CHAPITRE I
JiO Landit universitaire. — La vente du parchemin. — Les grippe-landits. — La grande procession. — Cantilènes latines. — Révoltes scolaires.
Le Landit élail une grande fêle universitaire. De toutes les fêles de l'Université (et elles étaient nombreuses), c'était celle qui faisait naître les plus grands désordres; c'était aussi celle que son antiquité faisait la plus chère aux escholiers.
Les rois de France avaient accordé le privilège de celte sorte de foire à l'abbaye de Saint-Denis. Un héraut indiquait, à son de trompe, le jour solennel, qui prit là le nom d'indict, dont on fit, par corruption Landit. La fête se tenait sur le chemin de Saint-Denis, au sortir du village de la Chapelle; elle durait plusieurs jours; tout Paris s'y donnait rendez-vous : soudards, manants, truands, ribauds, Joyeux et turbulents compaings, criant, dévalisant les tavernes, rossant le guet et -jouant force farces aux bourgeois et aux moines.
Le premier jour était consacré aux Écoles. C'était pendant la durée de celte foire que se faisait la vente du parchemin.
Les livres, à celle époque, élaienl fort rares, et les écoliers étaient obligés de se contenter des cahiers dictés par les professeurs. Cette pénurie avait déterminé l'Université à porter un décret destiné à en faciliter la transmission; le commerce était placé sous la surveillance de la Compagnie, qui obligeait les libraires à prêter serment el à fournir un cautionnement. L'Université exerçait aussi des droits et une surveillance active sur les marchands de parchemin, qui ne pouvaient en vendre qu'au Landit, oîi les écoliers achetaient aussi des écriloires et des plumes.
Le parchemin qui arrivait d'Orienl et d'Italie devait être marqué du sceau du recteur, lequel prélevait sur chaque botte une somme de seize deniers parisis. Cet impôt formait à lui seul une bonne partie des revenus du recteur, et ces revenus, comme ceux de l'Université, étaient fort peu considérables; ils ne se composaient que de taxes appelées Bourses, d'une valeur de cinq cà six sous chacune, et que tous les membres devaient payer.
Ces droits étaient impatiemment supportés par les parcheminiers ; ils voulaient s'en affranchir.
Le Landit était ouvert solennellement par le recteur. C'était à cette
époque que se payaient les honoraires dus aux régents. On les apportait en grande pompe, au son des fifres et des tambours, et on les présentait aux maîtres dans des bourses ou dans des citrons renfermés sous une cloche de cristal. (Il est probable que, dans ce symbolisme, le citron représentait l'arbre de la science du bien et du mal, amer et bienfaisant.)
Les écoliers qui frustraient les maîtres de cet impôt étaient appelés frippe-landits . C'était une grande injure que de donner ce nom à une capette.
Le salaire scolaire payé, les escholiers se réunissaient ensuite en cavalcade sur la place de Sainte-Geneviève. En tête, sur un cheval caparaçonné, le recteur en grande tenue, précédé de ses suppôts et massiers, s'avançait suivi de ses officiers en cape et en épitoge et de
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l'innombrable procession des escholiers de toutes nations chevauchant deux à deux, fifres sonnant, tambours battant, enseignes déployées, bâtons et dagues au poing, arquebuses à l'épaule. Le nombre des écoles était si grand que la tête de celte procession aux costumes multicolores, aux pennons pittoresques, entrait à Saint-Denis, qu'il y en avait encore aux Mathurins.
Tout le long de la voie poussiéreuse et sans ombre, la troupe chantait en latin macaronique les hymnes scolaires, comme aujourd'hui les fellows d'Oxford et de Cambridge :
Concinamus, o sodales :
Eja quid silemus?
Nobile canticum !
Dulce melos, domum!
Appropinquat ecce felix Hora gaudiorum, Post grave t;edium Meta pelila laborum Advenit omnium!
Ridet amicus, prata rident, Nosque rideamus!
Jam repelit domum, Daulias advena!
Puis, assoiffés, nos écoliers lampaient de larges rasades « de cervoise d'Engleterre et de vin frais du pays de Touraine ».
La circulation était suspendue dans la ville pendant des heures entières, et si quelque convoi trop pressé essayait de couper le cortège, l'émeute éclatait infailliblement.
Le recteur, à son arrivée, faisait ses dévotions dans l'église, puis venait protester de ses droits de recteur sur les parchemins; des inspecteurs visitaient le papier. Les écoliers alors se débandaient, ils visitaient le trésor de Saint-Denis, s'approvisionnaient aux étalages de petits objets nécessaires pour l'étude,' ou se baignaient dans la rivière, chose qui était défendue à Paris, comme contraire à la décence'. Comme toute discipline était suspendue, ils se livraient aussi à d'autres jeux moins innocents : ils pinlaient aux tavernes, rossaient les archers, se quorellaiont et en venaient aux» mains. Pendant ce