CHAPITRE PREMIER
L'ancienne Université de Paris. — L'attraction de la capitale. La docte et sainte Montagne. — Le vieux Pays latin. — Tavernes méritoires.
Dans les rues monlueuses et étroites qui escaladent le flanc nord de la montagne Sainte-Geneviève, la docte et sainte Montagne, comme on l'appelait au moyen âge, le curieux du vieux Paris remarque un certain nombre de hautes portes à l'aspect solennel et qui jurent avec les vieilles maisons, tristes et banales, sans caractère, auxquelles elles donnent accès. Des bornes usées, où les roues des carrosses ont marqué leur empreinte, s'y dressent de chaque côté, témoins mue(s et mélancoliques de la fuite du temps.
Ces hautes portes étaient les entrées monumentales des nombreux petits collèges que fondèrent, aux treizième et quatorzième siècles, des prélats et des légistes qui voulaient faire participer de pauvres et intelligents écoliers de leur province aux bienfaits de l'instruction grâce à laquelle ils avaient pu s'élever aux hautes charges du royaume.
Ce fut une effervescence merveilleuse de savoir, un renouveau pour la vieille Université, qui avait été pendant tout le moyen âge l'asile de la science et de la libre discussion. La liberté d'enseignement qui y régna toujours donnait aux écoles une force particulière qui attirail le monde. A l'ombre du cloître Notre-Dame, au chevet des vieilles églises, les doctrines les plus diverses et souvent les plus hardies se confondaient. Paris était alors la ville des étrangers, le refuge des amoureux de savoir, qui, dans leur exaltation mystique, l'appelaient « la Serve chaude de l'Esprit, le Promontoire du Parnasse, le Temple
de Salomon, la Sainte Jérusalem toute embaumée- d'aromates intellectuels^ ».
Par le rayonnement de ses écoles, Paris élail alors le maître du monde. Les études dont il était le foyer lui avaient fait cette autorité, cette force. Commencées sous l'empereur Julien, continuées sous les empereurs qui suivirent, ce furent elles qui, au milieu des invasions terriJDles des Barbares, des ruines, des dévastations et des pillages, transmirent, comme le coureur du stade antique, la lumière de la
civilisation et du savoir aux générations suivantes.
La jeunesse accourait aux écoles parisiennes de tous les coins du monde, avide d'apprendre; population mêlée, vagabonde, venue de partout :
d'Allemagne, d'Angleterre, d'Espagne, d'Italie, de Scandinavie, l'escarcelle vide, mais riche de larges espoirs et de vastes pensées.
Au penchant de cette colline qu'escaladaient des rues étroites, escarpées, jonchées de paille fraîche, pleines à toute heure du jour et de la nuit des rumeurs joyeuses ou des clameurs furieuses des escholiers nEaiEiii DE L'UNIVERSITÉ DE PARIS (1580). ^^^^ frémlssants de tapageuses
fredaines, s'élageaient les Écoles aux pignons aigus, les chapelles aux hauts clochers. Dans cette ruche sans cesse bourdonnante, toute cette bohème cosmopolite, aux figures barbares, vit à la grâce de Dieu, mange comme elle peut, couche sur la paille, mais porte fièrement ses guenilles, car elle sait qu'en elle est l'avenir.
Tous ces escholiers allaient aux cabarets, aux tavernes méritoires, vider des brocs, l)riser des tables, chanter des refrains effroyables; puis le soir, le ventre vide et les dents longues, ils déambulaient,
i. Salisbtiry, PhilohibUon.
LE VIEUX PAIUS L-NIVEIISITAUIE
ballant le pavé, arrachant les enseignes, rossant le guet de Monseigneur le Roi, rapinant quelque peu. Ils couraient par les rues, bras dessus, bras dessous, dans les compiler et qitadricies (places et carrefours), aux jours de liesse, catiponizer^ dans les excellentes tavernes de la Pomme de Pin, du Cartel et de la Madeleine, des épaules de mouton au persil qu'ils arrosaient de cervoise et de vin de Suresnes. Aux jours où il y avait « rareté et pénurie de pécune en leurs bourses», ils vendaient « leurs codices et leurs vestes », attendant anxieusement les messagers qui devaient apporlet^ « des pénales et lares patriotiques le bienheureux métal ferruginé ». Ne le dirait-on pas de nos jours, ce tableau tracé par Rabelais de la vie d'escholier au Pays latin?
Pour tenir en laisse cette turbulente jeunesse, presque toutes les rues du Pays lalin étaient fermées de grilles, et souvent des libraires, désignés par l'Université, servaient de portiers.
Le long de la rue Saint-Jacques, des marchands d'habits spéculaient déjà, comme maintenant, sur les besoins d'argent des étudiants. « Clercs y sont enganés souvent, dit un vieux chroniqueur; ô cité séduisante et corruptrice, que de pièges tu tends à la jeunesse, que de péchés lu lui fais commettre! »
Dans des boutiques voisines, les huit libraires jurés, les papetiers, les parcheminiers, les enlumineurs, les relieurs, vendaient leurs livres sous la juridiclion directe de l'Université. Le Dante, qui étudiait sous le grand Siijier, lequel professait vico dagli Strami, admirait les merveilleuses enluminures qui s'étalaient aux devantures des parcheminiers, au chevet de Saint-Séverin, et répandaient une bonne odeur d'encre fraîche ou de vieux in-folio.
Rien ne peut donner une idée de la turbulence de cette foule internationale qui encombrait la Cité et ses abords. Hauréau a extrait d'un sermon inédit le mot suivant de Philippe-Auguste. On parlait devant lui des écoliers balailleurs : « Ils sont plus hardis que les chevaliers, dit le roi. Ceux-ci, couverts de leurs armures, tentent à se battre. Les clercs, qui n'ont ni haubert ni heaume, avec leur tête tonsurée, se jettent les uns sur les autres en jouant du couteau, grande sottise de leur part et grand danger. »