‹ Le vieux Paris universitaireChapitre 2 sur 72 · Moutaiguc, Essais, édition Lcmerre, p. 2U · texte numérisé non relu

Moutaiguc, Essais, édition Lcmerre, p. 2U

perfection. » Tout élève appartenant à une des quatre prenaières classes qui sera au lit après cinq heures en été et six heures en hiver aura une tessère ou mauvais point. S'il y en a plusieurs, c'est le plus avancé qui l'aura; les autres seront signalés; après trois fois, on les fera lever à coups de verges.

Il n'était pas bon de se trouver dans la cuisine. Pour s'y être montré, on avait une tessère; la troisième fois, une punition corporelle.

La peine du fouet était comme un adjectif ou un adjuvant, positive, comparative ou superlative. Les élèves qui, pour sortir du collège, molesteront le portier, ceux qui en cachette jetteront ou recevront quelque chose par les fenêtres, ceux qui provoqueront des rixes ou des discussions, auront double correction corporelle.

Ceux qui, sans permission, escaladeront le mur du collège ou passeront la nuit dehors, recevront la correction corporelle dans la graride salle.

Le même châtiment public sera infligé à ceux qui vendront leurs livres ou leurs habits comme s'ils avaient commis un vol*.

Pour compenser tant de sévérités, l'Église avait pour ses élèves des fêtes où les fouettés devenaient des dignitaires ecclésiastiques, et l'un des leurs était élevé au trône pontifical.

La fête des fous était celle des écoliers, qui recevaient pour la circonstance une somme relativement importante. Cette fête, dont l'origine se confond presque avec celle de l'Église, commençait, notamment à Besançon, le 27 décembre à l'office du soir, par des bouffonneries sans nom, des parodies burlesques, des cérémonies religieuses auxquelles, pour la plus grande joie du public, participait tout le personnel des catliédi*ales, déguisé, travesti, affublé de masques et de fausses barbes. Le principal personnage était le pape, un chorial élu l'année précédente par ses camarades.

De l'église le spectacle passait dans la rue, comparable en tout aux scènes du carnaval le plus extravagant : défilé de bedeaux, de porteurs de bannières, de chanoines ou de dignitaires authentiques

1. Bibliothèque nationale, Manuscrit latin, B. B. 34, fol. 341, v».

du chapitre, suivi du personnel subalterne des églises, des écoliers, du char de triomphe dans lequel trônait le pape, entouré du cardinal, de l'archevêque, de l'évêque et de l'abbé des fous, tout ce monde criant, chantant, s'agitant, quêtant sur son passage, notamment devant les églises, les abbayes et les couvents pour le repas qui devait terminer la journée'.

Indépendamment des solennités bouffonnes organisées par l'Lglise, des fêtes plus intimes étaient données dans les collèges. Des représentations théâtrales, ayant les élèves pour acteurs, étaient offertes aux écoliers eux-mêmes, à leurs familles et aux personnages protecteurs des collèges. C'est ainsi que le Plutus d'Aristophane, traduit par Ronsard et représenté au théâtre de Coqueret, fut la première comédie française jouée en France. De môme, au collège de Guyenne, Montaigne tint le rôle de Brutus dans le Jules César de Muret. Mais les bravos recueillis dans l'enceinte des collèges ne satisfaisaient qu'à demi l'ambition dramatique des écoliers. Ils recherchaient les applaudissements du gros public, de la foule. Les élèves de Sainte-Barbe avaient été autorisés à donner la comédie à Saint-Denis pendant la foire du Lendit, aux mois de juin ou juillet de chaque année. Avec la complicité de leurs régents, à l'insu de leurs directeurs, les écoliers avaient, outre la tragédie officiellement choisie et arrêtée d'avance, appris une pièce satirique d'une allure plus libre. Ce fut celte dernière qui séduisit le public et provoqua, avec l'enthousiasme de la foule, le plus grave désordre dans l'assistance. Pour refréner une liberté théâtrale qui devenait dangereuse, Jacques Govea, directeur de Sainte-Barbe, tenta de supprimer les représentations. En 1538, les élèves exaspérés se jetèrent hors du collège, sur les vignes des coteaux de Sainte- Geneviève et de la vallée de la Bièvre. Govea, désespérant d'amender les barbistes, donna sa démission-.

Après Villon, Rabelais et Noël du Fail, Callet a fait des écoliers

1. Cette fête, que l'on croirait n'avoir pas survécu au moyen âge, n'a été supprimée qu'en 1585, en vertu du concile de Trente.

2. Toutes ces particularités sur la vie des écoliers se trouvent avec d'assez grands détails dans l'Histoire du colUge de Sainle-liarbe. par L. Quicherat, Paris, 1840 ; et dans les Contes d'Eutrapel de du Fail, Paris, Lcmerre, 1894, chap. Des Escholiers el des Messiers.

iO PRÉFACE

hors du collège et maîtres d'eux-mêmes de joyeux garçons, grands buveurs, aimant à folâtrer un brin, ne craignant pas de rosser le guet et ne paraissant guère avoir qu'un souci : faire de fréquents appels à la bourse paternelle.

Quand la famille refusait des subsides, les écoliers avaient la ressource — c'est du Fail qui nous l'apprend — de jouer avec les étudiants nouveau venus, les béjaunes en possession de bourses bien garnies. Un moyen plus honnête de faire de l'argent consistait à tenir bureau d'écrivain dans le quartier des Halles, envahi le matin par les herbagers suburbains.

Ce type d'étudiant, paresseux, tapageur, voire débauché, est de tous les temps et de tous les pays. Il n'est personne qui ne l'ait rencontré sur son chemin. Mais, alors comme maintenant, plus peut-être que maintenant, il faisait exception à la l'ègle. Les milieux n'étaient pas absolument les mêmes.

Dois-je faire un reproche à l'auteur d'avoir emprunté ses types à Villon et à Rabelais? En vérité, je ne l'ose guère, on verra tout à l'heure pourquoi, pas plus que je ne songe à le blâmer de ne nous avoir pas parlé, au moins sommairement, de l'enseignement à Paris dès le moyen âge le plus reculé. Par expérience, je sais combien est ingrate, et pour cette raison même peu tentée, la tâche de faire l'histoire des anciennes écoles.

D'abord, les documents qui s'y rapportent sont d'une insigne rareté. Pour la période primitive, c'est dans les Vies de saints; pour les époques moins lointaines, plus rapprochées, c'est dans les actes capitulaires, dans les statuts synodaux, dans les registres de délibérations (les Universités exceptées) ou de comptabilité municipales que l'on parvient à grand'peine à trouver, de temps à autre, des noms d'écolâtres, dont la plupart n'ont pas ou ne méritent pas les honneurs d'un article dans l'histoire littéraire de la France ou dans les biographies; quelques bribes de règlements, de courtes prescriptions sur l'utilité de l'instruction de la jeunesse, etc.

En réalité, l'existence de l'écolier du moyen âge était très laborieuse; l'enseignement, dans les écoles les plus florissantes, comprenait le trivium et le quadrivium, ou ce qu'il est convenu

PUEFACE

d'appeler les sept arts libéraux : la grammaire, la dialectique, l'astronomie, la rhétorique, la géométrie, l'arithmétique et la musique. Je m'empresse d'ajouter que cet enseignement était peu approfondi et qu'il était limité aux principes. Les traités de Donat et de Priscien pour la grammaire, d'Aristole.pour la rhétorique et la philosophie, et de Boèce pour les sciences, en étaient la base.

Du grec il n'était pas question. C'est à peine si les écrivains les plus fameux de l'antiquité étaient connus autrement que de nom. Ils l'ont, par bonheur, été cependant assez pour que le moyen âge, dont on a tant médit, ait su nous conserver leurs œuvres. La création des Universités contribua à élargir le cercle des connaissances humaines, mais ce fut surtout au profit de la philosophie et de la théologie.

Ce qui rendait cette existence plus laborieuse encore, c'était la nécessité où se trouvaient les écoliers, principalement les écoliers pauvres, de copier les traités qui devaient leur servir pour leurs études : non seulement les traités, mais jusqu'à leurs glossaires latin-français et leurs recueils de modèles épistolaires, etc. Ceux qui se destinaient à l'état ecclésiastique y ajoutaient un bréviaire, s'ils ne pouvaient se le procurer à prix d'argent.

Ils n'avaient donc pas trop de tout leur temps pour suffire à ces multiples occupations, et il ne devait guère leur en rester pour se livrer au plaisir. L'invention de l'imprimerie seule put, mais assez tard, leur laisser quelque répit.

Il ne faut pas oublier non plus que la {dupart des écoliers étrangers et des provinciaux étaient internés dans les collèges fondés à leur intention, que presque tous étaient boursiers et, comme tels, astreints à une rude discipline.

Les règlements auxquels ils étaient soumis étaient d'ailleurs, si j'en juge d'après certains dressés sur le modèle des collèges de Paris, d'une sévérité excessive; les moindres escapades y étaient rigoureusement punies. Les menaces de réprimandes et de châtiments corporels y sont répétées presque à chaque ligne et prononcées, comme on l'a vu plus haut, pour les plus légères infractions.

Voilà, je crois, sinon le véritable portrait de l'écolier du moyen

PHEFACl

âge et du seizième siècle, au moins celui qui se rapproche le plus de la vérité. Il est également certain que l'écolier, bon vivant, de Villon et de Rabelais, et de du Fail, qui se sont peut être bien peints eux-mêmes d'après nature, a existé comme il existera toujours.

En résumé, le livre de Callet ne saurait manquer d'intéresser ceux qui se rappellent, — et le nombre en est grand, — avec d'autant plus de bonheur qu'ils s'en éloignent davantage, les belles années de leur jeunesse d'étudiant.

Ulysse ROBERT,

Inspecteur général des Bibliothèques et Archives.

Page 1