CHAPITRE XXIII
Le Conservatoire des arts et métiers. — Vaucanson. — L'évêque Grégoire. —Le prieuré
de Saint-Martin des Champs.
Le Conservatoire des arls et métiers, ce merveilleux musée du travail, a été fondé dans l'ancien prieuré de Saint-Martin des Champs, par la Révolution.
Sauf Henri IV et Colberl qui l'avaient encouragée, l'industrie était fort méprisée par l'ancienne royauté, qui déclarait « privez, pour le temps qu'ils auront méchanisé, de la franchise de leur noblesse aucun desdits nobles et annoblis ».
A la fin du dix-huitième siècle, l'on comprit que « ces viles professions méchaniques » devaient prendre une place d'honneur dans la société transformée. C'était l'idée des encyclopédistes qui avaient préparé cette grande réforme, en appelant par leui's travaux l'intérêt et l'attention sur les métiers les plus nécessaires à la vie humaine. Grâce à eux, on commença à comprendre que les viles professions mécaniques ne méritaient par les dédains qu'on leur avait si longtemps prodigués, et on leur rendit la place d'houneur à laquelle elles ont droit.
Une seule tentative avait été faite auparavant par Vaucanson, qui avait formé, dès 1775, à l'hôtel de Mortagne, la première collection publique de machines, instruments et outils; en mourant il légua cette collection au gouvernement.
En 1794, Grégoire, au nom des comités d'agriculture, des arts et d'instruction publique, apporta à la tribune le rapport qui demande pour l'industrie un musée et une école. Il en présenta le plan; les dépenses annuelles ne se montaient qu'cà seize mille livres.
Le règlement relatif aux cours d'enseignement sera fait par les membres mêmes du nouvel établissement, selon la libérale mesure qui avait été adoptée pour le Conservatoire de mitsii/ue, Y Observatoire et le Muséum d'histoire naturelle.
Le projet est adopté le 19 vendémiaire an III; trois démonstrateurs et un dessinateur furent attachés à l'établissement.
Malheureusement il eut à compter avec la réaction qui ne manque jamais de se dessiner contre les innovations heureuses.
Quand, en 1795, le Directoire réclama pour le Conservatoire un local unique et convenable, un royaliste des Cinq-Cents, Fabre (de l'Aude), se fit le porte-parole de ceux que cette marche vers l'avenir efTrayait, et il fit repousser le projet par un discours d'un ridicule achevé; « le local était beaucoup trop vaste et trop précieux pour y loger les machines et les instruments d'un conservatoire et cette collection àe joujoux inutiles ».
Ce ne fut qu'au lendemain de la journée du 18 fructidor que Grégoire, toujours tenace, réusssit à faire adopter le projet.
En l'an VIII, tous les modèles et machines appartenant à l'État, la collection des machines et outils de Vaucanson, furent réunis dans l'ancien prieuré des chanoines de Saint-Martin des Champs.
Le lieu avait été admirablement choisi, et la fondation de ce musée préserva de la ruine le vieux prieuré, qui est un des plus anciens qui existent.
Alors que des quatre grandes abbayes, si puissantes déjà lors des premiers siècles, rien ou fort peu de chose a survécu aux ravages du temps et des hommes, le prieuré de Saint-Martin des Champs eut l'heureuse destinée de conserver presque intactes jusqu'à nos jours ses parties principales : une église, la base romane de sa tour, toute une superbe nef qui était le réfectoire, une porte, merveille d'élégance, qui donnait accès au cloître, une partie de son mur d'enceinte, une et môme deux tours d'angle ainsi qu'une échauguette.
Ces ditîérentes parties méritent une description spéciale.
L'établissement religieux de Saint-Martin des Champs existait sous Childebert III, qui, dans un plaid de 710, le qualifia de Basilique. C'était alors une abbaye. Elle existait déjà bien avant les incursions des Normands, qui la ruinèrent, et Henri I", roi de France, attestant cette ruine, déclare en lOGO qu'il fait réédifier l'abbaye et qu'il lui donne son privilège.
En 1079, l'abbaye est érigée en prieuré. Le prieuré était, comme son nom l'indique, situé au milieu des champs jusqu'à Etienne Marcel, qui l'enferma dans Paris. Il était entouré d'une enceinte de fortes murailles crénelées avec quatre grosses tours d'angle et une vingtaine de petites tourelles en encorbellement, reliées entre elles par un étroit chemin de ronde pratiqué sur l'épaisseur du mur.
Une tour, la tour du Vert-Bois, a été reconstruite tout à neuf, il y a quelques années, sous prétexte de restauration, au grand désappointernent des antiquaires parisiens, qui désiraient un travail moins complet. A dix mètres on voit, en bordure d'une aile du Conservatoire, une jolie échauguetle qui a conservé son vrai caractère.
Une autre tour subsiste, celle-Là authentique, enclavée dans une construction de la rue Bailly, n° 7. Elle sert de cage d'escalier.
L'église du Prieuré, dont le portail est en façade sur la rue Saint- Martin, offre un très curieux mélange du style gothique, du style roman et d'une époque de transition entre ces deux genres. C'est un document des plus précieux. La nef gothique, grande, large, sans bas côtés ni transept, est du treizième siècle; le chœur, irrégulier, présente un mélange de roman et de gothique. C'est du gothique qui s'essaye. (MM. de Guilhermy et Charles Normand pensent que les ogives du chœur sont les premières construites à Paris.) Cette partie est antérieure à la nef d'environ un siècle.
Enfin, la chapelle absidiale en forme de trèfle, basse, trapue, avec ses arcades en plein cintre et ses courts piliers à l'intérieur, est purement romane. Elle a subi, surtout à l'extérieur, quelques restaurations qui lui ont laissé, il est vrai, tout son caractère, mais qui ne lui ont pas toujours laissé sa finesse dans les détails.
Sur le côté sud-est, la démolition récente de maisons de rapport élevées au siècle dernier a mis à jour deux arceaux romans avec de fines colonnetles couronnées de chapiteaux d'un style très pur. Ceuxlà se présentent tels qu'ils devaient être lors de la reconstruction de
Sur ce même flanc, le soubassement d'une tour romane (la tour de la primitive église) se dresse carré, massif, avec d'épais contreforts, surmonté autrefois d'un haut clocher. Ce tronçon est fort intéressant. Il comporte quelques ouvertures longitudinales très étroites, entre des piliers dont les chapiteaux témoignent d'un art vraiment primitif et bien inférieur à celui qui a conçu la décoration intérieure et exté-
rieure de la chapelle absidiale. Tout porte à croire que le soubassement de cette tour est plus ancien encore que l'abside elle-même. On y retrouve, en effet, les mêmes motifs que dans les chapiteaux de la crypte de la cathédrale de Saint-Denis. A part la date d'origine de celle tour, il ne semble pas qu'il se soit écoulé plus de deux siècles enlre les trois genres d'architecture de l'église.
Mais la merveille, c'est le réfectoire du prieuré, actuellement bibliothèque du Conservatoire.
On en attribue généralement la construction à Pierre de Montereau; c'est un joyau d'architecture, trop peu connu. Le réfectoire est
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formé d'une double nef aux fines ogives séparées par une épine de colonnes dont la légèreté et la finesse sont vraiment prodigieuses. II est difficilement concevable qu'un vaisseau de cette importance puisse reposer sur dételles colonnettes depuis plus de six cents ans, et qu'on ait pu réaliser avec la pierre ce qu'on oserait à peine entreprendre de notre temps avec le fer. Un côté de la nef est garni de fenêtres à verrières, l'autre est massif et orné de peintures murales. L'ensemble est décoré de peintures du temps, qu'on a retrouvées après lessivage. Une chaire (la chaire du lecteur), dont la présence s'accuse à l'extérieur par une annexe en saillie entre deux contreforts, présente à l'intérieur l'aspect d'une tribune en encorbellement, revêtue de feuillages sculptés, à laquelle on accède par un escalier ajouré.
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Les lancelles de cet escalier offrent une parlicularilé qui frappe le regard, celle d'être verticales dès les premières marches, et ensuite d'être montées à faux jusqu'à la dernière. Il y a là certainement une bizarrerie voulue, explicable selon l'art, et dont les hardis et savants constructeurs de ce temps étaient assez coulumiers.
Toutes ces merveilles, restaurées il y a quelques années par M. Vaudoyer, sont sous la garde d'un savant épris d'art, M. le colonel Laussedat, assisté de M. Masson, ingénieur, esprit fin et délicat; c'est, pour les archéologues et les amateurs épris du beau, l'assurance qu'elles leur seront conservées avec un soin jaloux.
Depuis la iiévolution, sauf au 13 juin 1848, où les représentants de la Montagne s'y réunirent pour protester contre les violations de la Constitution, le Conservatoire n'eut plus d'histoire.
Malgré tous les développements qu'il a pris dans ces dernières années, le mouvement de l'industrie a été si fougueux que le Conservatoire était devenu insuffisant et qu'on a dû considérablement l'agrandir, pour qu'il puisse contenir les archives d'un siècle entièrement voué au travail, et les produits de la science et de l'industrie humaine.