‹ Le vieux médecinChapitre 8 sur 16 · JONATHAN JEFFREY · texte numérisé non relu

JONATHAN JEFFREY

Tout était donc fini ; plus d'espoir ! D'une main tremblante, Marie écrivit la liste des objets en petit nombre (lu'elle pouvait réclamer. Entre autres, elle désirait obtenir son petit chien Brisquet, animal favori, que son père avait fait tuer le lendemain du jour où il avait appris le départ de Marie. Ce dernier événement, puéril en lui-même, la fit beaucoup pleurer ; elle crut perdre le dernier ami qui lui fût resté chez son père. Ce pauvre Brisquet était venu si souvent s'asseoir sur ses genoux lorsque tout le monde la délaissait ! il l'avait presque égayée par ses caresses lorsqu'elle pleurait seule dans sa chambre après avoir reçu la visite du vicomte Scamplett. La jeune femme dont Elliot avait involontairement causé la ruine était pour lui l'objet d'une parfaite idolâtrie. L'immense sacrifice qu'elle venait d'accomplir était toujours présent à la pensée du jeune homme. Il ne songeait qu'à l'entourer de ses tendres soins, et

de celte affection délicate qui pallient, s'ils ne la font pas oublier les maux réels de la vie. Il loua un petit logement commode dans le faubourg Southwarlk; et après beaucoup de recherches, de courses et de sollicitations il obtint une place de commis dans une maison de banque, qui lui donna quatre-vingt-dix livres sterling par an. C'était peu de chose ; les plus poignantes angoises de la misère se trouvèrent seulement adoucies par ce faible salaire. Les jeunes gens respirèrent plus librement. Je ne dirai pas, comme les romanciers, qu'ils furent heureux et que leur amour dut leur suffire. Les mille inquiétudes de la pauvreté nous frappent deux fois, quand cette pauvreté, partagée avec un être aimé, nous fait trembler, non-seulement pour nous-mêmes, mais pour l'être sur lequel nos affections se concentrent.

Des félicités parfaites sans l'aisance ! le monde réel ne les offre pas, et les écrivains en parlent bien à leur aise. L'amère douleur à laquelle M. Hallory avait condamné sa fille se changea d'abord* en une mélancolie habituelle qui fit place à une résignation pensive. On vit cette jeune femme se mouvoir dans sa modeste sphère, et accomplir ses nouveaux devoirs avec une simplicité et une activité qui auraient pu faire croire que son éducation l'avait préparée aux travaux d'une situation obscure. Le soir, lorsque le mari avait quitté son bureau, il y avait dans ce petit intérieur, dans cette chambre sans dorures et sans meubles de prix, au coin d'un humble foyer, des heures de joie profondément senties; il lisait, elle s'occupait des travaux d'aiguille. Ils aimaient beaucoup cette petite chambre solitaire, et la comparaient, presque joyeux, aux beaux appartements dont les ornements splendides n'avaient pas protégé Marie contre les chagrins les plus cuisants, et à la geôle de Newgâte, où le père avait envoyé son jeune et malheureux employé. Oii<-'l<îues gouttes de bonheur tombaient dans leur

coupe d'amertume. Toute leur félicité, ils l'attendaient l'un de l'autre: et dans ce profond isolement, dans ce délaissement de tout l'univers, ils se faisaient une vie spéciale, une vie à deux qu'ils pouvaient seuls comprendre et sentir. Une promenade au pas, après les travaux de la journée, leur semblait un délassement délicieux. Quelquefois Marie rencontrait là son père, emporté parles vigoureux chevaux de cette calèche, où, si souvent, le pauvre Brisquet, sur les genoux de sa maîtresse, avait attiré par ses jappements aigus l'attention des promeneurs. Mais, hélas ! auprès de ses jouissances, que de tristes jours mis en réserve I

A la naissance du premier enfant, les jeunes gens essayèrent de fléchir l'humeur terrible de M. Hallory. La lettre qu'ils lui adressèrent fut renvoyée sans avoir été ouverte, il avait reconnu l'écriture de sa fille, et changeant l'adresse de sa propre main, il l'avait fait jeter à la poste à l'instant même par un domestique. Un de ses gens, qui s'avisa de lui apprendre que JM^ie EUiot lui avait donné un petit-fils, fut congédié sans forme de procès. Marie ne se découragea point, elle alla se présenter chez son père et remit une nouvelle lettre au concierge, lettre qui fut renvoyée comme la première. Elle ne se plaignit pas ; mais de temps à autre EUiot apercevait une larme de Içi mère qui tombait sur la joue du petit Henri. '

Vers le milieu du mois de juin, comme elle venait de sevrer son enfant, elle attendait Eugène, qui rentrait ordinairement à six heures pour dîner. Sept heures sonnèrent, puis huit heures, il ne revenait pas. Le cœur de la pauvre femme battait horriblement ; et de la fenêtre à la porte, puis de là à la petite cuisine où elle préparait elle-même le repas, vous l'eussiez vue courir, avec une agitation inquiète, tantôt ouvrant la croisée, tantôt eutre-baillant la porte et écoutant sur l'escalier, attente prolongée qui devenait un

supplice. A neuf heures l'enfant était endormi, quand un fiacre s'arrêta devant le n» 14 : un homme vêtu de noir en sortit,, puis un second. M"'^ Elliol, effrayée, descendit précipitamment et vit son mari que deux personnes portaient entre leurs bras, en faisant signe àM"'^ EUiot de garderie silence.

— Ce n'est rien, disait l'un d'eux, presque rien, un de ces accidents qui arrivent tous les jours à Londres.

On porta Elliot sur son lit : l'un de ces messieurs courut chercher un chirurgien, et ce dernier, sans vouloir toutefois épouvanter M™^ Elliot, répondit, après avoir examiné le malade et s'être fait donner les renseignements nécessaires, que le cas était grave, et plus dangereux peut-être pour l'avenir que par l'importance des symptômes actuels.

Eugène, en sortant de son bureau, heureux d'aller retrouver sa femme, s'était imprudemment élancé pour traverser le carrefour qui termine Holborn-Hill lorsqu'une chaise de poste passant au galop, là pointe du timon atteignit le jeune homme à la poitrine et le renversa. Avant que le postillon eût pu arrêter les chevaux, ils avaient déjà franchi le corps d'Eugène. Deux passants le relevèrent. L'un d'eux était membre de la chambre des communes, l'autre médecin. Émus de pitié, ils appelèrent un fiacre, y placèrent le blessé, et comme 11 était évanoui, ils le firent transporter chez l'un de ces messieurs, où il reprit enfin l'usage de ses sens. On obtint de lui son adresse, et deux heures après cet accident il fut reconduit chez sa femme.

La prédiction du chirurgien se vérifia. Trois mois s'écoulèrent et Eugène était encore retenu au lit. Au bout de ce temps, les chefs de la maison où il était employé lui adressèrent une lettre fort polie, dans laquelle ils lui mandaient qu'ils prenaient beaucoup de part au malheur qui lui était arrivé, qu'ils déploraient cet accident, mais qu'ils se trou-

valent dans la nécessité de le remplacer puisqu'il n'avaient pas même l'espérance de le voir reprendre bientôt ses fonctions : ils joignaient à cette lettre l'arrérage des émoluments qui avaient couru depuis les trois mois pendant lesquels il avait gardé le lit, et par surérogation un autre trimestre. Ce fut un coup fatal pour les jeunes gens. Le chirurgien augmenta encore leur peine en leur annonçant que la maladie d'Elliot s'aggraverait beaucoup s'il reprenait trop tôt le travail de son bureau. Courageuse comme les femmes le sont souvent dans ces grandes circonstances, M"'° Elliot prit un fiacre et partit pour la banque, où elle s'empressa de vendre cinquante livres sterling de son mince patrimoine qu'elle avait placé dans les fonds publics. C'était, hélas ! le premier pas vers leur ruine totale. Il fallut payer quelques mémoires relatifs à la maladie d'Elliot, mémoires qui absorbèrent près de trente livres sterling sur les cinquante. Alors, étouffant sa peine et sa crainte, elle ne s'occupa plus que de le soigner. Elle savait que s'il lisait dans son cœur il serait doublement malheureux; elle étouffait ses larmes; elle paraissait sinon gaie, du moins calme et résolue. Pour éviter l'abîme de la dette et ne pas aller puiser sans cesse dans ce médiocre capital, facile à tarir, la plus stricte économie devint nécessaire. Combien de fois il la gronda, lorsqu'elle rentrait portant dans son panier quelques mets délicats, ou des vins fins dont le médecin avait recommandé l'usage et qu'elle ne voulait pas partager avec lui î Elliot se rétablit par degrés; mais comme le médecin affirmait qu'en reprenant ses anciennes occupations il ne pourrait échapper à une rechute fatale, il se décida à entreprendre chez lui quelques écritures ; le prix modique qu'il demandait et Texactitude avec laquelle il s'acquittait de ce labeur lui procurèrent quelques pratiques; mais, hélas! un seul mois de travail le rendit incapable de toute application pendant un an.

134 LE VIEUX MEDECIIS

Le désespoir pénétra chez les malheureux jeunes gens. Marie renouvela ses inutiles démarches auprès de son père. Plusieurs fois elle l'attendit^ soit à sa porte, soit à la porte de la cité; quand elle approchait de lui, il se détournait et la fuyait comme une mendiante qu l'eût obsédé. Depuis le départ de Marie, le caractère de M. Hallory, naturellement détestable, s'était encore aigri. La tante paralytique avait perdu l'usage de la raison ; et un nouveau personnage, une cousine de M. Hallory était venue prendre les rênes de ce petit gouvernement.

C'était une femme sèche et pointue, d'un égoïsme rusé et heureux, comme on le pense bien, de s'attacher à cq riche Hallory, dans l'espoir d'une exploitation fructueuse. Miss Gubbley ne redoutait rien tant que la réconciliation de Marie et de son père.

Elle commença par tenir sous sa dépendance et sous la terreur de sa dénonciation tous les domestiques du maître; puis, par un espionnage infatigable, exagérant les ordres donnés par M. Hallory pour que l'on ne reçût aucune lettre de sa fille, et qu'elle-même ne pénétrât pas dans la maison; elle traça autour du négociant un mur de circonvallation que Marie ne put jamais franchir. C'était cette miss Gubbley qui augmentait l'irritation du père, en lui rapportant tous les bruits du quartier relatifs à la mauvaise conduite de sa fille. C'était elle qui mettait la tête à la fenêtre, dès qu'elle entendait frapper à la porte, qui descendait précipitamment et chassait Marie, ajoutant à cette mission de fureur une violence d'imprécations que M. Hallory ne lui avait pas recommandée.

Marie finit par se décourager, et un jour que miss Gubbley avait augmenté la dose de sa violence ordinaire, la pauvre femme rentra, prit son enfant, le baisa mille fois, et se promit de ne jamais se soumettre à une humiliation

aussi poignante. Los petits doigts d(? l'enfant errants sur la figure de la mère et sur ses joues humectées <ie larmes les firent tarir tout à coup; elle crut retrouver le bonheur perdu.

Chaque jour cependant, la pauvreté la plus dure resserrait \e cercle dans leciuel ils devaient périr. Il fallut d'abord renoncer à ce banc d'église qui leur était cher, où souvent ils avaient prié ensemble; se retirer sur les bancs communs disposés pour le peuple dans les bas côtés; puis louer un appartement moins cher, se priver de thé pendant les jours Iroids de l'hiver, ne plus lire le soir afin d'économiser la lumière. Le chirurgien exigea une somme considérable comme récompense de ses soins. On vendit encore quarante livres sterling de ce petit capital qui allait toujours en diminuant et dont rien ne réparait les brèches; du second logem'Mit on passa à un troisième, plus triste, moins éclairé et plus malsain. La jeune femme continuait son œuvre et ne se plaignait pas.

Ils en étaient là, toujours luttant contre cette mer dont les vagues les gagnaient, toujours simples, sublimes, ignorés, lorsque je les connus. Klliot éfail devenu, si je puis le dire, l'homme de fatigue d'un courtier de commerce qui le chargeait d«^ toutes les besognes difficiles et le payait fort mal; sa santé empirait; l'un et l'autre était si activement occupés, le mari à ses livres, la femme à ses broderies, qu'à peine avaient-ils le temps de se parler. C'était un bonheur peutêtre (]ue ce silence! Qu'aurai(MU-ils pu se dire? Ouel passé à parcourir et ti méditer! et (|uel avenir à prévoir! Quel était leur crime à ces infortunés si maltraités du sort? Le père cependant, à la tôte d'un grand commerce, maître de plusieurs millions, r(»c(»vait de toutes parts les témoignages d'estime que la fortune obtient toujours, lui si bas! et eux si nobles!

Un mois après ma première visite chez ces malheureux et nobles êtres, il leur restait un peu moins de quarante livres sterling pour subvenir aux nécessités de la vie : la seconde grossesse de la femme était fort avancée. J'étais si touché de cette situation que je résolus de tenter au moins un effort en faveur de ceux que j'admirais en les plaignant. Un de mes confrères soignait la paralytique, sœur de M. Hallory; il partit pour la campagne, et me pria de le remplacer après m'a voir annoncé à M. Hallory et avoir obtenu son consentement. L'éloge qu'il fit de moi me donna quelque importance aux yeux du négociant, dont j'étudiai le caractère, dans l'espoir d'employer cette étude au profit des jeunes gens. C'était bien l'homme dont on m'avait parlé; une âme grossière, un esprit calculateur, un égoïsme qui dominait tout le reste. Il avait acquis l'argent, son idole ; il lui manquait tout le reste.

— Eh bien ! me dit-il un jour (je le vois encore, les mains enfoncées dans ses poches, regardant d'un air ennuyé les pavés de la rue), la pauvre femme? Qu'en pensez-vous ? C'est fini ou à peu près, n'est-ce pas, monsieur le docteur?

— Je crains bien, monsieur Hallory, que sa fin n'approche.

Il m'offrit un de ses magnifiques fauteuils d'ébène sculptés, dont son salon était garni, et se jeta sur un canai^é.

— Diable! s'écria-t-il, elle s'en va donc! Elle était bonne et complaisante. Mais on a beau avoir de l'argent, la mort est la plus forte, plus forte que vous et moi, monsieur le docteur.

Il se leva et marcha dans la chambre d'un air ennuyé.

— Cela est vrai, répondis-je; mais l'or bien employé prolonge la vie, et rend moins pénible nos derniers moments.

LK l'ÈRE ET LA FILLE 137

Ainsi, monsieur, l'emploi généreux de votre belle fortune aura du moins adouci l'agonie de votre pauvre sœur.

— Ma foi, je ne l'ai pas épargné, l'argent, comme vous savez. Il est assez heureux pour elle de m'a voir rencontré dans la vie; quand on est pauvre et malade, les choses ne vont guère bien.

Il s'assit en se rengorgeant, et sa vanité flattée rayonnait sur ses traits durs ; l'occasion me sembla favorable. L'amour-propre était la seule route qui pût conduire jusqu'à ce cœur d'airain.

— Oui, monsieur, repris-je, cette bonne action vous laissera d'heureux et consolants souvenirs, et ce que vous dites est parfaitement vrai; la misère et la maladie, deux tléaux cruels (juand ils sont isolés, deviennent atroces quand ils s'unissent. Le hasard m'a donné, il y peu de jours, un exemple de cette alliance. C'étaient des gens bien nés et qui ne devaient pas s'attendre à tomber dans ce profond dénûment, aggravé par une maladie incurable et une situation à peu près sans espoir.

— Ah! toujours des gens bien nés ! On compte par milliers à Londres les gentilshommes ruinés; si cela continue, notre fortune appartiendra tout entière à ces messieurs. A propos, docteur, connaissez- vous la souscription pour les familles dans l'indigence ? Ma foi, c'est une belle entreprise ! Avec mes dix livres sterling une fois données, j'épargne... voyons... deux cents livres sterling par an que vous autres, messieurs les gens charitables, vous me faisiez débourser. J'ai, au surplus, l'intention de l^ire parler de moi après ma mort : un hôpital, une fondation de bien faisance, quelque chose dans ce genre-là. Avec une fondalion de cette espèce, je m'ac(juitlerai du présent, du passé et tle l'avenir. Qu'en lites-vous?... L'hApilal Uallory... en

lettres d'or sur une tablette de marbre noir ! Gela ne serait pas mal?

— J'approuve beaucoup cette noble et philanthropique ambition; il y a tant de misères dans ce monde et tant de gens riches qui ont l'air de l'ignorer. Il se dépense dans les greniers et les mansardes du pauvre tant d'héroïsme sans récompense! Ce matin, par exemple, les gens dont je vais parler tout à l'heure m'ont ému jusqu'aux lirmes !

— Ma famille dira ce qu'elle voudra, répliqua le marchand qui commençait à penser que j'allais faire un appel à sa bourse et qui était bien aise de détourner la conversation, l'hôpital sera construit et la donation sera belle...

— J'aime à vous voir ces sentiments, ils m'encouragent et me rassurent; ils me persuadent que la demande que j'ai à vous faire sera bien accueiUie. Car c'est un solliciteur que vous voyez devant vous.

— Ah ! l'aumône! c'est l'aumône que vous demandez, docteur? Je me suis fait une règle : c'est de cacher au monde entier le bien que je peux faire ; je n'en dépars pas; celui à qui je donne et moi, nous sommes les seuls qui nous en doutions;ainsi, docteur, votre démarche est fortinulile... Cependant, cependant, ajouta-t-il, en voyant mon sourcil se froncer et ma main qui s'étendait vers mon chapeau placé sur une table, si vous vous portez garant de la légitimité de l'aumône, si vous connaissez bien ces gens-là, je ferai un effort en votre faveur, une exception à ma règle de conduite. Dès que vous vous êtes présentés à quelques grands personnages, vous autres docteurs, vous ne manquez jamais de nous mettre à contribution, n'est-ce pas?

— C'est vrai, monsieur; il faut que je me fie à la haute position sociale et à la noblesse d'âme de celui que je sollicite.

— Je ne peux m'empêcher d'être flatté, docteur; on ne

saurait résister à vos arguments, et vous me permettrez^ puisqu'il en est ainsi, de vous offrir à l'instant même ce que je leur destine. Je ne refuserai pas.

Il tira lentement une guinée de la poche de son gilet et me la remit. Je repris :

— Je dois réclamer de vous une seconde grâce; vous me permettrez, n'est-ce pas, de révéler aux malheureux que je protège le nom de leur généreux bienfaiteur?

— Comme vous voudrez, s'écria-t-il, oubliant tout à fait le profond silence dans lequel il voulait ensevelir sa générosité. Et quelles sont ces personnes-là? Où demeurentelles? D'où viennent-elles?

— Elles demeurent actuellement dans Took's-Court; mais je crois que bientôt elles seront forcées de déménager; le propriétaire les tourmente beaucoup.

— Vieille histoire que celle-là ! Un propriétaire qui tourmente. Tous ces petits propriétaires n'en font pas d'autre. Ah çà, est-ce que vos protégés ne peuvent pas travailler? Sont-ce des grands seigneurs?

— Le jeune homme est fort laborieux, mais un accident l'a rendu presque incapable de travail, il a été écrasé par une voiture, il est marié depuis peu de temps.

— A une femme sans fortune?

— Hélas! oui.

— Stupidité I

— Je ne connais dans toute leur vie qu'une seule imprudence et une faute grave peut-être, mais dont ils sont bien punis.

Au mot mariage, je ne sais quelle pensée agita l'Ame de M. Hallory : il se leva et se mit à se promener à grands pas.

— Quelle faute? Quelle faute? s'écria-t-il.

— Un mariage imprudent,, contracté malgré l'opposition paternelle.

Le front du négociant s'assombrissait.

— Aujourd'hui, continuai-je, leur famille qui les délaisse ne sait pas quels sont leur conduite, leur héroïsme, leur misère î

Hallory ne disait rien; sa lèvre supérieure était devenue pâle, il marchait d'un pas précipité à travers la chambre. Je crus devoir frapper un dernier coup.

— Si leur famille, repris-je, pouvait les voir, si elle consentait à les entendre, si elle était témoin de leur repentir, de leurs souffrances, je pense qu'elle leur pardonnerait une faute dont le châtiment a éié horrible.

Hallory s'arrêta en face de moi, penchant le cou, arrondissant les épaules, abaissant sa tête presque au niveau de la mienne, et fixant sur mes yeux un regard perçant, âpre et prolongé.

— Gomment s'appellent vos protégés? me demanda-t-il violemment.

— Elliot.

— Je m'en doutais, s'écria-t-il en secouant la tête d'où tombaient des gouttes de sueur. Il y a longtemps que j'ai vu où vous vouliez en venir, oui, oui, je m'en suis douté, vous êtes venu ici pour m'insulter, monsieur.

— Pardonnez-moi : je vous assure...

— Je ne vous écoute plus. Pas un mot de vous. Je sais qui vous êtes maintenant.

Il ne m'épargna ni menaces ni exécrations. Je conservai de mon mieux le sang-froid nécessaire et je lui dis :

— Vous vous trompez, monsieur Hallory, sur mes intentions. Et vous aussi, vous vous êtes trompé, cruellement trompé, je le jure.

— Si vous connaissez ces gens-là, si vous êtes leur pro-

LE ?]i.m ET LA FILLE l41

tocteur, leur patron, soyez-le à voire aise, je ne vous en empoche pas.

— Si j'ai eu le malheur de vous blesser, monsieur...

— Blessé ! je le crois bien ; vous m'insultez chez moi, estce me blesser?

— Vous parlez d'une insulte prétendue; je vous demande à mon tour l'explication de ces expressions étranges.

— Je n'ai pas besoin de les expliquer ; vous les connaissez de reste! Ma guinée est dans votre poche; regardezvous comme payé, et que cette visite soit la dernière, entendez-vous! s'écria-l-il en balbutiant de fureur.

L'indignation m'emporta. Je lançai la guinée sur le parquel, où elle retentit. Je me levai, et, mettant froidement mes gants, je le regardai d'un œil fixe en lui disant :

— Adieu, monsieur Hallory : Dieu serait injuste, si votre lit de mort était tranquille.

Je le vis, pâle, chercher en vain quelques paroles pour me répondre, et je me hâtai de sortir. Mon indignation était si vive que je formais, en rentrant chez moi, mille plans de vengeance. Je songeais à employer contre le monstre l'arme de la publicité, à révéler sa turpitude par la voix des journaux, à écrire un mémoire sur la situation d'Elliot et de sa femme. Des réflexions plus calmes me firent comprendre que mes devoirs de médecin s'opposaient impérieusement à toutes ces démarches, et que ma première obligation était de garder le secret sur les crimes mêmes que son exercice me révélait.

J'avoue que j'ai peine à continuer cette histoire d'une longue souffrance sans compensation. L'assiduité du pauvre Klliot commonrait h affaiblir cliez ^Aes organes de la vue.

Il se plaignait de douleurs aiguës dans les orbites. Des étincelles voltigeaient devant ses prunelles fatiguées ; des spectres violets entouraient la lumière de la lampe qui l'éclairait. Forcé de travailler la nuit et d'arrêter ses regards sur le blanc et le noir des manuscrits^ Eugène était sur le point de perdre la vue. Je crus nécessaire de l'en avertir. Il reçut cette nouvelle avec un véritable désespoir.

— 0 mon Dieu ! s'écria-t-il, épargnez ma vue! La misère, j'y étais fait : c'était mon lot : je ne l'ignore pas. Mais être aveugle, mon Dieu!

— Je ne puis et ne dois pas vous tromper : une application soutenue telle que celle à laquelle vous vous livrez depuis que je vous connais vous ferait infailliblement perdre les yeux.

— Mais, docteur, reprit-il d'un ton plein d'amertume , cela vous est bien facile à dire. Comment ferai-je ? je vous prie. Vous m'ordonnez de me reposer : mais comment vivre? Comment nourrir ma femme et mes enfants? L'argent me tombera-t-il du ciel? Que deviendrons-nous, mon Dieu, et dans un moment comme celui-ci, lorsque ma femme est sur le point d'accoucher? Quelles ressources? quelles espérances? Que devenir? Dieu merci, ma femme ne sait pas ce que vous venez de me dire : n'allez pas le lui apprendre, docteur; je vous le défends. Je regrette aujourd'hui qu'Hallory ne m'ait pas fait pendre ou exporter... Marie et moi, nous aurions été moins malheureux. Maintenant, hélas ! si je mourais, quel bien cela lui ferait-il ?...

Sa tête retomba entre ses mains, et ses larmes coulèrent.

Nous entendîmes alors le pas fatigué de M'"« Elliol, qui remontait : elle s'assit près de moi et me regarda d'un air triste et morne. Son mari me fit signe de me taire ; les yeux de la pauvre femme s'arrêtaient toujours sur moi, comme sielleeû* deviné quelque nouveau malheur. Je me contentai de lui

dire qu'il était à désirer que son mari travaillât le moins possible pendant la nuit, parce que, ajoutai-je, lesmeilleurs yeux résistent difficilement à l'effet combiné de la flamme vacillante, du papier blanc et de l'encre noire.

P(»ndant les huit jours qui suivirent cette entrevue, M. Hallory fit plusieurs pertes, si l'on peut appeler pefles la mort d'un parent pour un tel homme. La vieille tante que 'avais soignée mourut; un de ses frères, capitaine de vaisseau, périt dans un naufrage, el, ce qui dut toucher Ilallory, une cargaison fort précieuse, appartenant aux deux frères, fut engloutie. Lord Scamplelt, devenu son ami intime, fut arrêté pour dettes eljeté dans la prison de la Flotte, où il se suicida. J'appris que ces divers événements, singulièrement groupés par le hasard, avaient produit une impression profonde sur l'homme cruel que je n'avais pu émouvoir. Je causai longtemps à ce sujet avec M^e EUiot, qui avait pris, comme je l'ai dit, la résolution de ne plus s'exposer aux brutalités de son père. Mais il me semblait que si jamais circonstance favorable pouvait se présenter, c'était celle-ci. Hallory restait seul dans le monde, peut-être un remords viendrait-il à naître dans son cœur. La grossesse de M"^^ El Mot avançait, la santé d'Eugène baissait toujours; il ne fallait négliger aucun moyen de salut. Elle y consentit en pleurant. Son mari pensa comme moi; lui donna le bras jusciu'à l'église de la Toussaint, et l'attendit auprès de cette église. Elle quitta son bras sans rien dire et s'avança, le cœur palpitant, du côté de cette maison redoutée, dont les fenêtres, donnant sur le square, étaient fermées depuis la mort de la tante, et dont le seul aspect la faisait trembler. Marie s'appuya sur la grille de fer dont les maisons de Londres sont entourées. Là, sa mère était morte; là, elle avait longtemps soutlerl; là, demeurait son père implacable et morlollemeni ollensé. Elle essaya vainement de reprendre

courage, et ne pouvant vaincre son trouble, elle fit signe à son mari, qui revint lui donner son bras, et qui lui fit faire lentement le tour du square. Elle se calma un peu et s'arrêta devant ce portique fatal, devant cette porte qui lui semblait inexorable et terrible comme son père ; enfin sa main tremblante souleva le marteau.

— Que voulez-vous? lui demanda de la cuisine un domestique qui, à son costume, la prenait ^pour une femme du peuple.

— Je voudrais parler à Joseph.

Joseph était un vieux concierge qui avait vu naître Marie : il se montra.

— Joseph, Joseph, lui dit-elle, je me sens bien mal, voulez-vous me permettre de m'asseoir?

Joseph jeta les yeux autour de lui, derrière lui.

— Ah ! mon Dieu, ma jeune maîtresse !

Et comme elle était prête à s'évanouir, il la soutint, puis il la fît entrer et s'asseoir dans son grand fauteuil et lui oftrit un verre d'eau, dont il mouilla d'abord ses tempes, et qui lui rendit l'usage de ses sens.

— Remettez -vous, mademoiselle.... madame, reprit-il. ■Restez.... reposez- vous ; je crois qu'il n'y a pas de danger :

tous les domestiques sont occupés maintenant. Je ne crains que miss Gubbley. Vous savez, madame, quel malheur est arrivé?...

Marie fit un signe que oui et sanglota.

— Ma pauvre tante m'aimait..., elle!... Et mon père! ajouta-t-elle d'un ton si basque Joseph devina ce mot plutôt qu'il ne l'entendit.

— Votre père se porte assez bien, le premier moment de chagrin est passé.

— Et s'il savait que je suis ici?...

— Ah! madame pouvez-voiis mo faire celte question! Si

LE PERE ET LA FILLE 14p

VOUS saviez combien il est devenu sévère. II nous a dit que le premier qui vous laisserait entrer ici serait chassé à l'instant. Nous avons été bien affligés, mademoiselle: tout le monde vous pleurait. Vous feriez peut-être bien d'entrer chez la femme de charge, qui aurait plaisir à vous revoir : s'il arrivait quelque chose, vous pourriez vous esquiver sans que personne ne vous vît par la porte de derrière.

— Non, mon bon Joseph, reprit-elle, je ne veux pas que l'on se compromette pour moi. J'attendrai dans la rue la réponse à cette lettre.

Il prit la lettre avec une certaine hésitation et secoua la tête.

— Oh 1 je vous en prie, Joseph, prenez cette lettre, portezla : je demande seulement à mon père l'argent nécessaire pour porter le deuil, car je n'ai pas d'argent.

— Ma pauvre jeune maîtresse! j^y sacrifierai ma place! oui, oui, je la porterai... Ce n'est pas du vieillard que j'ai peur, continua-t-il en baissant la voix; c'est de cette mauvaise miss Gubbley, qui fait marcher toute la maison comme elle veut. Ne sortez pas , attendez-moi ; mais vous ouvrirez la porte et vous vous en irez, si vous m'entendez tousser sur l'escalier.

Joseph disparut et monta les marches d'un pas rapide. Le nom de miss Gubbley avait laissé dans l'esprit de Marie une impression de dégoût et presque d'horreur. Les pulsations du cœur de la pauvre jeune femme devenaient rapides et insupportables; enfin Joseph redescendit.

— Impossible, mademoiselle, lui dit-il, de pénétrer jusqu'à monsieur votre père. J'ai rencontré cette odieuse miss Gubbley dans la galerie qui conduit à son cabinet. Elle m'a arraché la lettre des mains et m'a dit que si cela m'arrivait jamais, j'étais chassé. Elle m'a traité d'audacieux, d'insolent, de misérable. Quand elle a su que vous étiez en bas,

elle a secoué la tête en disant : — C'est bien digne d'elle I Elle n'a rien à faire ici : son père ne veut pas la voir. Il n'y a pas trois jours, il répétait encore à propos d'elle son mot ordinaire : — Comme elle a fait son lit, qu'elle se couche! D'ailleurs c'est sa faute, et qu'elle compte bien que son père ne lui pardonnera jamais.

Voilà ses paroles, madame; elle vous envoie en même temps ces deux guinées, à conaition que vous ne reparaîtrez plus ici.

Il y avait trois guinées dans la main du pauvre Joseph, qui en avait ajouté une et qui essayait de les glisser ensc^mble dans la main de sa jeune maîtresse. Pendant que Joseph parlait, Marie n'avait ni bougé ni remué les lèvres.

— Joseph, lui dit-elle enfin d'un ton lent, posé, presque solennel, merci! Je vous demande encore un service. Je suis bien faible, je ne peux pas bouger de ce fauteuil. Aidez-moi, soulevez-moi.

Il la souleva. A peine debout, elle retomba à genoux; mais Joseph, qui sentait la débilité de la pauvre femme, la soutenait encore. Elle ramena doucement ses deux mains croisées sur sa poitrine et pria pendant quelques minutes, les yeux levés vers le ciel , pendant que Joseph (que l'émotion avait gagné) mêlait ses pleurs et ses prières à celles de Marie. Elle se leva doucement et en silence et se dirigea vers la porte, après avoir déposé sur une petite table les trois guinées. Il voulut la guider et la soutenir encore.

— Non, lui ^dit-elle, je vais mieux; M. Elliot m'attend dans la rue.

— Pauvre monsieur ! s'écria Joseph en secouant la tête pour faire tomber une larme. Et il essayait de placer de force dans la main de la jeune femme les trois guinées enveloppées dans du papier.

— Non 1 non ! s'écria Marie, ce qui est à vous, je ne puis

LE j'ÈRE ET LA FILLE 147

VOUS le preudro, cl ce qui est à cl le, jo ii(3 veux pas le r(,'ccvoir. I)i<"u ne |jcnii(Ulra pas que je meure de faim!

Kl le ouvrit la porte et ma relia d'un pas plus ferme que lorsqu'elle était entrée; son mari l'altendait deux ou trois portes plus loin, il la sentit toute tremblante en lui donnant le bras et la soutint jus(|ue chez elle.

— Eh bien/ lui dcnianda-t-il d'une; voix iiiquicte et éloull'ee.

Elle montra du doigt la maison de son père et répondit :

— De ce côté, pas d'espoir pour nous.

Le malluHireux ne put s'empêcher de murmuni- une sourde malédiolioii. ,,

— L'espoir ne peut nous venir <jue de Dieu, reprit-elle; L>ieu seul est pour nous, il ne nous laissera pas périr. Mais dépéchons-nous un peu, Henri doit s'ennuyer.

Le jeune homme ne parla plus. Son sourcil qui s'abaissait, les rides de son front plissé annonçaient qu'il ne partageait pas la douce et profonde résignation que .sa femme devait à je ne sais quelle grâce d'en haut II y a dans l'existence morale des hommes une situation affreuse qui est à leur santé intérieure ce que la nausée est à l'existence physique : un dégoût profond et incurable, un délaissement de soi-même, un anéantissement plus affreux que le désespoir. L'homme vaincu par la destinée devient machine, les ressorts de sa vie sont tout mécaniques; son corps a beau soutenir le poids ordinaire de l'existence , l'âme est descendue dans le tombeau : divorce fatal, qui conduit au suicide plus d'un malheureux! Pendant quo ia pauvre femme pressait, en souriant, contre son sein, reniant (jui allait bientôt avoir un frère, Eugène plaçait machinalement sur son front l'abat-jour de soie verte que je lui avais conseillé de porter; puis, s'asseyant devant sa table d'étude et laissant tomber sa

\in

me l'a indiqué. Non, vous que j'ain l'idée d'augmenter vos ' souffrance miennes: quelques moments à pas:

et voilà tout, nous serons réunis et jours plus heureux. Oh ! je t'en sup rouce pas contre moi, ne m'en veu que je crois raisonnable et utile ! L serai très-bien soignée à la Materni courage encore, Eugène : la seule ( c'est toi ; tu es Tunique délice que le j'ai prié po'.ir toi! Comme je prierai Bible : relis, pendant mon absence, mions. Il faut absolument sortir ( d'user ta vue et d'épuiser tes force souvent. »

» P. S. — Tu trouveras dans le ti quelques vêtements que j'avais pré] J'étais si pressée , quand le pauvre les ai oubliés. Le docteur assure qu'o me voir tous les soirs avant mes coi gène, viens. »

Mni' Elliot m'avait fait promettre son mari; le soir même je n'y manq

— Comment se trouve M. Elliot? c qui m'ouvrit la porte; est-il chez lui'

LE PftRE ET LA FILLE

— 0 docteur! c'est là quelque chose d'affreux! seul, tout seul!

— Cher monsieur l-:iliot, un peu do courage! ui iriodéralion ! Cet exemple que votre femme vous de chez le suivre.

— Je le devrais, sans doute ! mais je suis si misé vous saviez quel démon me tourmente et me ronge CTest donc moi qui l'ai perdue! moi qui l'ai •'nlra ruine et sa misère, elle me les doit, à moi seul I Ui diction pèse sur nous: Hallory nous a maudits

— Une malédiction injuste est sans effet. Bemetl reprenez courage.

— Oui, elle est injuste; hélas! cela est vrai. M perd, je le sens; c'est cette lettre, celte lettre de Ma renversé toutes mes résolutions et détruit tout mon Prendra-ton soin d'elle, docteur, enêtes-vous hier

— J'en suis certain. Je ne crains pas de dire que sons les plus riches obtiennent difficilement à prix mêmes soins que ces institutions prodiguent aux qui se réfugient dans son enceinte. Je vous prom Elliot, de visiter M"^^ EUiot, tous les matins, bien ne soit point nécessaire.

J'essayai de le calmer, j'y parvins à peu près. L lion (lue venait de prendre sa femme, l'imprévu de solution, le profond dévouement qu'elle attestait et

me Ta indiqué. Non, vous que j'aime, je ne puis supporter l'idée d'augmenter vos ' souffrances par le spectacle des miennes : quelques moments à passer, un peu de courage, et voilà tout, nous serons réunis et Dieu nous donnera des jours plus heureux. Oh ! je t'en suppliejEugène,ne te courrouce pas contre moi, ne m'en veux pas d'une démarche que je crois raisonnable et utile! Le docteur affirme que je serai très-bien soignée à la Maternité où je vais. Un peu de courage encore, Eugène : la seule consolation de ma vie, c'est toi ; tu es Tunique délice que le ciel m'ait laissé. Comme j'ai prié pour toi ! Comme je prierai encore! Je te laisse ma Bible : relis, pendant mon absence, les pages que nous aimions. Il faut absolument sortir et te promener, au lieu d'user ta vue et d'épuiser tes forces comme tu le fais trop souvent. »

» P. S. — Tu trouveras dans le tiroir de la table de noyer quelques vêtements que j'avais préparés pour notre Henri. J'étais si pressée, quand le pauvre enfant est parti, que je les ai oubliés. Le docteur assure qu'on te permettra de venir me voir tous les soirs avant mes couches. Viens, cher Eugène, viens. »

M"^*' Elliot m'avait fait promettre d'aller rendre visite à sôti mari ; le soir même je n'y manquai pas.

— Comment se trouve M. Elliot? demandai-je à la femme qui m'ouvrit la porte; est-il chez lui?

— Oui, monsieur, répondit la vieille ménagère. Mais cela ne va guère bien ; depuis le départ de sa femme, il n'a pas voulu manger un morceau de pain.

J'entrai chez lui ; il était assis devant une petite table sur laquelle brillait une chandelle à la mèche charbonnée. Devant lui se trouvait la lettre tout ouverte que sa femme lui avait écrite. Il leva la tAle quand j'entrai et s'écria :

— 0 doclcur! c'est là quelque chose d'affreux I me voilà seul, tout seul!

— Cher monsieur Etliot, un pou de courage ! un peu de modération! Cet exemple que votre femme vous donne, sachez le suivre.

— Je le devrais, sans doute ! mais je suis si misérable! Si TOUS saviez quel démon me tourmente et me ronge le cœur! Cest donc moi qui l'ai perdue! moi qui l'ai entraînée! Sa ruine et sa misère, elle me les doit, à moi seul ! Une malédiction pès(^ sur nous: llallory nous a maudits

— Une malédiction injust" o-;t sui^ offîM. Rpmettoz-vous, reprenez courage.

— Oui, elle est injuste; hélas! cela est vrai. Ma tête se perd, je le sens; c'est cette lettre, cette lettre de Marie qui a renversé toutes mes résolutions et détruit tout mon courage. Prendra-ton soin d'elle, docteur, enêles-vous bien sûr?

— J'en suis certain. Je ne crains pas de dire que les maisons les plus riches obtiennent difficilement à prix d'or les mêmes soins que ces institutions prodiguent aux femmes qui se réfugient dans son enceinte. Je vous promets, cher Eîliot, de visiter M'"<^ EUioi, tous les matins, bien que cela ne soit point nécessaire.

J'essayai de le calmer, j'y parvins à peu près. La résolution que venait de prendre sa femme, l'imprévu de cette résolution, le profond dévouement qu'elle attestait et dont elle était le résultat, la crainte tro[) naturelle que, pour prix d'une conduite si généreuse, elle ne fût mal soignée : tout remplissait d'amertume et de larmes le coHirdu malheun'ux jeune homme. Le matin même, le directeur de l'hospice ophthalmique,auquel je l'avais recommandé,lui avait adressé plusieurs questions de ce ton équivoijur qui annoncf^ peu d'espoir et qui n'avait pas échappé à l'observation du malade. Sa situation morah» m'aftligeail encore plus que son

io2 LE VIEUX MEDECIN

état physique. C'était quelque chose de définitivement désespéré, de profoQdénnent abattu sous les coups du sort. Il me sembla que le seul moyen de raviver un peu cette énergie chancelante et prête à succomber, c'était de faire voir et embrasser à M. Eiiiot son enfant, dont ma femme s'était chargée.

En effet, je le lui amenai le lendemain matin (c'était un dimanche), et je fus fort étonné d'apprendre qu'il était sorti sans m'attendre. Je me dirigeai vers l'église voisine et ne Ty trouvai pas. Voici ce qu'il avait fait : mû par une de ces étranges déterminations qui naissent de l'extrême'douleur, et qui approchent de l'insanité, il s'était rendu à l'église que M. Hallory avait coutume de fréquenter. Au milieu du service, dans un moment de repos où la congrégation s'apprêtait à écouter le ministre , il s'était approché doucement de M. Hallory, qui se tenait debout, et avait frappé légèrement sur son épaule.

Le marchand se retourne.

— Regardez-moi, monsieur! s'écrie Eugène.

Le vieillard resta un moment muet et comme frappé de paralysie. EUiot sort à l'instant où la congrégation quitte l'église. M. Hallory, prêt à remonter dans sa voiture, jette autour de lui des regards effrayés. Il aperçoit encore Elliot, qui l'attend sous le portique et lui dit :

— Je m'appelle Elliot, votre fille est ma femme, elle meurt de faim à l'hôpital, entendez-vous?

— Elliot! Elliot ! s'écria le vieillard épouvanté ; renvoyezle, protégez-moi!

En efiet, les domestiques du millionnaire repoussèrent violemment le jeune homme et aidèrent Hallory à remonter danssa voiture. J'étais revenu chez, lui et je l'attendais avec beaucoup d'impatience, lorsqu'il rentra, après avoir achevé cette inutile et folle expédition qu'il me raconta dans le plus

LE l'iaii: i:r i.a iilll i55

grand détail, ot dont jo n'eus pas besoin de lui faire sentir la complète insignifiance.

— Oh! je le sais, docteur, me dit- il, je le sais bien; je n'ai pu résister à une impulsion insensée; c'est une absurdité! Je voulais que cet homme me vît, qu'il entendît ma voi.x! triste et faible vengeance, la seule qui fût en mon pouvoir. Je le sens mieux que jamais, l'espérance est perdue, tout est fini; rien ne doit plus me troubler, et j'aperçois mon sort tel qu'il est... Si ma femm(î mourait, ajouta-l-il <l'un ton calme qui m'eflraya beaucoup, quelle impression cela pourrait-il faire sur W. Hallory? Jetterait-il ses enfants sur le pavé, comme il y a jeté sa fille? Sa haine la poursuivrait-elle dans le tombeau? Qu'en dites-vous, docteur?

Il pronon«;a c(\s questions d'un air si posé, avec tanl de sang- froid, que je fus d'abord embarrassé de lui répondre.

— Il faudrait qu'il eût un cœur de pierre pour ne pas se laisser toucher, lui dis-je enfin ; mais un événement si terrible n'est pas nécessaire. La conduite d'IIallory est contre nature... et tôt ou tard^.

Elliot secoua la tète.

— Sa solitude sera troublée de remords; la vieillesse, avantcourrière de la dernière agonie, lui donnera des avertissements terribles. Espérez donc, mon cher monsieur ; tanl de souffrances ne peuvent durer. Quant à votre femme, on vous a dit sans doute «]ue sa situation est aussi bonne que Ton peut s'y atl(Midre.

— Ses premières couchi^s ont été bien pénibles.

— Les secondes le sont rarement.

— >lais(juel misérable asile, docteur, avons-nous à otlrir il ce nouveau-né?

Je ne pus lui répoutlre ipie par ces vagues espérances dont tout le monde connaît l'incertitude et le vide. 11 se faisait tard, son (>nfanl s'était endorypi sur ses genoux ; je fis

approcher un fiacre , j'emmenai le petit et je quittai Elliol.

Ce courage que je voyais s'éteindre se ranima, lorsque le jeune homme apprit que le moment de l'accouchement prochain était arrivé. Maigre et hagard, il se promenait de long en large devant l'hospice, accablant de questions inutiles et de recommandations sans résultat ceux qui entraient dans cet élabiissemenl ou qui en sortaient. Ce fut bien pis, lorsque le concierge, fatigué de ses prières et de ses interrogations, lui apprit qu'une hémorragie s'était déclarée et qu'il avait à craindre pour les jours de sa femme. Le malheureux jeune homme courut chez moi ; je ne m'y trouvais pas : il me suivit chez tous ceux de mes malades dont on put lui indiquer le nom. A peine eus-je reçu cette triste nouvelle, je partis pour l'hospice avec EUiot, que je laissai dans mon cabriolet à la porte de rétablissem.ent. Ses craintes n'étaient que trop fondées, la vie de M^^ Elliot ne tenait plus qu'à un fil. Au moment où, debout près du lit de souffrance, je contemplais douloureusement cette pauvre victime, la garde-malade me fit un signe. Je la suivis dans un coin de la chambre et elle me dit :

— Savez-vous, monsieur, que le mari de cette dame est dans un état affreux? Le concierge monte à chaque instant ; il ne sait comment se débarrasser de ce furieux qui veut briser les portes, entrer de force dans l'hospice. Vous sentez que nous ne pouvons laisser pénétrer personne dans nos salles? En vérité, vous devriez descendre : je crains que cela ne cause du scandale.

Je franchis les escaliers et quand je fus en bas, je vis Elliot les bras tendus à travers la grille, pendant qu'un garde de nuit (watchman) et le concierge de la maison essayaient de l'arrêter et d'étouffer ses cris.

— Vit-elle encore? demanda-t-il dès qu'il m'aperçut.

— Oui, mais vos cris, monsieur Elliot, so font enlpn<lro de manière à troubler toute la maison : s'ils parviennent jusqu'à elle, elle en mourra.

— Elle vit donc encore ? elle vit! Vous ne me trompez pas?

— Voilà, monsieur, interrompit le garde de nuit, comment il a été depuis hier au soir.

— Au nom du ciel, Elliot, calmez-vous! votre femme est vivante.

— Ne vaudrait-il pas mieux l'emmener ? reprit encore le garde. Il met tout l'hospice en rumeur et le concierge ne sait plus que devenir.

— Oh ! laissez-moi ici, laissez-moi ici!... Tout ce que j'ai au monde, je vous l'offre : il me reste quarante livres sterling.

— Ne touchez pas à cet homme , dis-je au watchman.

— 0 merci, merci, que Dieu vous bénisse 1 Puis se retournant vers l'homme de police, et d'un accent si douloureux que mon cœur se brisait -.

— Ne m'arrachez pas d'ici, je vous en prie! Ma femme est là, mourante... Attendez, voici quelqu'un... silence.

En effet, une femme de service que j'avais chargée de me donner des nouvelles de M"i^ Elliot, vint me dire quelques mois à l'oreille.

— Donnez-moi la main, dis-je au jeune homme, lorsque je l'eus entendue. Tout le péril est passé, votre femme vivra!

Il serra fortement de ses deux mainsjointes les barreaux de la grille, et son silence d'un instant me sembla révéler une prière d'ardente reconnaissance. Mais deux minutes après, il se retourna vers l'homme de police dont il prit la main, qu'il serra fortement dans sa joie insensée.

Peut-être cette agitation excessive lui porta-t-elle le dernier coup; elle augmenta la fatigue de ses yeuxet lui causa

156 LE VIEUX MÉDEGLX

une surexcitation morale trop intense pour les forces humaines, je le saignai trois fois et je parvins à ce prix à lui rendre un peu de calme. Cependant il fatiguait toujours de ses visites inopportunes et de ses questions incessantes les préposés de l'établissement qui finirent par prendre leur parti et refusèrent de lui répondre. Ma femme alla voir ;^|me EUiot dont la santé ne se rétablissait que lentement, et que l'inquiétude sur la situation de son mari éloignait de la convalescence, Pauvre créature! qnel spectacle l'attendait chez elle ! Un malheur si profond et si peu mérité nous avait décidée doubler, en faveur des EUiot, la somme, produit de notre récente collecte, etj'avais mis dans mon tiroir cent livres sterling de côté, lorsqu'un nouvel événement vint changer le cours de ce drame douloureux.

Il était neuf heures du "matin et j'allais commencer ma tournée, quand le domestique me remit un paquet de lettres. J'étais pressé ; je les mis dans ma poche, comptant les lire en cabriolet; mais il me sembla qu'un cachet noir se trouvait sur l'une de ces lettres qui avait la forme d'une dépêche. Remettant la main dans ma poche,. j'examinai les enveloppes l'une après l'autre; j'en lirai une avec cachet noir, contenant quatre lettres scellées de cire noire ,• l'une portait pour suscription : Monsieur Hallory; l'autre : Madame EUiot ; une troisième : Henri EUiot ; et enfin une quatrième. Monsieur le docteur W..., c'était moi-même. Je replaçais précipitamment les autres lettres dans ma poche, lorsque je vis entrer ma femme, qui conduisait par la main le petit Henri. Mes lettres à la main et sans les avoir décachetées, je reconduisis ma femme jusqu'à la porte, et la poussant doucement, je la fis sortir de la chambre. Puis, d'une main tremblante, je décachetai la lettre qui m'était adressée. Ma consternation fut grande, en lisant ce qui suit :

LE PERE ET LA FILLE i57

« Quand vous parcourrez ces lignes, cher et compatissant <loctour, je reposerai doucement dans le sein de la mort; tout sera fini ! Un misérable de moins sur la face du globe, voilà tout !

» Dieu, devant qui je vais paraître, aura peut-être pitié de moi; peut-être me pardonnera-t-il de m'étre présenté avant l'heure. Je ne pouvais pas vivre. J'ai senti l'approche de cette dernière calamité qui, en me privant de la vue, me réduisait à la misère. J'ai vu ma femme au désespoir ; pas un morceau de pain devant elle, pas un fragile espoir pour elle et pour son fils.

» Comme elle m'a aimé ! Cette affection, je la lui ai rendue, c'était tout ce que je pouvais. Elle saura plus tard que la dernière action de ma vie est encore une preuve de mon amour pour elle. C'est moi seul que son père déteste ; c'est moi qui l'ai entraînée. J'espérais vaincre les difficultés d'une vie sans fortune et sans appui, j'ai lutté ; j'ai mangé un pain noir et amer; j'ai veillé tard; j'ai abrégé mon sommeil, je n'ai pu réussir.

» Mais la destinée sans doute était [)lus forte. Que cet obstacle disparaisse ; qu'Eugène Elliot sorte du monde. Portez cette nouvelle vous-même à Marie. Le père recevra sans doute ensuite sa fille. Je le pressens, j'en suis sûr Chargez -vous aussi de mes lettres pour mon fils et pour M. Uallory. Que mon fils ne me renie pas !

y> El vous, le meilleur des hommes, mon seul ami, pardonnez-moi toute la peine que je vous ai causée. Que Dieu vous récompense ; ma dernière pensée est à vous.

» C'est fini, je suis calme. L'amertume de la mort est passée. Adieu ! Je crois déjà sentir lo couvercle de la tombe qui se ferme sur mes débris et leur assure la paix. Je n'ai pas peur. Cett(^ nuit, avant que la lumière (jui brûle de-

i58 LE VIEUX MED

vant moi soit éteinte... 0 Marie! Me nous?... »

Je relus plusieurs fois cette let etï'açait de ma mémoire le paragrai machinalement celle qui était adreî trouvai une boucle de cheveux et un d'une écriture très-lâche et irrégulii

« J'ai désiré la mort. Pourquoi n'< Quand je serai mort, mon fils, e pas de mépris pour votre mère. :

couru beaucoup de danger pour vou son sein.

y> Ensevelissez-moi avec elle dan » C'est ainsi, mon fils bien-ain écrit, à deux doigts de la mort. Sou

Je me rendis en toute hâte chez trouvai la propriétaire alarmée, 1 le matin, et sur lequel je ne pus ol ment.

Des fragments de papiers griftbn quet. Aucune indication ne pouvail

rpp.tinn nii'il avait nricp Tp npnçai A

pait de ce suicide. Je me rendis aussitôt à l'ai faubourg où le cadavre était déposé. Hélas ! état retrouvai-je ce père, ce jnari ! ce jeune hon d'espérance ! Le corps était enveloppé de v(^ter mides, les yeux ouverts et vitreux , les mains se l'agonie de la mort. Je trouvai h peine la force ( au jury les renseignements indispensables pour ( dict ne condamnât pas ses restes à une punition i Il y avait longtemps que je craignais ce dénoi poids de la vio, semblait trop lourd à Eugène. Dîii sillon oii il était engagé, la misère seule germait, vait récolter que le malheur.

— J'écrivis à M'"^ Elliot un billet, où, par ur mensonge, je lui annonçai que j'avais vu so qu'elle eût à ne pas s'inquiéter. Puis, je revins plein de tristesse. J'échangeai à peine quelqu brèves et tristes avec ma femme, et, poussé pai ment d'horreur et de vengeance, je me rendis ch

Il était huit heures, lorsque mon cabriolet se vant la porte de ce bourreau.

— Frappez fort dis-je au domestique !

Le marteau ébranla toute la maison : un valet s< Son maître ne recevait personne, disait-il. J'ent lui et j'écartai de la main miss Gubbley, qui- se ré mon insolence. On nommait liro dnns Ips rides (

i60 LE VIEUX MEDECIN

Et je pénétrai dans le cabinet, où le marchand enrichi, étendu sur un sofa de velours rouge, paraissait sommeiller. Il se frotta les yeux, se souleva un peu et me reconnut.

— Docteur! s'écria-t-il, d'un air aussi épouvanté que surpris,^ qu'est-ce que cela signifie, et que me voulez-vous?

— Je n'aurais pas remis le pied chez vous, si quelque chose d'important et qui vous concerne ne devait vous être communiqué. Voici une lettre qui vous regarde :

Il vit le cachet noir, pâlît, entrouvrit les lèvres et ne parla pas. Miss Gubbley entra,; resta debout devant l'embrasure d'une croisée et fixa sur nous ses petits yeux étincelants.

— Je ne veux parler qu'à vous, repris-je, en montrant du doigt la femme qui m'observait.

— C'est odieux vraiment! s'écria-t-elle; vous, ne devriez pas souffrir cela.

Mais Hallory lisait dans mon regard quelque chose de si décidé, qu'il prévit que notre entrevue avait un grave motif. Il fit signe à cette femme de se retirer. Je rapprochai ma chaise du sofa d'Hallory, pendant que le] vieux marchand arrêtait sur moi des yeux efi'rayés.

— Lisez cette lettre, lui dis-je, lisez-ia !

Il la prit, regarda le cachet noir, puis la suscription, retourna la lettre et reporta les yeux sur moi.

— Vous connaissez cette écriture ?

— Non, murmura-t-il !

— Regardez-la encore, vous la connaissez !

Il plaça la lettre sur ses genoux tremblants, chercha longtemps ses lunettes dans la poche de son gilet, les plaça sur ses yeux d'une main frémissante, reprit la lettre avec le plus grand trouble, et sembla vouloir déchifi'rer l'adresse.

— Je ne sais, reprit-il enfin !...

Je me taisais.

— C'est une écriture d'homme ; oui, une écriture d'homme,

je crois, s'écria-t-il, en mo regardant par-dessus ses lunettes.

— Ce malin, monsieur, une enquête de la couronne à laquelle j'ai assisté, s'est occupée d'un suicide. Cela vous regarde.

La lettre tomba de ses mains. Ses lèvres s'ouvrirent lentement. .

— Samedi dernier, celui qui vous écrit s'est noyé. Ce matin, j'ai vu le cadavre, étendu sur la table d'une auberge. Ses yeux ternes, ses lèvres contractées, ses cheveux massés par la boue et la sueur, m'ont fait penser à vous, monsieur, à vous; car vous l'avez tué. Cet homme était Elliol.

Ses lèvres remuaient sans qu'il parlât; sa physionomie avait pris une expression hideuse. L'anéantissement qui accablait cet homme si dur m'étonnait moi-même. Miss Gubbley rentra sur la pointe du pied; cette vue le rappela à lui-même.

— Qu'elle sorte! qu'elle sorte! s'écria-t-il.

Ce fut le premier symptôme de l'inutile remords (jui, pendant un mois entier, tortura ce vieillard coupable. Je ne forcerai pas le lecteur à me suivre plus longtemps dans cette carrière de souffrance dont nous allons atteindre le but. A quoi servit la fortune qu'il crut devoir laissera sa fille? L'existence était épuisée chez cette jeune femme, et j'essayai vainement d'adoucir pour elle la douleur de ce que j'avais à lui apprendre et l'amertume de son isolement. Elle mourut d'une congestion cérébrale quinze jours après son père, qu'une apoplexie foudroya. Son accablement profond ressemblait à la léthargie; elle vivait réellement si peu que je regardais sa mort comme une gi'àce spéciale de Dieu. Chargé de soigner tour à tour et d'assister juscju'au dernier moment les acteurs d'une tragédio bourgeoise dont rien n'effacera la trace dans mon es[)ril, je les vis deseendre, l'un après l'autre, au tombeau que le suicide d'KIliot avait pré-

paré. La Destinée, cette Némésis des poètes, s'acquitta terriblement de son œuvre. Des angoisses incurables, une dévotion âpre et repentante, des souffrances physiques qui achevaient de l'irriter, rendirent affreuse la dernière agonie d'Hallory. Rétribution sans équité, qui frappe des mêmes coups, l'innocefit et le coupable. Marie à l'heure de sa mort, avait à peine la force de serrer sur son sein, le jeune Henri, qui existe encore à Londres, qui a recueilli seul la fortune de son grand-père, qui ne lira pas ces détails sans émotion, et dont je dois taire le véritable nom, comme j'ai dissimulé la situation des personnages trop réels que j'ai mis en scène.

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