CHAPITRE XLIV
L'École des mines. — Le diable Vauvert. — Dn lieu hanté.
La rue d'Enfer était une vieille voie gallo-romaine, bordée, selon l'usage antique, de tombeaux où étaient ensevelis les païens d'autrefois, ce qui inspirait une salutaire terreur aux catéchumènes chrétiens : c'était un lieu redouté, hanté par les démons. Robert II, fds de Hugues Capet, y avait bâti un manoir, le « château de Vauvert »; mais les démons y avaient établi leur cour et maltraitaient les voyageurs. Aussi la terreur était grande, et une tradition populaire s'est conservée jusqu'à nous : « Aller au diable Vauvert, au diable au vert. »
On eut recours au grand moyen : on exorcisa le lieu maudit, et saint Louis fit don aux chartreux du château hanté; les démons, aspergés d'eau bénite, vaincus par les exorcismes latins, s'enfuirent, non sans avoir au préalable lancé des vapeurs méphitiques.
En récompense, les rois de France octroyèrent aux chartreux des terres si considérables que leur enclos avait plus de quinze cents arpents et renfermait des maisons, des vignes, un moulin, un pressoir, etc.
Vers la fin du dix-septième siècle, les chartreux firent bâtir, par Jean Courlonne, un magnifique hôtel dont, la duchesse de Vendôme, femme du duc Jean, arrière-petit-fils de Henri IV, se rendit propriétaire en 1715.
L'architecte des révérends pères avait donné à celte résidence un aspect imposant et vraiment princier. L'hôtel, qui avait une issue par derrière, sur le jardin du Luxembourg, fut acheté en 1847 par l'Etat pour y installer l'École des mines.
Pour livrer passage au boulevard Sainl-Michel, il a fallu sacrifier la cour d'honneur de l'ancien hôtel de Vendôme et sa porte monumentale; de plus, comme on a sous-baissé de plusieurs mètres la chaussée de cette grande voie, ce qui reste de cette cour se trouve au premier étage et forme une terrasse où l'on arrive par un escalier.
Par le fait des retranchements opérés sur ses ailes en retour, l'hôlel des Mines a perdu treize mètres en profondeur. Les constructions élevées en bordure du boulevard pour compenser ce retranchement forment une ligne de façade de quatre-vingt-dix mètres. Le pavillon central, avec ses ailerons raccordés, contient les collections et le musée de l'établissement.
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Dans la fraction du milieu s'ouvre une grande porte à plein cintre, dominée par un fronton en section de cercle.
L'origine de l'École des mines ne date que de 1778, époque où deux chaires de minéralogie et de métallurgie furent créées près de l'hôtel des Monnaies; pourtant le cardinal Fleury avait songé à cette création dès 1740.
En 1783, celte institution naissante fut assimilée à l'École des ponts et chaussées; la durée des études fut fixée à trois années, et ensuite les élèves étaient promus au grade de sous-ingénieurs des mines.
En 1790, elle fut supprimée de fait; mais elle fut réorganisée sur an plan nouveau par le Comité du salut public. Jusqu'à la Révolution, elle avait été élémentaire. Elle prit alors le nom d'Affence des mines,
et elle fut placée dans les attributions de la commission des armes, poudres et exploitation des mines. Elle devint alors une école d'application et dut se recruter parmi les élèves de l'École polytechnique.
La Convention, par diverses mesures, contribua puissamment à constituer sa collection. Le célèbre cristallographe Haiiy en fut nommé conservateur. Elle contient aujourd'hui près de deux cent mille échantillons.
En 181 G, cet établissement fut reconstitué sur d'autres bases et reçut le titre d'École pi-atiquc des mines; enfin, en 1847, elle fut transférée à l'hôtel de Vendôme.
En 1856, elle fut encore une fois réorganisée. Son objet fut de former des ingénieurs du corps des mines pris parmi les élèves sortant de l'École polytechnique, en entrant au service de l'État, après trois ans d'études, avec le litre d'ingénieurs ordinaires.
Les études y comprennent des leçons orales, des exercices pratiques, des voyages d'instruction et des missions techniques.
Les cours embrassent l'exploitation des mines, la métallurgie, la docimasie, la minéralogie, la paléontologie, la géologie, la construction et l'exploitation des chemins de fer, l'agriculture et le drainage.
Les belles collections et les musées spéciaux de cet établissement en ont fait le dépôt le plus précieux et le plus complet en ce genre. Ces collections comprennent notamment l'inventaire des richesses minérales de la France.
CHAPITHE XLV
L'École normale et l'École des chartes. — Une fondation de la Révolution. — Paléographie et archéologie. — Pléiade de professeurs. — Traditions libérales.
Sous l'ancien régime, les professeurs des collèges se formaient euxmêmes, élèves hier, maîlres aujourd'hui. Presque toujours, le maître qui enseignait distinguait un élève favori, pauvre, avide d'avenir el désireux de savoir, qui recueillait ses cours, lui servait de secrétaire el de domestique, le suppléait au besoin; quand le maître disparaissait emporté par la mort ou brisé par l'âge, l'élève le remplaçait, continuant sa doctrine. A plusieurs reprises, dans l'ancienne Université, on avait senti le besoin de la fondation d'une maison d'institution pour former des maîtres et des professeurs.
« il est bien surprenant, disait Rivard, qu'il y ait des apprentissages réglés par l'autorité publique pour les moindres corps de métier, et qu'il n'y en ait point pour travailler à l'éducation de la jeunesse, ce qui demande des connaissances peu communes parmi ceux qui ont fait leurs études. »
Ce fut la Révolution qui combla celte lacune. C'est à l'époque h jamais mémorable dans les annales de l'intelligence humaine où la Révolution, étendant à tous l'instruction réservée jadis au petit nombre, créait l'enseignement à tous les degrés, — primaire, secondaire et supérieur, — fondait l'École polytechnique, le Muséum, le Conservatoire des arts et métiers, l'École des langues orientales, le Conservatoire de musique, le Rureau des longitudes, le Louvre, l'Inslilut.
Pour donner cet enseignement si vaste, il fallait créer, improviser même une pépinière de jeunes maîtres pénétrés d'une idée commune.
Le rapporteur du projet de loi, Lakanal, précise le caractère de la nouvelle école : « Ce n'est pas les sciences qu'on enseignera, mais l'art de les enseigner; les maîtres ne devront pas être seulement des hommes instruits, mais des hommes capables dinstruire. Les grands savants, les hommes célèbres, vont devenir, pour la première fois, les maîtres d'école d'un peuple. »
Ces maîtres d'école étaient Lagrange, Laplace, Monge, Haïiij, Daubenton, Berthollel, Thotdn, Volney, Bernardin de Saint- Pierre, Sicard, Garât, Laharpe.
FAÇAEE EXTEUrSUnE DU COtl.FG.E DES GSASSIN,
« Parmi ces professeurs, dit Mignet, étaient quelques hommes de génie et beaucoup d'hommes de talent. »
Les élèves étaient désignés par les administrateurs des districts; ils recevaient un traitement de douze cents francs. L'enseignement ressemblait à celui des Facultés modernes; les cours devaient être improvisés; ils étaient recueillis par la sténographie, imprimés et distribués à grand nombre d'exemplaires.
A cette Ecole libre, l'Empire substitua un internat rigoureux; point de professeurs, les élèves suivaient les cours du Collège de France et de la Sorbonne. L'École normale fut installée d'abord rue des Postes, puis dans les bâtiments du lycée Louis-le-Grand.
Sous la Restauration, suspecte do tendances libérales, elle fut supprimée, et rétablie sous la monarchie de Juillet; un des anciens élèves
de la promolion licenciée par la Ueslauralion, G. Farcy, fui tué à l'attaque des Tuileries.
Les principaux professeurs furent, jusqu'en 1832, où l'École fut réorganisée ad usum imperii, V. Cousin, Dubois, Vacherot, Hiberl, J. Simon, A. Jacques, JouEfroy, Patin, Pouillet, Dulong, Wallon.
Ce fut en 1847 que l'École fut installée dans un bâtiment neuf, rue d'Ulm.
Sont sortis de Normale toute une pléiade d'éminents professeurs,' de savants illustres, d'écrivains remarquables : Pasteur, Havet, Augustin Thierry, About, Assolant, Taine, Sarcey, Perraud, etc.
V Ecole des chartes. — Ce fut la Convention qui, par plusieurs décrets de 1793, prescrivit la réunion des différents dépôts des archives au Louvre, et nomma une commission chargée de leur organisation. Dans l'ancienne France, c'était la congrégation des Bénédictins qui avait, pour ainsi dire, le monopole de l'étude des vieux parchemins, et qui avait pris à tâche de retrouver sous les légendes diverses et les erreurs multiples, d'après les sources, l'histoire vraie et authentique.
Les documents existaient bien dans les archives, mais il fallait savoir les lire, reconnaître leur authenticité, apprécier leur valeur, toutes besognes ardues qui nécessitent une longue initiation.
Presque tous les Bénédictins, religieux à l'esprit ouvert et au long savoir, avaient adhéré à la Révolution. C'était un cadre tout prêt pour foimer un corps de paléographes.
Mais la Convention n'eut pas le temps de créer à côté de ce dépôt une école destinée à former des érudits versés dans la connaissance de l'histoire nationale et des textes originaux, des archivistes experts et des bibliothécaires habiles et expérimentés.
Cène fut qu'en 1821 que, sous limpulsion de Gérando, l'idée de la Hévolution fut réahsée ; mais la Restauration ne voulait pas faire donner l'enseignement par l'Université, dont elle se méfiait; aussi l'École, qui ne déUvrait pas de diplôme, fut sans élèves. En 1829, on créa le diplôme d'archiviste paléographe, et les élèves accoururent.
L'École se distingua bientôt par une doctrine scientifique rigoureuse, une méthode sûre, des aspirations et des traditions commujues, une passion sincère pour la recherche de la vérité, un grand esprit critique, un mépris absolu pour les versions convenues de l'histoire, un même dédain pour la fausse couleur locale et pour les oripeaux dont il était de mode d'affubler le moyen âge.
LE VIEUX PARIS UNIVERSITAIRt:
En 1847, une ordonnance royale donna à l'École la constitution qu'elle a aujourd'hui.
On décida d'y faire enseigner la paléographie, les langues romanes, le classement des livres et archives, l'histoire des institutions de la France, la diplomatique, l'archéologie du moyen âge.
Il y a quelques années, l'École des chartes est venue s'installer à la Sorbonne, conti-e la chapelle où dort Richelieu.