CHAPITRE II
Maîtres, écoliers et varlets. — La carotte au moyen âge. — Autres temps, mêmes mœurs. — Portrait d'étudiant au dix-huitième siècle.
Il y avail dans l'Université parisienne un élément de licence et de désordre difficile à supprimer : les domestiques laïques [servientes) attachés au service des étudiants. Eux aussi, dans une certaine mesure, participaient aux privilèges de leurs maîtres. Ce personnel inférieur était composé, en grande partie, de mauvais sujets, dont les étudiants eux-mêmes étaient victimes. Le dominicain Etienne de Bourbon, se reportant à l'époque de sa jeunesse, alors qu'il étudiait à Paris sous les dernières années de Philippe-Auguste, affirme nettement que « les garço?is des écoliers étaient presque tous des voleurs». Quand les domestiques allaient au marché ou chez les revendeurs pour le compte de leurs maîtres, « ils trouvaient, dit-il, le moyen de gagner, les uns 75 pour 100, d'autres 400 pour 100 sur leurs achats ».
Dans ces conditions, on s'explique les appels fréquents des jeunes universitaires à la bourse paternelle. La plupart des lettres d'écoliers conservées dans les formulaires des douzième et treizième siècles n'ont pas d'autre objet. Nous trouvons dans l'un d'eux une très curieuse épître adressée par deux bons escholiers à leurs parents. Il semble que cette lettre soit d'hier : « A nos chers et vénérés parents, salut et obéissance filiale. Veuillez apprendre que, grâce à Dieu, nous demeurons en bonne santé dans la cité d'Orléans, et que nous nous consacrons tout entiers à l'étude, sachant que Caton a dit : « Il est « glorieux de savoir quelque chose. » Nous occupons une bonne et belle maison qui n'est séparée des écoles et du marché que par une seule' bâtisse, de sorte que nous pouvons nous rendre journellement au
cours sans nous mouiller les pieds. Nous avons aussi de bons camarades, déjà avancés et fort recommandables à tous égards. Nous nous en félicitons bien, car le psalmiste a dit : Cum sancto sanctus eris. Mais pour que le manque d'instruments de travail ne compromette pas les résultats que nous avons en vue, nous croyons devoir faire appel à votre tendresse paternelle et vous prier vouloir bien nous envoyer, par le porteur de la présente, assez d'argent pour acheter du parchemin, de l'encre, une écritoire et les autres objets dont nous avons besoin. Vous ne nous laisserez pas dans l'embarras et vous tiendrez à ce que nous finissions convenablement nos études pour pouvoir revenir avec honneur dans notre pays. Le porteur se chargerait bien aussi des souhers et des chausses que vous auriez à nous envoyer. Vous pourriez aussi nous donner de vos nouvelles par la même voie. »
Un contemporain, Jean d'Anville, nous a fait dans son poème, la Grande Lamentation, un frappant tableau de l'écolier au treizième siècle :
Sur son front se hérisse une ample chevelure
Dont le peigne a longtemps négligé la culture;
Jamais un doigt coquet, une attentive main,
Aux cheveux égarés ne montrent leur chemin.
Un soin plus important aiguillonne leur maître :
Il faut chasser la faim toujours prompte à renaître.
Près du tison murmure un petit pot de terre
Où nagent des pois secs, un oigaon solitaire,
Des fèves, un poireau, maigre espoir de diner :
Ici cuire les mets, c'est les assaisonner.
Et, quand l'esprit s'enivre aux sources d'HIppocrène,
La bouche ne connaît que les eaux de la Seine.
La renommée des maîtres avait attiré à Paris une telle affluence, un tel nombre d'escholiers, qu'on ne les comptait pas dans les dénombrements. La plupart allaient de porte en porte mendier un morceau de pain, ne lisant que le missel public enchaîné derrière un treillis de fer à la porte des églises, ou admirant les merveilleuses enluminures qui s'étalaient « aux boutiques de maistres Pierre le Normand et Agmen, rue Neuve-Notre-Dame ». Souvent ils couchaient dans les caves, sous les porches des églises, sous la pâle clarté qui tombe des étoiles, enveloppés dans leur cape trouée et se faisant de leur capuchon un oreiller moins dur que les seuils des portes.
L'enseignement se donnait un peu partout, sur les places, au tournant des carrefours, sous les piliers des halles. Monté sur une borne ou un heurtoir, le maître faisait sa leçon, qu'écoutaient religieusement les écoliers, qui battaient la semelle dans les fanges du quartier. Quand, dans la claire brume matinale, à l'heure blanche et vibrante des matines, tintait le carillon des Carmes, auquel répondait la sonnerie de prime à Notre-Dame, qui couvrait de sa grande ombre ce quartier bruissant de rumeurs, toute cette foule turbulente qui avait
passé la nuit dans les bouges d'alentour se pressait aux leçons.
C'est au cloître Notre-Dame qu'avaient germé ces écoles épiscopales.
« On n'avait jamais vu, dit un chroniqueur, dans aucun temps, dans aucune partie du monde, à Athènes ou en Egypte, une telle affluence de professeurs et d'élèves. »
Un clerc champenois, Guy de Basoches, fait un éloge dithyrambique de la ville royale et de son université. « Le Petit Font, écrit-il dans une leltre de H90, appartient aux dialecticiens, qui y passent ou s'y promènent en discutant.
Dans l'île (la Cité), à côté du palais des rois qui domine foute la ville, on voit le palais de la philosophie, où l'élude règne seule en souveraine, citadelle de lumière et d'immortalité. Celte île est la demeure éternelle des Sept Sœurs, des Aris libéraux. C'est là aussi que, par la trompette d'une plus noble éloquence, retentissent les décrets et les lois. C'est là enfin que bouillonne la source de la science religieuse, d'où s'écoulent les trois ruisseaux limpides qui arrosent les prairies de l'intelligence, c'est-à-dire la théologie sous sa triple forme, historique, allégorique et morale. » Le style est ampoulé, mais le témoignage est précieux par son ancienneté même, et parce qu'il indique
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LE VIEUX PARIS UN'IVERSITAIlîE
l'endroit où se trouvaient les écoles, ainsi que les trois espèces d'enseignements qu'on y donnait : les arts, le droit canon et civil et la théologie.
Des maîtres illustres suivaient le flot des jeunes étudiants étrangers qui affluaient à Paris; Hubold, Gerbert, Roscelin, Guillaume de Champeaux et son disciple devenu si célèbre, Abélard, qui bientôt, par la supériorité de sa raison, la force de sa logique, par son éloquence hautaine, détrôna son maître, lequel abandonna l'école du Cloître pour se réfugier à Saint-Victor.
A cause de leur turbulence, les chanoines expulsèrent les écoles, qui s'établirent partent, à Saint-Victor, avec Guillaume de Champeaux, sur les berges de la Seine; à Sainte-Geneviève, au pied de la haute tour qui existe encore, avec Abélard, qui entraînait à sa suite un peuple immense d'écoliers enthousiasmés par l'éloquent et hardi langage du jeune maître, où la liberté de la pensée humaine revendiquait pour la première fois ses droits. De l'Europe entière, pour l'entendre, accouraient par milliers de jeunes et ardents pèlerins de la pensée, tout bardés de logique et tout hérissés de syllogismes.
En fait, Abélard fut le vrai fondateur de l'Université de Paris. C'est du haut de la montagne Sainte-Geneviève que ce grand semeur d'idées et ses successeurs lançaient sur la France et le monde les germes de science.
Cet immense concours d'écoliers de tous pays que, depuis longtemps, Paris voyait affluer dans ses murs, exigeait l'établissement d'une discipline spéciale à laquelle il pussent être astreints, l'action des maîtres étant nulle sur des élèves souvent avancés en âge, tant qu'elle restait isolée : aussi, dès 1100, les maîtres se réunissent-ils en Corps universitaire.
CIIAPITHE m
Les écoles. — Organisation. — Discipline. — Mœurs et coutumes. — Suppôts et procureurs. — Artiens, décrétistes et mires. — Les Quatre Nations.
L'Université de Paris, au moyen âge, était une république fédérativedes maîtres enseignants, composée de la réunion de se/>( Compagnies, qui avaient chacune leur gouvernement particulier. Trois de ces compagnies renfermaient les maîtres des Facultés de Théologie, de Di'oit Canon et de Médecine; la Facidté des Arts (grammaire, lettres et philosophie), qui était la plus nombreuse, formait à elle seule quatre compagnies nommées Nations, parce qu'on y était distribué d'après son pays d'origine. Cette organisation, ce groupement, assuraient ainsi aux écoliers
LE VIEUX l'AlUS LNlVEUSirAniE
une proleclion, une aide et un secours. H y avail la Nation de ?iorntandie, pour les Normands et Bretons ; la Nation de Picardie, pour les Picards et Wallons; la Nation d'Allema'jne, pour les Allemands,
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