‹ Le Vieux-neuf v. 2 (volume 2)Chapitre 13 sur 17 · II. 'ifl · texte numérisé non relu

II. 'ifl

Si Ton doit n'en faire remonter la découverte qu'à l'époque de Roger Bacon ^ il faut convenir de même que le moyen âge était plus savant qu'on ne le croit.

Notre avis est qu'elle date au moins du xvF siècle, et nous pensons en ti*ouver la

On n'en doute pas, quand Damascius nous a dit, dans on fragment que cite Photius {Bihliolh,, Codex, 349): c II apparaît, sur la paroi du temple, une masse de lumière qui semble d'abord très-éloignée ; elle se transforme, comme en se resserrant, en un visage évidemment divin et surnaturel. > Pjthagore, selon Plutarque {Des Délait de la justice dtvtn^, enseignait qne les ombres des morts ne clignent point les yeux. « La remarque est juste, dit Eusèbe Salverte, ce mouvement serait difficilement communiqué à une apparition fantasmagorique. » {Des Sciences occultes, édit. Littré, p. S09-) — L'un des tours les plus surprenants de Robert Houdin, ce qu'il appelait, je crois, la «iMperuion cataleptique^ est une imitation de ce que faisait le bramine Scheschal, qui semblait se tenir en l'air à l'extrémité d'un bambou : Des barres de fer adroitement cachées sous ses habits lui servaient de soutien. {Magas.pittor.f t. I, p. 128.) Un des plus curieux tours de cartes de notre habile prestidigitateur est déjà mentionné par Bacon (Sylva aylvorum, p. 946); et Frœmann décrit, comme les ayant vu faire par des escamoteurs de son temps, quelques-uns des prestiges qui nous ont le plus étonnés. (Tractât, de fascin.f p. 771.) t jQwmal de Verdun^ nov. 1730, p. 330.

preuve dans l'extrait suivant d'une chronique longtemps inédite K

« L'an 1515... En ce temps, lorsque le roy estoit à Paris, y eust un prestre qui se faisoit appeler mons^f Cruche *, grand fatiste, lequel, parce qu'un peu devant, avec plusieurs auti^es, avoit joué publiquement, à la place Maubert, sur eschafàulx, certains jeux et novalitez, c'est assavoir, sottye, sermon, moralité et farce, dont la moralité contenoit des seigneurs qui portoient le drap d'or à credo et emportoient leurs terres sur leurs épaules, avec autres choses morales et bonnes remonstrations; et à la farce fut ledit monsi* et avec ses complices, qui avoit une lanterne par laquelle voyoit toutes choses, et entre autres qu'il y avoit une poulie qui se nourrissoit soubzime sallemande; laquelle poulie por-

^ C'est le- journal d'un Bourgeois de Paris du temps de François !•', publié par M. Ludov. Lalanne, pour la Société de l'histoire de France. Ce fragment qui se trouve p. 13-14, a été cité par nous, en 1853, d'après une communication de M. G. Depping, avant la publication du manuscrit.

* Sur ce maître Cruche, V. nos Variétés histor. et littér., t. VII, p. 166; et l'excellent recueil de M. Anatole de Montaiglon, Antiennes Poésies françaises, i.VII, p. 10-11, note.

toit sur elle uue chose gui estoit assez pour faire mourir dix hommes : laquelle chose estoit à interpréter que le roy aimoit une femme de Paris, qui estoit fille d'un conseiller à la cour du parlement nommé M. Le Coq.

Et icelle estoit mariée à im avocat en parlenotent, très-habille homme, nommé M. Jacques Dishomme, qui avoit tout plein de biens dont le roy se saisit. Tost après envoya huit ou dix des principaux de ses gentilshommes, qui allèrent soupper en la taverne du Chasteau^ rue de la Juifverie, et là y fut mandé à faulces enseignes ledit messire Cruche, faignant lui faire jouer ladite farce. Dont luy venu au soir à torches^ il fut contraint par lesdits gentilshommes jouer ladite farce. Parquoy incontitinent et du commencement , iceluy fut despouillé en chemise, battu de sangles merveilleusement, et mis en grande misère. A la fin, il y avoit un sac tout prestpour le mettre dedans, et pour le getter par les fenestres, et finalement pour le porter à la rivière. Et eut ce esté faict, n'eust esté que le pauvre homme cryoit très-fort, leur monstrant sa couronne de prestre qu'il avoit dans la teste. Et furent ces choses faictes, comme advouez de ce faire, du roy. »

Si cette lanterne de M. Cruche qu'on fait voir la nuit, à torches^ comme dit le chroniqueur anonyme, n*est pas une lanterne ma^ gique, nous ne savons ce que ce peut être.

Quoi qu'il en soit , ce serait la première fois que l'innocente machine aurait été employée avec cette intention de satire politique et de caricature. Je ne vois guère que les transparents de Carmontelle pour lui en disputer le malicieux honneur. Ces transparents étaient, on le sait, une sorte de curiosité consistant en longues bandes de papier très-fin couveiv tes de figures coloriées : paysages, animaux, personnages presque tous en caricature ; on les faisait défiler derrière une vitre. C'était de la satire aussi finement dessinée au crayon que Carmontelle, lorsqu'il l'avait voulu, avait su en tracer à la plume; c'était de la caricature amusante, restée ce que la caricature devrait toujours être : un jeu *.

1 Pour en finir avec ces choses da théâtre, disons qu'au zviiie siècle Chateaublanc voulut remplacer par un réverbère immense le lustre et la rampe, dont on reconnaissait déjà l'inconvénient. (C. Blaze, Hist, de VAcad. impér. de musique, t. I , p. 376.) — ' N'oublions pas, dans un ordre d'idées tout autre, l'espèce de spectacle nauticiue établi sur la scène, en

juillet 1769 {M4m, $ecr„ t. lY, p. 316, 346).— Enfin, puisque de tout temps les rhumes plus ou- moins Trais ont été la calamité des chanteurs, constatons qu'au XYU* siècle, Verytimum, reconnu maintenant pour un remède souverain^ était déjà pr^né alors, miais par les empiriques. {Lettre de Racine àBoileau, S5 juUlet 1687.)

Les Esprits, dans ces derniers temps, ont tant de fois donné partout des représentations, qu'après avoir parlé des spectacles, c*est d'eux que je veux m'occuper à présent»

Je remonterai peut-être jusqu'au temps des fables, mais il faudra bien qu'on m'y suive, dussent les incrédules dire que ce sont là les seules époques où ces choses aient pu avoir leur ré3Ïité. Un mot d'abord des fameuses tablés tournantes et des prodiges de lancienne magie, dont leur phénomène inexpliqué, quoi qu'en dise M. Faraday, semble être la résurrection.

Comme première remarque, il est bon dç poser ce fait que les sorciers de tous les temps et de tous les pays ont procédé, dans leurs

prestiges, par la mise en mouvement, par la rotation des choses environnantes *. Ne vous souvient-il pas de vous être émerveillé lorsque, en lisant certains livres de sorcellerie, vous voyiez tout à coup le magicien druide ou la sorcière romaine qui, à force d'évocations , parvenait à mettre en danse et à entraîner dans une ronde vertigineuse, celuici l'énorme cromlech, celle-là le -mugissant rhumbus* ou le crible magique? Eh bien!

c'était déjà la danse des tables, mais une danse des tables gigantesque, et ne s'arrêtant jamais dans son impulsion tourbillonnante ; enfin, la danse des tables avec le mouvement perpétuel. Voyez plutôt ce que dit Gabriel Naudé sur la danse des géants, « ou des grands rochers et cailloux » que Merlin fit transporter d'Hibemie en Angleterre. « Un certain Gervais, écrit-il, a tellement glosé, qu'il n'a point eu honte d'assurer que ces gros rochers et montagnes tournent perpétuellement en

* L'âsne est partout, disent les modernes thaumaturges; et qu'est-ce que l'âme, selon Thaïes? La puissance de mouvoir. (Arist., deAnimalibus, lib. II,

Ch. XXTI.)

• F. la dissertation de Ch. Nodier sur le rhttmhus, à la suite de son Dictionnaire des Onomatopées,

l'air et sans être soutenus d'aucune chose^ » De même qu'aujourd'hui on cherche à donner une raison prophétique et à ramener vers un but divinatoire toutes ces rotations des tables, chapeaux, saladiers, etc., on voulait aussi, ehez les magiciennes antiques, depuis rÉgérie de Numa, qui n'était autre chose qu'une sorcière, jusqu'à la Canidie d'Horace, trouver un sens mystérieux dans le mouvement du crible ou du rhumbus et leur demander des oracles.

La divination par le crible était la plus ancienne, et jusqu'aux époques superstitieuses de notre moyen dge, ce fut aussi la plus employée. Cicéron en a parlé, mais sans la décrire*. Lucien, au contraire, entre à son sujet dans quelques détails ; c'est même d'après le mot grec dont il se sert pour désigner le crible mis en mouvement qu'on a donné à celte pratique magique le nom de coscinoviancie, Gaspar Peucer et le P. Delrio ne l'ont pas oubliée dans leurs livres d'histoire cabalistique; mais c'est dans la Démonomanie de Bodin qu'il

1 Apologie des grands hommes qui se sont occupés de m»gie» t. IT, p, 322.

' De Divinatione, lib, II, cap. xxvii,

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faut aller chercher la description du phénomène.

« J'ai appris, dit-il, de maître Antoine de Laon, lieutenant général de Ribemont, qu'il y eut un sorcier qui découvrit un autre sorcier avec un tamis, après avoir dit quelques paroles, et qu'on nommoit tous ceux qu'on sonpçonnoit. Quand on venoit à nommer celui qui étoit capable du crime, alors le tamis se mouvoit sans cesse. » Plus loin, il revient encore sur ce prodige, et c'est heureusement pour en parler avec plus de clarté : « Me suis trouvé, dit-il, il y a vingt ans, en Tune des premières maisons de Paris, où un jeune homme fit mouvoir devant plusieurs gens d'honneur un tamis sans y toucher et sans autre mystère, sinon en disant certains mots françois... et le réitérant plusieurs fois, mais pour montrer que le malin esprit étoit avec celui-là, c'est que un autre, en son absence, le voulut faire en disant les mêmes mots, et ne fit rien *. »

1 DémoPjomanie, liv. II, ch. i". — La manière dont tournait le sas est aussi décrite dans le troisième livre du Virgile trave§H de Scarron (édit. V. Fournel, p. 94). Or, l'intervention de ce burlesque ici est presque une épigramme : Monpère, dit Énéc,

Ceci n'est-il pas, qu'en dites-vous, la danse des tables tout à fait perfectionnée, la vraie rotation magnétique s'obtenant par la seule force de la volonté et sans qu'on ait recours à l'imposition des petits doigts? Pour mon compte, c'est de celle-là que je voudrais voir le prodige, afin d'être tout à fait convaincu. Mais, hélas! quoi qu'on en dise, nous ne sommes plus au temps des bons sorciers.

Ceux du monde romain ne s'en tinrent pas toujours à la mise en mouvement du tamis prophétique; eux aussi, comme nos magiciens de petit comité, ils s'en prirent aux tables, et après les avoir faH tourner, ils s'évertuèrent à les interroger et à tirer d'elles des présages. Ils y réussirent assez pour scandaliser le grave TertuUien. Dans un des élans d'indignation qui rendent son Apologétique si éloquent , il frappa d'anathème ces « magi-

Prit un grand sas et des ciseaux.

Puis tourné vers l'un des deux pôles, Et prononçant quelques paroles Où personne n'entendit rien, Quoique chacun écoutât bien.

Et qu'il n'entendoit pas peut-être, Et nous dit qu'il alloit counoitre Où nous planterions le piquet :

Mais pourtant de son tourniquet Fort peu de chose nous apprîmes.

ciens qui font paraître des fantômes, > et qui, dit-il encore, « s'appuyant siir le secours des anges et des démons, ont coutume de faire prophétiser les chèvres et les tables, per quos et caprœ et mens^b divinare consuevemnt* . »

^ Apologétique, chap. zxiii. iraduct. de Tabbé Félix AlUrd, p. S69. — Dans VOciavius de Mioucius Félix (cb. XXVI, xxvii), il est aussi parlé àe la. rotation imprimée à certains corps pour en obtenir des présages.

De quelle manière procédait-on ? Tout à fait comme aujourd'hui pour les tables tournantes. On le sait, à ne pas s*y méprendre, par le récit que fait Ammien Marcellin* d'une conspiration tentée contre les jours de Valens, et dans laquelle une divination de ce genre joue un rôle très-important.

On s'empara des conjurés, on leur présenta le trépied prophétique dont on savait qu'ils s'étaient servis, et, lisons-nous dans la traduction de l'abbé de MaroUes', « réduits... à des détresses extrêmes, ils découvrirent tout le secret de l'affaire, qu'ils résumèrent depuis son origine...

« Nous avons construit, juges magnifiques, dit l'un d'eux, nommé Hilaire, cette petite table malheureuse que vous voyez devant vous

t Hist, des Empereurs romains, liv. XXIX, ch. m. « Paris, Cl. Barbin, 1672, in-12.

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à la ressemblance du trépied delphique, et nous l'avons fabriquée de branches de laurier, avec de funestes auspices. Nous l'avons remuée^ après la consécration que nous en avons faite, par des imprécations, des charmes et des vers mystérieux, et par beaucoup d'ornements que nous avons mis tout autour, 9elon la coutume ; et toutes les fois qu'en la mouvant elle estoit consultée sur les choses cachées, la cérémonie en estoit telle.

« On la mettoit au milieu de la maison purifiée par des odeurs arabiques, et au-dessous un bassin rond fait de divers métaux aussi purifiés portoit tout autour sur l'extrémité du bord les vingt-quatre lettres excellemment gravées, dans une égale distance les unes des autres. Quelqu'un vestu de linge et chaussé de mesme, avec un bourrelet sur la teste et de la verveine à la main, qui est ime plante heureuse , après y avoir invoqué par certains vers la divinité qui préside à la science des choses futures, s'arresla par la loy de la cérémonie. Puis on suspendit aux cornes de la table, avec un fil de carpathe fort délié, un petit anneau initié de discipline mystique, lequel tomboit par petit saut, d'espace en espace, sur chaque lettre qui j'y trouvoit mar-

quée, pour faire des vers héroïques qui répondoient convenablement aux interrogations qu'on faisoit, aussi bien qu'aux nombres et aux mesures , comme nous lisons les vers pythiques ou ceux qui sont rendus par les oracles des Branchides. Là, nous enquestant de celui qui succéderoit à Tempire présent, parce qu'on nous disoit que ce devoit estre un personnage poly en toutes manières, et que Vanneau qui estoit suspendu s'estoit arrestée sur deux syllabes E, avec indication d'une lettre qui est la dernière de toutes ; quelqu'un de ceux qui estoient présents s'écria que cela présageoit par une fatale nécessité que ce seroit Théodore. On ne fit pas après cela plus ample perquisition ; car c'estoit tine chose assez constante que c'estoit celui-là mesme que tout le monde demandoit. »

Les autres ne firent que répéter cette révélation. Ils redirent même les vers épelés par la table magique. En récompense de tous ces aveux, on les massacra comme ceux qui, vers le même temps et pour la même cause, avaient obtenu un oracle pareil de Yakctryomande.

C'était une de ces divinations par les ani-

maux dont Terlullien nous pailait tout l'heure, lorsqu'il faisait allusion au rôle prophétique joué de son temps par les chèvres.

Dans Yaleclryomancie , un coq était le devin. On lui étalait devant les yeux, pêlemêle, les lettres d'un alphabet grec ou romain. Celles qu'il piquait avec le bec étaient recueillies l'une après l'autre, et mises en réserve, afin qu'il fût possible d'en former ensmte le mot ou la phrase prophétique.

Rabelais, tout en s'en moquant, a donné une description exacte de la manière dont on procédait dans Yaleclryomancie. « Je feray, fait-il dire par Her Trippa*, son devin, ung cerne (cercle) galantement, lequel je partiray toi voyant et considérant en vingt-quatre portions équales. Sus chacune je flgureray une lettre de l'alphabet, sus chacime d'elles je poseray ung grain de froment : puis îascheray ung beau cocq vierge à travers. » C'est pour prophétiser à Panurge le sort qui l'attend en ménage que Her Tiippa recourt ainsi à Yakctryomancie ; or, vous devinez quelles lettres, éléments épars d'an mot ridicule, maître François fait picoter du bec par son

^ Pantagruel, liv. III, ch. xxv.

beau cocq vierçe. » Son choix sera infaillible. Il mangera les grains posés sur c^ quatre lettres dont la première est C et la dernière U « aussi fatidicquement, dit-il, eomnie soubs l'empereur Valens, estant en perplexité de savoir le nom de son successeur , le cocq vaticinaieuralectryomantic mangea sur les lettres O, E, O, A. »

Disons maintenant le dénoûment de cette double histoire de divination par les tables et par les coqs : Valons crut voir dans la réunion des quatre lettres le commencement du nom d'un certain Théodore qui lui portait ombrage, et il le fit mourir. En revanche.

Théodose qu'il laissa vivre, bien que les initiales eussent dû le dénoncer aussi, lui succéda. La table et Valcctryomancie avaient eu raison !

Rabelais n'avait sans doute pas vu pratiquer ces deux genres ,de divination, mais beaucoup d'autres, dont il nous entretient et dont il nous faut parler aussi, étaient encore connues de son temps. Ainsi la coscinomancie citée tOAit à l'heure, et dont il dit au même chapitre: v Ayons ung crible et des forcettes, tu voyrras diable. » Cette magie-là devait même' lui survivre, à lui, comme à Bodin le

démonomane^ et faire empiéter ses sortilèges sur le grave xvii^ siècle. Jusqu'en 1618 et jusqu'en 1673, elle fait rage de prophétie en Bretagne et dans le Midi, si bien que les statuts synodaux de Saint-Malo ^ et d'Âgen sont obligés de la copdamner, avec une sévérité digne des anathémes de Tertullien contre les tables tournantes de son temps. Le curé Thiers, qui rappelle ces statuts de 1618 et de 1673, dans son Traité de$ superstitions*^ ne nous laisse aucun doute sur la manière dont procédait le coscinonw.ne» Hien n'est changé à la pratique ancienne. C'est toujours un crible DU un sas « que Ton fait tourner pour savoir les choses dont on est en peine*. »

i Titre XXXIX, art. 21.

» Tome I, p. 191.

8 Je pourrais parler maintenant des esprits frappeurs, et citer plusieurs exemples de leurs apparitiens dans les temps passés ; je m'en tiendrai à ce que raconte d'Aubigné, dans son Histoire universelle. (t. II, 1. IV, ch. XVI.) — Un soir, durant le siège qu'il soutint à Montai gu , en 1580, contre les troupes royales, « étant couché, dit-il, sur la paillasse entre Beauvois de Chastelleraudois et les Ousches de Melle, Aubigné fît la prière selon leur mode, en achevant laquelle^ sur ces mots : Ne nous induis point en tentation^ il reçut trois coups d'une main large, comme il jugeoit au sentiment; ces trois

L'hydromanciey que Rabelais ne fait que nommer, s'est conservée jusqu'à nous. C'est Time des vieilles pratiques de magie de bonne femme auxquelles la vogue des tables tournantes nous a fait revenir. Le verre d'eaù qu'on y emploie lui a fait donner le nonï A'hydromancie^ qui est le plus connu, mais on l'appelait encore dactylomancie^ à cause de l'anneau qui complète le sortilège et qui rend l'oracle en allant frapper les parois du vase. Quant à nous, nous appelons tout simplement cette divination Y expérience du verre d'eau, et quand nous nous en amusons, nous sommes bien éloignés de croire que Pythàgore y recourut sérieusement et que le grave Numa ne connaissait pas d'autres oracles. On peut

coups bien distingués, si résonnants que toute la compagnie, à la lueur d'un grand feu, eut les yeux fichés sur lui dès le premier coup. Les Ousches, encore en vie quand j'écris, le pria de recommencer, ce qu'il fît; et sur les mêmes mots, il reçut trois autres coups plus grands que les premiers, aux yeux de tous, quelques-uns s'étant approchés pour voir le prodige. J'eusse supprimé cet accident s'il eût été sans témoin, je garderai les diverses interprétations pour les familières instructions de ma maison : étant la vérité que le même soir le capitaine Aubigné, mon cadet, venoit d'être tué. »

consiillcr un passage de Varron, reproduit par saint Augustin dans saCtié de Dieu\ et Ton verra que le premier législateur de Rome ne procédait pas autrement pour les prophéties, que nous pour notre jeu puéril. « Il mettait dans un verre d'eau, dit G. Peucer*, complétant le texte de Varron, un anneau suspendu à un fil ; si la chose devait roussir, Tanncau allait de lui-même frapper le vase à diverses reprises. » Et c'est en ces petits jeux que se passaient les conférences si respectées de Numa et d'Égérie ! C'est par ces oracles que le second roi de Rome s'assurait de la grandeur future de sa ville !

* Liv. III, ch. XXXV.

• De Prœcipuis divinat. Gêner

Au xvi« siècle, quoiqu'on fût bien crédule encore, cette divination de Numa n'était plus bonne que pour les sots ; ce n'est pas dire que les adeptes y manquassent encore. « La dactylomancie ^ avec l'anneau sur le verre d'eau^ écrit Bodin, de laquelle usoit une fameuse sorcière italienne à Paris, Tan 1562, en marmottant je ne sais quelles paroles, devinoit parfois ce qu'on demandoit... et la plupart y étoient trompés. » On voit qu'ici notre dèmonomane^ si prompt à tout croire cependant, se fait violence et n'est pas tout à fait pris pour dupe. L'auteur d'un vieux livre, nouveau alors, U Solide Trésor du petit Albert^ ^ y va plus franchement, par rivalité de métier, plus que par amour du vrai, sans doute ; il démasque ainsi cette magie, telle qu'on la pratiquait en son temps.

Il 1^

« Comme je passois par lille en Flandre, dit-il, je fus invité par un de mes amis à l'accompagner chez une vieille femme, qui passoit pour une grande devineresse, et dont je découvris la fourberie. Cette vieille nous conduisit dans un petit cabinet obsCur, éclairé seulement d'une lampe, à la lueur de laquelle on voyoit sur une table couverte d'uue nappe une espèce de petite statue ou poupée assise sur un trépied, ayant le bras gauche étendu, tenant de la main gauche une petite cordelette de soie fort déliée, au bout de laquelle pendoit une petite mouche de fer bien poli, et dessous il y avoit un verre de fougère, en sorte que la mouche pendoit dans le verre environ la hauteur de deux doigts* Et le mystère de la vieille consistoit à commander à la Mandragore de frapper la mouche contre le verre pour rendre témoignage de ce que l'on vouloit savoir. La vieille disoit par exempte :

« Je te commande. Mandragore, au nom de « celui à qui tu dois obéir, que si monsieur un « tel doit être heureux dans le voyage qu'il va « faire, tu fasses frapper la mouche trois fois « contrôle verre. » Et en disant ces dernières paroles, elle approchoit sa main à une petite

distance, empoignant un petit bâton gui soutenoit sa main élevée à peu près à la hauteur de la mouche suspendue, qui ne manquoit pas de frapper les trois coups contre le verre^ quoique la vieille ne touchât en aucune façon , m à la statue, ni à la cordelette, ni à la mouche, ce qui étonnoit ceux qui ne connaissoient pas la minauderie dont elle usoit, et afin de duper les gens par la diversité de ses oracles, elle défendoit à la Mandragore de faire frapper la mouche contre le verre, si telle ou telle chose devoit ou ne devoit pas arriver. Voici en quoi consistoit tout Tartiflce de la vieille. La mouche de fer, qui étoit suspendue dans le verre au bout de la cordelette de soie, étoit fort légère et bien aimantée ; quand la vieille vouloit qu'elle frappât contre le verre, elle mettoit à un de ses doigts une bague dans laquelle étoit enchâssé un assez gros morceau d'excellent aimant, de manière que la vertu magnétique de la pierre mettoit en mouvement la mouche aimantée et lui faisoit frapper autant de coups qu'elle vouloit ' contre le verre, et lorsqu'elle vouloit que la mouche ne frappât point, elle ôtoit de son doigt sa bague sans qu'on s'en aperçût. Ceux qui étoient d'intelligence avec elle et qui lui

aUiroient des pratiques avoient soin de s'informer adroitement des affaires de ceux qu'ils lui amenoient, et ainsi on étoit facilement dupé*. »

Cette vieille-là, dont on pourrait dire, jouant sur le nom latin de Taimant, qu elle entendait le magnétisme à sa manière, était, avouons-le, fort experte en fait de prophétie .» à coup sûr. Toutefois, il n'eût pas mieux valu se fier aux prédictions de sa mouche de fer qu'à celles que tirait de certains anneaux le tyran Excestus, dont parle ainsi Le Loyer, d'après Aristote et Clément d'Alexandrie :

tf II portoit deux anneaux en ses mains, lesquels, par collision et son qu'ils faisoient Tun à l'autre, lui pfédisoient les choses à venir ou lui'conseilloient ce qu'il de voit faire. Il fut toutefois tué en trahison, quoique ses anneaux enchantés le lui eussent prédit auparavant". »

1 Le Franci:>n de Sorel se vante d'avoir dapé bien des gens, par ces momeries. V. édit. 1663, in-8*, p. 49.

* Le Loyer, Traité des spectres^ 1605, in-4®, p. 319.

Demander aux phénomènes de Vliydromande des prédictions et des prodiges, c'est s'abuser, ou , comme faisait notre vieille de tout à l'heure, c'est vouloir abuser les autres ; mais de ces phénomènes réels et avérés vérifier l'effet et chercher les causes, c'est faire acte de curiosité intelligente, c'est tenter un effort utile pour ramener dans le domaine de la véritable science un fait de plus, arraché à l'empirisme superstitieux. Cet effort-là, M. Ghevreul ne Ta pas jugé indigne de lui.

En 1812, il avait été à même de faire en se jouant quelques expériences de dactylomande ; ce qu'il en obtint le surprit. Il en parla même à des savants, mais il trouva beaucoup d'incrédules. Ampère fut l'un de ceux, très-rares, qui l'écoutèrent avec attention, et

qui semblèrent désirer sur ce phénomène quelques détails plus étendus et plus certains que ceux que comporte une simple causerie scientifique. M. Ghevreulse rendit à ce désir, n écrivit à Ampère, qui l'avait le plus vivement exprimé, ime lettre, ou plutôt un mémoire, portant ce titre : Sur une Classe particulière de mouvements musculaires ^ On ne croirait pas qu'un travail ainsi étiqueté dût aboutir à une conclusion qui ne fût pas hostile au magnétisme, et qui fût, au contraire, probante en sa faveur. C'est ce qui est pourtant. M. Ghevreul, après de longs tâtonnements, il faut le dire, arrive à déclarer qu'il ne faut plus douter de la réalité de ce fait, sur lequel se base la magie des hydromanciens :

« Un pendule, formé d'un corps lourd et d'un fil flexible, oscille, lorsqu'on le tient à la main au-dessus de certains corps, quoique le bras soit immobile. > Bien plus, cherchant la cause de ce fait étrange, il ne craint pas de la trouver dans l'un des moyens d'action du magnétisme i. Le mouvement du pendule, s'a-

^ Revue des Deux-Mondes, mai 1833, p. 258-266.

• En 1659, G. Schott^ cité par M. Biot, Mélanges sdentif. et littér., t. 111, p. 74, disait que cet effet a lieu «( parce que l'imagination met la main en mouvement. V

gitantau bout du bras immobile, vient, suivant lui, du regard, et ce qui le confirme dans cette pensée, c'est que, les yeux cessant de fixer le pendule, il n'oscille plus ^

De là, M. Chevreul s'engage dans une foule d'aperçus et de déductions toutes fortifiées d'exemples, et il finit par dire : « Ces faits peuvent jeter im certain jour sur les causes de la fascination •. »

Cet aveu-là est une révolution. C'est la première porte ouverte pour que la science pénètre dans le magnétisme, et le magnétisme dans la science. Jamais les prévisions de

^ Je lis dans une lettre de M. X... (Jobard), reproduite par M. Mabru {Les Magnétiseurs jugés par euxmiémeSf p. 213.) : « Le célèbre chimiste Van Mons nous a certifié qu'il avait par sa seule présence, et sa volonté^ déterminé des combinaisons chimiques qui refusaient de s'opérer &ous la main de ses élèves. »

* En 1846, M. Desplaces ayant fait de ses expériences Tobjet d'un mémoire, M. Chevreul réclama la priorité, dans la séance de l'Académie des sciences du 14 décembre 1846, et depuis lors, quand les tables tournantes remirent à la mode les idées de magie, il compléta son premier travail ^ dans une brochure dont voici le titre ; De la Baguette divinatoirej du pendule dit explorateur, et des tahles tournantes au point de vue de l'histoire, de la critique et de la méthode exp4rimentalej 1854, in-8o.

G. Naiidé et de Cornélius Agrippa, entrevoyant que ce qui était magie et empirisme de leur temps deviendrait un jour science et certitude, n'ont été mieux justifiées. « Tout ce que les plus subtils et les plus ingénieux entre les hommes, dit Naudé *, peuvent faire en imitant ou aidant la nature, a coustume d*estre compris sous le nom de magie^ jusques à ce que Ton ait découvert les divers ressorts et moyens qu'ils pratiquent pour venir à bout de ces opérations extraordinaires.» C. Agrippa parle en termes aussi formels ; seulement, comme il est lui-même entaché de sorcellerie, il fait une plus belle part encore à ses confrères. Sous le nom de mageSy il les donne pour « très- diligents enquesteurs de nature ; » qui, « conduisant et addressant bien à propos les choses qu'elle a préparées, et appliquant les actives avec les passives bien souvent font voir des effets extraordinairement et avant le temps, lesquelles le vulgaire juge être miracles, combien que ce ne soyent qu'oeuvres naturelles, advancées aucunement de temps «. »

* Apologie des grands hommes accusés de magie, t. I, y. 53.

* Delà Vanité des sciences, anc. irad., ch. xliv.

Une fois la fascination admise confme moyen d'action, non-seulement sur les êtres animés, mais encore sur les choses inertes.

la plupart des prestige3 de l'ancienne magilse peuvent expliquer. Quant à ceux de la magie du jour, la sorcellerie des tables tournantes, leur explication tient à Tautre, puisqu'en effet il n'y a rien de vraiment nouveau dans leurs phénomènes. Nous l'avons déjà vu à propos de la coscinoiiiancie et de la trèsantique hydromancie.

Une autre sorte de divination non moins ancienne, et qui, de même que les autres, a, dans ces derniers temps, eu sa renaissance, peut nous fournir une nouvelle preuve de cette identité : c'est ce qu en magie on appelle la cUidomancie, A ce mot, vous pensçz sans doute qu'il s'agit de quelque sortilège bien compliqué ; point du tout, vous avez tous été pendant huit jours, au moins, des cléidomanciens. Nous allons laisser M. Ferdinand Denis, dans son petit livre sur les Sciences occultes *, vous donner le mot de Yarcane et vous convaincre que vous êtes tous plus sorciers que vous ne pensez : « La cUidomancie^ ou cléidonomancie^ divination par le moyen d'une

clef^ procède ainsi. On entortille autour d*une clef un morceau de papier contenant le nom de la personne qu*on soupçonne d'un crime ou dont on veut pénétrer le secret ; cette clef est ensuite attachée à une Bible, gu*on remet entre les mains d'une vierge, et la clef doit tourner d'elle-même aux paroles du devin.

Plus somment la clef est attachée au moyen d'une ficelle sur la première page de l'évangile de saint Jean, de manière à ce qu'elle soit suspendue quand le livre est fermé. La personne qui veut découvrir un secret pose le doigt dans l'anneau, et la def, obéissant à ime vertu cachée, tourne tout à coup. »

Les Russes ont beaucoup de foi en la clèi' domancie ; ils gont persuadés que, par son moyen, on peut découvrir des trésors. Les Perses y recourent aussi, seulement ils ne la pratiquent pas tout à fait de la manière dont elle vient d'être décrite : au lieu d'une clef, ils y emploient une flèche. Chardin, qui, à cause de cette petite modification, l'appelle bélomancie, la trouva fort en usage dans tout le royaume du schah. Ce pays-là, d'ailleurs, est comme la mère-patrie de tous les sortilèges.

Il les reçut de l'Inde, ainsi que l'Egypte, et c'est lui qui en conserva le plus fidèlement

les pratiques. L'hydromancie^ selon Varron, était une divination persique. Cornélius Agrippa le savait bien, et s'il se plaît à donner le nom de mages à tous les enchanteurs, c'est qu'il pense aux secrets magiques venus de cette terre, où les mages étaient prêtres et rois.

Rîen n'égalait, suivant lui, la vertu a'ttractive et le don fascinateur de ces devins.

Qu'est-ce, auprès d'eux, que nos thaumaturges de salon qui parviennent à peine à mettre en mouvement une table bien roulante ?

Orp>hée lui-même, avec ses rochers mis en danse, n'est en comparaison qu'un écolier.

« Comme si c^étoit hors de doute que les mages, par paroles seules, dit-il, par affections et choses semblables, produisent en euxmêmes et ailleurs admirables effëcts, et que, par ces moyens, ils puissent dissiper les vertus et propriétés qui sont es choses, les attirer à eux ou les repousser, et rejecter ou èïi quelque autre façon les manier et disposer tout ainsi que Taymant attire à soy le fet, l'ambre, la paille, ou comme Tail ou le diamant empeschent la vertu de Taymant *. »

« Vanité âea sciences, ch. xuv,

En Egypte, dans Tlnde, chez tous ces peuples aux énergies primitives, la croyance dans la force attractive de la volonté humaine se conserva longtemps et fit des miracles.

L'un des hommes qui s'étaient le plus profondément imbus de leurs idées, Fabre d'Olivel, prétendait s'être fait par Tétude, non-seulement rhéritier de leur science, mais celui de leur puissance fascinatrice.

« 11 est, dit un do ses biographes, à qui nous laissons toute la responsabilité du fait, il est certain qu'il attachait une si grande foi au pouvoir de la volonté, qu'il assurait avoir souvent fait sortir un volume du rayon de sa bibliothèque, en se mettant en face et en simaginant fortement qu'il avait Fauteur devant les yeux. Cela, disait-il, lui arriva souvent avec Diderot *. »

* Alph. Rabbe, Biog, portative des contemporains, t. I,p. 1619.

Depuis Tespesioîi, priace gymnosophisle « qui, pour montrer qu'il pouvait enchanter les arbres, commanda à un grand orme de saluer Apollonius S » je ne connais rien de plus fort que ce volume de Diderot qui sort de lui-même de son rayon à la volonté de Fabre d'Olivet. Encore une fois, que sont, auprès de cela., nos tourneurs de tables et de chapeaux ? Que sont-ils même auprès de ces magiciens du Céleste Empire, dont naguère le Norèh'Cliina Herald * nous contait les prodiges ? Et que sont-ils «urtout auprès de ces prêtres de la Cochirichine qui, s'il faut en. croire le P. de La Bisachère , font mouvoir, parle seul efibrt de leur volonté, une lourde barque sur le rivage '; et enfin auprès de ces sorciers chamanes et de ces lamas dont les Lettrés édifiantes ont depuis longtemps attesté les sortilèges *, et auxquels il suffit de vouloir pour que les tables, non-seulement tournent, mais volent dans Tespace ?

* Vlncréà. savant, p. 995.

* Cité par \9i Gazette d'Augshourg, du 11 juin 1854.

* Renouârd de Sainte-Croix, Voyage aux Indes orientales, lettre 64.

* Tome X, p. 122. F. augsi le Voyage au Thihet, du P. d'Andrada.

C'est là un des plus rares secrets de leur fameux Kaghyour^ gigantesque encyclopédie thibétaine en cent -huit volumes in-folio, dont le premier a mille quatre-vingt huit pages ! C'est là le plus beau privilège du pradja/na^ cette manifestation de Tessence des bouddhas, « ce mode, dit Klaproth, suivant lequel la plus haute intelUgenc-e de Texistence véritable prend une existence apparente daus Tespace et dans les formes mensongères de la matière. » Non-seulement les lamas du Thibet, mais ceux d'une caste inférieure qui sont les ministres du bouddhisme en Sibérie, connaissent le secret de cette magie des tables volantes. Un voyageur russe, qui fut témoin de Tune de leurs expériences, il y a quelques années, a pris occasion de la vogue des tables tournantes pour consigner dans Y Abeille du Nord, journal russe de Saint-Pétersbourg, le récit de ce qu'il avait vu. Nous allons en citer une partie.

Notre voyageur conunence par parler des diverses espèces de prestiges auxquels ces prêtres recourent, à Timitation de ceux des anciens Égyptiens, pour maintenir leur influence ; puis il ajoute :

« Au nombre des moyens qu'ils emploient,

il en est un plus curieux que les autres. Une petite table mouvante est leur baguette magique ; elle leur sert d'indicateur pour découvrir des objets volés, dont on vient leur demander le lieu de recel. Voici comment se pratique leur enchantement. Une personne vient-elle s'adresser au lama et lui porter sa plainte, avec prière de découvrir l'objet qui lui a été volé : il est rare que le lama consente sur-lechamp à acquiescer à la demande. Il la renvoie à quelques jours, sous prétexte de préparation à son acte de divination.

« Quand arrivent le jour et Theure indiqués, il s'assied par terre, devant une petite table carrée^ place sa main dessus et commence à voix basse la lecture d un ouvrage thibétain. Une demi-heure après, le prêtre se soulève, détache la main de la table, élève son bras, tout en lui conservant, par rapport à son corps, la position qu'il avait en se reposant sur la table ; celle-ci s'élève aussi, suivant la direction de la main. Le lama se place alors debout, élève sa main au-dessus de sa tête, et la table se retrouve au niveau de ses yeux. L'enchanteur fait un mouvement en avant, la table exécute le même mouvement; il court, la table le précède avec une rapidité

telle que le lama a peiue à la suivre. Après avoir suivi diverses directions, elle oscille un peu dans Tair et finit par tomber. De toutes les directions qu'elle a suivies, il en est une plus marquée; c'est de ce côté que l'on doit chercher les objets volés. Si Ton prêtait foi aux récits des gens du pays, on les retrouverait à l'endroit même où tombe la petite table.

. « Le jour où j'assistai à cette expérience, ajoute le voyageur russe , après avoir parcouru dans l'air un trajet de plus de quatre* vingts pieds, elle est tombée dans un endroit où le vol n'a pas été découvert. Toutefois, je dois avouer en toute humilité que le jour même un paysan russe, demeurant dans la direction indiquée, s'est suicidé. Ce suicide a éveillé des soupçons ; on s'est rendu à son domicile, et l'on y a trouvé tous les objets volés.

« Par trois différentes fois, Texpérience échoua en ma présence, et le lama déclara que les objets ne pouvaient être retrouvés.

Mais en y assistant pour la quatrième fois, j'ai été témoin du fait que je viens de rapporter. Cela se passait aux environs du bourg Elane, dans la province actuelle deZabaïkal.

N'osant pas me fier aveuglément à mes yeux, je m'expliquais ce fait par un tour d'adresse employé par le lama prestidigitateur. Je l'accusais de soulever la table au moyen d'un fil invisible aux yeux des spectateurs. Mais, après un examen plus minutieux, je n'ai trouvé aucune trace de supercherie quelconque. De plus, la table mouvante était en bois de pin et pesait une livre et demie. »

Le fait de T ancienneté, et, pour ainsi dire, de la préexistence du phénomène des tables mouvanles étant admis dans la généralité, veut-on pour quelques détails qui s'y rattachent faire une recherche pareille, on aboutira au même résultat. Les tourneurs de table ont remarqué que le meuble mis en mouvement se portait vers le nord. C'est un effet du magnétisme humain, semblable en cela au magnétisme minéral. Le père Kircher, il y a tantôt deux siècles, lui avait déjà reconnu celte propriété. Il prétendait « qu'en plaçant un homme en parfait équilibre sur une barque Itgjre au miUeu des flots , cet homme , nouvelle boussole, tendrait naturellement à se diriger la face au pôle ou vers le nord '. »

* Revue britannique, 4« série, t. XV, p. 319. Il 30.

S'agit-il maintenant de la vertu toute magnétique des doigts de la main, surtout du petit doigt (Vannulaire) et de son voisin ? vous trouverez chez les Turcs une vieille superstition qui vous iDTouvera que depuis longtemps c'est pour eux une idée reçue. « Ces deux doigts sont funestes, (Msent-ils, le diable s'en sert pour manger son riz. » Aussi tout bon musulman ne mange-t-il qu'avec les trois autres.

L'âme est dans les doigts ; quand on meurt, c'est par là qu'elle s'échappe, telle est la croyance des habitants du pays de Macassar; aussi, quand un malade agonise, Yagguys appelé pour l'aider à mourir se met-il , tout en marmottant des prières, à lui frictionner doucement le doigt du milieu, pour préparer ainsi la voie à l'âme qui va s'échapper.

Les femmes, pour activer la rotation des tables, ont, dit -on, plus de puissance que les hommes ; c'est un reste de la vertu particulière qu'on leur a toujours reconnue pour les enchantements: «Et à la vérité, dit Gr. Naudé', les femmes sont plus adonnées à la magie que

* Apologie des grands hommes qui se sont occupés de magie, i. II, p. 430.

les hommes... Lesquelles, si on veut adjouter foy à Lucain... ont beaucoup plus de force et d'efficace sur cette passion que non pas spr aucune autre. »

- Tout cela dit, si, par une brusque transition, on passe du mouvement des tables à la rotation des astres pour en rechercher aussi les causes, et si Ton adopte cette pensée de M. Audriveaui : « Je dis que la rotation du soleil, agissant sur les planètes par la communication des fluides, est la cause probable de leur mouvement diurne, » on se trouvera tombé dans une opinion qu'Aristote émit vaguement, et que Mesmer reprit dans sa première thèse. De Planetarum Inflexu*. Enfin si, niant la cause merveilleuse de tous les phénomènes j)récédenls, on en cherche seulement la raison matérielle, la cause physique; si Ton se dit, par exemple, que tout cela ne se meut qu'en raison de la tendance à tourner qu'a tout objet soumis à une pression, on ne fera aussi que reprendre un axiome de Bacon dans son Novvm Organum, Tant il est vrai qu'il n'y

* La Magie dévoilée, in-4.o, p. 78.

• Rev. Britann.j 4* série, t. XV, p. 300.

a rien de bien nouveau ni pour la vérité ni pour Terreur !

Ce qui doit m'étonner en ce temps où Ton fait de la magie avec tant de sans-gêne, où l'on s'improvise sorcier entre deux causeries; tourneur de la table, avant ou après le thé, c est l'appareil mystérieux et sacré dont les anciens, au contraire, entouraient ces pratiques. Ils faisaient de tout une sorfce de sacerdoce. Le magnétisme en particulier restait, comme un rit secret , dan& Tombre de leurs sanctuaires, comme im pieux monopole entre les mains de leurs prêtres. Il ne courait pas le risque de tomber ainsi dans les abus et dans le ridicule qui l'ont discrédité depuis qu'il a été livré à la merci et à Tindiscrétion de tous.

L'exîslence des créations magnétiçpie et somEiambulique dans les temples de l'Egypte et de la Grèce nous est prouvée d'une façon plus certaine encore que celle des pratiques dont nous avons parlé tout à Theure, et qu'on voudrait nous donner comme relevant des mêmes phénomènes, bien qu'elles ne soient en comparaison que des décrépitudes de croyances, et, pour ainsi dire, les ruines d*une foi en décadence qui avant de tomber se prend à tout et se fait superstition.

Bien souvent avant nous on s'est occupé de rechercher dans Tantiquité les traces du magnétisme, et Ton y est parvenu sans peine.

Nous pourrions reproduire ici un certain nombre de faits témoignant de son existence et du caractère sérieux et même sacré qu'on lui reconnaissait ; mais de peur des redites,

nous nous en tiendrons seulement aux plus curieuses de ces preuves.

L'une des plus singulières est celle que nous fournit ime lettre à.'Aspasie à Périclès, lettre supposée sans doute, mais antique certainement, et due, sinon à la maîtresse du dictateur athénien, du moins à un écrivain d'une époque à peu près contemporaine.

Voici ce qu'Aspasie y raconte de ses courses loiiitainespour chercher une guérison qu'elle ne trouva que dans le temple de Lycére, au sein des songes révélateurs envoyés par Es^culape, ou, si vous aimez mieux, grâce au somnambulisme, pour parler d une manière moins poétique et plus actuelle * .

« J'ai suivi exactement, dit-elle, le conseil du sage médecin Naucratès. Je me rends d'abord àMemphis, où je visite sans succès le temple dlsis. J'ai vu la déesse et son fils Orus, assis sur un trône supporté par deux lions ;

1 Aspasîe devait croire aux oracles. Etant enfant, elle leur avait dû la guérison d'une tumeur qui la défigurait, et pour laquelle les médecins l'avaient abandonnée. « Prends les roses dont on fait des guirlandes pour Vénus, lui dit l'oracle, après qu'elles seront desséchées, applique-les sur ta tumeur.» Elle le fit, et le mal disparut (Elien, liv. XII> eh. i).

de brillants fétiches ornaient son autel, où le matin brûlait de Tencens, le jour de la myrrhe , et durant la nuit s'exhalaient des délicieux parfums de Cyphis. Là, j'appris que le jeune Alexandre s'étant endormi dans le sanctuaire^ on lui avait révélé dans un songe un remède pour guérir son ami Timoléon, et que son vœu avait été exaucé *.

9 Moi-même je m'endormis dans ce lieu sacré, sans obtenir aucune faveur, et l'on me dit que mon incrédulité était cause de mon malheur. Je partis pour Patras, où je vis la déesse Hygie, non telle que la représente Aristophane, agile, gracieuse, ses robustes flancs ceints d'un léger vêtement, tenant en main la coupe d'une muse, d'où s'élance un serpent; mais je lavis sous une forme mystérieuse à cinq faces. Une fontaine sacrée s'offrît à ma vue ; et pendant que je déposais mon offrande aux pieds de la déesse , je devais, suivant le conseil des prêtres , fixer de mes

* En Laconie, se trouvait un temple où, selon Pausanias (liv. III, ch. xxviii), < ceux qui allaient y dormir recevaient ainsi des lumières sur ce qui devait leur arriver. > — Isaïe reprochait aux païens d'aller dormir dans les temples d'idoles (ch. lxy, verset 4),

regards un miroir flottant sur Tonde de la fontaine. Mais je n'obtins rien. J-allai plus loin , et partout où j'arrivais, les dieux me semblaient aussi sourds que ton Aspasie était chagrine. Soudain, j'entends nommer Podalyre; je demande, on me dit que son temple est à Lycère; je m'y rendis aussitôt. A peine suis-je arrivée, que je me baigne dans le fleuve ; en sortant de l'eau, je répandis sur moi le baume odorant dont Sozime, notre ami, m'avait fait don le jour que je quittai Athènes.

t Je tâchai par mes prières de me rendre digne de la réponse du dieu. A rapproche de la nuit, je me couchai sur la peau d'une chèvre ', près de la colonne qui portait sa statue , et je fus plongée dans un doux sommeil. Autour de moi se répandit une clarté suave. Crois-moi, Périclès, oui, crois-moi, dans ce calme de Tame , le divin Esculape, enveloppé d'un brillant nuage, m'apparut avec ses deux filles et me promit la santé.

Mon sommeil fut profond jusqu'au point du

* C'était un usage en Egypte, d'aUer s'étendre sur des peaux de bélier pour attendre les songes pro' phétiques. (Sprengel, Histoire de la médecine, t. I, p. 151 ; Pausanias, liv. T, ch. xxxiv.)

jour; ùmon réveil, je me trouvai sur le même côté où je m'étais mise la veille. J^ vis Cyprine; Cyprine, qui fut aimée de Podalyre, vint elle-même sous la forme d'une colombe; elle vint et me guérit. vous Podalyre, Cyprine, Esculape, recevez à jamais l'encens des mains d'Aspasie et de Périclès I

« Apprends de plus que le même jour une femme infortimée, affligée d'un engorgement au sein, vit en songe le petit dieuHarpocrate, étendu sur des feuilles de lotus, enveloppé depuis les pieds jusqu'à la tête, et qui lui demanda le lait de ses mamelles; ce qui fut cause qu'on lui donna un remède, salutaire.

« Les prêtres désignent ces songes sous divers noms, soit qu'ils les interprètent pour la guérison, soit que la divinité elle-même apparaisse dsms le songe et rende la santé.

Quels songes? dis-tu, Périclès, et peut-être en ris-tu. Ce qui toutefois n'est pas un rêve, c'est que je suis guérie et que je t'aime. »

Dans ce morceau que le docteur italien Guis. Monte -Santo a si bien fait de remettre en lumière * pour les besoins de sa dissertation sur les rites Asclépiades^ tout est infini-

* Giornàl delV iial, Litter.j mai et juin 1825, p. 104.

• Il ai

ment curieux, même ce que dit. Aspasie sur le rire sceptique avec lequel son amant accueillera sa lettre.

Au temps de Périclès, en effet, le doute pénétrait de toutes parts dans les croyances grecques. Avec Socrate, on commençait à douter des dieux, et à se chercher une morale en dehors d'un polythéisme incestueux et débauché; avecHippocrate, on s'affranchissait pour la guérisoQ des maladies du monopole des prêtres', et Ton demandait aux observations d'une science nouvelle ce que pendant les temps héroïques on était allé demander aux révélations du sommeil dans les temples

Nous donDons cette lettre d'après la traduction qui eu a été publiée dans le Bulletin des sciences histor,, du baron de Férussac, t. VII, p. 227-228.

1 Salverte, Des Sciences occultes, édit. Littré, p. 320- 321. — « Du temps d'Hippocrate, dit fort judicieusement M. A. Gauthier, il y avait abus de la divination, et c'est pour y remédier qu'il posa les bases de la médecine ordinaire, en regard de la médecine occulte. » ÇSist. du somnambulisme^ t. I, p. 139.) Celleci d'ailleurs fournit à l'autre ses premières formules, grâce aux tablettes sur lesquelles les malades guéris inscrivaient, avec le nom de leur maladie, celui du remède qui leur avait été salutaire, et qu'ils déposaient ensuite dans les temples. (Sprengel, t. I| p. 162.) V. pour quelques-unes de ces inscriptions,

thérapeutiques appelés AscUpionsi, Vainement, les prêtres combattaient pour leurs dieux dépossédés par la science et par la philosophie; vainement Sophocle, dans YŒdipe roi se faisait le champion des oracles et des autres croyances battues en brèche par 'toutes ces attaques qu'on peut comparer à celles du voltairianisme pendant le siècle dernier; le doute faisait son chemin, et le rire se propageait de compagnie, acolyte redoutable, surtout lorsqu'il circule au milieu d'une population spirituelle, comme l'était celle d'Athènes, comme Test celle de Paris.

Ainsi, bien qu'il eût naguère élevé une statue à Pallas en souvenir d'un de ses esclaves, dont un remède révélé en songe par la déesse avait amené la guérison', Périclès se moquait, et en même temps que lui, mais d'une façon plus favorable encore à cette contagion d'incrédulité, Aristophane se moquait aussi.

Gruter, Inscript. Corpus, in-fol. p. 70, n« 7, et 271, no 1.

* Plutarque, Quœst, roman,, § 94; Œuvres d'Hippocratôy traduct. Liltré, t. I, introduct.

* Leclerc, Hist. de la médecine^ 1" partie, Hv. II, ch, XX.

Sa raillerie n'éclate nulle part mieiix que dans le Plvlus, et elle a cela de bon que tout en se moquant elle instruit; tout en riant, elle initie à des faits qui sans cela nous seraient restés inconnus. Dans le passage suivant, par exemple, où Carion raconte com-^ ment son maître Plutus a été guéri de sa cécité dans le temple d'Esculape, on voit se lever un coin du voile, derrière lequel le somnambulisme sacré dérobait ses pratiques.

t Après avoir, dit Carion, consacré sur Tautel les gâteaux et autres offrandes, et avoir livré la fleur de farine à la flamme de Vulcain, nous couchâmes Plutus avec les cérémonies voulues, et chacun de nous s'arrangea un lit de paille.... Après avoir éteint les lampes, le ministre du dieu nous dit de dormir, et nous enjoint, si Ton entend du bruit, de faire silence. Nous nous couchons tous tranquillement : le dieu fit le tour et visita gravement chaque malade ; il vint ensuite auprès de Plutus, et d'abord il lui tâta la tête, puis il lui essuya les yeux avec un linge blanc ; Panacée lui couvrit la tête et le visage d'un voile de pourpre ; le dieu siffla, et deux énormes serpents s'élancèrent aussitôt du fond du temple. Ceux ci s'étant glis-

ses doucement sous le voile de pourpre, léchèrent, je crois, les paupières du malade, et... Plutu» recouvre la vue*. »

Sous toutes ces momeries antiques, travesties à plaisir, on voit le somnambulisme moderne qui se fait jour, avec ses facultés curatives. Nous le retrouverons bien mieux encore lui et tout son appareil de phénomènes, si nous recourons à des preuves plus sérieuses que celles qui viennent de nous être fournies par la Lettre d'Aspasie et par Aristophane. Sur les obélisques égyptiens, par exemple, nous verrons des figures représen^ tées dans Texercice des pratiques magnétiques, dont la plus ordinaire était Yimposition desmains^^ et qui, pour la plupart, sont encore mises en œuvre, mais comme simples rites cérémoniaux dans les épreuves maçonniques, derniers restes des antiques ipystères*. Strabon, en son livre XVII, viendra

* Aristophane, traduct. d'Artaud, édit. Charpentier, p. 525.

* Sonnerat, Voyages aux Indes occidentales. Paris, Dentu, 1806, atlas, pi. 34,41, 51, b'i.— Congrès historique de 1848, compte rendu des séances, p. 194. — Rev, Britann., juin 1838, p. 309. — H. Delaage, Le Monde prophétique, Paris, Dentu^ 1853, p. 49.

* Delandine est de mon avis. «Ne serait-ce point.

Il ^1,

rendre aussi témoignage en faveur de ces opérations sacrées lorsqu'il nous entretiendra des Égyptiens malades qui, pour recouvrer la santé, s*en allaient dormir dans le temple de Sérapis. Diodore de Sicile * et Galien* se trouveront d'accord avec lui quand ils nous feront voir les mêmes pratiques en usage, Tun dans le sanctuaire consacré à Isis, l'autre dans un temple de Vulcain, près de Memphis'. Dans plusieurs passages de Pau8anias\ dont Sprengel se fait fort pour son Histoire delà Médecine*^ nous trouverons les mêmes

dit-il dans sa Philosophie corpusculaire, un vestige des anciennes connaissances magnétiques qui, chez les francs-maçons, dans certain grade, fait promener le pouce ou l'index sur les tempes et sur la poitrine des initiés, qui établit une chaîne entre eux en se tenant par la main et en pressant le pouce à plusieurs reprises, entre le pouce et l'index de ses voisins? t 1 Lib. I. — C'est dans ce même temple de Sérapis, à Alexandrie, que Vespasien accomplit ses miracles de guérison par attouchement. (Tacite, Hist., lib. IV,

Ch. LXXXI.)

* De Med. sect, gènes., cap. I.

5 « De l'Egypte, dit encore Galien, venaient les formules qui enseignaient l'usage des simples dans la médecine, et ces formules étaient magiques. 9 De Simpl. medicam, FacuU., lib. VI, Procem.)

* Lib. I, cap. XXIV ; lib. X, cap. xxxii.

5 T. Il, p. 157.

faits avec de nouveaux détails. Philostrate i, Talien lui-même', malgré sa haine contre toutes les pratiques païennes, rendront un témoignage non moins concluant; et enfin Prosper Alpini, dans son De Medicina jEyptiorum ', résumant ces preuves en quelques lignes décisives, arrivera à cette conclusion toute en faveur de l'ancienneté des opérations somnambuliques :

« Les frictions médicales et les frictions mystérieuses étaient les remèdes secrets dont les prêtres se servaient pour les maladies incurables *. Après de nombreuses cérémoni'es, les malades enveloppés de peaux de bélier étaient portés dans le sanctuaire du temple, où le dieu leur apparaissait en songe et leur révélait les remèdes qui devaient les guérir *.

* « La divination, dit-il dans la Vie d'Apollonius (liv. III, ch. xiii), rend de grands services, dont le plus grand est la médecine. »

* Orat. ad Grœcos, édit. d'Oxfort, p. 157.

' Leyde, 1718, in-4'', lib. T, cap. viii.

* « Les prêtres, dit Origène, prétendaient connaître les invocations propres à obtenir de chaque génie la guérison des membres soumis à son influence. » (Origène, Contra Celsum, lib. VIII.)

* En Orient, cette croyance aux songes ne s'est

« Lorsque les malades ne recevaient pas les communications divines, des prêtres, nommés onéiropole^y s'endormaient pour eux, et le dieu ne leur refusait pas le bienfait demandé ^ »

Ici, avec cet onéiropoîe (vendeur de songes), nous tenons une des industries nées du magnétisme moderne, le somnambulisme à tant la séance. Des temples égyptiens et grecs, ce magnétisme mercenaire, se faisant objet de curiosité et de spectacle sinon d'utilité, était passé dans les églises chrétiennes. Saint Augustin, en effet, nous parle, dans sa Cité de Dieu*, dun prêtre de son temps dont on admirait les extases ainsi que Tinsensibilité qui en résultait pour tout son corps. Cette dernière particularité, qui est toute du domaine

point perdue. « Après la mort de Tippo-Saëb, on trouva un manuscrit où il avait raconté tous ses rôvcs. » (Barchou de Penhoën, Hist,'de Vempire anglais dans VInde, t. IV, p. 370.) Maine de Biran a dit: « Il n'y a rien de plus instructif pour l'homme éveillé que l'histoire des songes.» {Œuvres, édit. V. Cousin, t. II, p. 256.)

1 Diodore de Sicile, lib. XVI, cap. 6. — Alexander ah Alexandre, lib. VI, cap. ii,

« Lib. XIV, cap. xxiv.

magnétique telle que nous le connaissons, est certifiée par ces paroles de saint Augustin :

« C'était, dit-il, un prêtre de Téglise de Galama, nommé Restitus. Toutes les fois qu'il voulait, et la curiosité venait le solliciter souvent , aux accents imités de certaines voix plaintives , il se dépouillait de toute sensibilité et demeurait gisant. On Teût cru mort: aiguillon, piqûre, brûlure même, il ne sentait rien qu'au sortir de cette léthargie *. »

Le saint évêque décrit ensuite l'état tout extatique dii prêtre, et ce qu'il dit est parfaitement conforme à ce que rapporte Jamblique des extases obtenues dans les temples égyptiens*. Le prêtre de Calama était donc une sorte de thérapeute égaré sous la voûte d'un sanctuaire chrétien.

Jamblique, dans son livre des Mystères égyptiens •, est fort explicite pour ce qui se

1 Un cas de catalepsie semblable, accompagDé de la plus complète insensibilité, fut signalé en 1743, à Montpellier, par Sauvage, qui le mentionna dans un mémoire à l'Académie des sciences. V. l'excellente thèse du docteur A. Favrot, Sv/r la Catalepsie, etc., 1844, p. 56-57.

» J. Simon, Hist, de VÉcole d'Alexandrie, t. II, p. 238.

' Édit. de Lyon, 1549, in fol., p. 45.

apporte aux Tites qni BOUS occupent : •Oa Rçoît^ dit-il. dans le temple d*Escalape, des MB^es a l'aide desquels les malades sont guèlis; et Fart de la médecine loi-même, ajoutet-il, ne s'est fotme que par ces songes di-

Èaumèiant ensuite, ccomie pourrait le fûre un de nos magnétiseurs, les phénomènes «nmnambuliques, il anire à celui qu^on est conrenu d*appeler phôiom^ie de ktcidité; il dit : « Le moment Tenu, nous fflitendonsune Totx entrecoupée qui nous enseigne ce que nous deTons faire. Soorent cette Toix fra^e notie oreille dans un état intermédiaire entie le sommeil et la veille. Quelques mairies soat enveloppés d'un esprit immatériel que leurs yeux ne peuvent apercevoir, mais qui tombe sur un autre sens. Il n'est pas rare qu'il se répande une clarté douce

* I^e» oncles étaient quelquefois homoBopathes ; î^ <«^ràs»iect les semblables par les semblables. JLù.^, sairasi ^îen Jib. IX}, un homme s'était emp«>ÔA>2LSif ea aralant des œa£i de serpent; que lui ««>loeBa Toracle? De se hdre mordre à la main par «a^ aK«r^s«. L'n antre, toujours suirant JBIien (id . éhiA^^ se «chérit d'un crachement de sang en buvant «ht saa^ de bofot. — L'hydrothérapie se trouTait aussi planai te» pieseriptioBs des oracles, c Ils ordonnent,

et. resplendissante qui oblige de tenir les yeux à demi fermés. Ce sont là positivement les songes divins envoyés dans Tétat mitoyen entre la veille et le sommeil. »

Demandez à tout somnambule de vous décrire son état, il n'y réussira pas mieux que ne le fait ici le mystique du ni« siècle.

Nous venons de trouver, dans les écrivains anciens, plusieurs des phénomènes les plus importants du somnambulisme : Textase, Tinsensibilité physique ; interrogeons-les sur quelques autres : la vue à travers les corps opaques et à distance, la catalepsie, l'oubli après le sonuneil de ce qu'on a dit et fait; ils ne répondront pas d'une manière moins satisfaisante. Macrobe * aura la parole sur la prédit Marc-Aurèle (PenséeSj ch. ii), à ceux-ci de monter à cheval, à ceux-là de se faire verser de l'eau sur toutes les parties du corps. » Cela rentrait dans les prescriptions d'hygiène qui sont le fonds de la médecine antique , et que nous n'avons pas retrouvées. « Ces sortes de questions, dit M. Le Roux, sont moins avancées chez nous que chez les anciens, généralement dépourvus de grands médecins. »

* Saiv/males, liv. I, ch. m. — En 1730, vivait à Lisbonne une Française chez laquelle on constata la faculté de voir dans le corps humain, « comme on voit une bougie allumée dans une lanterne de verre.»

miêre i|uestion. il nous racontera comment UD jour, Trajan voulant mettre à Tépreuve roracle dliêliopolis, lui envoya une demande cachetée, avec ordre d'en prendre connaissance, sans briser le cachet. « Qu'on lui envoie ime tablette blanche, • dit l'oracle, aprvs avoir vu à travers l'enveloppe. Trajan comprit: il n'avait envoyé à l'oracle qu'une page blanche ; l'oracle lui rendait la pareille.

Un fait que raconte Hérodote *, au sujet de la pythie de Delphes consultée par Crésus, ne prouve pas moins, d'une manière évidente, qu'elle possédait le don de la vue à longue distance. Ces phénomènes de vision comptent parmi les plus remarquables du sonmambu- Usme moderne.

Je les ai vu accomplir avec le plus grand succès par madame Mongruel, sonmambule

ySoitrtmin; d'un fcomme du monde, 1789, in-13, t. I, p. ild-iil.) — Au IX* siècle, Alpis de Cudot, pieuse fiUe du diocèse de Sens, eut une extase pendant laquelle le monde lui apparut tel qu'il est, avec la forme que la science lui a reconnue depuis, et qu'on était bien loin de lui soupçonner d'après les notions géographiques de ce temps-là. {Hisi, Uttér, de France. U IX.)

^ Li¥. I,ch. XL VI, xux.

d'une lucidité merveilleuse, et celle qui, pour ce phénomène aussi bien que pour tous les autres, notamment la science dQ$ maladies et des remèdes, mérite le mieux d'enchaîner la croyance et de fixer la conviction * .

Si nous passons ensuite à la catalepsie dont nous avons d'ailleurs déjà trouvé un exemple dans le passage de saint Augustin relatif au prêtre Restitué, Celse nous dira qu'Asclépiade lorsqu'il endormait, au moyen de frictions^ ceux qui étaient atteints de frénésie, arrivait quelquefois à les plonger dans une léthargie véritable *.

* On doit à M"*' Mongruel une intéressante brochure sur le magnétisme ancien et le magnétisme moderne comparés, Les Voix de Va/oenir dans le passé et dans le présent, Paris, Dentu, 1858, in-8o. — Je n'ai pas trouvé dans l'antiquité d'exemples du déplacement des sens chez les sujets endormis, mais c'est un fait acquis à la science moderne, non-seulement pour le somnambulisme, mais encore pour quelques cas de maladies nouvelles. Ce que la médecine n'a pu nier dans ces maladies exceptionnelles, pourquoi refuserait-elle de le reconnaître pour le somnambulisme, état d'exception dans la nature? (V. Jowmal des Débats, 27 sept. 1833.)

* Les /ridions étaient souvent recommandées dans la médecine antique. (CœZ. Aurelian., lib. III, cap. VIII ; Alpini, Cap. de secretis auxiliis.) Les mains de

Quant à Toiibli après le réveU, c'est un Père de TÉglise, c est saint Justin qui va en constater le phénomène. Il le retrouve chez les sibylles, et ce seul fait suffirait à prouver le singulier rapport qui exista/Ontre nos dormeurs magnétisés et ces somnambules inspirées des temps antiques : « Les sibylles, écrit donc saint Justin, disaient avec justesse et vérité beaucoup de grandes choses, et, lorsque l'instinct qui les dominait venait à s'éteindre, elles perdaient la mémoire de ce qu'elles avaient annoncé*. »

bronze appendues dans le temple sont une preuve de l'action bienfaisante qu'on reconnaissait à la main humaine, manus medica , comme dit Virgile, {jEneid., lib. XII, v. 402). Montfaucon a parlé de ces mains de bronze. [Antiq» expliquécj t. II, p. 328.) — Le massage, qui est une pratique toute orientale, a plus d'un rapport avec cet usage de frictions, tant recommandé par la médecine antique. Dans l'Inde^ à la Chine, d'où il est passé en Russie, dans les maisons de bains, c'est un art toujours employé, et toujours salutaire. Les Romains l'avaient connu ; la femme dont Martial a parlé dans la 82« épigr, de son liv. III n'est autre qu'une masseuse :

Percurit agili corpus arte iraciatrix Manumque doctam spargit omnibus membris.

1 Cet oubli complet après les crises fut constaté par le docteur Bouvier en 1830, chez une catalepti-

Avec tous ces renseignements glanés dans lès livres antiques, nous avons à peu près reconstruit un somnambule complet, extatique, insensible, guérissant, prédisant. Ce n'est pas assez, il nous faut prouver que les anciens connaissaient aussi les raffinements de la pratique magnétique, Teau magnétisée, par exemple, à laquelle nous nous tiendrons comme preuve de Tétat avancé et d'expérimentation complète que la science retrouvée par Mesmer avait atteint à leur époque.

Quand un magnétiseur veut agir d une façon salutaire sur la partie du corps qui est malade,

que naturelle que, malgré toutes les répugnance de la médecine à recourir à ce moyen, Ton soignait par le magnétisme animal. « Dans le sommeil en quelque sorte artificiel que Ton provoquait chez elle, lisonsnous à ce sujet dans la Thérapeutique d'Ali bert (t. II, p. 503), on la questionna souvent sur le nombre et l'époque de ses attaques à venir ; sur la durée de sa maladie et les remèdes qui pourraient lui convenir. L'événement sembla plusieurs fois prouver la justesse de ses réponses ; elles furent surtout positives pour le premier point. Ses parents ont même usé de ce moyen pour prendre à son insu les précautions convenables au jour et à l'heure qu'elle avait annoncés comme devant amener une attaque. il ne Utt restait en effet aucun souvenir d'avoir parlé pendant son sommeil. »

il recourt souvent à Vinsufflation , ou bien à Veau magnétisée. Ce sont encore deux pratiques anciennes *. Aujourd'hui, s'il veut ma,gnétiser de Veau; il n'opère que sur un verre tout au plus rempli. Les anciens magnétisaient des fontaines entières et en faisaient ainsi des piscines miraculeuses, dans lesquelles on n'avait qu'à s'immerger pour être guéri. Près de Pergame était une de ces sources mises sous l'invocation d'Esculape. C'est à celle-là que se rendit, au n* siècle, le rhéteur Aristide. Il a même consacré à la décrire un des six discours sacrés qu'il composa pour remercier le dieu de l'avoir guéri. Il appelle cette fontaine le puits d'Esculape, et il dit : « On a vu un muet recouvrer la parole après y avoir bu ; de même ceux qui en ont approché leurs lèvres acquièrent le don de prophétie. Il a suffi à d'autres de puiser de cette eau pour conserver la santé '. »

Des pratiques si solidement établies et si bien passées dans les mœurs et dans les habitudes journalières, qu'à Rome le Sosie de

i V., pour les guérisons par insufflatiorit Alpini, lib. IV, cap. XV.

' Aristides, Oratio inputeum Esculapn,

V Amphitryon, y faisant allusion *, était sûr d'être compris de tout le monde ; des prestiges qui avaient eu d'autant plus de faveur que la religion les avait consacrés et la superstition propagés, ne devaient jamais se perdre complètement. En effet, ils survécurent au paganisme. Des mains des prêtres ils passèrent en celles des savants, qui, comme les premiers possesseurs, les gardèrent en avares *. De mystères religieux qu'ils étaient, ils devinrent des secrets scientifiques. Ils durent toutefois à ce dernier titre de se perfectionner, de grandir, de trouver leur formule dans un grand nombre d'écrits longtemps incompris, et dont le plus célèbre et le plus explicite peut-être est le traité des Opéra chimica^ de

1 Acte I, vers 157.

' Leur politique fut tout à fait la même. Comme Eusèbe Salverte (Des Se. occult., p. 145), l'a remarqué d'après un passage de Rog. Bacon : ils surchargèrent d'accessoires futiles ou mensongers l'expression des faits réels, « afin de cacher les découvertes des sages à une multitude indigne de les connaUre. Qum, dit R. Bacon, Phtlosophi adinven&rant in operibiks a^tis et naturaf ut sécréta occultarent ab indignis.i^ (De Secret. Qfer. art, etnat.y cap. 1.) — Au xiv® siècle on fit une eau spiritueuse par la distillation de l'alcool sur le romarin; pour lui donner crédit, on répéta partout Il 32.

Paracelse. Là fut le vrai mot du grand art, et Mesmer « n'eut vraiment qu'à l'y prendre, »

comme on le remarqua dans le rapport des commissaires royaux sur le magnétisme animal, en 1784.

Dans un discours prononcé au congrès historique de 1838 S quelques-unes des phases traversées par le magnétisme animal pour arriver jusqu'à nous se trouvent assez curieusement décrites^ avec le détail succinct des hommes qui en furent les apôtres, et l'analyse d'un livre qui en fut comme le premier Evangile : « En 1665, y lisons-nous, Valentin Greatrakes faisait des cures merveilleuses par le toucher, et les témoignages que nous ont laissés George Rust, Faireclow, Artélius, ne nous permettent guère de douter que ce

qu'elle était due à une révélation envoyée du ciel à Elisabeth, épouse du roi de Hongrie : c'est tout bonnement Teau de la reine de Hongrie (Boquillon, Dict. biogr., t. I, p. 208). Auxvi® siècle, la recette de l'eau hémostatique fut découverte ou retrouvée ; a6n de la mettre à la mode, on répandit le bruit que la reine Catherine Cornaro l'avait rapportée de Chypre à Venise, en 1500. On l'appelle aujourd'hui tout simplement l'eau de Léchelle, et pour porter le nom d'un pharmacien elle n'en est pas, je crois, plus mauvaise.

1 Compte rendu des séances, p. 195-19C.

Greatrakes ne guérît véritablement par Y imposition des mains. En 1772, apparut un homme connu sous le nom de toucheur, et qui s'appelait Antoine Jacob; il prétendait guérir par de simples attouchements et par la force de sa volonté. A la même époque, Gassner^ en Allemagne, pays d'où, quelques années plus tard, devait sortir Mesmer, se crut doué de la même vertu.

« Longtemps avant eux, quelques autres honunes s'étaient dits possesseurs de cette précieuse faculté. En 1517, Pierre Pomponace, dont les idées philosophiques sont hardies pour le temps où il écrivait, avait publié une dissertation ayant pour titre : De Naturalibibs effectuum admirandorum Causis^ seu de Incantationihus liber \ Il regarda comme chose généralement reconnue qu'il y a des hommes doués de la faculté de guéiir certaines maladies par une émanation que la force de leur imagination dirige sur le malade. Il dit aussi que la confiance du malade contribue à l'efficacité du remède , que les enfants sont

i Bâle, 1517, in-8o, p. 440. Ce livre fut mis à Vindex, parce qu'il tendait à prouver que ce qu'on appelle enchantement est dû à des causes naturelles, et que les démons n'y sont pour rien.

ph» siKceplibles d'en épronver les effets \ parct* qite leurs organes pins faibles oppo- ^at moins de résistance et que leur action :$« fiiit sentir d'autant plus que celui qui remploie est placé plus près du sujet sur lequel il reut a^ et qu'il est mieux disposé. > Ce notait pas seulement le magnétisme anù nud qui arait été pratiqué comme opération curative. Le magnétisme minéral^ véritable base du premier, avait aussi été mis en usage par les médecins bien longtemps avant Xet$mer> bien longtemps avant le P. Hell, à qui remprunta Tempirique de Mersbourg ».

Cette médication, dont Tefficacité n'est pas oiee des plus habiles pour certaines maladies nerveuses, a comme tant d'autres une origine antique. Lisant les seiie livres du Tetra- MUjs d\Etius> médecin de la fin du v« siècle, nous n avons pas été médiocrement surpris d y trouver Tapplication extérieure de Tai-

^ Purphjn» rar&it aossi remarqué, pour en faire UB« i^rte de reproche à ceux qai employaient ces pratiques. Jamblique loi arait répondu : c PIos leur raùoQ est faible, plus la présence de Dieu est manifeste. > J. Simon, l'Ècoît d'AUxandrie, II, p. %3S, 939.

^ Victiom». des sci^nciïs métkcales, t. XXIX^ p. 4G6. — Il#v. èri^a»».. juin 1838, p. 300.

mant, prescrite déjà pour la goutte et les maladies convulsives. Voici la phrase textuelle: Tradunt magnetem detentum manu, chiragro^ rum ac podagrorum dolores ipsorv/ni sedare; œque convulsis opitulatur^.

La réputation de Taimant et de ses vertus particulières ne fit que s'étendre depuis Tantiquité. Elle prit au moyen âge des proportions fabuleuses. A Taide de Faimant on pouvait tout faire, tout savoir. Un mari, par exemple, voulait-il s'édifier sur les plus secrètes pensées de sa femme, il n'avait qu'à placer une pierre d'aimant sous son oreiller, et d'elle-même la ménagère révélait ses mystérieuses préoccupations ! Cette croyance est un des ressorts du roman Renard leNovel, par Jacquemars Gielée de Lille *. Pour maintenir l'union entre époux et femme, pour entretenir l'amitié entre deux amis, rien ne valait une pierre d'aimant, que chacun d'eux devait porter sur &oi. Le bon accord résultait des

1 iËiius, Op.j édit. Aldine, Venise, 1534, in-fol. lib. II, cap. XXV.

* Falconnet, Dissert, hist, et crit. sur ce que les anciens ont cru de Vaimant. (Mém. de l'Acad. des Inscript., t. VI, p. 377-408.)- Glanvil, DePro^riet. rerum, lib. XVI, cap. 63.

t^maDAtions sympathiques des deux pierres ; c'^ du moius ce que nous dit, dans son This^MHi'tks iMiupertiT/K Petrus Hispanus, médeciu% (du$ tard devenu pape, et ce que prétendit avant lui Marbodœus dans son livre écrit au xr» siècle : De Geinmarum, lapidum pr&tio- MrwtH formiSy naPuriSy atque viribus.

Otx ne 5^Vu tint pas à cette vertu toute sym- ^iU(iM de raiiuant, dont la fameuse poudre du chevalier IHgby, tant vantée par M™» de îHwijftiè eu 16^, dut supplanter la vieille réanimée ; ou prétendit lui trouver des proprietèîj plus actives. C'est alors qu'on revint au systè«)e de médication mentionné par Klius, ftimcelse s^ingénia de faire aimanter det!^ cv>uteaux , des lames d'épée, avec lesi.(ueW ou dut guérir le mal de dents. Ces pratiques uKH|uées d*abord furent plus tard imitées [Kirtout : eu Suéde, par Stromer; en Augleterc^\ ^Kir Acken; en France, par Leno- Me. qui. vers 1754, à Tidde des aimants artitieiels qu*il parvint à perfectionner, appliqua ot*tte uîédicaticm à un grand nombre de maladies * ; eu Allemagne , par Klœrich , qui prétendait ne pas trouver d'odontalgies, de

* Jhctionn. dt^scùences médic t. XXIX, p. 466.

rhumatismes, de paralysies rebelles à l'effet de ses aimants ^

Tout cela se trouvant ainsi découvert, ou plutôt renouvelé des anciens; et, d'un autre côté» l'électricité commençant à jouer déjà son rôle médical *, vous voyez qu'au xviii« siècle, on touchait de bien près à certaine invention fameuse de notre temps : celle des chaînes galvanisées. Il ne fallait plus que trouver le galvanisme, pour qu'il tînt lieu de l'ai^nant, qui peut-être, après tout, ne valait pas moins.

1 L'aimant était surtout employé pour la guérison des spasmes, des maux de tête, etc. Selon Kircher, il suffisait de porter un morceau de fer aimanté à son cou pour calmer les spasmes ou les douleurs nerveuses; et si une femme en travail en tenait dans ses mains, l'accouchement devenait plus facile et plu« prompt. (Magnes, sive de Artemagneticaj 16é3, in-4o, p. 679.) Selon Porta, la simple apposition d'un aimant sur la iéie enlevait la migraine {Magia natvrraîis, 1591, in-S», p. 332). Wecker dit que ce genre de médication avait été emprunté par Holler aux livres des anciens. (De Secretis^ Basle, 1613, in-8o, p. Id7.) / * En 1752, dans la troisième partie de son Hist, de l'électricité, l'abbé Mangin traita de sa 'vertu théra* peutique. En 1772, un physicien de Genève, dont parle Voltaire, dans une lettre à madame du Deffant (5 juin 1772), faisait, pour guérir la goutte sereine par l'électricité, des expériences semblables à celles d'aujourd'hui, mais moins heureuses. En 1783, lephy-

La découverte en fut donc faite , et plus tôt qu'on ne le croit généralement. Il ne devinait même pas, à mon sens, avoir le nom qu'il porte; mais le monde est favorable aux Améric Vespuce, et Galvani ne fut guère autre chose en cette circonstance.

Pour ses expér ences sur la grenouille, restées si fameuses, après avoir été si fortuites, il avait eu des prédécesseurs. Le hasard, qui le servit si bien, avait déjà permis à Cotugno d'étudier le même phénomène d'électricité animale sur une souris, qu'il disséquait, et dont le nerf diaphragmatique touché par la pointe de son scalpel dégagea tout à coup assez d'électricité pour lui donner dans

sicien Cornus, qui, pour cette pratique sérieuse,

reprenait son vrai nom de Ledru, se faisait fort de

guérir par l'électricité toutee les maladies neiveuses,

et obtenait^ cet effet l'approbation de sept docteurs

de la Faculté {Mémoires secrets, t. XXVIII, p. 2î). Le

médecin Guillotin tentait dans le même temps des

expériences du même genre {Catal. d'autogr, du

baron de Lalande, p. 57); et en 1785, l'AUemaiM

van Swinden, à qui n'avait pas échappé l'espèce

d'identité qui existe entre les effets produits par le

fluide électrique et ceux qui ont leur source dans le

nouvel agent retrouvé par Mesmer, publiait un He-

cueH de mémoires sur Vanalogie de Vélectficité et du

magnétisme. Paris, 3 vol. in-S".

la main une secousse qui Tengourdit *. Ce n'est pas tout. Avant Cotugno, et trente-sept ans avant la naissance de Galvani, c'est-àdire en 1700, Du Verney, de rAcàdémie des sciences, avait produit sciemment de semblables phénomènes.

Si Ton était tenté de croire suspecte de partialité et d'erreur cette allégation, qui enlève à deux savants dltalie une priorité longtemps incontestée, surtout pour le plus célèbre d'entre eux, je vous dirais que nous l'avons trouvée consignée dans un journal dévoué, mais dans la seule limite du juste et du vrai, à toutes les gloires italiennes : c'est le Giornale di science por la Sîcilia *.

' Salverte, Des Sciences occulteSt édit. Littré, p. 447; Rabbe, Biog. portât, des contempor,, t. I, p. 116.

* N' 41. Le mémoire où se trouve consigné ce fait, si honorable pour Du Vemey, est du baron de Zach. — Du Verney, comme on sait, fut le plus célèbre de nos anatomistes du commencement du 7viii* siècle. Beaucoup de ses expériences sont relatées dans ses Œuvres, 1761, 2 vol. in-4o, mais plusieurs étaient restées inconnues, entre autres, celle dont je viens de parler, et une plus curieuse encore peut^tre dont je dois la connaissance à une obligeante communication de M. Math, de Lescure. Il ne s'agit de rien moins que de l'emploi de la vaccine en 1705. Du Ver- II 33

ney, comme on le savait déjà par les Mémoires de madame de StaaX (édit. L. CoUin, t. I, p. 98), faisait partie de la petite cour de la duchesse du Maine. Lui et sa science étaient au service de la princesse, qui en eut grand besoin, en 1705, contre la petite vérole. Il avait, à ce qu'il semblerait, parlé maintes fois du remède préventif que la vulve vaccine pouvait opposer au terrible mal; aussi quand, en 1705, la contagion se mit à sévir autour de madame du Maine, n'eut-on qu'une pensée, recourir à Du Verney et à son préservatif pour garantir les enfants menacés. Voici le fragment d'une lettre inédite, dont l'original est à la Bibliothèque de Rouen, et qui, selon moi, ne laisse aucun doute sur le genre de service qu'en ce danger l'on attendait de la science de Du Yernej. Elle est adressée au président de Mesmes, son ami : c O grand artifez, lui dit-on, puisqu'il n'y a point de vulve vaccine preste pour le présent, et qu'il y a espérance d'en avoir samedi prochain, on consent que ledit jour samedy prochain, vous vous chargiez de la personne de M. du Vernay {sic) de celle des deux gémeaux et de là susdite matrice. > Dans une autre lettre on félicite le président c de ce que mesdemoiselles ses filles sont hors d'affaire,» sans doute grâce à la bienheureuse vulve; pour ne pas sortir du sujet, on lui donne des détails sur la petite vérole de S. A. S., dont on craignait la contagion et c qui va mieux y>. S'il ne s'agit pas ici de la vaccine, j'avoue ne pas savoir ce que tout cela veut dire. En tout état de choses , et k mes risques et périls, je place ce fait au premier rang, dans l'histoire que j'ai faite de cette découverte et du plagiat de Jenner^ (F. 1. 1, p. 274-2*77*)

Dans la science donc, Du Verney marche le premier pour la découverte du galvanisme, mais dans la pratique, et je dis la plus vulgaire, il n'en est pas de même : un jeu d'enfant a pris le devant sur son expérience I

Nous nous sommes tous amusés, étant au coUége , à prendre deux pièces de monnaie de métal différent, et, plaçant notre langue entre les deux, à trouver une sorte de jouissance dans la saveur amère et pénétrante qui s'en dégageait. Nous faisions là, sans nous en douter, ime expérience de galvanisme !

Vingt générations de bambins l'avaient sans doute essayé avant nous, avant Galvani, avant Du Verney; mais personne n'avait pris la peine de chercher s'il ne se cachait pas sous cet amusement quelque chose dont la science pût faire son profit.

Ouand je dis personne, je me trompe.

Araint 1767, rAllemand Suitzer s^était préoccupé du phénomène révélé par le jeu d'enfiint; et il avait pressenti ce qui s'y trouve : le principe rudimentaire de ce qu'avait tenté . Du Vemey :

Lai place qu'il a donnée à son observation est assez singulière ; c'est dans une note de sa Théorie nauvtUe des plaisirs qu'il l'a consigrnèe. La voÀci :

« Si Ton joint deux pièces, l'une de plomb et lautre d argent, de sorte que les deux bords baissent un même plan, et qu*on les approche sur la langue, on en sentira quelque goût, assez approchant du goût du vitriol de fer, au lieu que chaque pièce à part ne donce aucune trace de ce goût... Il faut donc conclure que la jonction de ces métaux opère dans Tau ou Tautre, ou dans tous les deux, une vibration dans leurs pai^ticules, et que cette vibration, qui doit nécessairement affecter les nerfs de la langue, y produit le goût mentionné *. »

Cette force que Suitzer entrevoit, et qu'il

i Théorie nouvelle des plaisirs, traduct. de Kaestner, 1768, in-lî. V. 155-156, note.

appelle naïvement vibration des particules^ c'est le galvanisme *, c'est le grand moteur produit par le seul contact des corps hétérogènes. La découverte à laquelle une observation puérile en apparence vient de le conduire va nous amener à celle que le hasard doit indiquer à Cotugno, puis à Galvani , et qui sera elle-même un acheminement vers les expériences plus décisives de Volta, pour la création de la pile métallique >. Ainsi va la science, pas à pas, ne brusquant rien, attendant pour Téclosion d'une découverte ce que nous nommons le hasard, et ce qu'il faudrait peut-être appeler le doigt de Dieu; mais surtout se fiant toujours, pour arriver juste, à la lente collaboration du temps. M. Dumas le disait encore dernièrement, dans son rapport au ministre sur le concours ouvert pour une nouvelle application de la pile de Volta : « Les découvertes ne s'improvisent pas '. »

i Aimé Martin, dans un article du Journal des D^batSj janv. 1824, avait remarqué avant nous que Sultzer, par cette simple note, « avait mis les savants sur la voie d'une science nouvelle, le galvanisme. »

* «c En 1790> disent MM. Becquerel, Résumé de VhtS" toire de Vélectricité, parut la découverte de Gilvani qui a conduit à celle de la pile. »

^Rapport à l'Empereur, le 26 décembre 18)7.— II 33.

Pour celle qui nous occupe, Volta fut dans les meilleures conditions que puisse exiger la science ; il ne doit pas craindre de se voir traiter de plagiaire, comme il le fut au sujet de Yélectrophore et du condensateur électrique. En 1773, il avait construit l'un, et dix ans après il avait donné l'autre. Cela le plaçait haut dans la science, car cm ne lui voyait de devancier que Vilkes, dont les expériences avaient^ mais vaguement, pu donner l'idée de Tèlectrophore. Tout à coup, en 1787, Tàbbé Haûy^ compulsant les Mémoires de V Académie de Saint'Pétersbou/rg pour 1751, tomba sur un

« Combien de siècles, dit aussi Aillent, dans son Histoire du corps ivnpérial du génie, combien d'hommes supérieurs, de circonstances favorables, d'expériences, de discussions et de persévérance, exigent les entreprises grandes, neuves et de longue haleine, pour être approuvées, commencées, perfectionnées, achevées. Ce partage de gloire, ajoutet>il, ce projet d'abord imparfait, cette perfection, ouvrage du temps et de plusieurs, ont, je le sais, moins d'éclat et de magie qu'une création soudaine, sortie tout entière et parfaite de la tête d'un seul homme. Mais cette marche lente et boiteuse de l'esprit humain est celle qu'on est toujours obligé d'offrir, quand on écrit l'histoire et non la fable des grandes entreprises. »

traité latin portant ce titre : Tentamen theorix electricitatis et magnetismi, et signé du nom d'un modeste savant de Rostock, M. (Epinus.

Le titre le séduit, il lit et trouve la théorie véritable des deux appareils de Volta. Il traduit au plus vite le traité latin et en publie un résumé qui fait jeter les hauts cris à tout le monde savant. Volta se défendit fort du plagiat. C'était, disait-il, un hasard, une rencontre. Comment aurait-il connu ce M. OEpinus? Priestley, dans son Histoire de l'électricité^ l'avait nommé à peine, et sans presque rien dire de ses travaux *. Sont- ce là de b«nnes raisons? Je suis tenté d'en douter, quand je me souviens de ce qu'était Volta :

un assez vilain homme * ; mais je me décide toutefois à les croire excellentes, quand je songe aux précieuses découvertes dont la science lui est vraiment redevable '.

Elle a bien marché depuis Volta, et ce qu'il faut constater avant tout, c'est que plus elle avance, plus elle tend à se rapprocher, par quelques points, de ces phénomènes surna-

* Becquerel, Résumé de Vhistoire de V électricité.

* V. Décade philosopha, 30 mars 1796, p. 47-48, note. » Sur le bruit qu'on fit de ce plagiat de Volta,

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