CHAPITRE XVII
La Sorbonne. — Richelieu. — Les docteurs en Sorbonne. — Les « Provinciales ».
La Sorbonne moderne.
Tour à lour révolutionnaire, bourguignonne, anglaise, guisarde, espagnole, italienne, rarement royaliste et loyalisle, la Sorbonne, comme une vieille mégère, refléta et partagea, sous l'impression des événements, toutes les passions politiques de tous les temps. C'est pourquoi de ces disputeurs, de ces ergoteurs, pas une œuvre n'est sortie, comme de Port-Royal, comme de l'abbaye Saint-Germain, comme de la congrégation des Génovéfains.
A. l'avènement de Louis Xill et sous la main de fer de Richelieu, son rôle politique cesse. Elle se renferme dans les discussions en barbara de la plus revêche des scolastiques. Elle devient le grand tribunal de l'autorité ecclésiastique. Aussi Richelieu comprit-il bien quel merveilleux instrumentum regni pouvait être celte institution à la forte et dure personnalité.
Les bâtiments et la chapelle tombaient en ruine. Richelieu, élu grand maître de Sorbonne, entreprit de reconstruire entièrement le vieux collège. Il chargea J. Lemercier, l'architecte du Louvre, de la reconstruction de l'antique arsenal de la théologie.
il était de grande mode d'aller assister en Sorbonne à une soutenance de thèses robertines. C'était une « première » du temps, et il faut avouer que nos pères n'étaient pas difficiles sur la nature de leurs spectacles.
Pendant douze heures consécutives, à peine interrompues par un léger médianoche, dans un latin macaronique, hérissé de formules
80 LE VIEUX PAllIS UNIVERSITAIRE
barbares, le récipiendaire devait argumenler de om?ii re sciôiii contre tous tenants qui se relayaient d'beure en heure. Quelles gloses folâtres, quel galimatias centuple, quelles cuistreries rances les belles dames de la cour et de la ville devaient avaler, et comme elles devaient, le soir, se rattraper aux tendres discours, au flirtage coquet et langoureux des beaux seigneurs et des galants muguets!
Jusqu'à la Uévolulion, la Sorbonne ne faillit pas à la mission dont l'avait chargée Richelieu, de hautaine et implacable censure. Il n'est pas une idée hardie, un progrès, une découverte, une science nouvelle, qu'au nom de l'obscurantisme, de l'orthodoxie, elle n'ait durement frappés; il n'est pas un savant, pas un philosophe à qui elle n'ait jeté l'analhème.
E[ c'est en face de la principale entrée de celte citadelle de la Foi farouche et implacable, dans la petite rue Coupe-Geule, que Pascal écrivit les Provinciales, ce livre immortel qui tua la vieille Sorbonne et fit trembler la milice puissante qui faisait pâlir, sur leurs trônes et leurs cathèdres, les rois et les papes.
Les gens de Sorbonne, les Jésuites, le firent épier; on perquisitionna pour trouver le manuscrit, caché derrière une plaque de cheminée; on voulut le faire taire, on brûla ses livres par la main du bourreau : l'indomptable écrivain s'écria fièrement : « On a bien délogé des gens de Sorbonne, on a jeté hors de France bien des Jésuites, mais cela ne me déloge pas de chez moi. »
La Révolution, de sa rude et forte main, jeta bas cette divinité scolastique, implacab^ et sereine, demandant des bâillons et des chaînes, amante des tortures et des supplices, avide du sang et des pleurs des victimes et sourde aux cris d'agonie.
Pendant la Révolution, on y professa le droit. Quand Napoléon délogea les artistes qui, depuis Henri IV, étaient les hôtes de la royauté, il les installa à la Sorbonne. Dans les sombres appartements où dame Scolastique avait manié avec une ferveur si touchante et une si rude vigueur « la haire et la discipline » sur le dos des mécréants. Carie Vanloo, Lagrenée, Prud'hon, Latour, Vernet, David, firent étinceler les éblouissantes couleurs de leurs merveilleuses palettes.
Depuis, c'est dans ces salles froides et sombres où tant d'âpres théologiens avaient dogmatisé et excommunié, où tant d'aigres et vives controverses avaient éclaté stridentes et infécondes, où avaient tant bataillé le dilemme au front cornu et le sorite aux longs et tor-
liœux replis, que la jeune science en progrès incessant, que la nouvelle érudition avec sa critique éléganle et sûre, que la nouvelle philosophie en travail d'idées hardies et fécondes, a parlé par la bouche des Laromiguière, Guizot, Villemain, Boissonade, Cousin, Thénard, Gay-Lussac, Geoffroy Saint-Hilaire, Janet, Dumas, P. Bert, Patin, J. Simon, Renan, Michelet, Aulard, etc.
C'est là qu'une jeunesse ardente et enthousiaste, qui se complaisait à autre chose qu'à des conspuages Ineptes ou à des ballades niaises, allait saluer d'ardentes clameurs ces maîtres qui évoquaient l'avenir^