‹ Le Vieux-neuf v. 2 (volume 2)Chapitre 14 sur 17 · V. Pujoulx, Paris à la fin du xviii* siècle, p · texte numérisé non relu

V. Pujoulx, Paris à la fin du xviii* siècle, p

turels qu*elle confondait tous autrefois dans une même incrédulité hostile. On pourrait dire de ces faits d*essence divine ce que Bacon a dit de Dieu, en rapportant à la science ce qu'il rapporte à la philosophie : « Le demisavant est incrédule, le vrai savant croit. »

Autrefois, l'influence physique, le magnétisme de la pensée, était complètement niée; quand au sujet des expériences de Gray sur les mouvements du pendule, tenu avec la main au-dessus d'un gâteau de résine, Wehler démontrait que les effets observés n'étaient pas dus à Félectricité, « mais au désir de faire produire le mouvement *, »» on se moquait de lui. Maintenant on revient à son système, qui n'est guère autre d'ailleurs que celui dont M. Chevreul a donné la théorie, dans son explication des effets du pendule explorateur, déjà mentionnée plus haut. On y a retrouvé, comme principe « Tintervention de nos propres organes musculaires, dans des actes que nous exécutons à notre insu... *. » Cela étant admis, le magnétisme n'est pas loin.

J Becquerel. Résumé de Vhistoire de Vélectricité, « Ibid.

On niait Taction du fluide nerveux; Gh. Matteuœi fit des expériences concluantes sur les phénomènes électro-physiologiques des animaux*; et, comme le disait dernièrement un savant de Bruxelles *, voilà que l'Académie « est sur le point de reconnaître le fluide nerveux, d'après ces expériences qui l'entraînent malgré elle vers la pente du magnétisme animal. »

Elle a fait plus : elle a déclaré par l'organe de M. Becquerel « que la vie est le résultat d'une action de pile voltaïque fonctionnant continuellement à l'aide de leurs pôles négatif et positif correspondant entre eux, et qui cessent d'émettre de l'électricité aussitôt que Taction des piles n'a plus lieu. » C'est encore un pas de la science matérielle vers la science spirituelle, pas immense qui ne leur permet pas de rester désunies : leur point de contact est trouvé ^

* Ch. Matteucci, Traité des phénomènes électro-physiologiques des animaux, suivi d'études anatomiques sur le système nerveux et sw V organe électrique de la torpille. Paris, 1844, in-8«.

* Jobard, Les Nouv, Invent, 'attx exposit. univers., 4e livraison, p. 342.

3 Lettre de M. X , dans les Magnétiseurs jugés par eux-mêmes, de M. Mabru, p. 214,

Longtemps les propriétés thérapeutiques de Télectricité furent rejetées parmi les rêves de l'empirisme; au mois de décembre dernier, M. Dumas exalta, dans son Rapport à l'Empereur, les résultats que M. Duchesne, de Boulogne, obtient par ce mode de médication, et il demanda pour lui une médaille d'encouragement : « Les malades traités par M. Duchesne sont nombreux, dit-il, les cas de guérison incontestables. » .

Après avoir constaté, jusqu'au plus insignifiant, les phénomènes du somnambulisme naturel, on refusait de reconnaître de même ceux du somnambulisme artificiel, qui sont identiques. Tout ce qui s'y rapporte était proscrit en masse. Le docteur Carpenter étudia, compara les uns et les autres, et arriva sans peine à cette conclusion qu'on n'avait encore pu arracher ni à l'Académie des Sciences, ni à celle des Sciences morales et politiques *: « Le somnambulisme artificiel est un

* Dans son. rapport fait en 1855, à V Académie des Sciences morales sur le Concours relatif à la quesHon du sommeilf M. Lélut n*a fait qu'une toute petite concession au somnambulisme artificiel : « I] ne saurait^ dit-il, être question d'j tout admettre, mais on ne doit pas non plus tout rejeter; » (Ch. Yergéi Extrait

fiait, «puis il déclare vrais tous les phénomènes qu'on lui attribue*. La consécration de cet aveu si décisif, venant d'une telle autorité dans la sciences, pouvait tarder longtemps chez nous, eu égard au démenti qui s'y trouvait pour une foule de personnes : elle ne se fit pourtant pas attendre. Elle partit d'un point d'où certes on ne l'attendait guère, point d'ailleurs fort élevé dans latence, et d'où ne descendent jamais que des décisions certaines. Dans sa traduction du Manuel de physiologie de J. voiler, M. Ed. Littré mit en note * l'article cttt savant anglais avec cette simple mention qui en dit bien plus qu'elle

du compte rendu de l'Académie des Sciences morales et polit. j p. 43.)

i Cyclopœdia of anatomy and physiology^ art sUep. M. Carpenter ne fait de réserves que pour les phénomènes de lucidité. Si pourtant ils ont été constatés chez un somnambule naturel; et ils l'ont été en effet à Lausanne en 1788, chez le jeune Devaud; pourquoi même, à défaut d'autres preuves, refuser de les croire possibles dans un état que vous êtes loin de déclarer inférieur au somnambulisme natarel ? On peut consulter, sur les faits relatifs au jeane Devaud, le Rapport fait à la Société des sciences physiqties de Lausanne, le 6 fév. 1788, in-12, et VEsprit des journaux, mai 1789, p. 88, 90.

• T. II, p. 568.

ne semble, si Ton n'oublie pas ce qu'est M. Littré et si Ton songe que le livre auquel il impose cette note favorable au magnétisme est d'un auteur hostile. « J'emprunte, dit-il, à M. le D^ Carpenter des détails sur le somnambulisme^ lesquels sont nécessaires à l'histoire complète du sommeil *. »

Avant de mourir, Arago s'est expliqué sur le magnétisme, et cette parole n'a pas été un anathème: « Je ne saurais, dit-il dans son Éloge de Bailly^ approuver le mystère dont s'enveloppent les savants sérieux qui vont assister aujourd'hui à des séances de somnambulisme. Le doute est une preuve de mo- .destie, et il a rarement nui aux progrès des sciences. On n'en pourrait pas dire autant de l'incrédulité. Celui qui, en dehors des mathématiques pures, prononce le mot impossible^ manque de prudence. La réserve est surtout un devoir, quand il s'agit de l'organisation animale. Nos sens, malgré plus de vingtquatre siècles d'études, d'observations, de recherches, sont loin d'être un sujet épuisé. . . «Le somnambulisme, ajoute-l-ilplus loin, ne doit pas être rejeté àpHori, surtout par ceux

1 M. y. Meunier a signalé déjà ce que cette déclaration a d'important. [Presse,! jui\. 1852)

qui se sont tenus au courant des derniers progrès des sciences physiques *. »

On ne saurait mieux dire, et je ne trouve d'aussi sage que ces paroles d'A. Paré* : « Et, ne faut s'opiniastrer contre la vérité, quand on void les effects et qu'on ne sçait la cause : et confessons la foiblesse de nostre esprit , sans nous arrester aux principes et raisons des choses naturelles qui nous manquent , quand nous voulons examiner les actions des démons et enchanteurs. »

1 Ceux qui ont suivi la marche des sciences pbi> losophiques ne doivent pas le rejeter davantage, et beaucoup en effet lui sont acquis, persuadés, comme l'a dit M. Jacques, en sa Théorie psychologique ou magnétisme animal, « que si un peu de jour peut luire sur ces mystères , c'est de la psychologie qu'il viendra. » {Revue nouvelle, t. XIV, p. 336.) M. Cousin lui-môme ne prêchait-il pas pour le magnétisme, lorsqu'il a dit {Revue des deux Mondes, 15 mai 1852, p. 625, note) : « C'est l'intuition qui par sa vertu propre et spontanée, découvre secrètement et sans le secours de la réflexion toutes les vérités essentielles La voix qui parle aux prophètes et aux

poètes; c'est le principe de cette foi inébranlable et sûre d'elle-même qui étonne le raisonnement, réduit à la traiter de folie, parce qu'il ne peut s'en rendre compte par ses procédés ordinaires. »

* Lib. XIX, ch. xxvii.

Ce dernier chapitre ne sera qu'une sorte de post-face.

Je mets à la fin ce que d'autres mettent au commencement; chacun son système, et le lecteur, je l'espère, acceptera le mien. Mieux vaut dire, selon moi : voilà ce-que j ai fait; que : voici ce que je vais faire. Dans ce dernier cas, en effet, il faut, lorsqu'on a fini un livre, et qu'on tient à s'assurer si l'auteur a tenu toutes ses promesses , le rouvrir pour lire de nouveau la préface; or, c'est déjà beaucoup de l'avoir lue ime fois.

A ceux qui me feront un reproche de la singularité de mon titre, j'opposerai l'autorité de Pasch et d'Almeloveen, qui, tous deux, en ont donné un pareil à leurs livres, écrits en latin sur un sujet semblable. Je n'ai fait que traduire ce que j 'ai lu sur leur frontispice ,

— lliO —

fc TiiBff-Arit ^oiu: en français tout autant, ce ^> iTie Sc^inÊhAnSiqua en latin.

c^r».'c:xva:ax. autorités nouTelles; à faits irrs^ jcvu^xes de même. On ne s'étonaifca 5:0: T»fc? 5à)e n'ai reculé devant aucime «czinf". f^ 5i ie livre le plus inconnu ma s.xzreîL: f^etslir le meilleur à consulter et à x^tvr. • n n'y a si pauvre autheur qui ne 7c:2S!*? ir:>rî*qiîoéccs serrir, au moins pour le V!rï,''^çiai?e' o^ sca temps: • voilà ce que di- 3*:: ^'Lx^î,^» Fiïicbeî au 3nrr siècle *; et ce àoc: fi: .m: îtooi de me &ire une loi. J'ai tâ- Af 3* îoiaî lire, afin de ne laisser nulle part Src: v^:'' .V .r*ii T«ivaTait importer à mon sujet; .V :v^f ;^x: :r v,;ve. d'une importance même ^^^.'ù:; 'jkirt^, >:'' n'ai jamais manqué de l'indicé.: vt: tcinu. ;t^ suis allé, je le sais, jusqua ya^c::> .^:'' *3i riiaîion et de la note: c'est que je r*f T<x:v:3i:s ;rop pn^iver dans un livre de ce 3|?«:r;^, 4>:i lo Itvîeiir devra toujoiws trouver q^:o V ne ycouve point assez.

J^a: :a:î. on l'a vu, plus d'une chicane aux in>v:i:in:T^ anglais, mais on le constatant, on a px\ s'assurer aussi que ce ne fiit jamais avec la panialiîè d'im patriotisme aveugle et mes^^

^ JRa-viWÎ it Td iM^nfmê ti poésie françoiset. p. 909.

quin. Pour des découvertes qui importent à rintérêt universel, j'aurais eu mauvaise grâce à guerroyer au nom d'une nation, fdt-ce même la mienne , puisqu'il est vrai qa*en raison de la grandeur de son œuvre, tel inventeur se trouve de fait le citoyen du monde. Mais, quand toutefois l'origine est évidente, pourquoi ne la signalerait-on pas ? Parce que le Nil coule sur la terre d'Egypte pour la ren^ dre fertile et l'enrichir, est-ce à dire qu'il n'était pas besoin d'aller à la recherche de ses sources dans les montagnes de l'Ethiopie; et, de même, parce que telle invention fertilise, de son large flot, l'industrie anglaise, faut-il ne pas rechercher le lieu d'où elle est partie? Ne fût-ce d'ailleurs que pour reprocher à une patrie marâtre l'oubli qu'elle a fait des œuvres enfantées chez elle, il est bon de nommer la France, chaque fois qu'ayant vu naître ime découverte, elle n'a pas su la retenir?

Tel a toujours été, en ces sortes de choses, le caractère des deux peuples : l'un, ardent à la production, jusqu'au jour où elle est faite, puis, dès le lendemain, insoucieux pour elle et négligent jusqu'au dédain ; l'autre, apathique à produire, mais ardent à adopter; toujours la main tendue pour saisir ce qui

tombe; toujours embusqué pour arrêter ce qui s'égare. On peut être sans crainte ; lorsquHme invention n'a pu se faire une famille en France, elle trouvera toujours en Angleterre quelqu'un pour la reconnaître et la légitimer. Mais dès lors aussi TAnglais la déclare sienne; bien qu'il ne soit que père adoptif, il ne veut pas que la recherche d'une autre paternité soit admise. Du jour où elle a passé le déti*oit, Tinvention est bel et bien anglaise, et c'est iK)ur cela qu'ill'aime; le Français, de son côté, ne lui fera fête que lorsqu'elle lui sera revenue d'Angleterre. Cela est cause que l'Anglais, bon père de famille des découvertes, a toujours passé pour être l'inventeur par excellence; tandis que le Français, au contraire, en raison de ce laisser-aller, de cette nonchalance de paternité, a toujours été taxé d'impuissance. L'Anglais en ne cessant jamais d'emprunter a toujours eu l'air de prêter aux autres; et, par contre, le Français en ne cessant jamais de prêter a toujours paru jouer le rôle d'emprunteur. « Les Angloys, disait Bonivard au xw* siècle *, n'estiment aucime nation (jue la leur, ni chose bonne si

1 Advis et devis des lengu^. Biblioth. der£coledes chartes , 2« série, t, V, p. ÎK>5.

elle n'est provenue de leur pays, et les François estiment tellement les autres nations que la leur, et n'inventent jamais rien, mais s'aident des choses parles autres inventées. »En apparence, les choses se passent encore ainsi, et il faut bien regarder pour voir qu'il en est tout autrement. Les français expient de cette manière le malheureux esprit d'opposition qui est dans leur nature ; leur manie de défiance, née d'im long despotisme; ce sentiment, enfin, de jalousie instinctive, qui les rend si impatients d'égalité, et qui, se tournant contre leurs propres génies, fait qu'on leur voit renier ce qui devrait faire la gloire nationale. On a chez nous la haine du voisin, l'envie du confrère; et tout cède devant ces petites mesquineries d'inimitiés et de jalousies individuelles. C'est en France que naissent les grandes choses, et c'est partout ailleurs qu'elles prospèrent : « 11 est vrai, écrivait Voltaire à madame d'Epinay, le 17 août 1769, il est vrai qu'on commence toujours par s'opposer à Paris à tout ce que l'Europe approuve. » Il en dirait autant aujourd'hui. Il n'y a qu'en France que l'on n'aime pas les idées françaises.

Mais passons; si je continuais ainsi, je re-

ferais le livre dans la post-Cace, et je ne dois que Texpliquer.

On me chicanera peut-être sur le peu de déTeloppement que j'ai donné aux déductions philaR>pbiipies et peut-être aussi sur Toriginalité du sujet. Touchant le premier point, je Dépendrai que j'avais à grouper trop de détails pour qu'on pût espérer que je tirerais de chacim une condlusion décisive. La philosophie de cette matière multiple était trop difficile à condenser, je n'en ai voulu voir que Téradition ; je laisse le reste à faire à d'autres. Quant à 1 originalité, en nonmiant Pasch, Ahneloveen, Dutens, qui m'ont précède j>our des ouvrages à peu près semblables, je prouve que je suis tout des premiers à dire que l'idée ne m'appartient pas. Moi qui cherche des précédents à chaque chose, j'eusse été mal venu de ne pas avouer que j'en avais aussi pour ce livre. J'ai fait comme les inventeimi modernes, j'ai étendu, j'ai développé, j'ai mis au point de notre époque ce ijue Pasiii, en 1700, avait forcément arrêté aiLx choses de son temps , ce que Dutens n'avait pas mené au delà de 1788.

Si leurs omTages eurent ime raison d'être, chacun à son heure, je ne pense pas que le

mien soit moins opportun. Puisque le siècle dont ils dressaient le bilan scientifique et industriel, avec la régularité d'un teneur de livres, en posant le plagiat au passif et à l'actif l'invention soi-disant nouvelle, leur avait paru mériter la mise au jour d'un ouvrage de cette nature, croyez-vous que le nôtre ne puisse pas en supporter un semblable ? n a sans doute créé plus qu'aucun autre, mais à la condition d'avoir aussi le plus emprunté. L'invention humaine ne fut jamais mieux qu'en notre temps une sorte d'exploitation en commandite ; elle ne marche que . sous la raison sociale du présent et du passé. Celui-ci donne l'idée, celui-là fait les fonds; l'un jette le germe, l'autre dit : l'idée est mûre, et commence l'entreprise, tantôt en la tirant du sillon même, tantôt en la prenant sous les ruines d'un premier projet prématurément tenté. L'idée, en effet, ne nous arrive le plus souvent, des siècles passés, que déjà contrôlée par l'expérience, et consacrée par l'infortune de son créateur. On ne fait qu'escompter plus tard l'oubli dans lequel il est tombé ; le public laisse faire. Peu soucieux des droits du premier, et comme s'il ne lui suffisait pas d'une seule injustice, il est sans pitié pour

— i* — iriOi aabdkfET.oûCLiaesaBsméiDoîiepoiir s(m

M. fe< A a^as^^aiafîipifinpnt flétri cette jar'gfrriEPa? qi^'aiSeirae. pour les sorices du ittssir. > |<2L5c ^:to par les jouîssaiices dont fîs> es; «^ îa iWEte* : < La foule irréfléchie, îEZixsii''^ dtf csGSK.na ^QSTudessdences v3ie je!=r^ nsojSaAS. et, oomrae le sauvage, ^we azTsii TViMiHLtïefs trooiê bon que Tcm ok:^ l'irîi^ |«ûar ar<Mr le fruit. Allez donc ^ ««k£if? àVroites antmeares. des théories ;c:ysâ•^:ï[^^. ciLimîques. qui. longtemps élaboiv«^ àasiâ» je âkace du cabinet, ont donné sa^âsmoea ciâ> ('^odîges!Vantez-hii aussi les* ~ 1.: -^ - A- pfs- oes racines génératrices de voîfîï' i^ >âeïioes paâtires ! Elle ne s'arrè- >£:* Tiks^ i Tvvis ccoater. A quoi bon des théorjrafîz^s* Ls^nange. Laplace ont-ils créé des :2îCZîf^ ^<i it^ îndnstries? Voilà ce qu'il faut! ELjt Zir ve;i; que jouir. Pour elle, le résultat t^ :-viî> f^e i^ore les antécédents et les dé-

L'-inx-îaDi^- Yoilâle Trai mot, bien plus «SEii:>iXVc:i"ovJ:lî eî ingratitude.

. Le reTî* eî le 3ai* siècle, dit Ch. Nodier *.

'< ]^r*^'trf t^-vtf.nxn-'t* fi htférmres, t. I, p. 469. î Krrw i« TMr». \, XX, p. 26.

se sont crus découvreurs , par une raison toute simple, c'est qu'ils étaient ignorants, et qu'à l'exception du charlatan qui proclamait effrontément son plagiat comme une nouveauté, dont la perception s'était dérobée avant lui à tous les efforts du genre humain, personne ne s'était avisé de son temps de feuilleter l'auteur obscur dont il s'appropriait la découverte. » "

L'ime des principales causes de cette ignorance nous semble être la Révolution, qui, en nous faisant rompre brusquement avec le passé, ne nous a pas même laissé la conscience de ce qu'il nous avait légué. C'est une tempête qui, brisant ancre et cordages, a violemment lancé le navire loin de la côte. Nos pères sont morts pendant la tourmente, et nous sommes nés en pleine mer sur ce vaisseau ballotté, démâté, sans rien connaître de la terre d'où il était parti, sans rien savoir de celle où il abordera peut-être. Mille choses étaient là sous notre main; nous avons cru les avoir faites, parce qu'elles étaient à nous; nous avons cru les avoir créées, parce que, suivant les besoins nouveaux de cette situation nouvelle, nous les avons perfectionnées.

Il semble que la loi scientifique formulée

par Liimëe, quand il a dit, de la nature qui marche lentement et sans secousse ; Natura non facit saltus, nous soit aussi peu connue que ce précepte des Ecritures sur la nécessité de la tradition en toutes choses : NihU innovetur nisi qxwd traditvm% est.

De TouhU du passé naît le dédain de l'avenir ; aussi semblons-nous vivre comme perdus en nous-mêmes, dans l'apathie et dans la vanité de Tégoïsme, comme persuadés que nous ne devons rien à personne , et que nous n'avons plus rien à attendre.

C'est dans la Uttérature et dans les arts que le dédain des antiques traditions est poussé le plus loin, et se manifeste chaque jour par tous les désordres de la plus lamentable décadence. On étudie bien encore un peu le passé, mais dans un but d'érudition et non d'expérience, pour s'amuser de ses curiosités et non poiu* se pénétrer de ses doctrines. Où il ne faudrait chercher que des leçons, on se crée des distractions d'érudit. M. Joubert avait bien raison, lorsquen causant un jour avec M. de Chateaubriand de cet abaissement des saines études qui, dédaignées du plus grand nombre, ne semblent plus être qu'affaire d'archéologie et matière à pédantisme, il lui

disait : « En littérature rien ne rend les esprits si imprudents et si hardis que Tignorance des temps passés et le mépris des anciens livres; » et M. de Chateaubriand répondait : « Le siècle nous emporte avec nos meilleures maximes : il s'ennuie et veut du neuf * . » Or, ce neuf dans les choses de Tart et de l'esprit, quel a-t-il été? Qu'avons nous vu de notre temps? M. Cousin vous le disait l'autre jour* : la conspiration de la licence et du mauvais goût ; ime littérature dépravée, complaisante à la faiblesse et au vice ; l'art réduit au rôle de serviteur de la fantaisie et des sens. C'était inévitable ; le beau et le vrai ne s'en vont que pour faire place à leurs contraires : « Les siècles où Ton a nié le plus de vérités sont ceux où l'on a rêvé le plus de fables. » Cet ancien proverbe d'un peuple décrépit * n'attend plus malheureusement son application chez nous.

Ma prétention n'est pas de dire : Voyez en avant; mais, regardez en arrière; et, qui sait? c'est peut-être un conseil qui équivaut à l'autre. De quel droit le donnai-je encore? Je ne

1 De Marcellus, Chateaubriand et son temps^ p. 129. « Madame de Sablé, 2* édition, p. XIII.

> Les Chinois.

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suis ni un philosophe ni un savant; je n'ai du philosophe que des aspirations de philosophie, du savant que des curiosités de savoir. Quand je travaille, je me fais public ; je me donne, si je ne les sens en moi, ses instincts, ses ardeurs d'apprendre, et ainsi je me mets mieux à même de les satisfaire. J'arrive plus tôt à lui peut-être que je n'arrive à la science, mais s'il ne fallait que le désir, je serais aussi près de Tun que de l'autre. Mon but, c'est detre un trait d'union, un. point de contact : c'est de donner un peu à tous ce que la science ne semble vouloir réserveripi'à quelques-ims ; c'est de démocratiser, pour ainsi dire, ce qu'elle aristocratise; c'est, en un mot, de faire descendre sur des plans inférieurs ce ipi'elle accumule sur des sonmiels un peu trop inaccessibles.

Le temps des prêtres d'Egypte est passé; chacun sent qu'il a des yeux et demande ta voir. Or, le présent est plein de doutes, l'avenir rempli d'ombres; qu(? faire pour consoler le regard? Ouvrir le passé. C'est ce que je tente. Derrière le voile, dont je soulève un coin, ou n'a rien \'u d'ailleurs qui ne porte avec soi le plus fécond enseignement : les entreprises trop hâtées s'écroulant sui* elles-

mêmes ; les désirs insensés n'entraînant que ruines ; enfin, comme lois de toute création : l'opportunité pour naître, la maturité pour vivre.

Je ne suis pas aussi formellement exclusif que le comte de Caylus, qui, dans sa lettre du 28 août 1758, au P. Paciaudi, faisait cet aveu d'archéologue enthousiaste : « Nos modernes ont beau dire, ils veulent, par un excès de vanité, tirer toute la couverture à eux, plus je vais et plus je vois que les anciens ont tout connu; » mais, d'un autre côté, si je ne trouve pas dans l'antiquité, un certain nombre de nos modernes découvertes, je n'irai point non plus l'accuser pour cela d'impuissance.

« Le besoin , dit M . Ernest Renan * , es t la cause occasionnelle de l'exercice de foute faculté. L'homme et la nature créèrent tandis qu'il y eut un vide dans le plan des choses, ils oublièrent de créer sitôt qu'une nécessité intérieure ne les y força plus. » Or, cherchons un peu, et nous trouverons que c'est à cette absence de besoin inspirateur qu'il faut attribuer l'ignorance, peut-être même le dédain des anciens

* Origine du langage, 2c édit., p. 244.

pour certaines inventions. Ils les avaient sous la main ; mais la nécessité ne leur ayant pas montré ce qu'elles pouvaient avoir d utile, ils ne prirent pas la peine de les saisir, ou bien ils n'en firent que des jouets.

Je vous ai dit qu'ayant pu se donner l'imprimerie, ils passèrent auprès sans daigner lavoir. Qu'en eussent-ils fait, dans la sphère d'une civilisation restreinte où la majorité ne comptait que des esclaves , où l'intelligence était une aristocratie? Dans ce monde où la paix ne se trouvai t nulle part, où chaque peuple était l'ennemi sans trêve du peuple son voisin, à quoi donc aurait aussi servi le télégraphe électrique, dont les fils sont pour ainsi dire le premier lien des nations entre elles ? Aurait-on pu, sur cette terre sans cesse déchirée, établir l'immense réseau où semble circuler, dans un courant commun, la vie des peuples et l'espérance de la confraternité et de la paix universelle ? Les chemins de fer n'étaient pas jux temps antiques d'une nécessité plus grande; ils dévorent l'espace; or, dans le monde ancien, si on le compare au monde actuel, l'espace existait à peine. La Méditerranée était la seule mer qui fût complètement connue, et continuellement parcourue;

était-ce donc pour naviguer seulement sur ce grand lac romain qu'il était besoin de créer les bateaux à vapeur? Les inventions se font à la taille du monde, comme les habits à la taille 'de Thomme. Il a grandi; aussi voyez quelles proportions géantes ont prises les découvertes. Elles ne suiyent plus les peuples isolés dans leurs besoins spéciaux ; elles naissent mesurées sur les nécessités générales qui les ont enfantées.

Les anciens, je vous Tai dit, n'ont fait avec la vapeur que des jouets de savant , et avec la poudre que des feux d'artifice. Ils ne pouvaient comprendre ce que ces deux forces portaient en elles; Teussent-ils compris même, ils n'en eussent pas fait usage. A quoi bon?

L'une et l'autre n'étaient-elles pas destinées à être le puissant ressort de la civilisation moderne, et à transformer le monde. Celle-ci, qui n'a pas encore atteint les limites de la terreur, finira, de perfectionnement en perfectionnement, d'épouvante en épouvante, finira, dis-je, par tuer la guerre à force de la servir. La paix du monde, qui doit naître sanglante et qui sortira, non pas d'un congrès, mais de la bouche du canon le plus exterminateur, trouvera toutes prêtes, pour lui obéir,

la vapeur et rélectricité, ces deux puissances créées pour être ses sujettes et pour porter ses ordres d'un pôle jusqu'à Tautre.

Si quelques appréciations de détail m'étaient permises, en ces pages qui ne doivent être qu'une sorte de résumé, j'ajouterais qu'il était dans la destinée des anciens de ne pas connaître, non plus, une partie des choses tant vantées qui sont la gloire de la science ou de l'industrie du xix^ siècle. Ils vivaient le jour, ces hommes primitifs, et la nuit venue ils s'en allaient dormir; alors, qu'auraient-ils fait du gaz? La nature était l'objet de leur culte, et ils la voulaient dans toute sa pureté. Ce qu'ils demandaient, c'éta,it la beauté idéale ^t divinisée par l'art. Supposez donc qu'un enchanteur fût venu leur apporter la i)hotographie ; croyez- vous qu'ils lui eussent faitbon accueil? Ils eussent chassé de leur ville ce magicien de la laideur humaine, après avoir brisé en mille pièces l'engin maudit qui ne fait grâce à l'homme ni d'ime verrue ni d'une ride. Non, ce n'est point au temps des fables charmantes, que cette invention-là devait faire ses prodiges, mais à notre épocjue qui, désenchantée du beau et du vrai, ne s'y rattache que par le réalisme , qui en est la caricature.

— Mo —

H faut avouer qu'en dehors des gigantesques découvertes dont je parlais tout à l'heure, il en est beaucouiJ de notre temps qui ne sont que mesquines. L'homme d'aujourd'hui, si grand dans les inventions qui importent à rintérêt du monde entier, est au contraire petit et frivole dans ses conceptions, lorsqu'il n'a plus qu'à se satisfaire lui-même. C'est que si la société a grandi, comme dernièrement le disait fort bien M. Paulin Limayrac, l'individu s'est rapetissé. Plus que jamais amoindri, il se perd dans la masse. Ses inventions que j'appellerai personnelles ne sont même, le plus souvent, que d'une utilité très-relative. Prenons deux exemples des plus vulgaires :

les allumettes chimiques, qui sont une niaiserie dangereuse ; et la galvanoplastie , une niaiserie de vanité. Les fumeurs ont fait le succès des unes. L'autre a dû sa fortune à ce besoin de faux luxe né, en notre temps, d'une égalité sans frein servie par un agiotage sans mesure, qui suffirait à justifier cette dure parole : « Le siècle joue la parodie de la civilisation*. » »

M. de Chateaubriand a dit : « Les Français

1 De la Gervaisais, De VOpinion, 1835, in-12, p. 34.

vont instinctivement au pouvoir ; ils n'aiment point la liberté, l'égalité seule est leur idole*.» Or, ils peuvent aujourd'hui Tadorer à leur aise, et, comme je viens de le dire , c'est un autre abus, dont la corruption des mœurs a toujoui's été la conséquence*, c'est l'agiotage quf^paye les frais du culte. L'industrie, à son tour, complaisante à tous ces désordres, s'est plutôt épuisée en expédients de richesse fardée, de magnificence au rabais, de luxe mis à la portée de tout le monde , qu'elle ne s'est évertuée à créer des choses sérieusement utiles. Ce que nous appelons le confortable n'est guère que le produit bâtard du superflu et de la pacotille. Nous n'avons cherché le bon marché que pour les choses avec lesquelles il n'est pas compatible ; et nous avons ainsi aidé à l'éloigner davantage de celles où il serait plus que jamais nécessaire.

» Mémoires d" outre-tombe fi. VII, p. 115.

2 La démoralisation ne s'étendit de la noblesse à la bourgeoisie qu'à l'époque de la Régence, c'est-àdire au moment de la grande faveur de Law et de sa banque ; en 1776^ dernière période de la corruption sous l'ancien régime, nous trouvons une cause semblable : l'agiotage de la caisse d'escompte. (D'Allonville, Mémoires^ 1. 1, p. 88-89.)

« Il n est pas prouvé, disait Coleridge *, que les machines, en multipliant les produits, diminuent le prix des objets. Sans doute, les objets fabriqués peuvent se vendre moins cher; mais Tes premières nécessités de la vie conservant la même valeur et le même taux, il faudrait distinguer les produits naturels des produits artificiels. Quand même nos souliers et nos bas nous coûteraient moins qu'autrefois, le bœuf et le mouton se vendraient tout aussi cher, Ce sont les hautes classes de la société qui consomment la part incontestablement la plus forte des objets fabriqués. S'il y a diminution de prix, ce sont donc ces classes qui en profitent, bien plus que les classes inférieures. Tous les objets absolument nécessaires à la vie sont proportionnellement aussi chers qu'autrefois : qu'avons-nous donc gagné ? »

Oui, qu'avons-nous gagné? Je m'en vais vous le dire, en me bornant à formuler ici, comme une vérité tristement acquise, ce qu'il y a cinquante ans, l'académicien Lemontey ne faisait que prophétiser * : l'é-

1 Revue britannique, avril 1835, p. 315-316.

s Cité par M. Pb . Chasles, Études sw les hommes et les mœv/rs du xix* siècUj p. 345-347,

golBinc mercantile est venu envahir le droit des gens et la morale privée ; un honune est évalué par ce qu'il possède: les beaux arts sont reçus par vanité, non par goût; les science sconservent un reste de crédit, non pour la grandeur des découvertes ou pour la sublimité des résultats, mais pour leur application inunédiate à quelque métier. Le commerçant devient, non pas Tobjet, mais l'arbitre des honneurs; contre-sens politique, qui, au lieu de rendre le commerce glorieux, rend la gloire commerciale. Depuis que la finance est devenue une science, Téconomie publique et ijarticulière s'occupe beaucoup plus de largent que de la vie des hommes.

On cherche partout des machines pour abréger le travail, aucune pour conserver la vie de Touvrier. « Prenons garde ! • ajoutait le vieux prophète. Oui , dirons-nous comme lui pour conclure, prenons garde d'introduire des théories dures et arides, qui substituent partout Tesprit d'intérêt à Tesprit de fraternité, et de consacrer un égoïsme universel pire que la nécessité dans l'état sauvage !

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