CHAPITRE XXXVI
L'École de pharmacie. — La pépinière du Luxembourg. — L'hôpital Saint-Valère. — Nicolas Houël. — La corporation des épiciers apothicaires. — Lances et pondéra servant. — Sic ibis ad astra.
Depuis plus de vingt ans, l'École de pharmacie broyé ses simples, manipule ses drogues, compose ses éleclu^res, dsfns un bâtiment d'assez laide architecture, élevé sur une partie de l'emplacement de ce qui était autrefois celle charmante pépinière où
Dans les fleurs des lilas et des ébéniers jaunes De mes doux souvenirs cachés comme des faunes La troupe joue et rit...
L'Empire détruisit ce coin charmant, et pendant longtemps on n'y put bâtir à cause des catacombes, où la surface du sol n'avait pas été étayée par des blocages. On décida un jour de faire des travaux de consolidation et d'y bâtir l'École de pharmacie, qui avait son siège (si j'ose m'exprimer ainsi) dans un vieux logis de la rue de Lourcine et de la rue de l'Arbalète. Elle craquait de toutes parts, se lézardait de partout, était étayée comme un paralytique.
Elle datait de 1559 : c'était l'ancien hôpital de Saint-Valère, consacré au traitement des maladies vénériennes, donl les administrateurs, comme d'usage alors, finirent par s'approprier les biens.
Un brave épicier droguiste de Paris, Nicolas Houël, imagina de créer une maison de charité où les orphelins, nés en loyal mariage, seraient instruits et élevés dans la piété, l'apothicairerie et l'art de préparer les médicaments et de les administrer « aux pauvres honteux de Paris et fauxbourgs »
Il installa d'abord à l'hôpital des Enfants rouges les jeunes officiants du nouveau culte, puis acheta et transféra son école dans l'hôpital Saint- Valère, le 2 avril 1579, qu'il trouva, dit le procès-verbal, « désert et abandonné par mauvaise conduite, tout miné et les pauvres non logés ».
Houël, qui a gagné une jolie fortune dans le soulagement de ses semblables, répara les bâtiments dévastés, acheta les granges voisines et des jardins de maraîchers, où, à l'instar de l'École de Padoue, il établit un jardin botanique, le premier qui ait existé en France et qui est de quatre-vingts ans plus vieux que le Jardin des Plantes.
Les orphelins étaient instruits « aux bonnes lettres, à la religion et aux arts médicinaux ».
Nous trouverons des renseignements curieux sur les études, les exercices pratiques des jeunes ;jo/a/Y/s, dans la Déclaration et Advertissement de l' Institution de la charité chrétienne établie es fauxbourg Saint-Marcel.
Après la mort de cet homme de bien, dont le nom est oublié et qui n'a pas sa rue à Paris, l'établissement fut négligé par ses successeurs; mais, en tG24, la corporation des Epiciers apothicaires en fit l'acquisition et y établit son siège social. C'était une corporation d'élite, — elle prenait rang immédiatement après celle des drapiers, — qui faisait le commerce des épices à l'époque où le poivre et la cannelle étaient de précieuses raretés. Elle était divisée en quatre corps d'état : les apothicaires, les droguistes, les confiluriers, les ciriers, mais tous obéissaient au même règlement et étaient gouvernés par les maîtres et gardes.
Ces derniers, au nombre de six, étaient pris moitié parmi les épiciers et moitié parmi les apothicaires; ils étaient obligés de tenir la main aux statuts et aux règlements, de faire trois visites par an et, en outre, des visites générales chez tous les marchands, maîtres de coches, etc., pour confronter les poids et balances.
C'était un droit dont ils jouissaient exclusivement, ayant eu de tout temps les étalons de poids en dépôt. Mais, néanmoins, ils ne pouvaient exercer ce droit sur les cinq autres corps d'état.
Ce droit cessa en 1777, lors de la séparation faite entre le corps des épiciers et celui des apothicaires.
Du reste, leurs statuts furent confirmés par plusieurs lettres patentes de Henri IV en 1594, de Louis XIII en 1611 et 1625.
176 LE VIEUX PAUIS U.NI VERS I T AIUE
Ils avaient pour armoiries : coupé d'azur et d'or, à la main d'argent sur l'azur tenant des balances d'or, et sur l'or deux nefs de gueules flottantes aux bannières de France accompagnées de deux étoiles à cinq pointes de gueule avec la devise : Lances et pondéra servant.
Au-dessus de la cheminée de la grande salle de la maison des apo- Ihicaireç, un tableau de Nouet représentait : Hélène composant un breuvage qui fait oublier tous les maux. La grande salle comptait les portraits de quatre-vingt-treize épiciers apothicaires nommés gardes et qui étaient les chefs de l'École par voie d'élection. Ils décorent aujourd'hui la nouvelle école, ainsi que les vieux panneaux et les statues et bustes des anciens directeurs.
La corporation agrandit considérablement son jardin botanique, qu'elle enrichit d'un nombre considérable de plantes nouvelles. En 1636, Guy de la Brosse nous en donne une description curieuse.
L'École prit une grande extension dans les commencenaents. L'apprentissage était de six ans pour faire d'un garçon apothicaire vir probus clysterizandi per'itus.
Le brevet d'apprentissage coûtait quatre-vingt-huit livres, et la maîtrise près de six cents livres. Aussi le nombre des apothicaires a-t-il été pendant longtemps extrêmement limité, et, en 1711, on n'en comptait que vingt-cinq dans tout Paris. C'est de cette officine que sont sorties toutes ces compositions fantastiques, ces mixtures inénarrables, ces eaux simples : eaux de vers de terre, de semences de grenouilles distillées ; ces eaux composées : thériacales, antidotes pectoraux, sténocaux, hépatiques, les vins, hydromels, oxymels, sirops, élixirs, médicaments apophlegmatiques ou masticatoires, confitures, opiats et conserves, faits avec du corail, des perles, de l'os, de la corne de cerf (!), poudres, tablettes, dragées, pilules, trochisques, dragées, purgatifs. 0 Pharmacopée! Et le maniement du clystère! 11 y en a de toutes les formes : Venème, Yotenchyte, le siphon, le cathétère, le motenchylus. Le clystère! cet instrument, dit Pline, enseigné aux apothicaires « par un oiseau au long bec appelé ibis ».
C'est un ari'êlé des consuls qui organise l'École de pharmacie, mais les héritiers des épiciers apothicaires n'eurent pas l'insigne honneur d'avoir à leur tête un doyen, comme les Écoles de droit et de médecine. On ne leur accorda qu'un directeur.
Et d'ailleurs, n'est-ce pas chose curieuse que la pharmacie, engendrée par l'épicerie, y retourne? Le noble art de la pharmacie, où s'il-
lustrèrent le docteur Véron et Homais, se meurt! C'est le serpent qui se mord la queue. La pharmacie retourne à ses pompes et à ses œuvres anceslrales.
L'épicerie l'envahit, ses produits sont fabriqués en gros dans des usines; tandis que jadis le pharmacien aux lunettes d'or, à la calotte de velours, triturait, malaxait, élaborait, cuisinait doucement et avec onction dans son mortier sacré, avec méthode et discrétion, ses produits thérapeutiques.