‹ Le vieux Paris universitaireChapitre 50 sur 72 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Le ly»ée Louis-le-Grand. — Le doyen des collèges. — Collège de Clermont. — Les Jésuites. — Leur enseignement, leur habileté. — Leur lutte avec l'Université. — Robespierre et Camille Desmoulins.

L'étudiant bousingot de 1832 revenant aujourd'hui dans son vieux Quartier latin, comme Y Homme à l'oreille cassée d'About, ne reconnaîtrait plus sa vieille rue Saint-Jacques, si tumultueuse et si animée jadis, avec ses crémeries tapageuses, ses boutiques de vieux habits, ses bouquineries enfumées, ses caboulots sonores. Il trouverait une voie large, bien ralissée, dont on a adouci la pente escarpée aux pavés pointus, bordée de beaux édifices d'une architecture louis philippique, symétriques et alignés, aux pierres bien blanches, aux lignes bien correctes, d'oti sortent de jeunes messieurs, à la raie médiane et au monocle conquérant.

Il demanderait à retourner chez Pluton, regrettant l'ancien quartier de jadis, la vieille rue aux tapageuses fredaines, aux petites maisons vieillottes et pittoresques, et ses vieux copains d'autrefois aux cheveux léonins, aux pipes gigantesques, aux bérets écarlates et aux classiques énormes.

Le lycée Louis-le-Grand est le plus vieux des établissements scolaires actuels de Paris. Là s'élevait jadis l'hôtel de Clermont, dont Dupral, évêque de Clermont, avait fait un collège pour les écoliers de celte même ville. Pendant la tenue du Concile de Trente, ce prélat et le cardinal de Guise conçurent tant d'estime pour la Société de Jésus, qu'ils appelèrent des jésuites à Paris et les chargèrent de diriger le collège naissant; mais l'évêque de Paris, le Parlement et la

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Sorbonne s'opposèrent h l'élablissemenl des pères, qui, eux, n'étaient pas gens à se rebuter.

Ils persistèrent, malgré vents et marées, dans leur tentative, avec l'opiniâtreté qui les a toujours caractérisés. Ils tenaient, d'ailleurs, à s'établir au collège de Clermonf, car c'est tout près, dans le collège antique de Sainte-Barbe, qu'avaient été jetés les premiers fondements de la Compagnie de Jésus; c'était là qu'Ignace de Loyola, patriarche de l'ordre, avait fait choix de ses premiers compagnons.

L'évêque de Clermonl leur avait laissé à sa mort trois mille livres de rente et un gros fonds en argent comptant. Ce qui était bon à prendre était bon à garder.

Enhardis par la protection de la famille de Guise, ils intriguèrent tant qu'ils décidèrent Catherine de Médicis à ordonner au Parlement d'enregistrer les édits en leur faveur. Le Parlement refusa, la Cour passa outre, et, en 1501, leur établissement à Paris fut décidé.

Ce premier point conquis, ils voulurent avoir le droit d'enseigner la jeunesse. L'Université s'opposa ardemment à cette entreprise; à force de patience, ils arrivèrent à leurs fins, et en 1564 ils établirent leur collège.

Ils eurent grand succès en promettant aux familles meilleure discipline, meilleure instruction et meilleur marché. Ils ne faisaient payer que le prix de la pension, grâce aux donations qui leur arrivaient de toutes parts.

L'enseignement des jésuites était de beaucoup supérieur à celui de l'Université; ils n'avaient comme professeurs « qu'une séquelle infime, dit le recteur de l'Université, de pédanleaux et maîtres de village » ; mais, avec un flair merveilleux, ils le comprirent vite, et s'empressèrent d'aller chercher au dehors des professeurs distingués, auxquels ils donnèrent de forts appointements. On n'ignore pas que ce système est encore employé par eux avec succès aujourd'hui.

Mais ce qui fut leur côté excellent, et qui prouve combien leur savoir-faire est grand, c'est l'organisation de la discipline. Elle était, dans l'Université d'alors, aride, uniforme, sèche et parfois féroce.

Ils s'attachèrent à l'enfant, l'éludièrent pour découvrir le mode de direction qu'il convenait d'user envers lui. Leur doctrine était qu'il faut faire du travail un agrément, et de l'obéissance un plaisir. Aussi reléguèrent-ils les verges au second plan; les stimulants qu'ils employaient étaient ceux de l'émulation et de l'amour-propre : les con-

fréries d'honneur et les académies, des lilres honorifiques, des décorations et cordons de distinction.

Ils surent agir également sur la vanité des familles, à qui les élèves, choyés, flattés, câlinés, vantaient la douceur et l'aménité des bons pères.

Ces moyens ingénieux sont continués, et c'est par là surtout, plutôt que par l'excellence des méthodes, qu'ils battent en brèche notre Université.

Pendant le siège de Paris par Henri IV, il fut arrêté au Palais, en assemblée générale, que les communautés religieuses, qui regorgeaient de vivres, seraient chargées de nourrir les affamés, et qu'il serait fait, en conséquence, une visite dans tous les couvents, pour constater la quantité de denrées dont ils étaient approvisionnés.

Tyrius, recteur de leur collège de la rue Saint-Jacques, accompagné du P. Bellarmin, vint alors supplier le légat d'en exempter leurs maisons.

Le prévôt des marchands, présent à cette demande, s'indigna et interpella le recteur : « Monsieur, votre prière n'est ni civile ni chrétienne. N'a-t-il pas fallu que tous ceux qui avaient du blé l'aient exposé on vente pour subvenir à la nécessité publique? »

Les jésuites avaient de puissants motifs pour s'opposer à la visite de leurs maisons; elles étaient abondamment pourvues de vivres : « On trouva, dit l'Estoile, quantité de blé et du biscuit pour les nourrir plus d'un an, quantité de chair salée, de légumes, de foin et autres vivres en plus grande quantité qu'aux quatre meilleures maisons de Paris. »

En 1394, le Parlement rendit un arrêt chassant les jésuites du royaume; Henri IV en suspendit l'exécution; quelque temps après il était frappé par le couteau de Chûtel. Chàtel fut brûlé, le jésuite Guignard pendu, et le Parlement ordonna que « les prestres et écoliers de Clermont et tous autres soy disant de la dicte Société, seront dedans trois jours hors de Paris et autres villes, et seront leurs biens employés en œuvres pitoyables ».

Chassés, les jésuites se gardèrent bien de résister à l'orage; ils plièrent et ne rompirent point. Henri IV les rappela'. Ils s'occupèrent aussitôt de la reconstruction de leur collège. La première pierre de

l. Œconomies royales de Sully, t. UI.

l'édifice fut posée le 1" août 1628. En 1637, la Société acheta aux Clunistes le collège de Marmoutiers, qui avait été fondé en 1329 par Geoffrin Plessis pour les écoliers que ce couvent envoyait à Paris afin d'y faire leurs études.

La Société, continuant à faire (aclie d'huile, — domiis acquirit eundo, — acheta ensuite les collèges du Mans, rue de Reims, et des Chollets, qui était conligu.

En 1674, Louis XIV, invité par les Pères à venir assister à une tragédie représentée par leurs élèves, s'y rendit, et fut tellement enthousiasmé qu'il dit à un courtisan qui admirait : « Faut-il s'en étonner, c'est mon collège! » Inutile d'ajouter que cette parole tomba dans l'oreille du recteur, qui n'était pas un sot et qui sut en tirer parti; le soir même, linscription

COLLEGIUM CLERMONTANL'M

fut enlevée, et, pendant toute la nuit, des ouvriers furent employés à graver sur une plaque de marbre noir ces mots, en grandes lettres d'or :

COLLEGIUM LUDOVICI MÂGNI

Le collège devint alors nécessairement fort à la mode ; la noblesse tout entière y lit instruire ses enfants.

En 1763, le Parlement prononça l'arrêt qui réorganisait le collège Louis-le-Grand, dans lequel on transféra tous les petits collèges.

En 1781, Robespierre étant élève à Louis-le-Grand, le bureau du collège, « sur le compte rendu par M. le principal des talents éminents du sieur de Robespierre, de sa bonne conduite pendant douze années et de ses succès pendant le cours|de ses classes, accorde audit sieur une gratification de six cents livres ». Le 8 thermidor, une troupe armée conduisant quatre hommes pénétrait dans le vieux collège et demandait au concierge une salle pour les garder prisonniers; parmi ces hommes était l'ancien boursier de Louis-le-Grand. Le concierge refusa de les recevoir, et on les emmena au Luxembourg.

En 1790, la veille de la fête de la Fédération, après la récréation, les élèves se précipitèrent dans les cours en criant : « Au Champ de Mars ! » Ils parcoururent tout Paris en se tenant par le bras. Le soir, à dix heures, ils rentrèrent harassés de fatigue et de sommeil. Le soir

du jour de son arrivée à Paris, le bataillon des Marseillais, conduit par Barbaroux, vint se loger à Lbuis-le-Grand avant d'aller aux Cordeliers.

Sous la Terreur, Louis-le-Grand, qui s'appelait le collège de l'Égalité, fut le seul qui resta ouvert.

Louis-le-Grand a compté d'illustres élèves : Molière, Crébillon, Voltaire, Gresset, Favart, C. Desmoulins, Durnouf, Crémieiix, E. Delacroix, Diipiiytrcji, V. Hugo, J. Janin, Laboulaye, Littré, Villemain, Deschanel, etc.

Tout le vieux « bahut », où tant de générations de potaches ont Irimé et potassé, a été relapé, rebâti et remis à neuf. La reconstruction a cependant respecté les deux tourelles de l'Horloge et du Cadran, dont le frontispice est toujours surmonté des inscriptions gravées en lettres rouges.

C'est tout ce qui reste de l'ancienne école où les jésuites ont façonné tant de générations.

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