoir vue, sans lui parler, sans l'interroger sur mille petits faits significatifs. Sans doute, elle a un médecin?

— Elle en a un... sans doute...

Son hésitation durait toujours, et je l'attribuais à cette difficulté de prononcer et de soutenir le mensonge, qui est inhérente aux natures bonnes et généreuses.

— Son état de fortune lui permet-il de voyager, madame, de visiter l'Italie ou le midi de la France ? Ce serait là le conseil le plus utile à lui donner.

— Je crains bien que des circonstances particulières ne s'y opposent.

— Mais sa famille pourrait-elle lui être utile ?

— Sa famille ne fera rien... rien pour la sauver.

Alors une convulsion assez vive agita ses membres; elle voulut se relever de son- siège, y retomba et s'écria en pleurant :

— Je le vois bien, nous sommes perdus! nous sommes perdus ! 0 mon pauvre mari ! tout est donc fini , plus d'espoir !

La contraction de ses traits augmenta, et après quelques spasmes violents ses yeux se fermèrent; elle tomba dans un évanouissement dont j'eus peine à la faire sortir. Jo compris alors l'innocent artifice employé par elle pour s'assurer de la situation véritable où son mari se trouvait.

LE PERE ET LA FlLLi: 8»

Elle ne revint à cllernême que pour verser des larmes et pousser des gémissements dont mon cœur était brisé.

— Pardon, monsieur, pardon, me dit-elle, je vous ai trompé. Je ne suis pas accoutumée au mensonge, voyezvous, mais ayez piliéde moi; je suis si malheureuse! Pourquoi, folle que je suis, vous ai-je demandé tous ces détails? J'aurais mieux fait de conserver mon ignorance qui me laissait un vague espoir. 0 mon Dieu! mon Dieu! tout est donc perdu! Mon mari! mon mari!

Les convulsions recommencèrent, et comme elle se débattait entre les bras de mon domestique, qui était accouru au bruit, son mouchoir tomba par terre, et une guinée proprement enveloppée de papier roula sur le plancher. Quelques détails de sa toilette, quelques reprises dans son mouchoir, quelques paroles de sa conversation m'avaient laissé entrevoir une pauvreté réelle, cachée sous une apparence élégante. Je rattachai dans un coin du mouchoir cette guinée, qui était évidemment le prix destiné à la consultation médicale, prix arraché peut-être aux longues et douloureuses économies de la jeune femme. Je la priai de monter dans mon cabriolet et de me conduire chez elle à l'instant même. Elle s'y refusa. Elle craignait, disait-elle, que l'apparition d'un médecin ne fût dangereuse pour son mari, qui se faisait encore illusion sur son état. Fort ému de cette scène, je lui fis promettre au moins de venir bientôt me voir, et je la priai de remettre à une autre fois le payement de ma consultation, (ju'elle voulait absolument me payer.

— Allons, me dis-je en fermant la porte sur la jeune femme qui se retirait d'un pas chancelant, voici encore une page sombre que la vie humaine va ouvrir devant moi : la douleur du corps et de l'àme unie au dévouement inutile et à la vertu ignorée. Toujours la continuation du grand

m LE VIEUX MEDECIN

chapitre social; toujours les mêmes misères et la même injustice, passées en coutume et en loi.

Quelque temps après, une de ces grandes averses qui occupèrent tout le mois de mars de cette année me surprit aux environs de Chancery-Lane. Une carte de visite, tombée du mouchoir de la jeune femme, étant restée chez moi, m'avait appris qu'elle se nommait madame Elliot et qu'elle habitait le n» 4 de Took's-court, petite rue qui débouche dans Chancery-Lane. Je n'avais pas de cabriolet; la violence de l'ondée commençait à traverser tous mes habits. Je pensai à me réfugier dans une boutique, où peut-être pourrais-je obtenir qnelques renseignements sur la situation d'une personne qui m'avait intéressé, et qui devait être connue dans le voisinage. Un grand écriteau rouge chargé de lettres noires attira mes regards et m'apprit que William S'arren avait patente pour vendre à peu près tous les objets de commerce, depuis le taffetas jusqu'à la ficelle inclusivement. Je poussai la porte de la petite boutique obscure, encombrée d'objets d'épicerie singulièrement rangés, et dont le maître, petit homme au pied boiteux, à la face narquoise et ridée, achevait de ficeler soigneusement quelques paquets. Il aurait été impossible de distinguer le tabac de la bougie, qui se coudoyaient dans ce réceptacle ténébreux, si deux chandelles posées sur le comptoir ne l'avaient éclairé en l'enfumant. Mon homme avait tout à fait l'air d'un vieux rat enfoui au milieu de ses provisions souterraines. Je lui demandai la permission de m'asseoir sur un petit banc qui se trouvait là, jusqu'à ce que la pluie fût passée. II y consentit poliment. Il était causeur et ne tarissait point sur ses voisins et voisines, pourvu qu'on lui permît de faire l'article à toutes les phrases et de développer l'excellence de ses bougies et la qualité supérieure de ses cafés. Quand je l'eus mis sur le chapitre des Elliot :

— Ah ! me dil-il , je les connais : Took's-court, no 4 ; il n'y a que deux ou trois mois qu'ils sont là. Le mari n'est pas d'une bonne santé , et celle de la petite femme ne vaut guère mieux.

— Savez-vous ce qu'ils font et quel est leur état?

— Pour cela, reprit le vieil épicier, en ramassant sa lèvre inférieure et reportant ses lunettes sur la sommité de son front chauve, comme s'il eût voulu éciaircir sa pensée , je ne saurais trop vous le dire exactement. Le jeune homme a été dans le commerce, je crois; il a aussi enseigné la musique, et sa femme travaille à l'aiguille.

Dans ma poche se trouvait la carte de visite sur laquelle M"'^ Elliot avait tracé son nom. C'était une de ces petites écritures menues et élégantes dont le trait le plus léger annonce une éducation soignée. Que la main qui avait formé ces caractère^ fût celle d'une ouvrière en linge ou brodeuse, rien n'aurait pu m'étonner davantage.

— Ils ne sont pas heureux , a ce qu'il paraît , repris-je ; ils ont de mauvaises affaires?

— Monsieur est homme de loi? reprit le vieillard, en clignant de l'œil et en trahissant par l'inflexion de sa voix rhorreur involontaire qu'inspire l'huissier, même à l'avare qui l'emploie.

— Non, vraiment; c'est par intérêt pour les Elliot que je vous adresse ces questions. Je les connais fort peu; ne disiezvous pas qu'ils étaient gênés?

— Je ne les crois pas à leur aise , à vous dire la vérité... Bonne paye... jamais de crédit... il faut leur rendre justice. Mais ce qu'ils dépensent est bien peu de chose, bien peu de chose 1 Autrefois, une demi-once de thé, troisième qualité, et une livre de sucre tous li.^s deux jours; maintenant, tous les quatre jours seulement et de (lualilé inférieure... mais ils payent comptant... et j'aime mieux cela. D'ailleurs, ma

92 LE VIEUX MEDECm

dernière qualité de thé vaut les qualités supérieures : permettez-moi de vous en faire juge.

Le petit homme, avec une dextérité étonnante pour un boiteux, mais naturelle pour un épicier, sauta sur un escabeau, déplaça une petite boîlc vernie, dont le couvercle disparut sous son index expérimenté, et fit tomber dans le creux de sa main gauche un détestable mélange de feuilles de vigne et de prunelles sauvages qui simulaient du thé. Cette qualité supérieure de thé me sembla digne d'un brevet d'invention, et je laissai l'honorable fabricant la transvaser dans la boîte, tout en continuant ses commentaires sur les propriétés médicales de cette étrange composition.

— Mes prix sont si raisonnables, continua-t-il, que je ne comprends pas que M"^^ Elliot ne vienne pas plus souvent se fournir chez moi; il faut que l'homme et la femme vivent bien économiquement, bien économiquement! monsieur.

Parbleu! continua-t-il, voici une demi-heure que la pauvre petite femme était ici. Il fallait un peu de tapioca et de sagou pour son mari , et malheureusement il ne m'en restait pas un grain. Je fais un grand débit, monsieur, trèsgrand, malgré la petitesse de ma boutique; mes riz sont d'une espèce particulièrement utile à la santé. Je vous montrerai mon riz première qualité.

— Tout à l'heure. A propos, ne m'avez-vous pas dit que M. Elliot avait donné des leçons de musique?

— Oui, il est assez fort sur la flûte ; j'ai même eu la complaisance de recevoir ses lettres, quand il se faisait annoncer dans les journaux. J'ai eu cette bonté-là. C'était une annonce pour ma maison , ajouta l'épicier, en se rengorgeant et se redressant. Je ne lui ai jamais connu (}u'un seul écolier.

— Et maintenant?

— L'écolier est parti , monsieur, et la flûte aussi ; une belle

flûte noire avec des clefs d'argent. La pareille existe, ma foi, si ce n'est pas la même, chez M. Broking, le prêteur sur gages et le revendeur, eu tournant la rue à main gauche. Cent contre un à parier que c'estia même dont le jeune homme aura obtenu cinq pour cent peut-être; mauvaises affaires que ces prêts sur gages !

— Oui, vous avez raison, mauvaises affaires!

— Au surplus, continua l'épicier babillard, la perte n'est pas grande; la tlùte mine la poitrine, comme monsieur le sait bien, et le jeune homme n'est pas vigoureux , tant s'en faut! La jeune femme lui disait avec sa petite voix douce : Mon cher Eugène, ne jouez plus de cette maudite flûte! n'en jouez plus! M™^ EUiot a la voix d'une duchesse ou d'une cantatrice qui joue les grands rôles à Drury-Lane. J'ai toujours envie devoir si sa voiture l'attend à la porte ; chose impossible, car elle achète un sou de ficelle elle-même !

L'entrée d'un nouveau chaland attira bientôt toute l'attention du vieil épicier qui rejeta ses lunettes sur la courbe osseuse de son nez. Enfin la pluie cessa et je pris congé de lui, en le remerciant de l'abri que sa boutique m'avait offert. II se passa une semaine avant que j'entendisse parler de Mn^« Elliot. Unvendredi soir, en rentrant, je trouvai sur ma table un billet qu'elle avait tracé à la hâte sur le dos d'une ancienne lettre; elle me priait de vouloir bien passer chez elle , Took's-court , n» 4, et de ne pas dire à son mari qu'elle fût venue me consulter une première fois. Ce fut ma première visite, le lendemain.

Une boutique de mercier occupait le rez-de-chaussée ; un escalier fort étroit conduisait au second étage, occupé par M. Elliot ; arrivé sur le palier, je trouvai la porte ouverte et je m'arrêtai quelques moments.

Presque en face de la porte, devant une table chargée de gros registres verts à fermoirs de cuivre, un homme encore

Jeuneétait assisel endormi: la plume qui venait de s'échapper desesdoigtsfaiblesetamaigris se trouvait par terre; on voyait que cettearme, destinée à combattre la misère, ne l'avait quitté qu'à la dernière extrémité, et que la fatigue du travail même la lui avait arrachée. Sur la table, en face de lui, entre deux énormes cahiers, un jeune enfant en blouse verte jouait avec une autre plume qui occupait toute son attention. Le jeune homme endormi pouvait avoir trente ans: c'était une de ces têtes expressives dont la beauté physique est éclipsée par une beauté morale et intérieure, qui fait naître l'intérêt sans qu'on puisse s'en expliquer la cause. Ses joues étaient caves et pour ainsi dire transparentes ; ses cheveux noirs, rejetés sur le côté, laissaient paraître dans tout son développement un front large et élevé; le bras qui avait laissé tomber la plume touchait presque à terre. Malgré la rigueur de la saison, il n'y avait pas de feu dans la chambre. M. Elliot (ce ne pouvait être que lui) avait boutonné son habit noir jusqu'au menton, apparemment pour se garantir du froid. La chambre n'était garnie qne des meubles absolument nécessaires, très-propres et en bois blanc. Le bruit que je fis en entrant frappa le petit enfant, qui se retourna et qui éveilla son père.

— Veuillez entrer..., me dit-il encore assoupi ; je n'ai pas complètement terminé.-., la balance du compte est assez longue à établir... Je n'ai cependant pas perdu de temps ; j'ai travaillé presque toute la journée...

— Je suis le docteur W.., lui dis-je en l'interrompant.

— Ah! pardon, pardon, monsieur, soyez assis, je vous prie. Ma femme vient de sortir: je regrette inflniment qu'elle ne soit pas ici.

— J'aurais été charmé de la voir. Mais c'est à vous, mousieur, que s'adressait ma visite. Votre santé n'est pas bonne, m*a-t-on dit ; me voici prêt à vous donner tous les conseils

et tous los secours que mes tudes peuvent me fournir.

— En effet, je souffre, monsieur; il y a déjà longtemps que je ne me sens pas bien; mais la tendresse de ma femme exagère sans doute le danger que je cours.

Ses réponses à mes questions médicales furent exprimées avec une précision , une netteté, une simplicité qui faisaient honneur à son esprit, et même, il faut le dire, à son courage. Une maladie de foie s'était déclarée depuis longtemps et une vie trop sédentaire et trop laborieuse n'avait fait qu'aggraver le péril. Il me raconta l'accident dont MmeElliot m'avait parlé et dont il me donna tous les détails. Hélas ! le malheureux jeune homme marchait d'un pas rapide vers la phthisie hépathique, et quoique sa situation de fortune semblât devoir rendre impossible, ou du moins très-difficile l'exécution de l'avis que je donnais, je lui conseillai le le changement d'air et les voyages comme le seul remède vraiment applicable dans sa situation.

Alors Mme Elliot rentra.

— Voyager en Italie ! s'écria-t-elle.

Le mari et la femme se regardèrent, et la femme changea de couleur. Dans ce double regard, je lisais toute l'amertume ûe leur situation, tout ce qu'ils souffraient l'un pour l'autre, tout ce que leur causait d'angoisses la cruelle nécessité, la maladie et la pénurie. Ce qui me touchait le plus, c'était la pudeur souffrante du malheureux jeune homme, qui voulait encore déguiser sa pauvreté; la pau\^reté ! le plus grand des crimes parmi nous ! Ce petit enfant blond et riant qui arrêtait sur moi ses grands yeux noirs ; cet enfant, le seul objet de consolation et d'avenir, jeté dans une vie sombre et sans espoir ; ces deux destinées hors de leur place, chose commune, hélas I à cette époque; cette vertu perdue, à laquelle personne ne faisait attention ; ce dévouement que la puissance ignore ; cette grandeur plus belle et

plus courageuse que celle du champ de bataille; cette tragédie domestique sans larmes, presque sans paroles,, dont les acteurs étaient une femme aimante, patiente, douce, un enfant qui sourit et un jeune homme malade ! la fierté pauvre, mais sans orgueil. La mort s'avançait terrible au milieu de la pauvreté; tout cela composait un spectacle affreux pour l'âme : scène paisible, sans cris, sans violences. Gomment aurais-je accepté le payement de ma visite ? Mais comment aussi le refuser ? Rien de plus fier que l'honnêteté malheureuse. Fallait-il les blesser par un refus ? N'était-il pas doublement cruel d'offenser la délicatesse et la susceptibihté de l'honneur ? La veille même, un homme fort riche du canton d'Essex m'avait presque mendié la guinée qu'il me devait. Il Pavait laissée glisser dans mes mains, comme si c'eût été une goutte de sang tombée de son cœur.

J'avais été honteux pour cet homme; aujourd'hui, j'étais embarrassé de repousser l'argent d'Elliot. Je craignais d'avoir l'air de lui faire l'aumône. Heureusement, le pelit enfant vint à moi en jouant : je le pris sur mes genoux et je plaçai dans sa petite main, que je refermai, la guinée brillante dont il s'amusa. M. Elliot pâlit et voulut parler; une larme vint mouiller les yeux de sa femme. Je partis plus brusquemment que je ne l'aurais fait dans toute autre circonstance : elle me suivit du regard. Annales de la pauvreté, annales de la douleur, qui vous écrira jamais comme vous méritez d'être écrites?

Mes visites devmrent assez fréqu 'ntes. J'eus de la peine, toutefois, à faire sortir M. Elliot et sa femme de la réserve qu'ils s'étaient imposée. Un travail constant minait la santé du jeune homme, travail qui ne me semblait pas recevoir une récompense équivalente. Devais-je lui recommander le. repos? C'était le condamner à mort. Travailler ou mourir,

LE PÈRf: ET LA. FILLE 97

voilà pour lui le dilemme de la vie. Souvent je voyais M^e Elliot, sa femme, s'occuper avec un zèle et une assiduité extrêmes à des ouvrages de broderie beaucoup trop riches pour qu'elle pût les destiner à son propre usage.

Un jour qu'elle était ainsi occupée, je lui dis :

— Dans les premières années de notre mariage, ma femme travaillait aussi comme vous, madame !

Elle releva la tête, quitta son aiguille, fixa sur moi, pendant quelques moments, un regard étonné, puis fondit en larmes. Notre intimité n'était pas encore assez familière pour qu'elle mo laissât pénétrer dans le détail de ses malheurs. Au bout d'un mois seulement, lorsque la santé de son mari déclina visiblement, j'olDtins d'elle, ou plutôt je surpris les aveux que l'on trouvera dans le récit suivant. Ne les lisez pas, qui que vous soyez^ si vous méprisez les minuties de la vie privée, les chagrins de tous les jours, les petites misères, qui sont, hélas ! les grandes misères de l'humanité.

Les fautes des pères écrasent la destinée des enfants. C'est une injustice du destin, mais une injustice éternelle, inévitable. M. Henri Elliot, colonel de cavalerie, homme brave, distingué, mais joueur de profession, se suicida, en 181^, après avoir fait une perte considérable. Le seul héritage que recueillit son tlls, Eugène Elliot, élevé à Cambridge, se composait de dettes énormes et d'un nom flétri. Sa mère était morte dans un grenier, six mois avant le suicide. Eugène ressemblait à sa mère, dont il avait la délicatesse», la résignation, la distinction et cette force d'ame pleine de douceur que les hommes prennent pour de la timidité. A vingt ans, il lui fallut vendre ses livres, renoncer à ses études, quitter ses compagnons de classe, abdiquer ses habitudes élégantes pour entrer, en qualité de commis d'écritures, dans la maison de Frédérie Hallory et Compagnie, près de Eudgate. Des recommandations assez puissantes furent néces-

saires pour lui procurer cette pauvre place, qui ne lui laissait, dans toute la journée, qu'une heure de repos, consacrée à ses repas. Une vaste correspondance à soulever, des livres de comptes à tenir, de nombreuses courses à faire, soixante guinées par an : uae petite chambre au troisième étage dans un faubourg ; des repas d'ouvrier ; point d'amis, car il était pauvre ; une santé qui, toujours faible, s'altérait encore par le nombre et la fatigue de ses travaux; cette misérable tyrannie, qui, descendant des hauteurs de la société, accumule sa vitesse et son poids par le nombre des degrés qu'elle parcourt ; le dédain, l'indifférence, le mépris devons les employés de la maison de commerce pour un nouveau venu, qui avait été élevé pour le monde et qui apportait parmi eux d'autres habitudes et d'autres mœurs : telle fut pendant un an l'existence d'Elliot. Il ne se découragea pas; il essaya de vaincre l'indifférence par le travail et la haine par la bienveillance. En effet, comme il était plus utile qu'un autre, on le paya un peu davantage : c'est ainsi qu'on nourrit mieux un cheval dont le labeur profite au maîlre. Son salaire augmenta progressivement et finit par être porté à quatrevingt-dix livres sterling, somme qu'il ne dépassa plus.

M. Hallory, le maître de la banque, n'était pas assez sot pour s'intéresser à qui que ce fût. C'était une de ces bonnes têtes commerciales, pour qui les hommes ne sont pas des hommes, mais des ressorts qu'il s'agit de faire jouer au moins de frais possible. Aussi n'avait-il pas donné un moment d'attention à Eugène Elliot. Le portrait de M. Hallory est celui de toute une race. Imaginez un gros corps carré par les extrémités, rond et proéminent par la ceinture, au cheveux crépus et blancs, au front bas et arrondi ; une tête osseuse, sur laquelle on lisait, écrit en gros caractères: Le Gain. Il n'était pas sans mérite comme négociant. Il savait attendre, choisir et exploiter. Il savait être insolent dans le

succès, souple dans l'adversité, flatteur pour ceux dont il avait besoin, tyrannique pour ceux qui avaient, besoin de lui. D'abord garçon de courses, puis garçon de caisse, sa prudenœ entreprenante n'avait pas tardé à le mettre hors ligne. Devenu capitaliste, il avait fini par épouser la veuve de son patron, et celle veuve, en mourant, lui avait laissé une fille unique fort intéressante. Sa prétention était d'exploiter encore cette fille unique en faveur de son orgueil, et de la marier à un membre de l'aristocratie, qui apporterait dans la famille des Hallory le majorât de la pairie et l'illustration des aïeux. Aussi avait-il donné beaucoup de soin à l'éducation de Marie.

Un jour, ce grand homme, objet d'envie pour tous, descendait de sa voiture, en face de la Bourse; son pied portant à faux, il tomba sur le pavé et reçut plusieurs blessures graves. Les médecins le condamnèrent à garder le lit pondant plus de neuf mois : grand supplice pour un homme actif, ardent, âpre à la curée, incapable d'étude ou de rêveries, qui craignait de se voir dépasser dans la route du hicre par ses compétiteurs, et de laisser aux employés de sa maison l'occasion de se relâcher dans leurs devoirs, ou celle de le voler impunément. Sa fille lui servit de garde-malade. Elliot, le plus actif et le plus laborieux des commis, fut chargé de venir prendre les ordres du maître, tous les matins^ à huit heures, de faire ses commissions dans la cité, et de lui rapporter son livre de banque, dûment enveloppé. C'était doubler la fatigue du jeune homme sans augmenter son bénéfice. I! s'exposait aussi de plus près à l'irascible âpreté du malade, (jue sa situation irritait et qui ne voyait aucun motif pour ménager un homme qui dépendait entièrement de lui, qui gagnait (luatre-vingt-dix malheureuses livres sterling par an.

Par un hasard étrange, le jeune homme et la jeune

personne s'étaient connus à une époque où Eugène devait tenir un rapg dans le monde et où le bonheur et la fortune l'attendaient. Quelques fêtes de campagne avaient vu Eugène être l'un des danseurs les plus assidus de la jeune Marie. II ne lui rappela pas cette circonstance; il savait que la fortune et la pauvreté sont séparées par un gouffre infranchissable. Mais Marie le reconnut. Le ton brusque, dur et impérieux du négociant envers son commis firent naître chez la jeune personne une commisération naturelle. C'est un des sentiments des femmes que cette vive révolte qu'elles éprouvent contre les iniquités que le monde respecte.

Ce pauvre commis, maigre, pâle, exténué, se tenant debout en face du grand seigneur pécuniaire, tourmenté par mille questions, en butte à ses insolences, silencieux sous le feu de ses brutalités, parut d'autant plus digne d'intérêt à Marie qu'il avait été destiné à un rang plus élevé. Infiniment supérieur à son bourreau, par l'éducation et les qualités de l'âme, il avait la figure la plus noble et s'armait d'une résignation héroïque. Marie s'en aperçut.

Comme le père ne voulait être servi que par sa fille, elle était toujours là quand il donnait ses ordres au commis, et le traitement qu'il lui faisait subir frappait le cœur de Marie. Elle n'avait plus de mère; une vieille tante, chargée autrefois des affaires de la maison, était tombée en paralysie. Non-seulement M. Hallory se montrait dur envers elle comme envers tout le monde, mais elle sentait qu'elle n'avait pas droit à son estime; triste et douloureux instinct du mépris filial, affreux sentiment, qui, la privant d'affections légitimes et la condamnant au simple devoir, augmentait la tendresse naturelle d'un cœur qui demandait un aliment et un appui. La jeune fille n'avait pas lu de romans, elle allait rarement au théâtre; elle ne savait pas que son cœur s'attachait à son insu; ce jeune homme qu'elle croyait plaindre et estimer.

LE PKIIK KT I.V VUAM 101

olle l'aimait (iôjà. Avec ses sentimonls grossiers, sa volonté de fer et la conscience de la force tjrute que donne l'argent, Hallory était parfaitement aveugle. L'espèce de danger qu'il faisait courir aux jeunes gens lui était inconnu. Il fallait que sa fille restât là, toujours là, pour entendre les rapports modestes du commis, sa voix douce et maie, les imprécations du père, enfin pour mesurer toute la distance qui séparait l'un de l'autre. EUiot ne soupçonnait pas que Marie pût s'intéresser à lui, encore moins l'aimer ; mais une entrevue de deux heures par jour rapprochait ces deux personnes, aussi semblables par le caractère ct.l'éducalion qu'éloignées par la fortune et le sort, et le père n'avait pas calculé les résultats d'un tel rapprochement.

Un jour, EUiot apportait à son patron des lettres que Hallory lui arracha des mains. Le jeune homme resta debout devant lui, soldat à son poste, le visage pâle, les jambes fatiguées et chancelantes.

— Vraiment, mon père, dit Marie, M. EUiot a l'air trèssouffrant! puis-je lui offrir un peu de vin?

— Oui, dit machinalement Hallory, qui dévorait des yeux une lettre dont l'intérêt était pour lui puissant et douloureux; il s'agissait de l'arrivée d'une forte partie de gomme arabique qui détruisait un monopole lucratif et préparé par lui à grands frais. Une trentaine de mille livres sterling de plus ou de moins dépendaient de cette circonstance. Le verre de vin que sa fille ofirait d'une main tremblante à Eugène EUiot ne causa pas une distraction au père. EUiot se pencha pour prendre le verre en saluant la ieune fille. Alors, des yeux bleus de Marie jaillit l'éclair magnétique qui décida de toute leur vie.: deux destinées furent fixées. Marie baissa les yeux, eft'rayée elle-même. Elle alla se placer devant la fenêtre, en tournant le dos à Eugène. EUiot resta perdu dans ses rêveries : le trouble de l'un,

l'étonnementde l'autre, échappèrent également à M. Hallory, menacé dans le sang de ses veines, dans la pléthore de sa caisse, dans une partie de ses gains. II s'écria d'une voix tonnante :

— Mon pupitre, Marie, mon pupitre?

— Mais, mon père, vous ne m'avez pas dit...

Marie ne savdl ce qu'elle disait ; du sein des nuages où elle était plongée, elle n'avait pas compris la demande fort simple de son père.

— Etes-vous folle? êtes-vous sourde? hurla le vieux Hallory. Mon pupitre ? vous dis-je.

II ne se doutait pas que ces cinq minutés, pendant lesquelles son esprit s'était occupé de livres sterhng, de primes et de monopole, avaient commencé un drame qui engageait toute sa vie et renversait ses desseins. Il écrivit rapidement plusieurs lettres, se pencha à l'oreille d'Elliot, le chargea d'un nombre de commissions qu'il était difficile d'accomplir en un seul jour et le poussa par les épaules, en lui recommandant la promptitude et le menaçant de sa colère, en cas d'oubli ou de lenteur.

Lorsque les médecins permirent à M. Hallory de ne plus garder la chambre, le mal était fait. La timidité et la pudeur naturelle de la jeune fille avaient été vaincues par l'intérêt profond que lui inspirait la situation du jeune homme.

Ce ne fut point, à vrai dire^ une intrigue amoureuse; il n'y eut ni séduction de la part d'Elliot, ni entraînement romanesque du côté de Mario. Chaque jour, la position même où tous les deux se trouvaient, l'isolement de Marie, l'intimité à laquelle l'imprudence de M. Hallory les exposait, les rendaient plus nécessaires l'un à l'autre : leur vie se trouvait mystérieusement enchaînée. Victimes de la môme dureté, associés dans les souffrances qu'un caractère impérieux inflige à ce qui l'entoure, voisins à l'église, lorsque

M. Hallory, se retirant sous les ombrages de sa campagne d'Hounpsteat, laissait sa fille à Londres, chargée de régler quelques comptes et de tenir la maison, ils cédèrent insensiblement, involontairement à la fatalité qui les unissait. Il naquit de cette circonstance un de ces liens énergiques, indissolubles, que le sort ne peut détruire et que la volonté des hommes n'a pas créés. Un dimanche, Eugène EUiot voyant M^'e liallory sortir seule de l'église, s'approcha d'elle, lui offrit le bras, la reconduisit jusque chez son père, qui, certes, aurait fait gronder Te tonnerre de son courroux, si un tel spectacle eût frappé ses yeux ; leurs cœurs, depuis longtemps complices, s'entendaient enfin. Ce ne fut pas sans combats, sans reproches intérieurs, sans crainte et sans repentir, que les deux jeunes gens se livrèrent à la fatalité qui les poussait. Un an s'était écoulé. Les rapports journaliers de Marie et d'Eugène se trouvant tout à coup rompus par la convalescence du père, l'amertume de cet éloi^ement subit précipita les confidences mutuelles qui, jusqu'alors, avaient été incomplètes ou timides. Enfin, avant que M. Hallory ait conçu le moindre soupçon, une correspondance s'était établie entre les jeunes gens Un mardi soir, le repas du gros M. Hallory était prêt, i\ semblait moins sourcilleux qu'à l'ordinaire, la grimace d'un sourire joyeux se dessinait sur ses lèvres. Il s'assit à table, près de sa fille, d'un air rayonnant. De temps à autre, son œil faux et louche clignotait en la regardant avec amour. Toute cette pantomime n'échappait point à Marie, qui l'expliquait en supposant quelque heureuse spéculation, accomplie selon les désirs de l'avide marchand. Mais au dessert, comme la Jeune fille allait se retirer, le père, tenant élevée près de ses lèvres une rasade de vin de Porto :

— J'ai une fameuse nouvelle , Marie, fameuse î II a été question de toi à la bourse.

104 Li: S iElJX MEDECIN

La rasade fut engloutie, et les lèvres de l'heureux commerçant résonnèrent, comme si la double saveur du vin et de la nouvelle dont il voulait parler l'eussent pénétré d'une joie indicible.

— Parlé de moi à la bourse ? répliqua Marie... qu'ai-je de commun avec la bourse, mon père ?

— Qu'ai-je de commun ? qu'ai-je de commun ? répéta le père, en faisant la petite voix... Être jeune fille et prendre mari, c'est très-commun, je crois; c'est très-naturel, j'espère.

— Vous aimez bien à plaisanter, mon père ! s'écria Marie qui, sans trop savoir ce qu'elle faisait, porta le verre à ses lèvres et le but d'un seul trait.

— Plaisanter ! parbleu, non ! l'affaire est trop engagée pour que je m'amuse à te la cacher.

. — Trop engagée?

~Eh oui ! engagée, conclue, finie, terminée. Un marché est un marché, une parole est une parole ; il n'y a pas à se dédire. Vous êtes ma fille ou vous ne l'êtes pas ! Depuis longtemps je cherche pour vous un bon mariage. Le voilà trouvé, ma foi, un excellent parti, je t'assure !... Tu seras vicomtesse, Marie, IMarie !... et le jour où je verrai des armes briller sur les panneaux de ta voilure, je ferme boutique ; adieu au négoce, c'est fini, je me repose. Eh î qu'en dis-tu ?

— Ce que j'en dis ? répéta machinalement la jeune fille, dont les doigts tremblants jouaient depuis trois minutes avec les coins de son mouchoir de batiste.

Sa ligure était blanche comme la neige, elle frissonnait de tout son corps.

— Eh bien! eh bien! qu'est-ce que cela? si pâle! si épouvantée I pourquoi as-tu peur ? J'ai peut-(Mre élê un peu trop brusque, comme le disait feu ta mère. J'aurai dit

LE PERE ET LA TILLE lOo

trop rondement la chose ; mais l'aftaire est faite, il n'y a plus à y revenir.

Marie essaya de se lever de sa chaise, mais elle était si faible, qu'elle retomba en pâlissant davantage. Le père approcha la sienne, et passant une main sous le menton de Marie, de l'autre prenant les petites mains de sa fille :

— Eh mais ! comme tes mains sont froides ! allons donc! quel enfantillage!... Marie, c'est absurde! Eh bien! tu ne réponds pas?... Allons donc, petite sotte! est-ce qu'on s'effraye ainsi d'une plaisanterie ? Peut-être la mienne at-elle été trop loin !

— Ah ! mon cher père !... c'est donc une plaisanterie ? s'écria la jeune fille en se levant et arrêtant sur lui un regard fixe qui étincelait.

Puis, se laissant aller sur son siège, elle subit un évanouissement complet. La voix forte du père retentit dans la maison ; une armée de domestiques accourut à ses cris, on emporta la jeune fille dans sa chambre, et le père prit à sa santé d'autant plus d'intérêt, qu'il voyait en elle une vicomtesse future. Au fond, cependant, il regardait toutes ces simagrées comme fort inutiles, et intérieurement il envoyait au diable toutes les grimaces des petites filles. Avaitil le droit ou non de placer sa fille au plus fort intérêt pos sible? Cette question ne s'était pas offerte à sa pensée; autant aurait valu lui demander s'il avait le droit de tirer à vue sur son banquier de Lombard-Street.

Toute la nuit Marie Ilallory fut fort agitée ; elle ne parut pas à déjeuner; à dîner elle ne mangea pas. Elle avait trouvé le moyen d'écrire à Elliot une lettre fort incohérente, mais qui contenait à peu près le récit de ce qui lui était arrivé la veille. L'humeur du père, déjà fort âpre le matin, n'avait fait que s'aigrir pendant le jour.

— Ah oà ! qu'est-ce que tout cola veut dire ? s'écria-t-il

i06 LE VIEUX MEDECIN

vers la fin du dessert? que signifie tout cet embarras que vous faites ? qu'avez-vous depuis hier ?

— Vous savez, mon père, répondit-elle en tremblant, que vous m'avez dit hier des choses qui m'ont bien étonnée.

— Etonnée! allons donc! Vous allez vous marier; une fille n'est faite que pour cela. Voyons, causons un peu, continua-t-il d'un ton plus doux, et résolu à employer celle fois une tactique savante.

— Cela m'a étonnée, mon père, en vérité ; je suis si heureuse auprès de vous. •

La pauvre fille faisait à son tour un peu d'innocente diplomatie.

— On ne vit pas toujours, ma chère; il faut s'établir : un mariage, c'est un règlement de comptes en partie double. Qu'aurais-tu à m'opposer , quand même j'aurais parlé sérieusement l'autre jour?

— Mais, mon père...

— Mais, mon père ! mais, mon père! Je n'entends rien à toutes ces grimaces-là ; je ne veux pas que vous fassiez la mijaurée.

Il s'arrêta et but lentement un verre de vin de ^ladère avant de reprendre la parole.

— Avez-vous entendu parler du vicomte Geraldin Scamplett?

— J'ai lu son nom une ou deux fois dans lesjournaux ; un joueur déterminé, n'est-ce pas ?

Cette question de la diplomate était accompagnée du regard le plus fixe et le plus calme; elle porta coup.

— Allons donc! reprit le père furieux, en faisant rouler entre son index et son pouce les breloques de sa montre. C'est un mensonge, un mensonge infdme! Lesjournaux ne font que mentir ! Lord Scamplelt est un homme du monde;

«n jeune homme de bonne Ifamille; un charmant garçon, qui dîne chez moi dimanche prochain.

— Chez vous?

— Oui, chez moi ! Est-ce que je ne suis pas libre d'inviter un vicomte à ma table, si cela me convient... et d'en acheter une demi-douzaine, si je veux? ajouta-t-il en mettant ses mains dans ses poches, comme s'il avait dû y trouver tous les vicomtes de l'univers.

— Encore faudrait-il, mon cher père, répondit la jeune personne en se levant, s'appuyant sur son épaule et le baisant, encore faudrait-il qu'ils valussent la peine d'être achetés. Tenez, j'aimerais mieux un négociant estimé que cent vicomtes méprisés et qui nous méprisent... nous autres, pauvres gens de gens de comptoir.

— Pauvres gens de comptoir! pauvres gens de comptoir î c'est vrai. Après tout, la petite n'a pas tort!

Et le marchand, en achevant son v^rrede vin de Madère, avait l'air aussi magnifique et aussi solennel que s'il eût été doge de Venise.

Tout l'adresse diplomatique de la jeune fille alla se briser contre la résolution de son père: il fallut que Jenny, la femme de chambre, s'occupât sérieusement de la parure de Marie, et la fît aussi belle que possible.

— Prouvons, disait le père, que nous avons aussi de jolies filles, nous autres gens de comptoir !

Le vicomte Scamplett, noble ruiné par la roulette et l'écarté, avait résolu la conquête de Marie; il trouvait fort commode d'acquérir, avec une personne bien élevée et jolie, cent mille livres sterling comptant, destinéesà soutenir ses trente-deux ans perdus de vices, sa pénurie actuelle et ses dettes anciennes; aussi fut-il exact au rendez-vous. Il fit la cour à Marie comme on fait une aftaire, comme on s'acquitte d'une formalité. Le dîner du dimanche se passa

trislement; aux galanteries fades qui tombaient de ses lèvres, la jeune fille répondait par le plus froid silence; à ses politesses maniérées, par une indifférence impassible. Le vicomte séducteur, l'homme du monde futcomplélemenl battu dans cette joute par une petite fille de bourgeois. L'espoir d'une haute conquête pécuniaire put seul mitiger l'ennui que lui causait la défaite de son amour-propre. Son courage fut héroïque; il continua sans broncher ses assiduités inutiles , bravant le mépris dont un léger voile de politesse transparente lui cachait à peine l'outrage. Il ne se découragea pas. Le père, que cette tactique de sa fille embarrassait et qui craignait avant tout de voir la couronne vicomtale échapper à ses désirs, se mettait en frais énormes auprès de lord Scamplett pour lui dérober uue partie de la vérité. Illui prouvait de son mieux que sa fille était fort timide et que « c'étaient là des niaiseries de demoiselles auxquelles il ne fallait pas s'arrêter. » De guerre lasse, la pauvre ^larie allait finir par avouer à son père la vérité entière afin d'échapper à la torture que le vicomte lui faisait éprouver, lorsqu'un événement bien autrement dramatique lui épargna cette confidence.

Sur les midi, au moment où Marie, accompagnée de femmes de chambre choisissait des éloftos dans un magasin deHolborn, M. Hallory, escorté de son avoué, M.Jeffrey, homme grave et honorable, rentra chez lui 5 l'improvisle. Jamais on ne l'avait vu, à une telle heure, quitter l'enceinte de la Cité. Il était furieux, son sourcil abaissé, son front contracté, ses lèvres tordues par la colère. Il marcha droit à la chambre de sa fiUe, y prit un pupitre, le porta chez lui. le brisa, et remit à l'avoué un paquet de lettres qui s'y trouvait. M. Jeffrey mit ses lunettes, parcourut ce paquet de papiers et lut gravement, a^ec le ton posé d'un homme de loi, la correspondance intime des deux amants, car c'était

là le secret que le père de Marie avait découvert. M. Hallory l'écoutait les poings fermés, les nerfs tendus, les cheveux hérissés, l'œil fixe. La porte s'ouvre, c*est Marie qui rentre. Il raperçoil, et tremblant de fureur, mais sans ouvrir les lèvres, il lui montre les papiers répandus sur la table et le pupitre qui les avait contenus. La jeune fille poussa un grand cri et tomba sur le parquet. L'avoué Jeffrey était humain ; il secourut Marie et la calma de son mieux ; on l'emporta. Mais il ne put apaiser le courroux du père.

Comment le secret de la correspondance d'Elliot et de Marie avait-il été découvert? Toutes les conjectures des jeunes gens furent inutiles; ce qu'il y avait de plus probable, c'est que la femme de chambre qui avait protégé les amours d'Elliot trouva bon de se mettre à couvert ellemême en trahissant ceux qu'elle avait servis. Le lendemain Elliot reçu l'ordre de se présenter chez son patron à midi précis. Il ne soupçonnait pas ce qu'il l'attendait. Cependant l'air sombre et farouche du concierge, l'accueil glacé du domestique, lui semblèrent de mauvais augure. Ces gens-là sont des télégraphes véridiques et vous annoncent la bienveillance ou la malveillance du maître. Introduitdansle cabinet de M. Hallory, il y vit ce respectable personnage assis devant une grande table couverte de papiers. Près de lui se trouvait l'avoué.

— Ahl s'écria le marchand, en fixant sur Elliot un œil enflammé ; vos artifices sont découverts ; vos perfidies sont connues !

— Perfidies 1 s'écria Elliot qui pâlit.

* —Oui, misérable I... oui...; et de son poing fermé il menaçait Elliot.

— Au nom du ciel, calmez-vous! lui dit tout bas Jeffrey; puis, se tournant vers Elliot, d'un ton sévère:

— Vous n'ignorez pas, monsieur, le motif trop juste dit trouble qui se manifeste chez M. Hallory?

El Ilot baissa la tête sans répondre et parut attendre une explication.

— Chî l'infâme! oh î le brigand! continuait Hallory. Ton père était un scélérat! il s'est tué; fais de même.

La pâleur d'EUiot devint cadavéreuse; sa prunelle se dilata ; puis, dirigeant son regard sur Jeffrey, il sembla lui demander en grâce que ce supplice atroce eût un terme. En effet, l'avoué murmura quelques paroles à l'oreille de M. Hallory qui se tut, comme effrayé lui-même des paroles qu'il venait de prononcer.

— Voulez-vous vous asseoir, monsieur Elliot? reprit Jeffrey avec douceur.

Elliot, dont les deux mains tenaient son chapeau serré avec une étreinte convulsive, resta debout.

— Veuillez ne pas oublier, monsieur, reprit l'avoué, que monsieur Hallory se trouve dans une situation toute spéciale, et qtiec'pst vous, monsieur, vous, qui l'y avez placé!

— Ah! tu as osé penser que ma fille serait pour loi ! pour toi I reprit M. Hallory, en se soulevant sur son fauteuil. Bien , bien ! mais, mille tonnerres! je suis là pour gâter vos plaisirs et déranger vos affaires.

— Vous ne pouvez penser sérieusement, monsieur, reprit l'avoué avec la même gravité calme, (jue iMH»^ Hallory puisse et duive s'allier à vous; cela tombe sous le sens.

— Que signifient toutes ces questions et la manière extraordinaire dont on les prononce? Qu'ai-je dit qui puisse autoriser?...

— Oh ! épargnez-vous la peine de déguiser la vérité, monsieur! Voici des lettres de votre main, qui expriment vos sentiments beaucoup mieux que vous ne pourriez lefaire. Tout est connu.

— Eh bien ! monsieur, ces loltresje lo suppose du moins sont écrites par moi et s'adressent h Mi'e llallory. Quelle •lue soit la malheureuse situation où je nie trouve, et bien que j'avoue ne pas devoir prétendre à la main de cette jeune personne, j'ai voué à M'i« Hallory un allactiement <|ui ne finira (]u'avec ma vie.

— Ah! l'entendez-vous ? le monstre ! rintàme !

M. Hallory se leva. Puis, se promenant entre la table et le jeune liomme d'un pas rapide et furieux, il se mit à lancer une volée d'exécrations et d'imprécations dont la grossii'reté ne peut trouver place ici. L'avoué, se penchant à son oreille, lui adressa avec fermeté quelques mots qui le forcèrent à retomber sur son siège. Alors il se croisa les bras et, murmurant je ne sais quelles imprécations sourdes et profondes, il resta comme immobile.

— Vous voyez, monsieur, reprit Jeffrey, à quelle misère et à quelle douleur est condamné mon client par votre conduite plus qu'étourdie et que je ne qualifie pas autrement. Je désire tju'il soit temps encore d'abandonner vos projets insensés. Nous avons lieu de craindre, d'après les expressions contenues dans vos lettres, que la fille de monsieur n'ait écouté avec quelque complaisance les expressions d'un amour présomptueux, et d'une espérance que rien ne justifie; non, rien, monsieur, vous devez en convenir, ni votre Age, ni votre position, ni votre fortune, ni votre avenir, ni votre éducafion, ni votre naissance.

— Supprimez ces deux derniers mots! interrompit avec force Eiliot.

— Ah!... s'écria le père, qui ne put se contenir alors. Vous! mon salarié! vous, à mes gages! mon valet! vous, mendiant!

Eiliot se tuL L'avoué, un peu piqué peut-être par lo sang-

froid extrême et le calme presque insultaDt du jeuDo homme, reprit avec un peu d'aigreur :

— Ne disputons pas sur les mots. L'affaire qui nous intéresse est trop grave pour admettre ce genre d'altercation. Le bon sens et l'honneur vous défendent, monsieur, de continuer une entreprise condamnable, injuste, folle, ridicule sous tous les rapports et impossible à mener à fin. De toute manière, M. Hallory est déterminé, résolu à ce que les choses n'aillent pas plus loin.

— Certes ! certes ! j'y suis déterminé, j'en jure Dieu!

M. Hallory dévorait du regard le jeune homme. M. Jeffrey contemplait avec étonnement la fermeté calme dont il s'armait.

— Eh bien! dit ce dernier; parlez! que voulez-vous que je fasse ?

— Renoncez immédiatement et absolument à toute espèce de prétentions. Remettez à M^i^ Hallory les lettres qu'elle vous a écrites ; engagez-vous à cesser toute correspondance et à n'avoir plus aucun rapport avec elle. Nous vous offrons une place à l'étranger, place excellente, assurée, et de plu^ cinq cents li^Tes sterling de rente de l'Étal.

— C'est >Tai, reprit le père; c'est cela î je le promets!

Et quelque chose de suppliant se mêlait à sa vive colère. Mais comme Elliot ne bougeait pas, ne desserrait pas les lèvres, l'avoué, avec plus d'adresse encore, tit valoir à ses yeux la situation précaire où se trouvait M"^ Hallory, dans le cas d'un mariage avec Eugène : l'insuffisance de ses ressources personnelles qui ne s'élevaient pas à plus de six cents livres sterling en tout ; l'affreuse perspective de misère qui s'otïrait à tous deux, comme châtiment de l'ingratitude de la fille et de l'audace du jeune homme; enfin, la ruine certaine de l'un et de l'autre.

Elliot, après une de ces aspirations profondes qui sem-

LE im:ri: kt i.a film-: \\:\

blent destinées à réparer les forces vitales et à donner à l'iiomme toute l'énergie dont il est susceptible, prit la parole d'un ton triste et résolu. M. Hallory se pencha vers lui, la bouche béante, le cou tendu, pour saisir au passage toutes les paroles qui lui échapperaient.

— J'ai peu de choses à répondre, dit-il, à toutes vos imputations. De quelque manière que vous puissiez interpréter mon caractère et noircir ma conduite, quelle que soit la défaveur que ces circonstances jettent sur moi, jamais pensée déshonorante n'est entrée dans mon cœur. Je suis votre ennemi, cela est vrai. Mon père a été malheureux, cela est vrai encore... trop vrai!...

Il s'arrêta quelques moments; les gouttes de sueur ruisselaient sur le front de M. Hallory, et les larmes des yeux d'EUiot. Après s'être armé d'un nouveau courage, le jeune homme reprit :

— Peu importe ! vosreproches amers, je lesmérite; vousne mes les avez pas épargnés. J'ai longtemps combattu, mais en vain, la passion m'absorbait. M^ie Hallory connaissait mon dénûment, elle savait qui j'étais; elle a pu m'observer avec attention. Elle s'est intéressée à moi, avec imprudence, sans doute, mais avec noblesse. Ses sentiments, je lésai partagés. J'ai mal fait, j'ai eu tort, je le sais, je le sens. Accusez-moi, blAmez-moi, je me soumets. Si elle me relire son affection, je me soumets encore. Mais si elle me juge digne de son amour (et son œil étincola), je ne suis pas assez lâche, monsieur, ni assez vil, pour sacriher cet amour à un intérêt quelconque, et je ne manquerai pas à la parole que je lui ai donnée.

— Voilà ! voilà ! hurla le père.

Un paroxysme de colère suivit cette exclamation. Lvs malédictions les plus affreuses retentirent pemlanl dix minutes sur la tête du jeune hommg. Le vieillard, pantelant,

à peine capable de prononcer les mots que lui dictait la rage, s'arrêtait de seconde en seconde, faute de pouvoir respirer. Dans ses phrases brisées, toutes les épilhètes et toutes les images odieuses s'entassaient; toutes les malédictions que renferme le dictionnaire de la vengeance s'y pressaient confusément.

— Ah! dit-il, enfin, misérable!... infâme!... faire la cour!... la cour à ma fille !... l'épouser!... la tuer! la voler!.... Bravez-moi tous les deux, et mon avoué va rédiger . mon testament, mes dernières volontés... Etsi tu me prends ma fille, si tu me la prends, vous mourrez à l'hôpital ou sur éla borne. Rien pour elle, rien pour vos enfants! Vous n'aurez pas le quart d'un penny dans ma succession... Tu verras, tu verras, misérable !

Et riant d'un rire convulsif, laissant jouer avec un brui ironique le pouce et l'index de sa main, qui retentissaient comme un fouet de poste!... Va-t'en? va-t'en I et , si tu veux, épouse-la, je te le conseille !

Le pauvre Elliot, altéré, sortit sans savoir où il allait, et fut presque renversé par le cabriolet de lord Scamplett. On ne le renvoya pjis comme il s'y attendait : il ne perdit pas sa place; mais quinze jours après, une somme de quinze livres sterling, appartenant à la maison Hallory, disparut de la caisse. Tous les commis furent en rumeur, toutes les portes furent fermées; la justice appelée, ou chercha dans les pupitres des commis. Celui d'Eugène Elliot renfermait les quinze livres sterling. Accusé de vol domestique et de fraude, le malheureux fut conduit d'abord devant le magistrat, qui l'interrogea, et ensuite en prison.

Nous le retrouverons à Newgate, au milieu des rebuts de . la société, compagnon de tous les vices incurables et de tous les crimes vieillis dans la débauche et l'opprobre.

LE PfîRE ET LA FILLE 415

Eugène Elliot venait de prendre son modeste repas dans une taverne au coin de Bihopsgale, et rentrait tristement chez son patron. Chemin faisant, il s'étonnait qu'on no l'eût pas renvoyé; il pensait au chagrin de Marie, exposée aux brutaUtés paternelles et aux assiduités de lord Scamplett. Sa léle de jeune homme et son ca^ur amoureux se perdaient dans un labyrinthe de conjectures douloureuses; il s'assit devant son pupitre, et lorsqu'il leva la tête pour déposer son chapeau, il vit que tous ses confrères arrêtaient sur lui des regards curieux et mornes. Cela l'étonna. Il adressa la parole à ses voisins, qui lui tournèrent le dos sans lui répondre.

— Monsieur, cria un domestique qui ouvrit la porte, monsieur Elliot, M. Hallory vous fait demander 1

Il se leva et suivit le domestique. A peine entré dans le cabinet du négociant, il vit quelqu'un refermer la porte. M. Hallory s'écria :

— Messieurs, messieurs, emparez- vous de lui!

Des hommes vôlus de noir le prirent au collet et louillè- (ians toutes ses poches. Dans la même chambre se trouvait un avoué, le premier commis, les associés de la maison de vente et (juelques gens de justice. Elliot recula. Sa tigure devint pAle. Il allait tomber, et S(»s lèvres blanchissaient cpiand M. Poner, l'un des associés, eut pitié du jeune homme.

— Donnez-lui un verre d'eau ! s'écria-t-il.

Un des ofiiciers de justice allait accomplir cet acte de cha-

116 LE VIEUX MEDEGN

rilé. Eugène repoussa le bras qui le lui offrait. Puis d'une voix ferme :

— Que signifie cela? Pourquoi attentez-vous à ma liberté? De quoi m'accuse-t-on ?

— De vol domestique, répondit l'avoué.

— - De vol !

La terreur muette d'EUiot, ses inutiles efforts pour parler, sastupeur profonde , suivie d'exclamations presque insensées, ne pourraient se décrire. On l'emporta. Il était en proie à une convulsion violente. Déposé au bureau de police, il y resta comme anéanti pendant une heure. Alors arrivaient le patron, l'avoué Fleming et deux autres commis qui se portaient accusateurs de leur camarade. Pâle, mais résolu, l'œil fixe et attaché sur Hallory, Eiiiot se tint debout à la barre de ee tribunal préliminaire. Il écouta, immobile, et sans donner le moindre signe d'indignation ou d'étonnemenl, les griefs développés contre lui. On s'était aperçu que des bank-notes appartenant à la maison avaient été dérobées par un employé. Après beaucoup de recherches, des soupçons s'étaient arrêtés sur Eugène. On l'avait surveillé; sa liaison avec un autre commis qui se trouvait à Newgate, sous le poids d'une accusation de vol, avait été remarquée. Ses démarches annonçaient du mystère et une certaine crainte. Enfin, pour s'assurer des faits, on avait chargé de diverses commissions tous les employés, et pendant leur sortie, on avait ouvert leurs pupitres. Celui d'Elliot renfermait un portefeuille dans lequel se trouvaient trois banknotes, que l'on avait eu soin d'écorner d'avance. Le vol était prouvé : on livrait le coupable à la justice.

— Eh! monsieur, dit l'un des magistrats à Elliot, (|ue répondez-vous à cette grave accusation ?

— Ce que je réponds? et vous pouvez y ajouter foi?

— Vous niez le fait? reprit le magistrat froidement.

— Oui, certes, je le nie ! je le nie, je le repousse avec horreur. Moi, voleur! ils savent bien le contraire! ils le savent bien!

— Pouvez-vous prouver que le fait est faux? Quels sont vos moyens de défense? Comment expliquez-vous les dépositions des témoins? Je suis loin de vous engager à vous inculper vous-même par des paroles imprudentes. Vous n'êtes peut-être pas préparé; je remettrai l'affaire à huitaine. Avant d'aller en prison, vous avez toute une semaine.

— En prison ! en prison ! dit Elliot. Mais je suis aussi innocent que vous !

— Eh! bien, monsieur, dans ce cas, vous n'aurez pas de peine à nous expliquer comment ces quinze livres sterling sont entrées dans votre pupitre?

— Ces quinze livres sterling? Je nie le fait, je nie le fait absolument. On n'a pas pu trouver ces billets de banque dans mon pupitre ; je ne possède au monde que quatre livres sterling et quelque menue monnaie.

— Les témoins ont déposé contre vous, sous la foi du serment : que leur opposez-vous? interrogez-les si vous voulez, c'est votre droit.

— Les témoins de M. Hallory ont déposé? m'ont inculpé?... bien!... ah I je vois tout! je suis au fait! c'est une trame qui tend à^ma ruine !

Alors, se tournant vers Hallory et se baissant vers lui:

— Vous, lui dit-il à voix basse, vous êtes un inlànie ! Il se retourna vers les magistrats :

— Je prends Dieu à témoin que je suis innocent de ce crime et de cette bassesse. Je suis victime d'un complot. Envoyez-moi en prison, et le plus tAt possible. Je place ma confiance en Dieu, père de celui (jui n'a pas de père.

Les magistrats furent émus de cette simplicité. Un délai

de huit jours fut accordé au jeune homme, et M. Hallory, sans oser arrêter ses regards sur Elliot, témoigna aux juges l'hypocrite désir (ju'il éprouv^ait, disait-il, de voir le jeune-homme se disculper, et le regret que lui etses associés ressentaient d'avoir été forcés de commencer de telles poursuites dans l'intérêt de la morale publique.

Huit jours s'écoulèrent. Eugène Elliot fut incarcéré à Newgate. Tous les journaux retentirent de son nom, de son crime. C'est une des misères de la publicité, de jeter à l'improviste, dans les familles, les nouvelles les plus terribles, souvent les plus corflrouvées. Le soir même de la publication de cette nouvelle, un des journaux qui la contenaient se trouva déposé, sans doute par la femme de chambre de Marie, sur la cheminé^ de sa chambre. Au moment où elle allait s'habiller, elle prit le journal, le lut, repoussa la femme de chambre qui voulait l'arrêter, et tenant toujours la fatale feuille, se précipita hors de son appartement, descendit les escaliers d'un seul bond et pénétra dans la salle à manger, où son père, assis auprès du feu, les mains croisées sur son abdomen, se livrait paisiblement aux méditations et aux délices d'une digestion prolongée.

— Mon pèrej s'écria-t-elle d'une voix tremblante, Eugène Elhot vous a volé! Eugène en prison I lui, un voleur!

Et du doigt elle indiquait le paragraphe du journal qui contenait le récit relatif à Elliot.

— Vous l'accusez, vous! Oh I non, cela n'est pas possible. 11 y avait un sourire sur ses lèvres pâles, un sourire presque

insensé. Sa fureur et sa douleur la grandissaient, et comme il arrive aux femmes très-nerveuses, elle semblait plus forte et plus terrible qu'un homme en courroux. D'un pas rapide et solennel, elle se mit à se promener dans la chambre devant son père , répétant toujours, d'une voix qui, par l'intensité de l'intonation, semblait annoncer les approches de la folie:

— Non, non, non, cela ne peut être! Honte sur vous, mon père! honte sur vous! Il n'a plus rien, lui, plus de mère, plus de père; personne qui le défende, personne qui le comprenne! eh! bien, ce sera moi!. . moi!

Et elle se prit à rire d'une manière si étrange que la démence semblait s'être emparée de sa proie. Le père effrayé de cet éclat, après lui avoir fait donner les premiers soins et fait atteler ses chevaux, se rendit en toute hâte chez an homme de loi, nommé Newington, qu'il avait chargé de la partie la plus difficile de ses affaires contentieuses, dans la Cité. Il lui fit pari du désir de faire mettre en liberté, à l'instant même, le jeune homme qu'il avait livré à la justice.

— Le roi ne pourrait rien pour lui, au point où nous en sommes, répondit Newington, Il faut qu'il attende encore un mois dans sa cellule; qu'il soit conduit devant les magistrats et qu'un jugement le condamne ou l'absolve. Vous pouvez bien vous abstenir de paraître et abandonner ainsi l'accusation, ou bien avouer votre erreur, et convenir qu'une méprise a causé la mise en accusation d'EUiot. Dans les deux hypothèses, Elliol, s'il est réellement innocent, ne manquera pas de réclamer des dommages-intérêts contre vous, dommages-intérêts proportionnés à l'élendue du danger qu'il a couru et de la tache imprimée à son nom. S'il veut se venger d'une manière complète, il oput vous accuser à son tour, vous et vos associés, comme coupables d'une coalition contre lui et de faux témoignages dans cette affaire.

L'effroi d'Ilallory était à son comble.

— Non, s'écria-t-il, je ne veux pas attendre que l'action soit formée contre moi en dommages et intérêts. Je payerai tout ce qu'il faudra, tout ce que vous voudrez. Voyons, conseillez-moi, parlez.

— Je ne comprends pas, demanda l'avoué, votre empressement et votre terreur? Pourquoi?...

— Un incident nouveau, ÎInprévu, change l'état de la question. Les choses ne peuvent rester dans la situation actuelle; j'ai mes raisons, les raisons les plus fortes, vous disje. Je ferai peu d'attention à la somme nécessaire pour assoupir tout cela. Il faut en finir.

— Moi, si j'étais à la place du jeune homme et que j'eusse le sentiment de mon innocence, je voudrais, avant tout, que celte innocence soit prouvée et les faits éclaircis en plein tribunal; je sommerais l'accusateur de prouver l'accusation, et, dans le cas contraire, je l'accuserais en calomnie.

— Ah! vous m'attaqueriez? murmura sourdement M. Hallay, sur le front duquel roulaient des gouttes de sueur.

— Pas le moindre doute ; mais je ne vois pas...

— Qu'il aille à tous les diables! s'écria M. Hallory en se levant avec violence. A son aise! Je le défie...

Puis il murmura des paroles confuses, et ses explications entortillées laissèrent chez l'avoué la persuasion intime que le vrai coupable était son client. Mais les affaires de Hallory étaient importantes, et le revenu qu'elles laissaient chaque année entre les mains de Newington ne lui permettail guère de rompre avec un personnage aussi utile.

Elliot, que l'accusation de son patron frappait dans tout son avenir, attendait avec résignation le jour du jugement. N'avoir avec la jeune Marie aucune espèce de communication, lutter bravement contre le sort, telle était sa résolution. Il n'avait ni appui ni conseil. Tout son courage lui venait de lui-môme; il n'attendait de secours que de Dieu. Marie, après huit jours de fièvre lente, fut de nouveau forcée de subir les visites de lord Scampletl, persécution qui ne la découragea pas. Elle repoussa ses avances et sa demande avec un dédain glacial, lorsqu'au jour convenu avec le père, il vint offrir à la jeune fille d'une manière formelle et positive sa main et son cœur.

Souvent, pour éprouver sa fille, le {ère prononçait devant elle le nom d'Elliot , ce nom qu'elle portait écrit dans les profonds replis de son âme : soit qu'il voulût sonder par luimême la blessure qu'il avait faite, soit qu'il ne pût s'empêcher de prononcer le nom d'un homme envers lequel il était si coupable.

Ainsi s'enflammait, par toutes les circonstances, l'ardente passion de Marie; tout irritait les sentiments d'indignation et de désespoir que son père avait si vivement excités.

Enfin sonna le jour fatal. Ce ne fut pas sans un tressaillement de crainte et de remords que M. Hallory fit monter dans sa voiture l'honorable vicomte Scamplett, son complice et son ami. L'extrême pâleur du banquier frappa tous les assistants. Son visage parut bleuir et se contracter lorsqu'i[ jeta les yeux sur la figure amaigrie, sur les sourcils froncés, sur la bouche serrée du jeune Elliot. Tl parut vouloir continuer avec lord Scamplett une conversation légère et gaie; ses paroles embarrassées et ses gestes précipités trahissaient sa souffrance et sa crainte. Ame coupable et grossière, qui s'abaissait et tremblait en présence de l'âme innocente et pure qu'elle avait sacrifiée !

La cause se plaida. Point d'avocat de part ni d'autre. Personne no soutint l'accusation ; personne ne la repoussa. La cour n'eut qu'à examiner les témoins et apprécier leurs témoignages. Le tour de M. Hallory étant venu, son tremblement, son hésitation, révélèrent l'agitation de sa pensée. Le président lui dit de se remettre : sa déposition fut incohérente. Cinquante minutes ne s'était pas écoulées, que la sentence était rendue, et le jury, sur l'instigation du magistrat, non-seulement acquitta Elliot, mais déclara que l'accusation intentée contre lui lui paraissait à la fois dénuée de fondement et dictée par la malveillance la plus odieuse.

— Ainsi, s'écria Eiliot après le prononcé de l'arrêt, aucune espèce de taclie ne flétrit mon nom... aucune?

— Pas la moindre, répondit le président du tribunal.

— Et si je veux, je puis poursuivre à mon tour et livrer à la rigueur des lois ceux dont le complot atroce m'a jeté en prison et exposé à ce procès ?

— Assurément. Prouvez que la calomnie vous a lésé dans vos biens et dans votre honneur; la loi vous protégera.

Eiliot fit tomber sur Hallory un regard de 'plomb, un regard si prolongé, si ardent, si rempli de mépris et de pardon, qu'un sang rapide, se portant au visage du coupable, le colora d'une ardente rougeur.

— Allons, dit le geôlier à Eiliot, en lui ouvrant la porte grillée et hérissée de fer qui sépare les citoyens libres des esclaves du châtiment de la prévention, allons, j'espère que nous ne nous reverrons pas.

— Je l'espère 1 s'écria Eugène en s'élançant dans la rue. On sait que l'air libre produit le bruit de l'ivresse sur

l'homme qui sort d'un cachot obscur. Eiliot chancelait et s'appuyait en marchant contre les murailles, ne sachant ni quel asile le recevrait, ni ce qu'il allait faire de sa vie, lorsqu'il se trouva en face d'une personne voilée.

— Eugène 1 cher Eugène ! s'écria-t-elle.

C'était Marie. Elle tendit les mains vers lui, et continua d'une voix à demi étouffée :

— Ah! vous voilà libre! Ils n'ont donc pas pu vous perdre! Dieu soit loué! Dieu soit loué! Oh! mon Dieu! quelles épreuves nous avons subies! Eiliot! Eiliot! .mais pourquoi ne pas me parler? pourquoi ne pas me répondre? La fille n'est pas coupable du crime de son père.

Eugène la regardait, muet, étonné. Il crovait «jue ses regards le trompaient.

— Vous! mademoiselle Hallory.

-— Oui, c'est moi , c'est moi , Eugène 1 C'est Mariel Mais que vous êtes pâle, que vous êtes changé! Il m'est impossible do vous voir ainsi! vous me faites mal!

Elle couvrit sa figure de ses deux mains, et les larmes s'échappèrent entre ses doigts.

— Je puis à peine croire que ce soit vous, mademoiselle, vous, la fille de U. Hallory! Que dira votre père? Et ne savez- vous pas qui je suis, moi, accusé de vol, de vol domestique , moi qui sort de Newgate ? N'avez-vous pas honte de causer avec moi?

— Honte! Ah ! Elliot ! que je suis malheureuse î

Elliot la pressa sur son sein avec une étreinte convulsive. La jeune fille planait au-dessus de toutes les craintes et de toutes les timidités de son sexe.

— Allons le trouver, allons ensemble. Demandez-lui justice, exigez réparation, Eugène! je serai près de vous, moi ! je vous appuierai. Il nous chassera tous deux ensemble. Cette maison paternelle, voyez-vous, me devient odieuse. Ma mère y est morte de chagrin. Qu'il nous chasse, qu'il nous chasse !

Elliot repoussa ces propositions violentes. Il refusa la bourse que la jeune fille voulait placer dans ses mains, puis il appela un fiacre, l'y fit monter, lui fit de tendres adieux et la quitta.

Quand Marie rentra, tout était en rumeur chez son père; On ne savait ce qu'elle était devenue. Elle se présenta tout à coup à ses yeux. Fatigué de la séance judiciaire, M. Hallory avait noyé son chagrin dans le vin de Madère.

— Eh bien! lui dit Marie, votre victime vous échappe?

— Ah ! te voilà ! répondit' le père , dont le vin avait obscurci les idées, te voilà, ma petite Marie? Et d'où

viens- tu donc comme cela ? Qu'as-tu pu faire si longtemps dehors ?

— Je viens de Newgate , monsieur, répondit-elle ;, en reculant devant spn père qui voulait l'embrasser.

— De Newgate! Ce mot parut dissiper la demi-ivresse de M. Hallory. Sa respiration forte et précipitée trahit sa violente émotion, et il reprit :

— Ah ! de Newgate ! C'est de là que vous venez ! de Newgate.

— Oui, mon père! Est-il possible que je sois forcée de vous donner ce nom! à vous, monsieur, si coupable, si criminel, si cruel! Vous avez voulu la ruine d'un innocent, monsieur ! Vous Tavez tramée de sang-froid ! Si vous aviez réussi , vous me verriez aujourd'hui étendue morte sur ce parquet! Vous dites que vous m'aimez, vous, et que vous êtes mon père!

D'une de ses mains tremblantes, elle pressait son front brûlant. Bientôt le premier paroxysme de la colère étant passé, elle sentit la force terrible de ses paroles; elle comprit sa situation : elle eut peur.

Le père, que cette violence imprévue de sa fille avait rendu à la raison et au calme, se leva et alla fermer la porte. Il montra du doigt à Marie un canapé placé entre les deux croisées» et lui dit :

— Asseyez-vous là !

Elle lui obéit et pleura.

— Eh bien! reprit-il, restant debout devant elle, est-ce fini ? Qu'avez-vous ? Avez-vous perdu l'usage de la raison ? D'où venez-vous ? répondez-moi ! que venez-vous de faire ?

A ces questions prononcées avec une fureur sourde, Marie ne répondait qu'en cachant sa tête entre ses mains et en versant d'abondantes larmes.

LE PÈKE ET LÀ FILLE \2'j

— Tout ceci me rendra folle! s'écria-t-elle.

— Vous pleurez donc, maintenant! vous pleurez! Vous m'insultiez tout à l'heure ! Qu'est devenue cette grande colère? où est toute celte audace? — Pleurez, pleurez à votre aise, demandez-moi pardon à genoux! c'est ce que vous avez à faire de mieux. Et dites-moi un peu, mademoiselle, les paroles que vous avez prononcées, quels sens ont-elles, je vous prie? Elliot, ma victime, Elliot m'a échappé... Ah! vous êtes ingrate ! ah ! vous êtes rebelle ! ah! vous espérez m'épouvanter! vous pensez me faire consentir à votre mariage absurde ! Vous voulez épouser un voleur; un homme de rien, sans fortune comme sans avenir. Je vous connais... Je sais de quoi vous Aies capable... C'est ma vie que vous voulez... Vous vous êtes ligué avec cet homme... contre moi qui suis votre père !...

Les larmes de Marie la suffoquaient; l'autorité et la puissance paternelles accablèrent tout à coup son âme timide : elle se leva et se précipita aux genoux de M. Hallory.

— Pourquoi donc vous êtes- vous conduite ainsi, Marie? lui demanda-t-il,d'un ton plus doux. Je n'ai plus que vous... vous seule... J'ai perdu votre pauvre mère... voulez-vous me tuer? Voulez-vous réduire ma vieillesse à la folie, aux soins des mercenaires et aux misères d'une maison de santé? Cela arrivera certainement, si vous me désespérez ainsi!... Allons, ma fille, soyez sage... un peu de raison ! Promettez-moi d'en finir, renoncez à ce malheureux homme qu'un mauvais génie a jeté sur notre route. Il est mon ennemi personnel, il me déteste. C'est notre ennemi à tous: je le sais, j'en suis sftr... Je ne vous force pas d'épouser lord Scamplett si vous avez de l'éloignt^ment pour lui. Ne l'épousez pas, j'y consens. J'aurais désiré le mariage, moi; il y a longtemps que je pense à une alliance honorable ;

mais je renonce au vicomte; renoncez aussi à cet homme qui vous perd. Il est indigne de vous, indigne de moi. Qu'est-ce que sa famille ? Un père joueur, perdu de dettes, et qui s'est tué!... Vous, avec votre éducation, votre fortune, vos espérances, riche de l'or que j'ai amassé pour vous seule, aller vous jeter dans les bras de cet homme que la potence attend tôt ou tard !

Elle regarda fixement son père.

— Vous savez bien que cela est faux... vqus savez qu'il <?st innocent, vous ne l'avez jamais ignoré.

M. Hallory se mordit les lèvres; ses traits contractés révélèrent tout le désappointement qu'il éprouvait; il avait espéré vaincre la résolution de sa fille; l'inutilité de ses efforts lui était prouvée.

Les bras de Marie cherchaient à l'embrasser. Il se dégagea vivement et sonna :

— Faites venir la femme de chambre de mademoiselle et qu'on la reconduise chez elle.

Pendant deux mois, la cruelle scène que je viens de décrire se reproduisit chaque jour sous des formes diverses. La santé de Marie y succombait; mais l'orgueil delà femme, le sentiment de l'injustice, son estime pour Elliot, tout précipitait le dénoûment. Tantôt son père la traînait de spectacle en spectacle, de plaisirs en plaisirs, espérant la distraire et l'arracher à sa pensée dominante ,* tantôt il la condamnait à une solitude qui ressemblait à une prison. Elle finit par subir avec apathie cette alternative de mauvais traitements et de distractions qui 'obsédaient. M. Hallor>lafit voyager en Ecosse; elle revint plus triste, plus affaissée, plus désespérée que jamais. Aux caresses intéressées de son père succédaient des orages violents qui épuisaient les forces et non le courage de Marie; elle était résignée à tout.

Cependant Elliot, sans ressources, sans place, sans amis,

traînait une existence misérable. M. Hallory ne voulait lui donner ni attestation ni certificat de moralité. Toutes les portes lui étaient fermées. Une vie si monotone par la douleur et si variée par la diversité des angoisses finit par harasser la jeune fille à qui le père avait annoncé son intention de voyager sur le continent. Elle recula devant celte nouvelle épreuve, et, quittant un soir la maison paternelle, se réfugia chez une ancienne domestique de la maison. Son père apprit cette nouvelle sans colère. Il s'y attendait.

— Comme elle a fait son lit, dit-il, qu'elle se couche.

Les bans du mariage avec Elliot furent publiés.

Le père ne s'opposa point à cette union; il n'approcha plus du lieu habité par sa fille, et quand il fallut signer l'acte officiel nécessaire pour mettre M^^^ Hallory en possession des six cents livres sterling qui composaient toute sa fortune, il ne fit pas une seule observation; il apposa froidement sa signature. Evidemment un mur d'airain venait de s'élever entre eux pour toujours.

Ce fut sous d'aussi tristes auspices que ce couple, d'avance promis au malheur, devint mari et femme; non pas que la joie ne chantât dans leur cœur; mais pour toute pompe et tout faste, ils n'eurent que l'épanouissement de leur amour.

Elliot avait intenté à M. Hallory une action en dommagesintérêts pour le préjudice que celui-ci lui avait causé. Il avait devant lui la certitude du succès, et de faire condamner son méchapt beau-père à luipayer une forte indemnité,— ce qui, dans la circonstance présente, devait être pour les nouveaux mariés une petite fortune. — Cependant il arrêta le procès, cédant aux prières de sa femme, qui n'avait pas perdu dans le mariage ses sentiments de fille respectueuse, même envers un père dénaturé. Elliot, pour informer M. Hallory de son renoncement à toute poursuite contre lui, lui écrivit la lettre suivante :

« Monsieur,

)) J'ai malheureusement le regret de vous avoir affligé. Vos desseins sur votre fille ont été contrariés, vos espérances trompées.

» Je m'explique trop bien l'exaspération que j'ai dû faire naître chez vous; vous avez pu, vous avez dû peut-être voir en moi un intrigant méprisable, abusant avec lâcheté d'un ascendant facile à prendre sur le cœur et la faiblesse candide d'une jeune fille, dans des vues d'intérêt personnel. Cela n'est pas : toute ma conduite le prouve; vous vous êtes trompé. L'irritation que vous avez ressentie vous a fait désirer de me perdre ; vous m'avez calomnié, monsieur, je vous le pardonne. On me conseille de vous poursuivre ; on m'assure (et je n'en doute pas) que ces poursuites, outre la déconsidération extrême qu'ellesjetteraient sur vous , seraient couronnées de succès et auraient un résultat pécuniaire qui doublerait ma vengeance. En vérité, monsieur, je ne puis m'y résoudre, je ne puis attaquer le père de Marie. Permettez-moi d'oublier le passé ; permettez-mOi d'espérer que vous l'oublierez aussi, que vous reconnaîtrez la parfaite droiture de mes intentions, et que quelque jour vous rendrez à Marie, je ne dis pas une fortune dont vous avez tout droit de disposer, mais l'affection dont elle est si digne, mais les sentiments paternels qu'elle regrette tant d'avoir perdus.

» J'ai l'honneur d'être, etc.

» EUGÈiNE ELLIOT. ))

Cette lettre, lacérée par le père avec fureur, fut renvoyée sous enveloppe par la petite poste à l'adresse des jeunes gens, et deux jours après, IMarie rorut de l'avoué Jeffrey la communication suivante :

(( Madame,

» Je suis désolé d'avoir à vous apprendre' que M. Hallory a pris la résolution de rompre toute espèce de communication avec vous et avec monsieur votre mari : raison trop justifiée, dit-il, parce qu'il appelle l'ingratitude de votre conduite. Veuillez me demander quels articles ou quels effets à votre usage vous pouvez réclamer de monsieur votre père; ces articles vous seront adressés directement et à l'instant même. Veuillez m'épargner le chagrin d'une réclamation ou d'une entrevue qui seraient absolument inutiles, et croire à la sincérité du regret que j'éprouve en me voyant forcé d'être aujourd'hui l'interprète des volontés de monsieur votre père.

» J'ai l'honneur d'être, etc.

Page 1