CHAPITRE XXI
La vieille École de médecine. — Les anatomies. — La rareté des cadavres. — La chasse aux sujets. — La course aux gibets. — Luttes devant la potence.
L'étudiant suivait alors avec soin les « anatomies », ou séances de dissection, et fréquentait ses confrères futurs.
Il était assez difficile de se procurer des sujets d'études anatomiques : le vieux préjugé religieux étant encore dans toute sa force, les cadavres étaient rares.
Les hôpitaux, où régnait une mortalité 1res considérable à cause de leurs déplorables conditions hygiéniques, voyaient leurs morts emportés par les congrégations religieuses, les confréries de pénitents de la Bonne Mort, qui se faisaient un devoir et une obligation morale de les pourvoir « d'une sépulture décente et chrétienne ».
Restaient les cadavres qu'on pouvait faire écumer en Seine ou qu'on trouvait au coin des rues. Mais la ressource suprême était le bourreau, qui vendait ses clients, à moins qu'ils n'eussent été volés auparavant aux gibets et potences.
il y avait concurrence terrible, c'était une guerre âpre et sans merci entre la docte Faculté et la confrérie rivale des chirurgiens de Saint-Côme, qui pratiquaient assidûment la chasse aux cadavres, dont ils faisaient une énorme consommation.
Les deux compagnies en étaient venues à organiser des expéditions pour aller, pendant les ténèbres de la nuit, dépendre du gibet ou déclouer de l'échelle patibulaire les cadavres des suppliciés
Que la pluie a débués et lavés Et le soleil desséchés et noircis,
Que pies, corbeaux ont yeux caves Et arrachés la barbe et les sourcils'.
Outre en place de Grève, on rouait un peu partout; chaque abbaye avait sa « haulte justice ».
Monseigneur l'abbé de Saint-Germain des Prés avait dressé ses fourches patibulaires au carrefour où s'élevait la sinistre Croix-Rouge. A la croix du Trahoir, au carrefour Saint-Paul, à la rue des Vieillesliaudriettes, à Montfaucon, au Pilori des halles, h la Butte des Moulins, aux coins des principales rues, se dressaient de nombreux gibets où étaient exposés des misérables à qui les passants se faisaient un devoir de jeter des pierres.
Lorsque s'élevait la nouvelle que la justice humaine, ecclésiastique ou séculière, allait exécuter quelque malfaiteur ou quelque blasphémateur du saint nom de Dieu, des expéditions s'organisaient.
Des deux écoles, des bandes d'étudiants aidés de débardeurs et de crocheleurs partaient armées jusqu'aux dents et munies d'échelles et de cordes. Si, ce qui avait lieu souvent, les deux troupes arrivaient en même temps, après une marche forcée, au pied de la potence, c'était une bataille rangée.
On en venait aux mains, les bâtons sonnaient sur les crânes, des coups de scalpel étaient échangés, et la troupe victorieuse n'emportait souvent qu'un cadavre en morceaux.
Presque toujours les apprentis chirurgiens-barbants, de grands gars bien découplés qui souvent avaient commencé dans les étaux de l'Apport Paris leur apprentissage de dissection, restaient les maîtres de la place. Ils allèrent même, sous les yeux des professeurs et des élèves ahuris, jusqu'à enlever un cadavre placé sur la dalle de dissection de la docte Faculté.