CHAPITRE VIII
Le Pré-aux-Clercs et les jeux des écoliers. — Les vignes de la Bièvre. — L'Université de l'abbaye de Saint-Germain. — Ëcoles buissonnières.
L'Université de Paris possédait, de temps immémorial, la grande prairie qui s'étendait entre la Seine et les murs de l'abbaye de Saint- Germain des Prés; elle prétendait la tenir en fief de Charlemagne, ce qui, d'ailleurs, n'a jamais été bien démontré, et pour cause.
Là, messieurs les escholiers avaient coutume d'aller s'ébattre ordinairement les mardis et jeudis après la classe du soir : c'étaient les congés réguliers. Mais l'école buissonnière était fort en faveur dans les écoles, et c'est des flâneries et des pêcheries sous les saulaies qui bordaient les bras de la Seine que ce nom a pris naissance.
Du portrait qu'on nous en a tracé, il est permis de croire que les jeux des écoliers n'étaient pas des plus innocents...
A plusieurs reprises, les moines de l'abbaye émirent sur ces prairies des prétentions toujours repoussées, mais qui amenaient entre eux et les écoliers des luttes parfois sanglantes.
En M 92, par exemple, une rixe ayant causé la mort d'un écolier, l'Université manifesta la plus vive indignation et envoya des députés au pape pour obtenir une réparation. La toute-propriété du Pré fut reconnue aux escholiers.
Mais la guerre était toujours à l'état latent. Messieurs les clercs ne se gênaient pas pour poursuivre de leurs propos galants les dames et damoiselles du bourg Saint-Germain, qui était fief de l'abbaye; les bourgeois, plus pratiques, empiétaient insensiblement sur le terrain de l'Université et bâtissaient le long du chemin des maisons de rapport.
On fit des observations aux moines sur leurs usurpations ; ils répondirent par des analhèmes. L'abbé fit sonner la cloche d'alarme pour convoquer ses vassaux, qui, conduits par des moines, au cri de :. « A mort! I) se ruèrent sur les escholiers.
Deux de ceux-ci furent tués, d'autres furent battus el conduits dans les prisons de l'abbaye.
Sur les plaintes et menaces de l'Université de fermer ses classes, le roi condamna l'abbaye à diverses réparations. Néanmoins, chaque année, des contestations s'élevaient ; elles finissaient toujours par des transactions que les deux parties se gardaient bien, d'ailleurs, d'observer.
En 1548, l'abbé de Saint- Germain fit construire une infirmerie ayant vue et jour sur le Pré.
L'illustre Ramus, principal du collège de Prestes, fit, dans une harangue véhémente, sentir aux écoliers qu'il ne fallait pas tolérer cette nouvelle infraction aux droits de l'Université. Les écoliers se réunirent en armes, arrachèrent les vignes de l'abbaye et allèrent brûler les ceps devant l'église Sainte-Geneviève.
Les moines, lésés dans ce qu'ils avaient de plus cher, — leurs vignobles, — portèrent plainte au Parlement, qui ordonna la fermeture des jours d'où les moines « hacquebutaient les escholiers et tiraient sur ceux-ci faulconneaux », et reconnut justes les prétentions de l'Université.
Ce jugement n'eut pas le pouvoir de calmer l'effervescence. Divers excès furent encore commis par les escholiers et les moines; des incendies, des démolitions, des batailles rangées eurent lieu; alors le Parlement s'irrita. L'un des coupables, Crocoison, fut brûlé au milieu du Pré-aux-Clercs. Ce fut le dernier épisode de celte lutte homérique.
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Mais le Pré-aiix-Clercs conliniia à èlre le rendez-vous des gens de mauvaise compagnie, des duellistes, le centre des tumultes et des séditions.
Un large fossé le coupait en deux, amenant l'eau de la rivière aux fossés de l'abbaye. C'était le lieu favori des escholiers qui, sous les saulaies, « peschaient, dit Rabelais, aux grenoilles et escrevisses et bastyssoient petits engins automates, c'est-à-dire soy mouvans euxmêmes ».
Avec de grandes perches, « d'un sault passaient le fossé, et nageaient jusque en Seine eu profonde eaiie ».
Puis, avec de grands cris, les escholiers jouaient à tous ces jeux dont Rabelais nous donne la nomenclature : « à la balle, à la paulme, à la pile trigone, gualantement s'exerceans le corps ».
Dans un coin, d'autres, plus calmes, s'amusaient, en vidant force brocs et vidrecomes, « à la fossette, au glie (jeu de quilles), à la marelle, à la quicquaronne (cheval fondu), à cligne-musette, à cassepot, au furon (furet du bois joli) », à ces vieux jeux français qu'on retrouve encore aujourd'hui au fond de nos provinces, et que les Anglais ont accaparés en les baptisant de noms britanniques : à la courte paume, à la tronche, à la crosse, à la balle au pied.
Dans un autre coin, du côté de la potence de Nesles, au milieu d'un bouquet d'arbres, les jeunes nourrissons de l'Université faisaient sauter à l'escarpolette ou à la crosse (jeu de bascule) les gentes bachelelles d'alentour. Il y avait encore le jeu de mail, qui consistait à lancer une boule de buis par un arc de fer, au chesne fourchu, au savetier (main chaude), à cochonnet va devant, au palet, aux barres, etc.
« Se vaullrant ta l'ombre des buissons », d'autres jouaient aux dés, au flux, à la vole, au lansquenet, au farau, à la mourre, à croix ou pile, « les quelques subsides qui restaient en leur bourse ». Puis, sur un coup douteux, une querelle éclatait, véhémente, on en venait vile aux coups, le cercle se faisait, et les deux adversaires, le poignard à la main ou le gourdin au poing, s'escrimaient avec vigueur, aux applaudissements des assistants. Le sang coulait, et l'on emportait les blessés bien mal en point dans quelque ostelleric voisine, à l'abri des regards de messieurs les archers.
Lors du siège de Paris, Henri IV et son armée campèrent dans le Pré-aux-Clercs.
. En 1606, l'Université en vendit six arpents à la reine Marguerite,
qui en fit don aux Auguslins réformés qu'elle patronnait; elle acquit ensuite, le long du fossé de Nesles, six autres arpents, où elle fit construire un palais entouré d'un grand parc qui s'étendait jusqu'à la rue des Saints-Pères.
L'Université aliéna ensuite pièce par pièce son domaine, sur l'emplacement duquel se construisirent les beaux hôtels du faubourg Saint-Germain.
Le Pré-aux-Clercs, où, dit Ramus, « pédagogues et régents allaient
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jadis, comme au champ de Mars à Rome, meiner les escholiers jouer en ce champ royal, pierre philosophale consacrée à tous les exercices de gentillesse et d'honnêteté » (hum!), avait vécu.
Mais les escholiers allaient aussi volontiers faire l'école buissonnière au penchant sud de la montagne Sainte-Geneviève, à travers les vignes et les courtilles où l'on accédait par la porte Saint-Jacques ou par la porte Sainl-MicheL Us aimaient à glaner le long de la Bièvre, qui était alors un riant et frais ruisseau aux ondeletles claires babillant au milieu des grasses prairies d'Arcueil et de Gentilly, « raillans, gaudissans, louans, chantans, dansans, se vaulrans en quelque beau pré, déni-
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chans des passeraulx, prenans des cailles, peschans aux grenoilles et aux éscrevisses ».
Ils aimaient à aller humer « la purée septembrale », jouer à ces jeux dont I^abelais nous a laissé un si plaisant catalogue, dans ces tavernes clairsemées du faubourg Saint-Marceau qui se cachaient sous les saulaies, et tirer, sous les « bersiaux de vigne », l'arbalète et l'arc à main. Le petit cabaret des Trois Poissons, au faubourg Saint-Marceau, était renommé pour son vin clairet d'Orléans'.
Plus d'une fois les écoliers, « prenans et pillans comme estourneaux des raisins », dans les vignobles du faubourg, reçurent, « des gros ribauds de croquans et messiers gardeurs de vignes », de rudes corrections d'escourgées sur les épaules et furent conduits devant le juge de Sainte-Geneviève, qui les condamnait à quelques jours de prison, au pain et à l'eau. Pendant les derniers jours du carnaval de 1229, les escholiers allèrent, selon l'usage, festoyer dans les cabarets de Saint- Marceau. Profitant de leur ébriété, les taverniers demandèrent une somme supérieure à celle due. Les têtes s'échauffèrent, les écoliers et les bourgeois du faubourg qui s'étaient joints à leurs voisins échangèrent des gourmades, les écoliers eurent le dessous; mais le lendemain ils vinrent en force, enfoncèrent les cabarets, brisèrent les tonneaux. Le guet arriva et, comme d'usage, s'empressa de charger et de molester les étudiants paisibles et étrangers au désordre. L'Université protesta et suspendit ses leçons jusqu'à ce qu'on lui eût donné satisfaction en condamnant les bourgeois à de fortes amendes et réparalions.
D'ailleurs, ces vignobles de la vallée de Bièvre avaient un grand attrait pour MM. les escholiers, car nous voyons dans Noftl du Fait que des escholiers, dont il était, « se précipitèrent en une vigne pleine de beaux et meurs raisins, prenans et pillans comme estourneaux, et un instant furent saisis par ribauds de messiers et sergens et menés en prison ».
^. Noël du Fail, Contes d'Eutrapd.