CHAPITRE XXXIV
L'École de chirurgie. — Saint-Côme-et-Saint-Damien. — Les chirurgiens barbants. — Plaies, bosses et apostèmes. — Maîtres et apprentis. — La confrérie du Saint- Sépulcre. — Le chef-d'œuvre. — Matière des cours.
A l'entrée de la rue de l'École-de-Médecine, au fond d'une cour
étroite, se cache un petit bâtiment surmonté d'un dôme; la façade est
agrémentée de quelques sculptures symboliques et ornée de colonnes
doriques; un débris d'inscription se voit encore au-dessus d'une
porte :
Consilio manuque.
Cette devise, qui orne le plat à barbe de Figaro, était celle de la haute et puissante corporation des chirurgiens de Paris, et le bâtiment est le Collège royal de messieurs les maistres et docteurs chirurgiens jurés de Paris.
Cette puissante communauté prit là naissance, dans les dépendances de l'église Saint-Côme-et-Saint-Damien, qui fut bâtie, vers 1210, par l'abbé de Saint-Germain. La communauté revendiquait une ancienne origine; elle prétendait avoir été fondée par saint Louis, à la sollicitation de Jean Pilard, son chirurgien-mire, lequel réunit ses confrères, qui ne voulaient plus être confondus avec « les barbants œuvrant de la main ». Ils se donnèrent des statuts, une organisation, fondèrent des chaires de professeurs.
« L'apprentissage de cette profession était bien dur, si l'on en croit un pamphlet du dix-huitième siècle. A peine le coq a-t-il chanté, que le garçon se lève pour balayer la boutique et l'ouvrir, afin de ne pas perdre la petite rétribution que quelque manœuvre qui va à son tra-
vail lui donne pour se faire fa're la bari^e en passant. Depuis ce temps jusqu'à deux heures de l'après-midi, il va chez cinquante particuliers, les peigner, attendre dans l'antichambre ou sur l'escalier la commodité des pratiques, mettre les cheveux des uns en papillote, passer les autres au fer et leur faire le poil à tous. Vers le soir, s'il est de ceux qui ont envie de s'instruire, il prendra un livre; mais la fatigue et le dégoût que cause nécessairement l'étude à ceux qui n'y sont point accoutumés, lui procurera bientôt un profond sommeil, qu'interrompra quelquefois le bruit d'une petite cloche suspendue à la porte, qui l'avertit de faire payer le poil à un paysan qui entre. Onques homme n'a jamais exigé tant de respect d'un domestique, et jamais dans les îles un blanc n'a cherché plus évidemment à profiter de l'argent que lui coûte un nègre, qu'un chirurgien-barbier à profiter du pain et de l'eau qu'il donne cl ses garçons. Une autre après-midi que celle où ils ont congé, il ne leur permettra pas de sortir pour aller aux leçons publiques, de peur de perdre l'argent d'une barbe, qui ne viendra peut-être pas'. »
La situation était peu folâtre, mais il fallait en passer par là ou y renoncer.
D'ailleurs, avec nos mœurs et nos habitudes d'égalité, il est difficile de se faire une idée de la puissance qu'exerçait dans les corporations le patron sur ses apprentis; c'était non seulement le maître, mais le professeur et l'homme à qui l'on avait juré obéissance et
KCOLE DE CHIIiURGIE
i. Libelle contre les chirurgiens.
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dévouement, qu'on ne pouvait quitter pour aller chez un autre sans sa permission écrite, et qui pouvait vous signaler aux rigueurs des chefs de la corporation, si l'on ne remplissait pas auprès de lui tous ses engagements. Or, il y avait beaucoup à faire au service d'un barbier, sans parler de la barbe et des cheveux ; il fallait consulter et panser les nombreux malades qui se pressaient tous les jours dans la boutique.
Pendant longtemps les barbiers avaient possédé le privilège de pratiquer les opérations chirurgicales, ils cumulaient, rasant et peignant des perruques, comme Figaro, donnant au besoin un coup de lancette ou coupant une jambe. Un beau jour, les deux corporations se divisèrent, devinrent ennemies irréconciliables.
Les chirurgiens, très méprisés de leurs grands confrères les médecins, gagnaient peu; ils étaient obligés de tenir boutique où leurs garçons se préparaient à donner le coup de lancette et à couper une jambe, en rasant le client et en rafistolant de vieilles perruques.
Les barbiers réclamèrent; les chirurgiens tinrent bon. Le roi trancha le différend : il conféra aux maîtres perruquiers le droit de faire le poil; il leur accorda en même temps celui des bains et des étuves pour les deux sexes, mais seulement pour les personnes en bonne santé. Ils furent autorisés « à panser bosses, apostèmes et toutes plaies ouvertes non mortelles ».
Mais le privilège des opérations chirurgicales était réservé aux f/radués, chirurgiens de robe longue qui avaient, de plus, le droit de donner des bains, mais seulement aux personnes malades.
La fusion se fit peu à peu, et au siècle suivant il n'existait plus aucune distinction entre les deux communautés.
Unis, ils formèrent une corporation puissante et riche. Lorsque Louis XI répartit les corps de métiers en soixante bannières, les maîtres avec leurs garçons et leurs valets suffirent à en former une à eux seuls. Ils se réunissaient tous les premiers mardis du mois pour discuter les intérêts de la corporation, à l'église du Saint-Sépulcre, rue Saint-Denis, et, après avoir entendu la messe, ils consultaient et pansaient, à l'exemple de ce que faisaient leurs rivaux de Saint-Côme, tous les pauvres qui se présentaient.
En outre de la confrérie du Saint-Sépulcre, vingt-quatre corporations marchandes, sans compter les barbiers, contribuaient à donner beaucoup de splendeur aux cérémonies religieuses. Les barbiers y
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faisaient dire la messe le premier mardi de chaque mois. D'ailleurs, les statuts les obligeaient à beaucoup de dévotion.
Ils ne pouvaient barbifier, mais seulement soigner, le dimanche, aux fêles de Notre-Dame, les jours de la Toussaint, de Noël, de Pâques, de la Pentecôte, de la Circoncision, de l'Epiphanie, de l'Ascension, du Saint-Sacrement, de saint Jean-Baptiste, de saint Côme et de saint Damien, sous peine de cinq sols d'amende! Us se devaient secours entre eux, et lorsqu'un chirurgien-barbier mourait, ses collègues devaient suivre son enterrement.
On trouve de pareilles dispositions dans les autres corporations parisiennes et dans la confrérie de Saint-Côme ; elles étaient dans l'esprit du temps.
Pour devenir maître barbier-chirurgien, il fallait non seulement payer cent sols tournois, mais passer le chef-d'œuvre. Il fallait raser un client avec un rasoir neuf sans le faire saigner, fabriquer d'une manière irréprochable une série de lancettes, et, comme la profession se composait de deux parties distinctes, l'exercice de la chirurgie ainsi que l'art du coiffeur de nos jours, le candidat devait répondre à une série de questions posées sur la chirurgie, devant les deux chirurgiens du Châtelet et devant deux docteurs régents de la Faculté.
S'ils répondaient d'une façon satisfaisante, ils recevaient le diplôme de maître barbier-chirurgien, après avoir versé cent sols tournois, et probablement d'autres sommes aussi, dont nous n'avons pas trouvé le relevé.
Les docteurs régents de la Faculté de Paris leur faisaient les cours en français, car ils n'auraient pas été compris des barbiers s'ils avaient parlé en latin, ceux-ci n'étant pas lettrés.
Les matières de leur enseignement étaient limitées. Palcon, Tagaull et les autres ne leur enseignaient que les trois premiers livres de Guy de Chauliac; plus tard, on recourra un peu à Galien, à Oribase, h Hippocrate et à Paul d'Égine, mais faiblement. On admettra aussi Tagault et Gourmelen.
Les docteurs régents étaient des personnages fort érudits; ils savaient tant de choses qu'ils devenaient difficilement accessibles aux intelligences peu cultivées, même quand ils y mettaient delà bonne volonté. D'ailleurs, comme le remarque justement Quesnay, s'ils connaissaient la théorie, ils ignoraient la pratique de la chirurgie.
Quant à l'anatomie, ils l'enseignaient ex cathedra, et comme ils ne
voulaient pas faire œuvre manuelle, un barbier servait de prosecleur et démontrait, le scalpel à la main, ce que le professeur venait d'enseigner. Ce préjugé permettait ainsi aux élèves studieux de remplir un certain rôle à la Faculté et de devenir habiles dans l'art de la dissection.
L'enseignement clinique leur était donné d'abord par leur maître, qui, tout ignorant qu'il fût en réalité, connaissait au moins les éléments de son art; parfois même ce maître en savait un peu plus, grâce à la traduction de Guy de Chauliac par Joubert, et grâce aux admirables œuvres d'Ambroise Paré, un des leurs qui avait passé à Saint-Côme et dont il avait fait la gloire. Son savoir ne se bornait pas toujours, comme le voulait l'ordonnance du Parlement du 4 septembre 1423, aux clous, bosses et plaies non mortelles.
CIIAPITHE XXXV
La maison du Barbier du Roi. — Dn furieux ligueur. — Le Collège des chirurgiens. Lutte avec la Faculté de médecine. — Dn palmarès lapidaire.
La maison du Barbier du Hoi élail le siège officiel et l'endroit où se trouvaient les archives de la société.
Saint-Côme n'avait pas permis aux barbiers-chirurgiens de Paris d'avoir Timporlance de leurs collègues de la province, où, sauf quelques villes importantes, ils étaient entièrement maîtres de la profession chirurgicale. Cette confrérie avait des droits qui lui avaient été conférés par des chartes royales, et ses membres entendaient les maintenir. Ils voulaient biea laisser les barbiers exercer la petite chirurgie, mais ils leur défendaient les grandes opérations et les assimilaient aux dentrates, aux chirurgiens herniaires, aux lithotrileurs, aux oculistes, etc., dont le rôle à Saint-Côme était bien modeste, comparé à celui des maîtres chirurgiens.
Or, les barbiers avaient un protecteur puissant dans le Barbier du Roi, qualifié de chirurgien ordinaire et de premier valet; plusieurs, entre autres Jacques Coyclier, avaient été les ministres ou les confidents du monarque, — il est vrai que cela ne leur avait guère réussi, — mais ils tenaient plusieurs fois dans la journée la tête de leur maître pour lui faire le poil, et ils profilaient de ce tête-à-tête au mieux de leurs intérêts.
Leur crédit était considérable, et ils avaient des courtisans tout comme un souverain. L'un d'eux, Jean de Pracontal, las des prétentions de Saint-Côme sur la corporation dont il était le chef, s'adressa à la Faculté en 1503, et, moyennant certaines conditions, parvint à
faire reconnaître les barbiers comme écoliers de Yalnia mater. Celleci avait à faire à leurs apprentis un cours de chirurgie et un cours d'anatomie; elle les admit, en outre, à ses dissections.
Pendant tout le courant du seizième siècle, les barbiers délaisseront Saint-Côme pour s'enrôler sous la bannière de Saint-Luc. Plus tard, ils essayeront de se rapprocher des chirurgiens de Saint-Côme.
L'église Saint-Côme avait eu pour recteur Hamillon, qui pendant la Ligue en fit un parloir où il vomissait les anathèmes, les menaces de mort, les invocations au poignard contre le Parlement et le Béarnais. C'est Hamilton qui lit arracher de son lit le conseiller Tardif malade, et le fit pendre, grelotlant de fièvre, en même temps que l'héroïque président Brisson.
Dans l'église, chaque jour, les chirurgiens « visitaient les pauvres malades qu'on apportait et pansaient les navrez ».
Mais ce ne fut pas sans peine que celte confrérie put vivre, se développer et résister aux attaques de sa jalouse et puissante voisine, la Faculté de médecine. .
Une lutte s'engagea, furieuse; les pamphlets en latin macaronique sifOaienl dans les deux camps.
Les doctes médecins traitaient les chirurgiens de laquais bottés (Guy Patin). Ceux-ci cherchaient à secouer le joug pédant et lourd de messieurs les docteurs régents.
Cependant ils sentirent, dans leur propre intérêt, la nécessité de ne
pas se faire une ennemie de la Faculté de médecine, et, le 30 janvier
*1307, conduits par l'un d'eux, maître Philippe Koger, ils se présen-