CHAPITRE VU
Le fouet. — Le claviger.
L'architriclin. — Le bidel. — Le droit de béjaune.
Maint écolier vieillissait sur la paille des Écoles, et un contemporain raconte qu'après quinze ans d'absence, il retrouva à la même place de vieux escholiers aux cheveux blancs, maigres et hâves, qu'il avait connus « parés des brillantes couleurs de la jeunesse », continuant à argumenter en baroco ou en barbara.
Beaucoup d'étudiants devenaient ce que nous appelons des « fruits secs ».
11 y avait, naturellement, des garçons indisciplinés qui fréquentaient plus souvent les cabarets que les salles de cours. Ceux-là gaspillaient feur temps aux jeux de cartes ou de dés, aux quilles, à la pelote.
Drapés d'un manteau en loques, ou étriqués dans une lamentable souquenille, réduits à mendier des écuelles de soupe à la porte des couvents, ils auraient pu gémir, comme notre Villon :
Hé! Dieu! si j'eusse étudié Au temps de ma jeunesse folle, J'aurais maison et couche molle...
Mais quoi! moi, je fuyais l'école, Comme fait le mauvais enfant...
Ces tristes sires avaient coutume de rester aux alentours de l'Université, incapables de renoncer à leurs divertissements habituels, qui consistaient à rafler des poissons au marché, à piller les pralines et
les nougats des confiseurs, à chaparder les brocs de vin qu'on accroche aux porles des tavernes, à faire une razzia de boudins, saucisses, cervelas, jambonneaux, grillades ou andouilles chez les charcutiers ou les rôtisseurs. Ils savaient aussi tricher au jeu, demander l'aumône, forger de fausses clefs, battre monnaie avec du plomb.
Celaient d'étonnants Panurges, et la plupart d'entre eux risquaient de finir leurs jours sur une potence, ou tout au moins dans un cul de basse-fosse, entre un croûton de pain sec et un pichet d'eau pure, gardant toutefois l'espoir de « crocheter la porte du paradis ».
Pour régenter toute celte population cosmopolite, aucun maître d'étude, aucun surveillant, aucun censeur. La grande ressource était la punition corporelle, le fouet..., instnimentum regni. Le rëgent montait en chaire armé de la férule, et vse natibusl s'écrie Érasme, qui avait été le témoin indigné de ces corrections brutales et sanglantes.
« Les collèges, dit Montaigne, étaient de vraies geôles de jeunesse captive. » On n'entend dans ces sombres demeures que des hurlements d'enfants suppliciés, des cris de colère de maîtres furieux. Un surveillant devait chaque jour présenter au principal la liste des élèves qui, à l'office, avaient parlé en langue vulgaire ou commis quelque faute grave.
Et la liste de ces fautes était longue : mensonges, injures, coups, paresse, désobéissance, inattention, etc.
Les boursiers [caborsins] étaient publiquement battus de verges devant le pilier des Halles Sepfem sunt, dédié à Pythagore le musicien. Ce nom de Septem était justifié par six autres noms écrits au revers du pilier : Ptolémée l'astronome, Platon le théologien, Euclide le géomètre, Archimède le mécanicien, Aristote le philosophe et Néomaque l'arithméticien. Pour les fautes moindres, à l'heure des pénitences, la cloche sonnait, appelant tous à venir assister à la correction exemplaire que venait de prononcer le principal dans l'admonestation publique qu'il faisait après chaque repas : maîtres, officiers, suppôts, écoliers, formaient la haie, et le patient passait par les verges.
Pour assurer la discipline et prévenir les escapades, le principal avait un agent qui, dans les petits collèges, avait une importance et une autorité extrêmes : c'était le claviger, le portier, qui en était la
cheville ouvrière el le pilier d'airain. 11 avait hérité des prérogatives du bidel, l'appariteur des Écoles de la rue du Fouarre, qui faisait la police aux cours et conduisait les écoliers aux examens. Aussi s'appliquait-on à choisir le cerbère scolaire intelligent, vigilant, solide, incorruptible.
Pour assurer la bonne discipline el la surveillance, il ne devait y avoir qu'une porte donnant accès à l'établissement'. Aussi s'ingéniait-on à donner à celte porte, comme on peut le voir, des dimensions énormes et une certaine décoration architecturale qui jurait avec l'aspect morne et souvent sordide de la façade du collège. C'était presque toujours un cartouche monumental placé au milieu du cintre de la grande porte cochère portant l'écusson et les armes du fondaleur,le nom du collège avec fleurons, festons et astragales.
Un arrêt du Parlement avait même imposé celte obligation.
Presque toujours le claviger était un colosse, revêtu d'une riche livrée, portant la perluisane aux cérémonies.
Les écoliers et les maîtres, qui vivaient dans la pure anliquilé, l'affublaient d'un nom des héros ou des demi-dieux de la fable. Polyphème était le portier de Montaigu; il avait sous ses ordres Tenipestas, le féroce fouettard. Orion était à Sainte-Barbe, Lancelot. à Cornouailles, Enceladc à Dormans, Agitée à Navarre, Eulychès aux Bernardins.
Dans l'intérieur des collèges, les brimades florissaient. Gare au nouvel arrivant ahuri et tout frais émoulu de son terroir! On le béjaiinïsait, ou exigeait de force le tribut de bienvenue. S'il n'avait pas la