V. Hlgo
La vieille Sorbonne a disparu pour faire place à un bàliment tout reluisant de blancheur, tout ballant neuf, d'une architecture massive et froide. La dernière pierre vient de tomber, au milieu des embruns de plâtras et de poussière, de ce vieux bâtiment d'une originalité si sévère, d'une élégance si austère, où tous, en notre pristine jeunesse, avons passé des bachots variés et hurlé aux cours réactionnaires. Je la regrette encore, cette vieille maison, dont l'architecture rappelait si bien qu'elle fut le sanctuaire de la dure et froide Scolastique.
De toutes ces pierres oîi s'incarnait l'âme de la vieille Sorbonne, raisonneuse, discuteuse, fanatique, il ne reste que la chapelle, qu'a protégée l'ombre de Richelieu.
Elle a bien grandi depuis le jour où Robert Sorbon fit acheter au « benoict roy [saint Louis) mesons qui en deux rues, assises à Paris devant le palais des Thermes, esqiielles il fit faire mesons botines si grandes pour ce que paoures escholiers demorassent là à toujours ». Ledit Sorbon était un homme d'affaires, très versé dans les échanges, ventes et reventes d'immeubles, théologien consommé, mais ennemi des moines. Il résolut de séculariser l'enseignement de la théologie et de donner un emplacement convenable à l'enseignement.
LE VIEUX PAlîlS L'MVERSITAIIIE 77
Il y avait alors une telle affluence d'escholiers à Paris qu'ils logeaient oîi ils pouvaient, dans les caves, sous les échoppes; le dessous des ponts, où campent nos bohèmes modernes, leur était interdit, les ponts étant surmontés de maisons.
Les papes durent intervenir. Grégoire IX supplia saint Louis de faire établir une taxe de loyers. Il y avait telle pénurie qu'on se disputait alors les logements, les chambres les plus infimes, les salles de classe.
On dut édicter des pénalités et déclarer déchus defe privilèges de l'Université tout maître ou écolier qui s'emparait par une surenchère déloyale d'une salle d'école occupée par un régent ou d'une maison louée par un autre.
Des commissaires furent nommés pour fixer le prix des loyers.
Voici des prix : la maison d'Adam d'Airas, rue Galande, composée de cinq chambres : 100 sous.
La maison neuve de Fresnel, rue Saint-Jacques, deux chambres : 8 sous.
La maison des Écoliers de Sorbonne qui sert d'habitation aux clercs : 10 livres, soit 222 francs 16 centimes.
On voit qu'il y a un abîme entre les loyers d'autrefois et ceux d'aujourd'hui.
Ces mesures eurent d'excellents résultais, et les écoliers purent se loger à peu de frais.
L'enseignement se donnait un peu partout, à un carrefour, sous le porche d'une église. Donner aux jeunes théologiens un logis décent, telle fut la première origine de la Société ou Maison de Sorbonne.
Ce modeste collège, cette Congrégation, comme elle s'appelait, des pauvres maîtres de Sorôon, devint de bonne heure l'organe de la théologie scolastique, et grandit bientôt en influence et en prestige. C'est de ses murs sombres, de ses petites cellules austères et froides, qu'âpres, implacables, rigides, partirent les raonitoires, les décrets, les sentences qui devaient avoir force de fer dans toute l'étendue de la chrétienlé.
Celte célébrité rapide, cette autorité précoce et hautaine, s'expliquent par la nature même de l'institution ; la Sorbonne conférait des grades en même temps qu'elle enseignait, et ses thèses étaient renommées par la longueur et l'étrange labeur de l'épreuve.
Le patient devait ergoter entre le lever et le coucher du soleil, en
baroco ou en haralïpton, avec une série de docteurs à mine sombre et renfrognée, à bonnet carré, lesquels essayaient de le « coller ».
La Sorbonne est mêlée à toutes les choses de l'histoire de France.
Elle est, avec Etienne Marcel, contre le parti de la Cour et du Dauphin, elle se rallie au parti bourguignon; c'est un docteur de Sorbonne, Jean Petit, qui fait l'apologie de l'assassinat de Louis d'Orléans. Elle est anglaise avec Bedford et Henry V contre le dauphin Charles; elle sollicite l'extradition de Jeanne d'Arc et veut la faire brûler à la place Maubert.
Elle condamne Luther, Jean Huss; elle demande à François 1" d'abolir à jamais l'imprimerie, « matrice de livres pernicieux au trône et à l'autel ».
Elle fulmine des décrets en faveur de la Ligue, des Guises, contre Henri III, voue Henri IV à la damnation éternelle, « alors qu'il serait catholique et absous par le pape », et délie ses sujets du serment de fidélité; elle offre la couronne à Philippe H.
Sa rage froide et son âpreté dévote ne cessent pas sous Henri IV; à plusieurs reprises, elle est réprimandée par le Parlement « pour ses thèses séditieuses, régicides et meurtrières ».
Ah! c'est qu'il fermente un terrible fiel dans l'âme des dévots et des théologiens!
Elle brandit ses foudres, lance ses moniloires mper orbem et urbem ; elle poursuit de ses féroces anathèmes Dolet, Ramus, Vanini, Descartes, Montaigne, Rabelais, Buffon, Montesquieu, Vollaire, Rousseau, d'Holbach, Helvétius, d'Alembert, Bailly, Marmontel, Mably, Diderot, l'Encyclopédie, tout ce qui a une pensée au front, une lumière au cerveau, une croyance au cœur.
Elle était de bonne foi, tellement, selon le mot hautain et superbe de Lucrèce, la religion peut engendrer de maux!
Et cependant quelles contradictions !
L'homme perçait toujours sous le masque rigide du théologien.
Les Sorbonnistes proscrivaient le quinquina, la vaccine, tout ce qui peut apporter à l'humanité « soûlas et réconfort », et ce sont cependant deux d'entre eux qui firent venir trois imprimeurs de Bâle : Ulrich Gerïng, Michel Friburger, Martin Crantz, qui ouvrirent en pleine Sorbonne un atelier typographique.