‹ Le vieux Paris universitaireChapitre 59 sur 72 · CHAPITRE XXXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVII

L'École des Jeunes de langues. — Une mesure de Colbert. — Fondation de la Convention. — Langlès et les De Sacy. — Interprètes et drogmans. — Aux Échelles du Levant.

L'extension de noire empire colonial et la nécessité de sa mise en œuvre par la formation de bons administrateurs coloniaux, ont amené l'État à créer à Paris une grande École coloniale, une école normale de fonctionnaires coloniaux, tant judiciaires qu'administratifs.

Celte école, dont nous parlerons plus loin, n'est pas une création nouvelle.

Il existe depuis longtemps, en plein exercice, à Paris, un Institut qui lui ressemble comme un frère : c'est Y École des Jeunes de langues, qui a rendu à notre pays de signalés services. Les Jeunes ou Enfants de langues étaient des enfants de neuf à dix ans que la France envoyait, au nombre de six, aux Échelles de Conslanlinople ou de Smyrne pour être élevés dans la connaissance des langues orientales. C'est sur la proposition de Colbert, en 1 670, que celle mesure fut adoptée. En 1 700, ks Jeunes de langues furent instruits à Louis-le-Grand.

A la Révolution, beaucoup de drogmans avaient quitté le service, et il y eut une grande pénurie d'interprètes, l'établissement des Jeunes de langues n'offrant que des ressources bien lentes pour les pressants besoins de l'État.

11 était indispensable de créer d'urgence une école dont l'enseignement, essentiellement pratique, s'adressât à des jeunes gens déjà préparés el formés par des éludes préalables, et les mettrait à même de remplir au bout d'un temps assez court les fonctions d'interprètes.

Le Collège de France possédait bien deux chaires de langues arabes

créées l'une par Henri III, l'aulre par Louis XIII; mais c'était insuffisant, et cet enseignement était essentiellement scientifique et théorique.

La décadence qui avait frappé les langues orientales pendant le dix-huitième siècle en France trouve sa confirmation dans le fait que, de 1696 à 1776, il ne fut pas imprimé une fois dans notre pays une seule ligne en caractères arabes. En 1751, à l'occasion de la nais-

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COLLEOE DE NAVAHRE

sance du duc de Bourgogne, les élèves de V École royale des Jeunes de langues firent un petit recueil de vers latins, grecs et français; dans un quatrain, ils s'excusèrent quod non turcice scripserint.

En 1790, Langlès, chasseur volontaire de la garde nationale parisienne, dans une pétition à l'Assemblée nationale, demanda la créalion d'une école consacrée à l'enseignement des langues orientales vivantes, dans l'intérêt du commerce, de la politique et de la science.

Langlès proposait de créer à Paris trois chaires : d'arabe, de turc et de persan. Les titulaires devaient être d'anciens drogmans. La proposition de Langlès resta dans les cartons de l'Assemblée.

Sous la Convention, Langlès revint à la charge; aidé par Lakanal, il réussit à faire agréer son projet par les Comités de l'enseignement et des finances. En 1795, Lakanal dépose son rapport sur l'étude des langues orientales, diplomatiques et commerciales.

La Convention vota la fondation de l'École à la fin de l'orageuse séance du 10 germinal an IH. Le décret de la Convention est demeuré la charte constitutionnelle de l'École.

On devait enseigner les langues orientales d'une utilité reconnue par la pohtique et le commerce.

Il devait y avoir un professeur d'arabe vulgaire, un de turc et de tarlare, un de persan et de malais.

Ces professeurs feraient connaître à leurs élèves les rapports politiques et commerciaux qu'ont avec la Itépublique française les nations parlant les langues qu'ils ont charge d'enseigner.

Le rapport distinguait soigneusement les langues orientales savantes ou mortes des langues orientales vivantes et usuelles; il démontrait l'utilité que la diplomatie et le commerce pouvaient retirer de cette étude.

Ce fut le Directoire qui mit à exécution le décret de la Convention. L'École des langues commença ses cours le 4 messidor an IV, à la Bibliothèque nationale, qui venait d'être réorganisée. Langlès fut nommé à la chaire de persan et de malais.

Le citoyen Silveslre Saci {sic) donnait des leçons d'arabe les duodi, quartidi, septidi et nonidi de chaque décade.

Dans son cours d'ouverture, Langlès fit un excellent commentaire du décret de germinal et en montra le côté utilitaire. Nous ne pouvons mieux faire que de reproduire un des principaux passages de son discours :

« Cette école, dit-il, est destinée à former promptement les drogmans capables de remplacer ceux qui ont abandonné le service de leur patrie et n'ont pas rougi de s'enrôler au service de nations ennemies. Nos législateurs ont senti quel coup funeste cette désertion allait porter à notre commerce du Levant et de la Barbarie, si on ne se hâtait de pourvoir à leur remplacement. »

- Les professeurs ne devaient pas se borner à exposer les principes et expliquer les difficultés grammaticales des langues qu'ils enseignaient, mais, ils devaient aussi développer nos relations politiques et commerciales avec les peuples qui parlaient ces langues. -

LE VIEUX PARIS LM VERSIÏ AIllE 181

L'École était fort à l'étroit à la Bibliothèque nationale, où elle n'occupait qu'une sorte de hangar dans une petite cour du côté de la rue des Petits-Champs. La chaire de turc était occupée par Vintini de Paradis, drogman de la légation française à Constantinople.

Silvestre de Sacy, fils de Jacques Silvestre, notaire, avait ajouté à son nom patronymique celui d'une terre, comme c'était d'usage dans la bourgeoisie parisienne. Il professait l'arabe.

En 1801, Langlès demanda l'extension de l'enseignement; il voulait enseigner la connaissance des dialectes de l'Inde, « soit pour profiter des fautes que les Anglais y ont commises, soit pour faire reprendre au commerce de cette contrée son ancien cours par l'Egypte ».

On créa de nouvelle chaires d'arménien et de grec moderne. D'anciens moines coptes vinrent enseigner l'arabe vulgaire.

A la mort de Langlès, Silvestre de Sacy est nommé administrateur. Paris était devenu à cette époque le centre des études orientales en Europe. Mais Sacy eut le tort de faire dévier l'École de son but primitif et de lui donner une allure trop savante.

En 1848, les élèves vinrent demander à Carnot qu'un nouveau règlement leur assurât une carrière et un avenir dans les consulats. L'opposition des professeurs fit échouer cette réforme. En 1868, de nouvelles chaires de japonais, de Ihibétain, de tamoul, de chinois, d'arabe algérien, sont créées.

En 1869 paraît un décret portant réorganisation de l'École : retour net et formel à l'esprit et à la loi de germinal; une chaire d'annamite, destinée à faciliter le recrutement du personnel employé dans la Cochinchine, est créée.

La troisième République agrandit considérablement les cadres de l'École. Son but est d'apprendre aux élèves à lire, écrire et parler les langues orientales, et de leur enseigner la géographie commerciale, politique et industrielle des pays oii ces langues sont parlées.

Les élèves, après trois années d'études, subissent un examen à la suite duquel on leur délivre un diplôme d'élève breveté. Presque tous les élèves brevetés sont immédiatement admis dans les services extérieurs du ministère des affaires étrangères.

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