LXXXVIII
Pendant que ce charlatanisme du nom en vedette faisait des progrès, à la grande gloire de messieurs les auteu-rs, les comédiens ne perdaient point de temps afin d'en organiser un autre tout aussi productif pour leurs recettes. Ils créaient Tannonce emphatique, la louange préventive en l'honneur des pièces qu'ils avaient à Tétude et au sujet desquelles ils croyaient à propos d'allécher le public par avance. Les programmes qu'ils affichaient alors dépassaient de beaucoup, comme éloge anticipé, tout ce qu'on a fait depuis ; et pourtant notre époque est, on peut le dire, Tâge d'or des réclames théâtrales et autres *. Pour
1 « L'affiche, dit Chapuzeau , doit entretenir le lecteur de la nombreuse assemblée du jour précédent, du mérite de la pièce qui doit suivre, et de la nécessité de pourvoir aux loges de bonne heure. »
s'assurer de celte supériorité des directeurs du xviic siècle, on n'a qu'à lire ce que nous allons citer d'un prospectus des comédiens du Marais en décembre 1648. Un exemplaire, le seul qui survive peut-être, a été trouvé par M. Achille Jubinal dans les manuscrits de Guichenon, à la Bibliothèque impériale.
n s'agit de la pièce d!Ulysse dans Visle de Circéy ou d'EurilocJie foudroyé^ qui se représen-tera sur le théastre du Murais^ par les comédiens efUretenuz de leurs majeslez K
On y parle, ainsi qu'on le ferait sur plus d'une affiche d'aujourd'hui, beaucoup moins de la pièce que des machines qui doivent s'y mouvoir *.
« Le Théastre-François, depuis quelques
{Le Théâtre françois, p. 226.) — H n'était pas rare de voir alors des affiches de théâtre en vers. (Frères Parfaict. Hist, du Théâtre franc., t. VII, p. 334, et VIII, 255.)
i L'auteur de cette pièce tant vantée par la réclame est l'un de ceux qui furent le plus moqués au xvii« siècle. -C'est ce pauvre abbé Boyer, qui doit aux épigrammes de Racine une célébrité que ses œuvres De lui eussent certainement pas faite.
* On fit même, au xvii* siècle, non pas des décors pour une pièce, mais une pièce pour des décors; ainsi les Métamorphoses, par Saint-Foix, jouées en 1748. {Anecd, dramat., t. I, p. 650, et t. II, p. 86.)
années, y est*il dit, est devenu si fiimeux par rexcellence des ouvrages qui s'y représentent et par la magnificence du spectacle, qu'il semble que toute l'invention humaine ne sçauroit porter la comédie dans un plus haut point. De sorte que, pour guérir de cette opinion tous ceux qui visitent ordinairement le théastre, il étoit très important de donner au public une peinture des merveilles qui paroistront le 27 décembre, dans la représentation d'Ulysse dans VisU de Circi ou d'Euriloche foudroyé^ par la troupe d^ comédiens du Marais, outre que pour la réputation de cette pièce il estoit nécessaire de détromper tous ceux qui confondent Ulysse dans Visle de Circi avec une vieille pièce intitulée les Travaux d'Ulysse; la pompe et la nouveauté du spectacle, la connexion ingénieuse et naturelle des machines, avec les incidents de cette merveilleuse tragi-comédie; la beauté de l'intrigue, rexcellence des vers, la réputation du machiniste et le nom de Fauteur, qui s'est signalé par tous ses ouvrages, et surtout par son dernier, le Grand Tiridate^ en feront bien aisément la différence en faveur du nouvel Ulysse,,,, On pourroit encore faire voir la justesse de cet ouvrage par la liaison de toutes
- sosies parties qui le composent; mais, de peur qu*uDe trop grande e^cplication du sujet ne luy dérobe une de ses premières beautés, qui sont celles de la surprise, il suffit d'en avoir une légère connoissance qui serve à découvrir rusage des machines et à préparer tout le monde à ce merveilleux divertissement. » Suit la description des cinq actes de la pièce, avec un long éloge pour chaque détail. Au premier acte, c'est « la mer environnée de grands et affreux rochers qui occupent toute l'étendue de la scène, où l'agitation des flots est figurée si naïvement qu'elle pourroit contenter la curiosité de ceux qui font de longs voyages pour aller voir des orages sur la mer. • Ce sont aussi t trois agréables monstres, je veux dire des sirènes, » ajoute l'auteur du naïf prospectus.
Au premier acte , c'était le calme et la grâce; au dernier, c'est la terreur : « On voit Circé et Leucosie sur un char volant, traîné par deux effroyables dragons, où, tandis qu'elles conjurent Jupiter de haster leur vengeance, ce dieu, parmy les esclairs et le brait du tonnerre, descend du fond des cieux, porté sur son aigle, et lance la foudre sur le vaisseau d'Euriloche, qui paroist dans l'esloigne-
ment de la perspective, et soudain, par une eslévation aussi prompte que sa venue, se perd dans Tépaisseur des nues, etc. » Le char de Circé est surtout, à ce qu'il paraît, ce qui devait attirer Tadmiration. Quand on Tavait vu, il fallait, toujours au dire du prospectus, t avouer en faveur du machiniste que le vol d'un char qui porte trois personnes, et qui est d*une grandeur démesurée, est le chefd'œuvre de son art *. »
f En l68Sy quand VAndromède de ï^. Corneine, pièce à machiaes 's'il en fut, reparut à ce même théâtre du Marais, le Pégase, que niontait Persée, était un véritable coursier qui agitait ses ailes emplumées. (Mercure calant, juillet 1682, p. 358.)-^Il est des pièces de ce temps-là dont la complication de mise en scène est si grande, qu'il semble impossible qu'on les ait représentées ; ainsi Tyr et Sidon de Jean de Schelandre, tragédie en dettx jownées de cinq actes chacune : « On se demande, dit M. Gh. Âsselineau, comment les théâtres du xvii® siècle devaient être machinés pour qu'un auteur annonçât sérieusement dans sa préface l'intention de faire représenter un drame si compliqué de décors et de changements à vue. » {Notice sur Jean de Schelandrej Alençon, 1858, in-18, p. 33.)
Il est bien entendu que cette réclame de i 648 ne nous trompe pas plus que ne nous trompera celle de demain.
Nous ne sommes pas même dupes de ce qui s'y trouve sur Teffrayant tonnerre qui doit Mve son bruit à l'arrivée du roi des dieux!
Jusqu'en 1788, ce tonnerre-là était un gros tambour, et le Jupiter chargé de le faire gronder, un soldat aux gardes, enrôlé tout exprès, à tant par soirée, dans la troupe de l'Opéra K Francœur, qui était économe, le réforma pour un autre porte-foudre à prix plus réduit. Voici
1 Voltaire, consulté par le marquis Albergati, sur des détails de mise en scène, lui donna (lettre du 4 décembre 1758) la recette du tonnerre et des éclairs. « Le tonnerre est parfaitement imité par le bruit d'une ou deux roues dentelées, qu'on fait mouvoir derrière la scène sur des planches ; les éclairs se forment avec un peu d'arcanson. »
la note que nous trouvons dans les registres de rOpéra, au sujet de ce dieu mis à la retraite. C'est sous la date du 5 mai 1788. « Convenu, écrit Francœur, qu'il sera donné au sieur Alexandre, ouvrier du cintre, 25 livres chaque mois pour se charger à l'avenir de faire aller le deuxième tonnerre, au lieu et place d'un tambour des gardes que l'on prenoit extraordinairement et que l'on payoit. » En 1790, nous retrouverons ce fameux tonnerre, dominant de son bruit une représentation bien autrement solennelle que celles de TOpéra. Il tonne à Tunisson des canons, à la grande cérémonie de la Fédération, pour laquelle on Ta emprunté. C'est Gossec qui nous l'apprend par une lettre du 27 mai 1791 *, qu'il écrivit afin de réclamer les 24 livres promises pour le port de cette lourde masse •.
1 CcUaL d' autographes t 4 nov. 1844, p. 15, Do 102.
s Maintenant tout, même la musique, marche par réiectricité. Si les chœurs chantent dans la coulisse, le chef d'orcheslre, sans bouger de son siège, leur bat la mesure avec un métronome électrique. Le P. La Borde qui, en 1759, faisait marcher un clavecin et un carillon par l'électricité, avait-il inventé moins? (Lichtenthal, Dict, de mus,, trad. par Monde, t. 1, p. 220). — Notre piano droit n'est qu'un perfectionnement du clavicitherium déjà cité en 1542, daiu
IL ne faudrait pas trop rire cependant de l'ancien Opéra et de ses machines. Tl eut de befaux spectacles que nous nous sommes fait une gloire de renouveler. Ses splendeurs sous Louis XIV, et surtout sous TEmpire, valaient bien les nôtres, sauf le goût et la science.
L'anachronisme du costume, l'inexactitude du décor y régnaient ; soit, mais toujom^s rehaussés par Télégance et la richesse.
la Mtmtrgia de Nachtigall; Vha/rmonium ne manque pag de resBeipblance avec le piano construit en 1783 par le Liégeois Mercia, et qui imitait de la manière la plus étonnante les trompettes^ les timbales, etc. (Cramer, Maga$., t. I, p. 552.) Le clavecin notant la musique, au fur et à mesure qu'on la compose, n'est pas non plus une nouveauté. Un instrument de ce genre se trouve décrit dans les Nouveaux Mémoires de V Académie de Berlin (1771 , p. 538). Il n'est encore lui-même qu'une imitation de celui qu'en 1747 John Freke avait soumis à la Société royale de Londres. {Philosophie. Transact. t. XJV, 2« partie, p. 446 et 483.) — La notation en chiffres date du xvi* siècle. On la trouve employée dans le Psautier protestant de Pierre Davanter en 1560. (Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme françaiSf mai-juin 1853, p. 13.) Enfin, le métronome date réellement de 1698. Ce n'est pas en effet autre chose que le chronomètre décrit par Loulié dans son ouvrage' publié cette année-là, ÉUmênts ou Principes de musique.
Les anciens avaient eu leurs peintres de décorations, Tépitaphe de l'un d'eux ipictor scenarius) laisse ce fait hors de doute * ; ilis avaient aussi connu Tart des changements à vue, partiels ou complets, mais instantanés connue sur nos théâtres. Quand le changement se faisait à Taide de la rotation du décor sur lui-même, on le désignait par Tépithète de versilis; s'il s'obtenait en poussant le décor dans la coulisse de droite ou de gauche, on rappelait ductilis '; mais tout l'art des
1 Zell, Épigraphie romaine^ p. 86, n® 698; Muratorii Inscript., p. 948, 4. — Od sait par Vitruve (lib, VIII, Prœfat.) le nom d'Agatbarcus, qui fit les décors pour les tragédies d'Eschyle, ainsi que celui d'Apaturius d'Alabanda, autre artiste du même genre ; et par Diogène Laërce (liv. Il, § 125j, le nom de Méiro> dore.
* Servius, Georg.^ lib. III^ v. 24; Claudien, édition
Romains n'alla pas beaucoup plus loin. Les modernes le reprirent où ils l'avaient laissé pour lui faire faire des progrès rapides.
Il n'était pas encore bien avancé au temps
Panck., t. I, p. 285. — Par quelle force faisaient-ils mouvoir ainsi les décorations? Je vous étonnerais beaucoup si je vous disais que c'était peut-être par la vapeur. Héron d'Alexandrie, en ses Spiritàlia, nous montre le plancher d'un théâtre de marionnettes se mouvant à l'aide d'un eolipyle à vapeur. Pourquoi n'aurait-on pas fait en grand une application du même système? (Heronis Spiritàlium liber, Âmsterd., 1680, Intr., p. 88, 92, 94.)— Les anciens avaient, comme dit Rabelais (lib. I, ch. 24), « toutes sortes de petits engins automates, c'est-à-dire sojr mouvant d^eux-mesmes.»F. Léonicen. ,Variahistoria, lib. I, cap. VII. Comment obtenaient-ils cette vie artificielle de leurs automates? A l'aide du mercure le plus souvent. Aristote (De anima^ lib. I, cap. m), parle de la Vénus de bois de Dédale, qui se mouvait au moyen du vif-argent versé dans l'intérieur, et chauffé sans doute par une lampe invisible. Kircher fabriqua par un procédé semblable de petits chariots roulant tout seuls. V. sa Physiologiay p. G9. Les anciens savaient déjà se procurer le mercure parla distillation du cinabre (V. Dioscoride, liv. V, chap. xc, et Pline, liv. XXXIII, chap. viii.) Les alchimistes en firent grand usage. {Variétés histor, et littér., t. VI, p. 289.)— Au XVI* siècle, dans les pièces à machines, on peignait les décors sur des pentagones. « Chascun rendant cinq faces diverses, » on n'avait qu'à les faire tourner sur leur axe pour changer le tableau. T. VAri-
où le malheureux Jodelle eut certaine déconvenue très-souvent racontée, maAs nulle part mieux que par le pauvret lui-même dans le Recueil des inscriptions ^ figures, devises et mascarades, ordonnées en l'Hâtel-de- Ville de Paris, 1558. Il s'agissait d'une fête à donner au duc de Guise , qui venait de prendre Calais. Jodelle avait tout préparé, tout improvisé en quatre jours, vers^ musique, machines; de plus, il devait jouer lui-raéme les principaux rôles dans les mascarades. La première était la représentation du Navire des Argonautes, allusion galante au navire de la ville de !l^aris. Jodelle jouait le personnage de Jason, et auprès de lui était Orphée, sonnant et chantant, à la louange du roy, une petite chanson en vers françois. La musique, je Tai dit, était de Jodelle, mais il fallait qu'elle produisit les mêmes effets que si elle eût été d'Orphée lui-même. C'était chose convenue; des rochers étaient dans la coulisse, tout prêts à se laisser entraîner par la douce mélodie, et n'attendant pour cela qu'un ordre de Jo-
mène de N. de Montreuil, 1597, in-l^, et l'analyse qu'en a faite M. L. Lacour » dans la Rw, franc., 10 fév. 1858, p. 93-94.
délie- Jason. « Faites avancer les rochers, » ditil à mi-voix quand il en fut temps. Les décorateurs obéirent, mais de travers : ce furent des clochers qui s'avancèrent I
Des clochers du temps d'Orphée; ce n'était, après tout, qu'un anachronisme. On en faisait bien d'autres sur les théâtres à ce moment; on en fit bien d'autres, même pendant le régne de Louis XIV, qui fut la première époque brillante de l'Opéra et des spectacles à machines; mais la richesse rachetait tout alors, avec l'aide des ingénieuses combinaisons qu'enfantaient le fertile esprit de Toricelli et le génie de cet Houdin, trop oublié, qui machina les spectacles des fêtes de Mazarin ^ et des ballets royaux.
f L. de Laborde, U Palais MaMarifit p* 331^ et Walcknaer, Mém. sur madame de Sévigné, 3* part, p. 490.*C'e8t le même qoi, comme architecte, présenta des premiers un plan pour la réunion des Tuileries au LouTie (F. plus haut p. 111). — Qu'on ne s'étonne pas de voir un architecte se mêler de décorations théâtrales; il ne déroge pas. Servandoni dont nous allons parler, et qui fut le grand machiniste de son siècle, a. bâti Saint-Sulpice ; Paris, à qui l'on doit l'achèvement des tours de Sainte-Croix d'Orl ^«ns, donna des dessins de décorations à l'Opéra. Remontons plus haut, nous trouverons Léonard de Vinci, machinant pour une fête en l'honneur de la
Servandoni reprit leurs traditions, et Ton sait à quel point de perfection il fit arriver son art *. Nous pourrions prouver qu'il ne laissa presque rien à inventer, et que les machinistes de TEmpire, aussi bien que ceux d'aujourd'hui, n'ont été bien souvent que ses plagiaires habiles *. On nous objectera, sans doute, en faveur de nos splendides mises en scèue, la magnificence des cortèges interminables, auxquels se mêlent jusqu'à des chars et des chevaux. Vieille chose, dirons-nous encore. Pas de spectacle à Rome où l'on ne vit paraître sur la scène des cohortes entières
duchesse de Milan^ le Paradiso, pastorale où Von voyait entre autres choses les Sept planètes effectuant leur mouvement. V. Rime del arguto e faceto poeta Bernardo BeUnzone, 1493, in -4.
i c II représentait dans la salle immense des Tuileries (1738) des cathédrales, des incendies, des lunes et des soleils, des camps de Juifs et de Croisés, des mers afçitées, des rivières flambantes, des lacs glacés et couverts de neige, des forêts enchantées, etc. » (C. Blaze, Molière music, t. II, p. 47.)
s Le vaisseau du Corsaire et celui du Fils de la Nuit sont-ils plus surprenants que le navire équipé, tout chargé de monde, qui manœuvrait, en 1713, dans le ballet des Amours déguisés ? Le procurateur Contarini avait fait voir sur son théâtre de Piazzolo la nef de Colomb, voguant à pleines voiles.
de cavaliers *. Je jurerais qu'il en fut aussi de même sous Louis XIV, et je puis encore mieux assurer que, sous TEmpire, on vit des chevaux sur la scène de TOpéra, lors de la représentation du Triomphe de Trajan «.
1 Marc Contarini, cité tout à l'heure, faisait Toir sur son théâtre cinq chars de triomphe traînés chacun par quatre chevaux superbes, cent amazones et cent Maures à pied, cent cavaliers et cent cavalières sur des palefrois; des chasses en pleine forêt; des tournois, des combats, etc., etc. En 1705, l'Empereur Léopold I'»" dépensait 700 à 750,000 francs pour chacun des opéras italiens montés à Vienne.
* Au XIV* siècle, on exhibait déjà de vrais tableaux vivants. (Edel. Duménil. Orig. du théâtre, p. 5S, notel.)
— Au xviie siècle, en Espagne, sous Philippe IV, on donnait des pièces où les acteurs jouaient moitié sur la scène, moitié dans la salle. « On trouve dans les intermèdes de Luis de Benavente, dit M. H. Ternaux, cité par M. de Puibusque, une petite pièce où l'on voit le bouffon sur la scène^ la Juliana dans la cazuelat Marie Valcarcel en haut du théâtre, Pejdro Real au parterre, et d'autres acteurs dispersés daus la salle. » {Histoire comparée des littératures espagnole et française, Paris, G. Dentu^ 1843, t. II, p. 400.)
— Longtemps auparavant, des pièces du même genre avaient été représentées en Italie ; ainsi, la Veglia villanescay de Francesco Fonti (Siena, 1521, in-8o). On lit dans un endroit de la brochure : Actuellement les acteurs qui jouent hors de la scène doivent dire^ etc. : — Veiat-on des pièces où, comme dans la Biche au
Il n
6ott, on voie figurer et parler toutes les herbes du potager, en personnes naturelles? le théâtre de Rome nous les fournira. Sous Tibère, Asellius Sabinus fit dialoguer et discuter ensemble le champignon, le becfigue, l'huttre et la grive, tous en grand costume. L'Empereur fut si charmé de cette littérature pO" tagère et animale qu'il gratifia l'auteur de 200,000 sesterces ! — Sous Louis XIII, le poëte Tristan-l'Ermite eut l'idée d'une Comédie des fiews, où l'on aurait fait entrer tout ce que Grandville a mis dans ses fleurs animées. (Recueil des plus belles pièces des poètes françoM, 1752, in-12, t. IV, p. 59.) — Les anciens avaient comme nous des théâtres d'enfants, pueri comsdi (Martial, liv. XIV, épigr. 202, et Turnèbe, Advers. IX, cap. iv). Ils savaient aussi l'art de mettre les chevaux en scène et de les faire danser en mesure. Mais c'est au xvi« siècle que ces danses équestres furent surtout perfectionnées. F. Cœsar Fraski, Traité delà manière de bien emboucher f manier et ferrer les chevaux, 1567, liv. II, ch. xt et aussi les ch. xu-xvii, du maniement appelé galop raccourcyt avec son temps en musique. N'est-ce pas, si je ne me trompe, un des secrets de Baucher? Veut-on maintenant ceux de Franconi avec ses voltiges? qu'on lise ce que Montaigne dit avoir vu faire à un bateleur italien, aux thermes de Monte-Cavallo {Voy. en Italie, édit. in-12, t. II, p. 509). On trouve dans le Journal de VEstoile (collect. Petitot, lr«série,t. XLV, p. 238, 240), de curieux détails sur les exercices d'un autre écuyer italien, dont il est aussi parlé, avec une description circonstanciée de ses danses et voltiges, dans le livre de Simon Goulart, Senlisien: Trésor d'histoires admirâbles de notre temps, recueillies de plusieurs auteurs^
1628, iii-8*. — Quelles danses exécutaient ces écuyers et leurs chevaux? Qui sait? la polka^ peut-être. La volte, en effet, alors fort en faveur, ressemblait fort à cette danse soi-disant nouvelle. On le voit par la description qu'en a donnée John Davis, en 1590, dans son poëme sur la danse. La valse est plus ancienne encore. Un livre du xiv« siècle, Voyage du frère Audric, cordelier, la nomme et la décrit au chapitre : La Chrande Merveille de la valse d'enfer et périlleuse.
Ce qui, du moins, est incontestable, c'est notre supériorité artiste , notre soin de l'exactitude, notre science de la perspective, notre habileté dans la distribution et dans le jeu des lumières. En cela le passé nous le cède tout à fait : Daguerre cependant, qui fit faire tant de progrès à plus d'une de ces parties de l'art de la décoration, devait peut-être quelque chose à la connaissance qu'il avait de certains procédés d'autrefois. Ne savait-il point, par exemple, lui, l'ingénieux inventeur du Dicrama, aux tableaux changeants, qu'il existait, dans l'ancien cloitre des Minimes de la place Boyale , deux tableaux dus au père Niceron, « l'un des plus savants mathématiciens de son temps , » qui offraient un phénomène de perspective et d'optique dont son invention a renouvelé le prestige?
L'un représentait une Madeleine, l'autre un
saint Jean TÉvangéliste dans Tlle de Patmos. A mesure qu'on s'en approchait, le sujet principal disparaissait et Ton n'apercevait plus qu'un paysage * . Dans la même maison se trouvaitun autre singulier tableau. Il représentait à l'œil nu tous les portraits des princes qui vivaient sous Louis XIII, et quand on le regardait av^c un verre disposé exprès, tous ces portraits se réunissaient pour ne former que celui du roi *.
Cela, me direz-vous, rentre dans la lanterne magique, et ne doit pas nous occuper.
Pourquoi non ? La lanterne magique n'est pas chose puérile, c'est une invention sérieuse et qu'il ne faut pas rabaisser pour cela seul qu'elle est devenue un jeu. Si, comme on Ta prétendu, Apollonius la connut ' et la fit servir à ses tours de thaumaturge, il faut avouer que les anciens étaient plus avancés qu'on ne le pense dans les sciences optiques *.
* Almanach duvoyageur à Paris^ par M. T. .. (Thierry), 1783, in-12, p. 286.
* Id., ihid,
^ Journal de Verdun, oct. 1728, p. 244.
* Il parait certain que les prêtres d'Egypte connaissaient la fantasmagorie^ et que c'était un de leurs moyens de faire croire qu'ils évoquaient lea morts.