DES EMPIRIQUES DU SIÈCLE LE PLUS ILLUSTRE ET LE SEUL CHARITABLE
Dipne fils d'Esculapc, au temple de mémoire
Ma muse se hasarde à chanter votre gloire,
Et dans ce haut dessein trop longtemps suspendu ,
Elle va vous donner l'encens qui vous est dû.
Phœbus, viens seconder mon zèle téméraire.
Et daigne me prêter ton Hambeau salutaire :
L'illustre grand Thomas, l'honneur de runivers.
Est enfin aujourdliui le sujet de mes vers.
Tu sçais bien qu'autrefois, aux rives de la Seine,
La Mort, la sombre Mort vivoit en souveraine.
Et, prévenant toujours la lente guérison.
Elle portoit paitout son funèbre poison;
D'un deuil conlinuel elle faisoit parade,
El tout enfin mouroit avant qu'être malade.
Mais rillustre Thomas, par ses divins secrets,
Paroît sur ce livage, arrête ses progrès...
Alors le grand Thomas, tiiomphant, plein de gloire.
Nous invite à goûter Peffet de sa victoire.
Et loin de ravilir son secours généreux
Par un sordide gain, ainsi que nos ayeux,
Par un soin libéral autant que charitable
11 donne le remède au mal du misérable.
La fièvre devant lui disparoît en tremblant,
La goutte pour jamais s'enfuit en clopinant.
Et tous les maux bannis par son art salutaire
Laissent goûter en paix les plaisirs de la terre
Enfin lolit l'univers l'admire et le bénit,
Et ma musc, à chanter manquant de voix, finit '^.
Cette piÇ^ce, imprimée sur feuille volante, comme un prospectus, faisait probablement partie de celles que le grand Thomas distribuait lui-même à la foule du haut de son trùne; et à son style noble et
1 El non pas seulement jusqu'en 1733, comme le dit M. Éd. Fournier dans son Histoiredu Pont 'Neuf, t. I", p. 25L ï Vu ropprobalion du sieur Pagel. Permis d'imprimer, colporter, ce 15 décembre 1736.
HéRAULT.
solennel je croirais volontiers qu'il l'avait commandée à l'un de ses poètes ordinaires, à moins que, supposition moins injurieuse à sa «gloire, elle n'eût été inspirée par la reconnaissance à quelque pauvre diable de rimeur guéri par ses soins.
Ce grand homme eût pu amasser facilement cinquante mille livres de rente; mais sa bienfaisance et ses prodigalités le réduisirent à une modeste aisance, avec laquelle il finit par se retirer du métier. Il mourut fidèle à l'empirisme et sans avoir demandé les secours de la Faculté.
Le grand Thomas eut des successeurs, mais non des héritiers, et personne n'est digne de prendre place a sa suite dans cette histoire. Rappelons pourtant le nom du dentiste Lécluse, ce type curieux de la Bohème scientifique et artistique, que nous avons déjà rencontré. Mercier a exalté Catalan*, praticien d'une habileté extraordinaire, le Désirabode et le Fattet de son tem])s. Si, de la rue Dauphine qu'il habitait. Catalan eût eu l'esprit de faire un saut jusqu'à son voisin le Pont-Neuf, il aurait enrichi d'une belle figure de plus cette trop courte galerie des arracheurs de dents; mais il resta chez lui comme un aristocrate, et nous n'avons pas à nous occuper des dentistes en chambre. De nos jours, Duchesne père et fils ont fait quelque figure parmi les dentistes forains. Vers 1850 et dans les années suivantes, Duchesne fils se signalait sur les places publiques par son éloquence imagée, fougueuse et passionnée : « Messieurs, disait-il avec une irrésistible conviction, d'autres vous arrachent les dents; moi, je les cueille! »>
1 Tableau de Paris, 1782, t. IV, ch. xxv.