‹ Le vieux Paris universitaireChapitre 51 sur 72 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

L'Ëcole Polytechnique. — Une création de la Convention. — L'illustre collège de Navarre. ~ Le collège de Boncourt. — Traditions libérales.

On annonçait, il y a quelque temps, le déplacement de l'École Polytechnique, trop à l'étroit, dans les bâtiments de l'ancien collège de Navarre qu'elle occupe depuis l'an XIII. Cette information a été démentie, et l'on annonce que des crédits vont être demandés pour l'agrandissement de l'École.

Aucune institution n'a été plus louée et plus décriée; on a accusé l'instruction qui s'y donne d'être plus scientifique que pratique, de ne pas préparer les élèves qui en sortent pour le monde réel et de n'en faire, selon le mot de Tocqueville, que des bêles savantes.

Us sont, dit Proudhon, vierges de toutes les inventions modernes; l'École est partout où elle ne devrait pas être. Les pipos ont établi en France cette opinion, appuyée d'une redoutable camaraderie, que le titre de polytechnicien est un brevet de supériorité universelle, qu'il suffit de sortir de la sacro-sainte École pour être considéré comme appartenant à l'élite du pays et y occuper les premières places.

Le fait d'être fort en algèbre, de s'être anémié pendant deux ans le cerveau sur les x n'implique pas un esprit supérieur. L'atmosphère de l'École, la conviction naïve que « c'est la plus chouette des Écoles », — à cause du hibou que la Minerve du portail tient en sa dextre, — développent chez le pipo une suffisance et une vanité morbides.

Il n'y a pas à se dissimuler qu'il y a bien du vrai dans ces critiques, que le calcul intégral est une mauvaise préparation pour les éludes pratiques, et que celte omniscience prêtée au « cher camarade », qui

LE VIEL'X PARIS UNIVERSITAIRE lia

sort marin, arlilleur, ingénieur, sapeur, chimiste, foreslier, physicien, comptable, etc., est d'une outrecuidance assez forte.

A cela, les défenseurs enthousiastes citent les savants que l'École a fournis et ses traditions libérales. La vérité est, croyons-nous, dans celte opinion du général Foy : « Il est regrettable qu'on ait mêlé le civil et le militaire dans l'organisation, et que celle école, après avoir été un foyer de lumière, ait été reconstruite sur un plan plus étroit et moins libéral. »

La Convention avait fail table rase de toutes les écoles de divers ordres de l'ancien régime, qui toutes n'offraient qu'une instruction très défectueuse et où la faveur seule décidait de l'admission.

Elle s'occupa de les réorganiser sur un plan nouveau. Le 12 ventôse an II, une loi décréta l'établissement d'une Ecole centrale de travaux publics et chargea une commission de déterminer le mode d'examen et de concours auxquels seraient assujettis ceux qui voudraient être employés à la direction de ces travaux.

Fourcroy fut chargé de présenter un rapport détaillé sur celte institution; toutes les propositions contenues dans son projet furent votées à l'unanimité.

Le premier organisateur fut Lamblardie, ingénieur des ponts et chaussées, à qui un local fut livré dans les dépendances du Palais- Bourbon; on y établit rapidement un cabinet de physique, une collection de minéralogie, un laboratoire de chimie, une bibliothèque, des tableaux, des estampes, des bustes, le tout provenant « des effets nationaux ».

Monge y improvisait la géométrie descriptive, BerlhoUet y créait la chimie, Lagrange faisait des conférences sur les mathématiques.

Le régime primitif fut l'externat : « L'État doit un traitement aux élèves, » avait dit Fourcroy. Aussi alloua-t-on à chacun douze cents livres par an en assignats, ce qui n'excédait pas deux cent quarante livres en numéraire. Le traitement était mince , et la Convention chercha à placer les élèves chez des pères de famille sensibles et bons patriotes qui, au prix de neuf cents livres, fournissaient la nourriture et le logement. C'était primitif, mais cela valait mieux encore que l'internat actuel, qui fait de l'École une sorte de « séminaire de soldats )>, comme l'appelait A. Comte, qui y avait été colleur.

L'entrée à l'École se faisait à la suite d'un concours public ouvert dans les vingt-deux premières villes de la République. Les élèves

devaient êlre présents à l'École tous les jours depuis huit heures du matin jusqu'à deux heures de l'après-midi et depuis cinq heures jusqu'à huit heures du soir.

Le cours d'études était fixé à trois ans.

Les nécessités de la défense de la patrie transfornaèrent l'École, qui fut chargée de fournir les officiers d'artillerie et du génie. Le décret qui la réorganisa lui donna le titre à' Ecole Polytechtiique, qui, malgré sa tournure savante et un peu pédante, est devenu si populaire. Il fut décidé — et c'est là ce qui donna à l'École une si large extension, une si capitale importance, contre lesquelles pro-

Entrée du ColÉoe. c: 'Navarre •

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testent aujourd'hui tant d'esprits indépendants — qu'à l'avenir il ne serait plus admis aux Écoles spéciales du génie militaire, des ponts et chaussées, des mines, des géographes, de l'artillerie, du génie naval, que des jeunes gens ayant passé par l'École polytechnique.

Napoléon, qui aimait peu l'École, œuvre de la Révolution, à cause de ses allures indépendantes, du républicanisme de ses professeurs et des manifestations libérales auxquelles elle se livrait, résolut de la discipliner en la casernant et de lui enlever son caractère démocratique en supprimant la gratuité. Le général Lacuée fut nommé gouverneur.

On chercha dans les châteaux de la liste civile celui qui pourrait être transformé en caserne-école. Rien ne put convenir. On se décida

pour le vieux collège de Navarre, dont les vastes bâtiments s'étageaient sur le versant de la montagne Sainte-Geneviève.

Ce collège avait été fondé en 1304 par Jeanne de Navarre et son mari, le roi Philippe le Bel. Il fut pillé au siècle suivant par les Bourguignons, qui voulaient massacrer les maîtres et les étudiants, attachés au parti des Armagnacs. C'était alors le seul collège de Paris où l'on enseignât complètement les humanités.

t 0 L L E G E DE NAVARRE.

REFE CTOIRE

Ruiné pendant les guerres civiles, il fut rétabli en 1404 par Louis XI et obtint des privilèges, des revenus considérables et une grande renommée. Les rois, les princes du sang, les plus grands seigneurs du royaume, y envoyaient leurs enfants en pension; aussi Mézeray l'appelle-t-il Y École de la Noblesse française. Henri III, Henri IV et le duc de Guise y furent ensemble pensionnaires, et Charles IX les venait visiter souvent. Gerso/i, Richelieu, Bossitct, y ont été élevés. Le roi de France en était le premier boursier, et le

revenu de sa bourse était affecté à l'achat des verges destinées à la correction des écoliers, ce qui suppose l'emploi très fréquent de cet instrument de pénitence.

Pour agrandir l'École on va démolir quelques vieux bâtiments en bordure de la rue Descartes, jadis Bordel, dans la partie déclive de cette rue oti, autrefois, Pantagruel, à ce que raconte Rabelais, faisait de bons tours au guet.

« A l'une fois il assembloit trois ou quatre bons rustres, sur le soir, les menoyt auprès du collège de Navarre et à l'heure que le guet montoit par là (à ce qu'il congnoissoit en mettant son espée sur le pavé et l'aureille auprès) prenoyent un tombereau et lui bailloient le bransle, le ruant de grande force contre la vallée et einsy mettoyent tout le pauvre guet par terre, comme porcz, pui fuyoient de l'austre cousté, car en moins de deux jours ilz suzt toutes les rues, ruelles et traverses de Paris. »

Là s'élevait l'ancien collège de Boncourt, fort renommé au seizième siècle par les comédies et tragédies que les élèves donnaient. Jodelle y fit représenter plusieurs de ses pièces, et Voiture y fut élevé. Le collège de Boncourt était séparé du collège de Navarre par la rue Clopin, ancien chemin de ronde des remparts de Philippe-Auguste. Celte rue, à laquelle sa déclivité avait fait donner ce nom, s'appelait au moyen âge chemin Gaillard, à cause des gaillardises dont les escholiers la rendaient le théâtre.

En 1809, la rue fut supprimée, et les collèges réunis.

L'École prit possession des bâtiments en 1805, après une inauguration officielle oti Napoléon I" remit au sergent-major Arago le drapeau qui portail : « Tout pour la pairie, les sciences et la gloire. » Dix ans plus lard, les élèves justifièrent héroïquement cette devise : leur batterie, installée à la barrière du Trône, fit reculer l'armée des alliés et la refoula jusqu'au delà de Vincennes.

En 1816, l'École fut licenciée. Réorganisée peu de temps après, elle se retrouva, comme la veille, libérale et frondeuse. Elle prit une large part aux journées de Juillet; ce sont des combattants commandés par des pipos qui enlevèrent l'Odéon, le Luxembourg, la caserne Babylone où Vaneau fut tué, le Louvre et le Palais-Royal.

Sous le règne de Louis-Philippe, nous retrouvons le coquet uniforme de l'École partout oîi retentit la voix de la liberté, aux funérailles de La Rochefoucauld et du général Lamarque.

Aux premiers coups de feu de février 1848, une grande agitation se manifeste à l'École. Le général veut faire fermer les portes; le sergent-major Freycinet s'écrie : « Nous voulons nous jeter entre les combattants pour arrêter l'effusion du sang. » Les élèves sortent et servent d'aides de camp au gouvernement provisoire.

Sous le second Empire, l'École continua à se montrer quelque peu révolutionnaire : à une revue elle défila devant le prince impérial avec un silence glacial. << Pourquoi donc ne veulent-ils pas crier, ces petits architectes ? s'écria, furieuse, l'impératrice au maréchal Vaillant. — Madame, répondit le maréchal, ces architectes aujourd'hui ne crient pas, mais demain ils se feront tuer. »

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