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CHAPITRE VU

ESCAMOTEURS. — PRESTIDIGITATEURS. — VENTRILOQUES JONGLEURS. - DEVINS. — TIREURS DE CARTES

Ce chapitre tient au pi'écédent, comme le saltimbanque tient au charlatan. Presque toujours les deux industries marchent de front. Les escamoteurs, jongleurs et tireurs de cartes ne font pas généralement profession de vendie la sant('^; mais au besoin ils adjoignent volontiers cette branche à leur commerce, révèlent une maladie et en indiquent le remède comme ils prédisent Tavenir; — surtout les fabricants de panacées, d'élixirs de longue vie, d'antidotes occultes et souverains, ne sont prescjue jamais que des prestidigitateurs. Parfois on aurait peine à dire si c'est le jongleur ou le thaumaturge qui domine en eux, et on ne sait troj) dans quelle catégorie les

ranger.

Si haut et si loin qu'on recherche dans notre histoire intime, on y rencontre le faiseur de tours de i)asse-passe. Les trouvères et ménestrels du moyen âge mêlaient à leurs récits et à leurs chants tous les amusements qui pouvaient chai'mer la foule ou les seigneurs, particulièrement les tours d'adresse, les jeux de gobelets et toutes les souplesses du corps et de la main. On les voyait avaler des épées, jeter en lair des poignards qu'ils recevaient par le manche, jouer avec des boules, exécuter enfin ces actes de dextérité auxquels la tradition, qui [courrait servir de preuve à elle seule, a spécialement conservé jusqu'à nos jours le nom de jonglerie, lorsque les autres attributs de cet art ont disparu pour toujours. Tout ce que font aujourd'hui nos jongleurs de places publiques, les jongleurs lettrés du moyen âge le faisaient aussi dans les entr'actes de leurs plus nobles exercices; et

parmi les conseils qu'un poète du xii^ siècle donne à un ménestrel de son temps, se renconti^ent ceux-ci : « Sache jeter et retenir de petites pommes avec les couteaux, imiter le chant des oiseaux, faire des tours avec des corbeilles, etc. »

Les escamoteurs et prestidigitateurs, comme on dit de nos jours, remplissaient leur rôle parmi les spectacles ordinaires des rues de Paris, et figuraient même dans les représentations qui avaient Jieu aux entrées des rois. On lit dans la relation en vers que nous a conservée le Cérémonial français de rentrée de Charles VIII, le 8 juillet 148i :

Plus avant, à la Porte aux Peintres,

Vis le Galiffre de Braudas i ,

Qui engouloit, sans nulles feintes.

Enclumes de fer, à grands tas,

Dénotant que tels Goulias

En France ont fait grand'mangerie.

CéG Galiffre de Braudas est évidemment un aïeul des industriels de nos places publiques que nous voyons chaque jour avaler des montagnes d'étoupes et de grands plats de cailloux.

La première apparition des bohémiens en France et leur arrivée aux portes de Paris, en 1427', avaient déjà beaucoup contribué à étendre et à populariser les pratiques de la magie blanche. Tout Paris alla voir ces mystérieux vagabonds, à physionomie diabolique, dans le village de la Chapelle- Saint- Denis, où on les avait logés, et ils exploitèrent largement à leur profit la curiosité et la crédulité de la fouie. Les femmes surtout disaient la bonne aventure, effrayaient les imaginations simples par leurs tours d'escamotage, et faisaient comparaître le diable au besoin. Ils étaient si experts en sorcellerie, disaient les bourgeois, que, si on leur donnait la moindre pièce de monnaie, toutes celles qu'on avait en poche s'envolaient aussitôt à la suite et couraient rejoindre leur compagne; ce qui tendait à prouver que ces grands magiciens étaient surtout de fort habiles et fort peu scrupuleux escamoteurs.

Le plus ancien prestidigitateur peut-être dont la réputation soit parvenue jusqu'à nous, c'est ce maître Gonin qui vivait sous Fran-

' C'est-à-dire le calife de Bagdad, personnage qui joue un graod rôle dans les romans chevaleresques du moyen âge où Ton guerroie contre les Sarrasins, et qui est un ressouvenir des batailles de Charles Martel et des croisades. C'est par un calembour qui s*eiplique dans les vers suivants que le poêle, du mot calife, a fait Galiffre, c'est-à-dire goulu, goulias.

KSCAMOTKUHS ET DEVINS 2'i7

cois V% « homme fort expert et subtil en son art, * dit IJrantôme', ([ui nous parle de ses « Inventions, illusions, sorcelleries et enchantemens t , et qui rai)porte à Tappui de son assertion un trait digne de tous ceux dont il a rempli son livre. Cet excellent bateleur et faiseur de tours a légué son nom à ses successeurs. On a fait toutes sortes de conjectures, dont aucune n'est pleinement satisfaisante, sur Torigine et Tétymologie de ce nom, cjui devint à partir du xvic siècle la désignation patronymique de tous les escamoteurs. Rien ne s'oppose absolument à ce qu'il ait été dans Torigine un nom i)ropre, le nom de famille d'un encbanleur illustre, qui aurait si bien incarné en lui l'art de la magie blanche que ce nom serait devenu synonyme du genre, et (ju'on ait dit un maître Clonin connue on dit un Uayard, un Alexandre, un Ci'ésus. L'étymologie donnée [)ar Dodin, qui, dans sa Démonomanie, fait dériver mailre (îonin de l'hébreu inegonim, a maître sorcier, » i)rouve seulement riiabileté extraordinaire de cet homme, qui Il a pas permis au célcbio démonogi'aphe de l'oublier dans sa galerie, et Timpuissance où étaient beaucoup de gens de s'explicjuer tant de tours incroyal>Ies auti'emeiit que par un commerce avec resi)rit malin. Paieille méprise dut ai'rivci' souvent alors, et il est probable que nombre de personnages regardés, [)Oursuivis et brûlés comme sorciers, étaient simplement des pi'ostidigitateurs et des escamoteurs. Qu'étaieut-ce autre chose, par exemple, que Uuggieri, César et tant d'autres? La Voisin, dont les enchantements et les divinations firent si grand bruit dans la seconde moitié du xviF siècle, n'était qu'une adroite joueuse de tours de passe-passe, qui avait méi'ité le bûcher par ses empoisonnements, mais non par ses sortilèges*.

Revenons à maître Conin. Son nom ne se transmit pas seulement aux autres escamoteurs, en Fi'ance et même à Téti-anger : il prit une extension et une signification beaucoup plus grandes; il passa en proverbe pour désigner les hommes fins et rusés \ adroits et souples, même les pronostiqueurs, les gabetirs, les diseurs de bons contes. Par une analogie naturelle et fâcheuse, il devint aussi le synonyme de ce que nous appelons maintenant un grec, et les personnages trop habiles de leurs mains, les filous, les pipeurs, les tricheurs, ceux qui corrigeaient le sort aux jeux de cartes ou de dés, se vantaient de

* Hommes illustres.

' Sur la Voisin el la Vigoureux, sa complice, on peut lire I»' t. V des Letlirs de M"»» de Sévigné (édil. Ad. Régnier, in-S®, passim) el la Devineresse, comédie de Th. Corneille eldo Visé.

' Dictionnaire de Furelière. 11 garde ce sens morne en plein xviii» siècle. Bordelon a publié en 1713 Us Tours de maître Ovnin (2 vol. in -12), où j'avais cru d'abord trouver quelques renseignements , mais qui ne sont rien autre chose que la fort insipide histoire d'un polisson qui passe sa vie à mentir, à mystiiier et à attaquer les gens.

comballre sous les étendards de maître Gonin '. Enfin ce nom avait eu la gloire de fournir matière à une foule de dictons, qui se retrouvaient à chaque instant dans la bouche du peuple ou sous la plume des écrivains populaires.

Dans la même page où il parle du maître Gonin qui florissait à la cour de François l^r, Brantôme nous révèle également Texistence de son petit- fils, un habile homme aussi, quoique bien inférieur à son aïeul. Ce second maître Gonin abusa, à ce qu'il paraît, de son talent pour l'escamotage et les tours d'adresse, puisqu'il finit par être condamné à la potence, sous le règne de Charles IX. Il est vrai qu'il ne tiendrait qu'à nous de croire, d'après le savant théologien Delrio, docteur es arts magiques, et l'un des classiques de la démonographie, qu'il échappa à ce désagrément par une autre invention de son métier, en jetant un enchantement sur les yeux du public et du bourreau , qui pendit en sa place, sans s'en apercevoir, la mule du premier président; mais ce dernier tour nous semble d'une authenticité douteuse, même pour un personnage dont la gibecière était si bien fournie'.

Quoi qu'il en soit de ce point, ce maître Gonin exerçait son art dans les rues de Paris, et il convoquait au son de la trompette les badauds et les curieux, qui se pressaient en foule autour de lui : « Je ne pense point, écrivait Ramus en 1568, que si maistre Gonin avoit sonné sa trompette aux quatre coins de Paris, qu'il assemblast plus de fol peuple. » C'est évidemment de notre personnage qu'il s'agit ici : on le voit à la date, antérieure de quelques années seulement à celle où l'attendait la potence. — Est-ce de lui aussi, ou de son père, ou de son aïeul , qu'il est question dans un livret de Tan 1622 : la Chasse au vieil Grognard de Vanliquité? Parlant des délectations dit temps passé y sur lequel il daube à cœur joie, l'auteur s'exprime ainsi sur le compte de nos ancêtres : <r ... Ou bien suivoient pas à pas maistre Gonin, qui avec sa robe mi-party, le nez enfariné, jouant de sa cornemuse, faisoit danser son chien Courtault, ou, par une subtilité de la main, courir sur son bras sa petite beste faicte d'un pied de lièvre, qu'ils croyoient fermement estre vivante, tant ils avoient l'esprit innocent. » Si ce n'est lui que désigne ce passage, c'est donc quelqu'un des siens, et voilà une demi-douzaine de hgnes qui font revivre d'une façon assez piquante la physionomie pittoresque de ce type classique des rues de Paris.

> Dassoucy, Aventures^ ch. m.

< C'esl peut-être à ce sorcier et à son supplice que se rapporte le dicton recueilli par Adrien de Montluc dans sa Comédie des proverbes (acte II , se. 11} : « .Maître Gonin est mort.

A la suite do ces deux maîtres Gonin de la même famille, le nom est devenu générique. Néanmoins il semble avoir été plus particulièrement appliqué, au xvn" siècle, à un célèbre joueur de gobelets du Pont-Neuf, qui exerçait a quelques pas des tréteaux de Tabarin et de tous ces autres escamoteurs, bouffons ou faiseurs de tours de force et d'adresse, qu'énumère l'auteur du Minish-e d'État flambé {{Q'iQ) :

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