‹ Le vieux ParisChapitre 18 sur 35 · É^^PI · texte numérisé non relu

É^^PI

Caglioslro consulté sur [a l.olerie. — D'après une gravi.

Cardelin, le Coutelier, la Roche, etc. Cet habile homme excitait l'admiration des chambrières, des écoliers, des laquais et des pages, des bourgeois et des mousquetaires, par la dextérité avec laquelle il faisait disparaître la muscade, et changeait instantanément en fleurs la poudre magique qu'il pétrissait dans ses mains. Avec son cliapeau encombré de plumets, ses longues moustaches, sa large fraise, la grande escarcelle où il renfermait tous les instruments de son art, ses bras nus jusqu'au-dessus du coude pour éviter tout soupçon de fraude, et son intarissable faconde, maître Gonin était

superbe à voir et à eatendie. Au son retentissant de sa trompette, — car alors, comme du temps de Ramus, la trompette était encore rinstrument ordinaire des saltimbanques, cliarlatans et faiseurs de tours de passe - passe * , — la foule accourait, et tandis que maître Gonin s'escrimait sur sa petite table, les filous, ses confrères clandestins, travaillaient de leur mieux dans les poches de ses admirateurs.

Un des tours ordinaires de ces escamoteurs était le tour des sonnettes, que Sorel a pris la peine de nous expliquer dans sa Maison des jeux, mais en termes qui pourraient être plus clairs : « Les charlatans, dit-il, se servent aussi quelquefois de deux sonnettes et vous montrent qu'il y en a une dans chaque main ; puis ils vous les font passer toutes deux dans une seule, vous éblouissent par leur mouvement continuel, et vous étourdissent en même temps de leur babil. Pour vous abuser aussi davantage, ils ont une autre sonnette attachée à l'un des bras, qui est celui de la main vide ; et pour vous faire croire qu'il y a toujours une sonnette à chaque main , ils font sonner celle-là en même temps que les autres; et après, si l'on gage qu'il y en a une dans chaque main, ils les ouvrent et vous font voir que vous avez perdu. »

Vers 1Gi2, un escamoteur, connu sous le nom de Buveur d'eau, se fit connaître à Paris par des tours d'un autre genre, mais peut-être plus merveilleux encore, et, en tout cas, d'une espèce plus rare que ceux de maître Gonin. Cet homme avalait un seau d'eau et le rendait immédiatement après, soit en forme de girandole, soit en partageant le tout entre plusieurs bouteilles, avec l'odeur et la couleur de l'eau-derose , de l'eau d'ambre , et de toutes les variétés d'eau possibles ; ou , quand il le voulait, avec la couleur, l'odeur et les autres propriétés apparentes de l'eau -de -vie. Spectacle étonnant, et que néaimioîns le xviio siècle n'admirait pas à sa valeur, peut-ètie, comme le remarque philosophiquement Sauvai*, parce que l'homme prenait peu d'argent! C'est probablement Tindustiiel que Jacques Liigniet a pourtraicturé sous le titre du Maltois, insigne buveur d'eau , avec ce quatrain :

Le Maltois rend par sa science Tant (Peaux de dillérente odeur, Qu'il semble qu'il ait en sa panse La boutique d'un parfumeur.

Ces tours sont surprenants, mais ils sont authentiques et mieux

* Remontrance de Pierre de la Ramée ,. . touchant la profession royale en mathématique , in -8*, p. 39.

» Antiquités de Paris, 1. 11, p. 5'i5. On a fait sur ce personnage la Rouffonnerie d*un huvcur d'eau (1642), mentionnée par Beauchainps dans le S» volume de ses Recherches sur

prouvés, j'en atteste Niebiihr, que tous les faits de Thistoire romaine. Appuyé sur cette base solide, nous pouvons dès lors considérer comme un véritable tableau de mœurs qui se rattache à notre sujet, en complétant nos indications, et non pas seulement comme une fantaisie de poète macaronique, la description que nous a laissée l'auteur de Merlin Coccaïe des exploits d'un escamoteur populaire. Cette peinture curieuse n'est pas celle d'un homme, c'est celle d'un type; nous la citons d'autant plus volontiers (pie Tltalie, où se passe la scène, était la terre nourricière, le point de départ de la phi[)art des saltimbanques du monde civilisé, et ([u'elle fournissait à I\uis la fine fleur de ses escamoteui's comme de ses charlatans et de ses empiriques. Boccal le Ber^Miuasque, chanté par la muse bouffonne de Folengo, est lexemplaire original de tous nos maîtres tîonin. Le poète nous le montre, la gibecière pendue au coté droit de la ceinture, les manches de la chemise et du pourpoint retroussés jusqu'aux coudes, installé devant une petite table qui repose sur deux tréteaux. 11 commence par les meimes bagatelles du métier, escamotant de petites muscades avec ses gobelets de cuivre, les multipliant, les faisant disparaître, etc. Il se fait apporter ensuite une bouteilU» de malvoisie, la boit jusqu'au fond et jette le bouchon dans la mer; i>uis, après avoir ouvert la bouche pour montrer qu'il n'y a rien dedans, il serre les dents, souflle de toutes ses forces et tire de son gosier des poignées de farine dont il asperge les assistants. K\\ même temps on voit pendre au cou de l'un d'eux le bouchon (|ui avait été jeté dans la mer. Boccal fait encore beaucoup d'autres tours mei'veilleux : il met un morceau de pain dans la bouche d'un spectateur, et quand celui-ci veut le cracher, il n'a plus cpie des crottes de cheval enti*e les lèvres ; il tire les aiguillettes d'un autre sans les rompre, et ordoime de les chercher dans la poitrine de son voisin, d'où l'on extrait successivement une bouteille, un miroir, une écritoire, une sonnette, une semelle de soulier, une étrille, toute une foire. Il dit à un autre de souffler du nez, et soudain, de ce nez remué par trois ou quatre éternuements successifs il sort avec un grand bruit un taon, suivi d'un grillon et de mieux encore ^

En KMXi, un paysan dauphinois, nommé Jacijues Aymar, lit gi*and bruit à Paris par l'emploi d'une merveilleuse baguette divinatoire, à l'aide de laquelle il découvrait non seulement les trésoi's, les sources et les bornes déplacées, mais les maléfices, les voleurs et les assas-

ï I/isloire macaro7\ique de Merlin Coccaïe, l. XIH , p. 235-7, édition G.Brunel et P. Lacroix, in- 16.

sins. Il opéra feint de merveilles que, durant plusieurs années, il ne fut pas question d'autre chose à Paris. Ce qui Tavait surtout mis à la mode, c'était la découverte, très dramatiquement graduée et arrangée avec un véritable génie de mise en scène, des meurtriers d'un marchand de vin de Lyon. 1^ flair merveilleux de sa baguette, qui lui avait fait suivre les coupables à la piste pendant plusieurs jours, malgré toutes les complications de leur fuite, avait été solennellement attesté par les certificats en bonne et due forme des magistrats et des autorités de Lyon. Du mois de juillet au mois de septembre, le Mercure et la Gazette sont pleins de ces attestations et de ces récits. On publia toutes sortes de pièces , de relations et d'explications sur son compte. I^s philosophes et les théologiens s'en préoccupèrent, attribuant ces prodiges, les uns aux émanations des corpuscules, les autres, comme Malebranche et le P. Lebrun, au pouvoir du diable. Aymar était simplement un personnage adroit, une espèce de Cagliostro en herbe, dont le charlatanisme très habile finit par être découvert. Mandé à Paris, mis à l'épreuve par le prince de Condé, par d'autres grands personnages et par la police, il commit bévues sur bévues, perdit bien vite la réputation qu'il s'était acquise, et retourna s'ensevelir dans sa province.

Mais la baguette de coudrier était devenue à la mode, et un grand nombre d'adeptes, des femmes même, se mirent à la faire tourner*. En 1782, un nommé Bleton, compatriote d'Aymar, renouvela, au grand émoi des savants, ce prodige de la baguette divinatoire, mais seulement pour la découverte des eaux souterraines. 11 faillit être étouffé par l'affluence de la foule, au moment où sa baguette de coudrier tournait pour indiquer la présence d'une source dans la partie jusqu'alors la plus aride du jardin du Luxemboui'g. Quand il se trouvait au-dessus d'un cours d'eau, il éprouvait des symptômes nerveux, spasmodiques et convulsifs, qui communiquaient un mouvement de rotation à la baguette de métal supportée par ses deux index. On le promena dans tous les jardins de Paris et des environs, sans pouvoir jamais le prendre en défaut; après quoi, la curiosité publique, satisfaite, le laissa de côté *.

La baguette divinatoire n'était qu'une application particulière de cette baguette magique, instrument professionnel des fées du bon

* Mercure de 1692-3. Collin de Plancy, Dictionnaire in fei^n<il , art. Baguette divinatoire. Bordelon, Molière aux Champs-Elysées y p. 64. Tallemant, édit. P. Paris, III, 98. C'est la baguette d'Aymar qui a inspiré à Begnard la comédie de la Baguette de Vulcain.

' Mémoires secrets , t. XX, 11 et 14 mai 1782. Paul Lacroix, Dix- huitième siècle : Lettres, sciences et arts, in-4o, p. .*S1.

vieux temps, des astrologues, et encore aujourd'hui des sorciers des places publiques. Pour avoir toute sa puissance, elle devait être de la pousse de l'année, et il fallait qu'on la coupât le premier mercredi de la lune, aux environs de minuit, en prononçant des paroles cabalistiques.

Le xviiF siècle mérite d'occuper une place importante dans les annales de la jonglerie et de la prestidigitation, bien que la plupart des héros et des exploits qu'il a produits en ce genre ne rentrent pas dans l'humble cadre de ce chapitre, où je ne m'occupe que des magiciens populaires et des saltimbanques de la rue. Sous le règne de Mme (le Pompadour, la sorcière Bontemps, femme d'un soldat aux gardes, et dont la lille épousa le président Beaudoin, renouvela, mais d'une façon plus innocente, les exploits de la Voisin. Elle lisait l'avenir dans le marc de café, et vendait un élixir de beauté. Les plus grands personnages allaient souvent la consulter et se montrèrent fort contents de ses l'évélations sur leur passé et de ses prédictions ^ Les convulsionnaires du cimetière Saint- Médard, pauvres dupes menées par quelques dupeurs, le co.nle de Saint- Germain, Mesmer avec ses baquets, CagHostru enfin, pourraient nous fournir une ample moisson, si nous n'avions volontairement restreint dans un cercle plus étroit et plus sûr le champ de nos recherches historiques. Pourtant Cagliostro nous appartient par quelques points de sa biographie. Cet illustre charlatan, durant ses trois séjours à Paris, exerça quehpiefois en plein air : tantôt, en habile ventriloque, il faisait entendre dans la rue ou en rase campagne des voix qui venaient du ciel; tantôt, empirique en même temps que prestidigitateur, il distribuait publiquement son vin d'Egypte, ses poudres et ses pommades. Du haut de la terrasse de sa maison, rue Saint- Claude, au Marais, il se montrait à la foule attroupée, pi'ète à l'adorer comme un dieu, la haranguait, lui révélait ses mystères. Ce siècle esprit-fort, père de V Encyclopédie, qui ne croyait pas en l'Évangile et qui ne croyait guère en Dieu, crut à Saint- Germain et à Caghostro.

Esquissons la biographie de ce dernier, en le prenant comme type : elle nous dispensera de nous arrêter aux autres.

Letat civil de Joseph Balsamo, malgré tout le soin qu'il prit pour entourer son origine de ténèbres mystérieuses, est parfaitement établi, et Gœthe n'a pas dédaigné d'y concourir lui-même par ses recherches. 11 était né à Palerme, le 8 juin 1743, de Pierre Balsamo et de Félicité Bracconeri. Le nom de Cagliostro, qu'il prit plus tard,

1 Mémoires de M*"' du Haussât, édit. Barrière, p. 105 et 138-1A2.

en renrichissant du titre de comte, était le nom du mari de sa marraine. Dans la généalogie (ju'il se fabriqua, il se donnait pour Tun des descendants de Charles Martel, et cette idée lui avait sans doute été suggérée par le nom de son arrière-grand-pere du côté maternel, Matthieu Martello. C est ainsi que la plupart des fables imaginées par cet aventurier reposaient sur un fond réel, défiguré à plaisir et paré des plus fastueuses couleurs.

On assure qu'il prit les premières notions sur les diverses branches de la médecine, dont il devait par la suite tirer si bon parti, dans le couvent des frères de la Miséricorde, à Cartagirone, où il entra à Tàge de treize ans et gagna Tafiection du frère pharmacien. 11 s'en fit chasser à la suite de plusieurs mauvais tours, et revint à Palerme mener une vie d'expédients où on le voit commencer déjà, non sans succès, l'exploitation de la niaiserie humaine. La plus jolie et la plus impudente de ses farces fut peut-être celle-ci. Il avait soutiré à l'orfèvre Murano la somme de soixante onces d'or, par la promesse de lui faire découvrir dans une caverne un trésor immense confié à la garde des génies. A peine arrivé dans la caverne, le pauvre Murano fut entouré par une demi-douzaine de diablotins habillés de rouge, qui le houspillèrent et le bàtonnèrent de la bonne façon, et il s'enfuit sans demander son reste.

Après s'être rendu impossible à Palerme, Balsamo passa à Messine, où il fit la connaissance d'un certain Altolas, qui est devenu plus tard le sage Althathas de son autobiographie fabuleuse. Voici ce qu'il racontait. D'après ses plus lointains souvenirs, il avait été élevé à Médine au milieu d'une pompe princière par le sage Althathas ; puis il s'était rendu à la Mecque avec son instituteur et ses innombrables domestiques, et il y avait vécu trois ans, chez son parent le shérif. De là il éUiit passé en Egypte, où il avait recueilli la sagesse primitive de la bouche des prêtres, dans les souterrains de Memphis et dans l'intérieur des Pyramides. A Malle, où le sage Althathas était mort, il avait été recueilli avec éclat par le grand maître, dont quelques paroles mystérieuses l'autorisaient à croire qu'il était le fils d'une princesse de Trébizonde. Enfin le grand maître avait désigné le chevalier d'Aquino pour l'accompagner à Naples, où s'ouvrit sa carrière publique. — Et voici la vérité : Altolas était un aventurier, fourbe et prestidigitateur. Il avait déjà parcouru l'Orient, et y entreprit une nouvelle tournée avec le jeune Balsamo, (ju'il initia à sa science d'escamoteur. Grâce à ses heureuses dispositions naturelles, l'élève dépassa bientôt le maître, et, chemin faisant, il serra dans sa mémoire, qui ne laissait rien perdre, force biibes de langues orientales

KSCAMOTErRfi ET DEVINS 2^)5

et tout ce qu'il put attraper de particulaiités sur les religions, les rites, les légendes merveilleuses de TÉgypte, de TAsie Mineure, etc. A Malle, il eut en elTet des rapports avec le grand maître, mais uniquement parce que celui-ci nourrissait pour Talchimie une passion malheureuse, que Balsamo sut adroitement exploiter.

11 obtint du crédule grand maître des lettres de recommandation pi*essantes pour Rome et pour Naples, et, à Rome, lenvoyé de Tordre de Malte près le saint-siège, le baron de l)retteville, le présenta chez les plus hauts personnages. Mais nous ne pouvons le suivre pas à pas dans Texistence la plus enchevêtrée, la plus ténébreuse et la plus vagabonde qui fut jamais. Pendant dix ans, Balsamo, qui venait d'épouser la belle et intrigante Lorenza Feliciani, fille d'un très humble artisan, voyage de pays en pays, changeant sans cesse de nom et de condition, dupant et escr()(|uant les badauds de son mieux, se perfectionnant enfin, par une praticjue assidue et une observation pénétrante de toutes les formes de la cré<lulité, dans ce grand art du charlatan dont il devait l/ientùt offrir rexem[)le le plus extraordinaire.

Il était venu deux fois à Paris pendant quelques mois, comme pour tater le terrain; mais ce n'est qu'en 1785 qu'il s'y fixa et y obtint le succès éclat;mt que Ton sîhI. Dans Tinlervalle il avait déjà fait grand tapage à Londres et à la Haye. C'est de Londres que datent vraiment sa célébrité historique et sa puissance. A partir de ce moment, on le voit mener grand train, se mouvoir dans les hautes sphères, imprimer à son industrie un cachet do nouveauté et de hardiesse qui frappe les imaginations. On portail, dit l'un de ses historiens, son portrait et celui de Loi*enza sur des éventails, des bagues et des médaillons; on vendait son buste, avec l'inscription : Divo CagliostrOy — car il avait dès lors pris définitivement ce nom.

A Londres, Caghostro s'était fait recevoir franc-maçon, et les loges tinrent dès lors une place considérable dans sa vie. A la Haye, il en fonda une à l'usage des dames, et, à partir de ce moment, il s'occupa de propager un nouveau système de franc -maçonnerie, qu'il tenait des prêtres égyptiens des Pyramides, lesquels le tenaient eux-mêmes d'Enoch et d'Elie. Au lieu de s'appeler le Vénérable, il s'appelait le Grand Cophte; il se prétendait né d'un ange et d'une femme, et envoyé sur la terre pour conduii'e les fidèles à la perfection par la renaissance physique et morale.

Les adeptes de Cagliostro ne s'occupèrent jamais beaucoup de la renaissance morale; mais, pour la renaissance physique, ce fut autre chose. 11 en avait donné la recette; seulement elle n'était pas des plus

faciles à suivre. Il fallait se retirer, avec un ami sûr, dans une retraite absolue, où Ton commençait par jeûner rigoureusement pendant dix-sept jours. I^ dix-septieme, après s'être fait saigner, on avalait six gouttes d'une certaine mixture blanche, dont on augmentait ensuite la dose de deux gouttes par jour. I^ trente -deuxième jour, à la suite d'une saignée nouvelle, on se mettait au lit et l'on absorbait le premier grain de la materia prima, qui amenait une syncope de trois heures avec convulsions. Le lendemain, le deuxième grain amenait la fièvre, le délire, la chute des cheveux, des dents et de la peau. Au trente- sixième jour, le troisième grain vous faisait tomber dans un long et profond sommeil, pendant lequel repoussait tout ce qu'on avait perdu. Le trente-neuvième, on prenait un bain et l'on buvait un verre de vin auquel dix gouttes de baume du Grand Cophte avaient communiqué une vertu merveilleuse. Le quarantième jour enfin, on rentrait dans le monde, rajeuni de cinquante ans. Il fallait recommencer tous les demi -siècles, et Ton pouvait atteindre ainsi l'âge de 5,557 ans; mais l'honnête Cugliostro ne vous cachait pas qu'il lui était impossible de dépasser ce chifFi^e fatidique.

Avec l'amour de la vie, l'amour de Tor fut la passion sur laquelle Cagliostro s'appliqua le plus à fonder son empire. Il savait que ce sont les deux sentiments les plus vîvaces de l'homme. L'élixir de longue vie et la pierre philosophale furent les principaux instruments de son règne. 11 y joignait les relations avec le monde surnaturel, la prédiction de l'avenir et les apparitions. Pour évoquer les ombres des grands hommes, les anges et les prophètes de l'Ancien Testament, il avait à sa disposition tout un arsenal de trucs, tout un répertoire de fantasmagories qui eussent fait envie à Dunglas Home et aux frères Davenport, mais que Robertson, Robin et Robert Houdinont depuis longtemps dépassé. Ce thaumaturge était un spirite avant la lettre, un médium de première catégorie, complétant son industrie par l'emploi du magnétisme et de l'escamotage. Un de ses exercices favoris et des plus saisissants consistait à faire lire dans un vase rempU d'eau par une voyante, c'est-à-dire par une petite fille en état d'innocence parfaite, née sous une constellation favorable, ayant les yeux bleus, l'àme sensible et les nerfs délicats. Cela se faisait à grand renfort de prières et de paroles cabalistiques; l'eau se troublait et s'agitait; il s'y formait des figures que la voyante, non sans tomber en convulsions, décrivait à l'auditoire effrayé.

Les plus grands personnages, depuis le cardinal de Rohan jusqu'au comte d'Estaing, surtout les femmes les plus distinguées par leur naissance et leur fortune, comptèrent parmi les adeptes de Cagliostro.

ESCAMdTKUll? ET DEVINS 2:;-

Mais ces merveilleuses jongleries aboutirent :t une lin misérable. Impliqué dans l'affuire du Collier, Cagliostro fut jeté à la Bastille, puis banni de France le 8 mai 178G. Il erra encore quelque temps à travers l'Europe, cberclianl à ressaisir son prestige détruit. Le saintoffice le fit arrêter à Rome, le 27 novembre 1789, et conduire au cliàteau Saint-Ange. Les pièces de son procès, qui rvveilla vivement

Le diseur de bonne aveolurr, d'aiirës une pièce du cabinet des EgtanipeB. (CuKlumea el Mœurs, Uni» XVI, On 3'i.)

la curiosité de l'Europe, ont été publiées. Il confessa la plupart de ses impostures, tout en soutenant la vérité des apparitions qu'il évoquait par l'intermédiaire de la voyante. On sait qu'il fut condamné à mort, et que le pape Pie VI commua la peine capitale en une détention perpétuelle. I.^s génies qu'il avait à son ordre ne vinrent point le délivrer, et il mourut en prison, probablement en 179.^, suivant quelques-uns en 1797, à peu près oublie de tous ses fanatiques.

Ainsi était déjà mort le comte de Saînt-fieimain; ainsi devaient mounrMesmeret,denos jour-s, Dunglas Home. Ainsi s'éteignent tous ces grands feux de paille qui illuminent le triste chapitre des supersti-

lions humaines, ne laissant après eux qu'un peu de cendre noircie dans les bas -fonds de Thistoire.

Laissons là ces charlatans de salon, ces escamoteurs ambitieux, qui ont méprisé le gobelet, la muscade et la boite à double fond, et ont préféré une réputation troublée, pleine d'orages et de mécomptes, à la gloire pure et tranquille dont ils eussent pu jouir sur la place publique.

Heureusement nous pouvons revendiquer à cette époque des noms plus innocents que ceux-là, de vrais successeurs de maître Gonin, qui n'ont pas cherché à se poser en envoyés de la Providence et en images de la Divinité.

Aux foires du milieu du siècle, le Paysan de la Nort-Holland convoquait les curieux à des exercices de magie blanche dont ses affiches donnent la plus haute idée. Nous citerons particulièrement le pot de fleurs philosophe, où, à l'instar des escamoteurs indiens, il faisait, sous les yeux du public, croître un arbre qui se couvrait ensuite de fleurs, puis de fruits, qu'on distribuait aux spectateurs; le. changement d'une personne de la compagnie « en tel animal que l'on souhaitait, à deux ou quatre pieds », le changement d'un objet tenu par l'un des spectateurs dans sa main en un animal vivant; les pièces de monnaie métamorphosées en créatures vivantes; la résurrection d'un coq ou d'une poule, à laquelle un assistant avait lui-même coupé la tète; vingt tours de bagues, de cartes, de mouchoirs, plus surprenants les uns que les autres; enfin celui-ci, que nous donnons textuellement d'api'ès son affiche : « Il suspend un pigeon vivant par la tète à un ruban ou à une corde tendue; à la faveur d'une chandelle ou d'une lampe, Tombre du pigeon se réfléchit sur une toile attachée à la muraille; dès qu'il touche avec la pointe de son poignard Tombre de cet oiseau, le i)igeon, dont il est cependant fort éloigné, exprime par ses mouvements qu'il est sensible à ses [)iqûres. 11 perce l'ombre, et le sang du pigeon coule dans un plat qu'on a mis sous lui, comme si l'animal avait été frappé lui-même par le coup. FaiIui le Paysan de la Nort-Holland donnera trois coups du tranchant de son poignard dans l'ombre du col du i)igeon; au troisième coup, le corps du pigeon tombe , la tète reste au cordon sans que personne ait touché l'animal , ou qu'il ait reçu aucune impression d'ailleurs. » Le Paysan de là Nort-Holland fiiisait payer, en 1751 , ses i)laces jusqu'à quarante sols au premier rang*.

» Campardon , Spectacles delà foire, II, 216-9. Les escamoteurs abondaient d'ailleurs dans les baraques des foires, comme on l'a déjà vu au chapitre m.

Un escamoteur juif, nommé Jonas, exécutait des toiiis étonnants, et donnait des leçons de son aii, en 1774, au Vauxhall d'hiver, qui avait été construit cinq ans auparavant dans la partie occidentale de l'endos de la foire Saint- Germain. — Une dizaine d'années plus lard, Pinetti, qui avait commencé sa réputation dans les rues de Rome, brillait à Paris de manière à éclipser tous ses rivaux. Les iWmoî'res secrets constatent son habileté extraordinaire, la fécondité et la variété de son imagination, et ajoutent que le roi en fut si satisfait, qu'il lui permit de donnei- des représentations sur le théâtre de

Jongleurs indiens, d'après le iJon genre, n<

l'hôtel des Fermes. Parmi ses tours, on remarquait ceux de la Tète d'or, qui devinait tout ce qu'on lui demandait, en l'indiquant par des siffnes; ilu Bouquet philosophique, renouvelé du Paysan de la Nort- Ilolland; du pigeon auquel il cou|>ail la tète, sans i-épaiidre une goutte de sang, avec une bande de papier ordinaire, et cent autres pai-eils.

Au moment où sa vogue commençait à se ralentir, il trouva moyen de la raviver en faisant publier contre lui , par un confrère qui signait de Crcmps, un opuscule intitulé la Magic découverte ou les Tours du célèbre Pineiti mis au jour, et en arrangeant avec lui une représentation où il le confondit si bien, que le parterre se jela sur le pseudocontradicleur, le battit comme plâtre et le força d'aller demander pardon à genoux, sur la scène, à celui dont il avait voulu détruire la renommée. Pinetti transporta le public d'admiration par la générosité

avec laquelle, après avoir réduit au silence son calomniateur, il prit sa défense, le releva, Tembrassa et le fit sortir par une porte de derrière, en lui glissant dans la main, avec des précautions ostensibles, une poignée d'écus*. On voit que cet illustre escamoteur avait plus d'un tour dans son sac à malices.

Une anecdote authentique, ou du moins qui fut alors racontée partout sans trouver de contradicteurs, prouva encore mieux son habileté. Le duc de Chartres venait d'entrer à son spectacle, accompagné de quelques autres seigneurs. Pinetti s'avance vers Son Altesse, et fait un geste d'étonnement : a Qu'est-ce donc? demande le prince. — Monseigneur, je vous avoue que je suis surpris de vous voir sans chemise au milieu d'un cercle si brillant. j> Le duc de Chartres se regarde, et s'aperçoit avec saisissement qu'il est, en effet, sans chemise, c Serait -il possible que vous me l'eussiez escamotée? demande-t-il à Pinetti. — Non pas moi. Monseigneur, mais bien M. de Fitz- James, à qui vous vous fiez, et qui l'a dans sa poche. » M. de Fitz- James se fouille, et ramène la chemise. Pinetti la prend, la jette dans un brasier, et loi'squ'elle est consumée par la flamme, le prince la retrouve sur son corps. Un pareil prodige nous dispense de parler des autres; mais nous ne voulons pas du moins négliger d'ajouter que cet escamoteur exerça dans la rue, et que le Pont- Neuf fut pendant quelque temps le théâtre de sa gloire.

Vers la même époque, même un peu auparavant, l'illustre Ledru- Comus, grand-père d'un homme qui devait acquérir de nos jours une célébrité d'un autre genre, — Ledru - Rollin , — faisait également, par ses expériences de physique amusante, l'admiration de Louis XV, qui lui avait donné le titre de professeur de physique des enfants de France, et des Parisiens les plus blasés. Les Mémoires secrets; V Espion du boulevard du Temple; Paris, Versailles, les provinces au xviijc siècle, et tous les ouvrages de même nature ne tarissent pas sur les talents de ce personnage, qui voulut même joindre la gloire d'Esculape à celle de maître Gonin.

Ledru-Comus eut un concurrent qui lui vola son pseudonyme, pour créer entre eux deux une confusion qui ne pouvait que lui être très profitable. Ce second Comus, qui s'intitulait « premier physicien de France d était un pur et simple escamoteur, mais très habile. Sa renommée date surtout de la mort de Comus-Ledru (4807), dont il sembla l'héritier et le continuateur. Parmi ses exercices favoris, signalons le coup de piquet, un tour de carte qu'il exécutait les yeux

' Paris, Versailles, etc., t. Il, p. 171.

bandés, en faisant son adversaire repic el capot; les huit montres jetées en l'air qu'il suspendait au plafond d'un coup de pistolet; et le tour du verre de vin changé en fleurs, qu'il se vantait sur ses affiches d'avoir exécuté devant Sa Majesté Impériale. Avant de mourir pauvre et oublié en 1820, Cornus avait subi, au milieu de ses succès, la peine du talion, en se voyant voler à lui-même, sauf une seule lettre {Conus au lieu de Cornus), son glorieux pseudonyme, par le sieur Cote, acte de concurrence indélicate auquel il fut très sensible.

Ledru-Comus avait pour voisin sur le boulevard le physicien Noël, bien inférieur à lui, et qui n'était guère fréquenté que [)ar les valets de ses spectateurs habituels *. Le fameux Romain, comme l'appelait une estampe populaire, escamotait un enfant, un boulet de 48, une bête à quatre pattes. En 1791, Perrin donnait des représentations de ses prestiges dans la salle des Délassements- Comiques, où il alternait avec les acteurs. Il y exécutait, entre autres, les tours de Y encrier parfaitement isolé qui fournit à volonté de Vencre de toutes les couleurs^ de la colombe qui rapporte une bague mise dans un pistolet véritable et tiré par une croisée, de la montre pilée dans un mortier et retrouvée aussi belle qu'auparavant, et dix autres non moins prodigieux. Val, excellent bouffon, et le premier homme du monde pour faire sauter la coupe, exerçait à la satisfaction générale, en 1797, dans le jardin du pavillon de Hanovre.

Il faudrait parler encore de Philippe, de Bienvenu, d'Olivier, dont Cadet Buteux a chanté les bons tours dans une des plus jolies chansons de Désaugiers; de Lebreton, dont le cabinet de physique et de fantasmagorie, situé rue Bonaparte, eut quelque renommée sous le premier empire*, et de vingt autres pareils. Mais ces physiciens en chambre nous entraîneraient trop loin. Quelques escamoteurs de la rue luttaient de célébrité avec de si puissants rivaux. En 1770, le sieur Rupano, Vénitien avantageusement connu dans plusieurs cours de l'Europe, et ayant eu l'honneur, en passant à Fontainebleau, de iïiire voir plusieurs tours de physique et de mathématiques à la famille royale, vint s'établir sur le Pont- Neuf et fit l'admiration de la foule.

' L« Chroniqueur désœuvré, ou l'Espion du boulevard du Temple, 1782, 2« édilion, 1. 1, ch. VII.

* Voir pour tous ces noms : Dulaure, Histoire de Paris, v, 310; — Bachaumonl, 3fémoires secrets, janvier 1784; — Gouriet, Personnages célèbres, l. II, p. 324; — Brazier, Chronique des petits théâtres, t. I, p. 100; — Petite chronique de PatHs, pp. 78, 88, 95;

— Rougemont, le Rôdeur, t. H, p. 276; — Prud'homme, Miroir de Paris, t. IV, p. 208;

— IVouoeau Pariseum, 1810, p. 194, etc.

En outre, il vendait une encre invisible, qui ne paraissait que sous l'action d'une poudre mystéiieuse, des plumes d'une nouvelle invention, de la cire dont un très petit morceau suffisait pour cacheter plus de mille lettres sans lumière, de la poudre excellente pour nettoyer et blanchir les dents sans attaquer l'émail , une composition pour la guérison radicale des cors aux pieds, oignons, durillons, enfin tout un arsenal de belles et bonnes choses, tout un magasin de secrets.

Un peu plus tard, Augier brillait à la tête des escamoteurs de la rue, dont il était à la fois le doyen et le vainqueur. Ce personnage, vénérable par son grand âge et lés longues méditations à l'aide desquelles il avait perfectionné son art, joignait au talent d'exécuter des tours de passe-passe et de gibecière celui d'écrire des opuscules, où il enrichissait les secrets du grand et du petit Albert du résultat de ses propres découvertes.

Parmi les tireurs de cartes les plus recherchés venait alors en première ligne AHette, plus connu sous le nom d'Etteila, qui est l'anagramme de son nom. Le grand Etteila, comme on l'appelle dans la langue des adeptes, est encore aujourd'hui le patron des cartomanciens et de la cartomancie, dont il a tracé le code. Les plus hauts personnages allaient le consulter dans le taudis qu'il occupait, à un cinquième étage de la rue Fromenteau ', et sa réputation était aussi bien établie dans la cour de Louis XVI que le fut plus tard celle de M"<5 Lenormand à la cour impériale. Etteila était assez riche pour habiter un appartement et une rue plus convenal)les; mais, en restant dans son bouge de la rue Fromenteau , il ne faisait que suivre une tradition constante du métier. Les sorciers, spécialement ceux du vieux temps, ont toujours aimé les galetas sombres et sales, comme par affinité avec l'antre des Sibylles-,

Le fameux devin du Directoire, Martin, logeait aussi dans une sorte de taudis, situé au premier étage de la rue d'Anjou-Dauphine, n» 173. C'était un cul-de-jatte, ne pouvant remuer qu'à l'aide de béquilles, qu'il manœuvrait d'ailleurs avec une i)restesse extraordinaire. Cette difformité même n'était pas sans influence sur la vogue dont il jouissait. L'imagination aime à concevoir les sorciers sous une

* Œuvres choisies du prince de Ligne, in-S^, t. II, p. 240. — V. également Cuisin, Paris en miniature, p. 287.

I Cuisin (1822, p. 290-1) constate aussi cette tradition des devins antérieurs à la Révolution : « Autrefois, dit-il, la tireuse de cartes habitait les greniers; » mais il ajoute que maintenant elle rend ses oracles dans un salon, snr un fastueux sopha; qu^elIe fait faire antichambre; qu'elle a sa police occulte, qui lui procure toutes les informations utiles à prix

lî{]rure bizarre et monstrueuse : les magiciennes du moyen àj^e étaient des vieilles ratatinées, tordues et rabougries comme des racines de mandragore; les sorcières de Macbeth n'ont plus physionomie humaine; le diable a des cornes et une tête de bouc, et Asmodée est boiteux. Martin possédait donc tout à fait la mine de son emploi. Homme ignorant, mais convaincu, plein d'une assurance tranquille et profonde, il avait foi en son art et savait communiquer cette foi à son innombrable clientèle. Tous les jours, sauf le dimanche, (pi'il réservait pour de mystérieuses promenades, dcjnt un jour il ne revint plus, son appartement ne désemplissait pas, et il n'était point rare de voir une longue queue se former dans Tescalier et dans la cour. Les cabriolets et les berlines stationnaient en foule à sa i)orte. On ne venait la première fois (jue pour donner son nom à l'huissier et savoir son jour d'audience. Et alin qu'on n'oubliât pas le chemin de son antre, sans cesse un marmot, à l'œil bleu, aux cheveux blonds bouclés, peut-èti*e son lils, sautillait par les rues, criant et tendant à tous l'adresse du devin :

a Le citoyen Martin, Italien, demeure toiijoui's rue d'Anjou. Il prévient ses concitoyens et ses concitoyennes qu'ayant parcouru les quatre parties de rEuroi)e, il a étudié, depuis Tàge de quinze ans, la physique, et, par le moyen d'une carte de chiromancie, il dit le présent, le passé et l'avenir. Il dit aussi (juand les mariages doivent avoir lieu, de même (lue les divorces; il dépeint les objets que l'on doit avoir. Il observe qu'il fait ce travail dès sa plus tendre jeunesse, de père en (ils, par expériences j)hysiques. »

Il réalisait aisément des recettes de six à sept louis par jour. I^es prix variaient suivant la nature des choses qu'on voulait savoir : chaque avenir avait son tarif, et la cote de l'ambition n'était pas la même que celle de l'amour. On le consultait non seulement pour les mariages, pour les effets perdus, pour la connaissance des choses futures, mais surtout pour les vols : c'était sa spécialité, et le devin , après avoir battu et mêlé son jeu d'une main rapide, et consulté le destin sur une caite géographique, toujours étendue devant lui, prononçait l'oracle avec un accent italien qui n'était peut être qu'un charlatanisme de plus. Il racontait avec un grand sang-froid, à qui voulait l'entendre, qu'il était venu du Piémont dans un char volant, attelé de deux dragons'.

Après Aliette et Martin, les tarots de M^c Villeneuve, rue de Lan-

' Mercier, le Nouveau Paria, ch. lxiii. — Les journaux du temps. — E. et J. de Concourt, Histoire delà société soiw le Directoire, p. 234 et suiv. — Mémoires de Fleury, t II, p. 369 et suiv.

26i LK VIEUX PARIS

cry ' ; les blancs d'œufs de M""" Michel et la poule noire de M"c Lenormand héritèrent de l'inépuisable crédulité des badauds parisiens *. Au sortir de la révolution, la foule désorientée se jetait à plein corps dans la superstition la plus extravagante, comme dans un refuge contre l'athéisme. C'est l'âge d'or de la sorcellerie. Il n'est plus question que de fantômes et de revenants, de ruines fantasmagoriques et de souterrains mystérieux, dans les romans et les drames; les petits livres de secrets magiques fourmillent à tous les étalages, les philtres reviennent à la mode ; la plus vulgaire matrone à qui il prend &ntaisie de changer son escabeau en trépied passe en un clin d'oeil à

Le Eoreirr de Tirolî, d'nprës les Tt^Uavx dt Pari», de Mariet.

l'état de sibylle. Tous les murs sont recouverts d'alTiches imprimées et manuscrites annonçant les moyens infaillibles de gagner à la loterie et de faire fortune, l'art de deviner les gens sur leur écriture*, la clef des songes et l'explication des pronostics. Tous les carrefoure, toutes les places et tous les boulevards sont mmplis d'astrologues et de devins des deux sexes. Il y en a plus de cinquante élablis en plein air, de la Madeleine à la rue VieilIe-du-Temple, les uns avec des tables que surmonte une bannièm aux devises mystérieuses, les autres avec des espèces de guéridons tournants, divisés en compartiments divers pour chaque âge et chaque profession ; d'autres encore

' Ceel â elle que Bourienne , dans ses Mftnoii-a (II , 76), altribue la fameuM prédictioD raite à Joséphine, qui serait allée la consulter pondanl l'expédition d'Ëi^ypte. I Rougemont, It Rôdeur, t. I, p. 39S.

' E. el J. de Goncourl, !?oeirté française tout le DÎFtcloire , p. 237,

Les DevinereBEes , d'apris VAlmanach de 1880. Bibliothèque nationale, cabinet des Ealampes, HUtoirt <U France, Qb 197.

avec de longues robes couvertes d'hiéroglyphes, ou perchant sur leur attirai quelque hibou, symbole de leur savoir magique, que l'ignorance de certains badauds leur fait prendre pour un animal curieux venu des contrées les plus lointaines. Ces sorciers disent la bonne aventure à travers un long tube qu'ils appliquent à l'oreille du client; ou bien ils lui font prendre au hasard un petit carré de papier blanc, qui se couvre d'écriture aussitôt qu'ils le jettent dans un bocal paraissant vide, mais où est renfermé un agent chimique dont l'action fait ressortir les caractères jusque-là invisibles '.

Mais ces magiciens en plein vent se consacraient princii)alement à l'indication des numéros qui devaient sortir au procliain tirage de la loterie, par le moyen, tantôt d'une roue de fortune, tantôt d'un zodiaque divisé on quatre-vingt-dix cases, sur leciuel une poupée tournante venait désigner, en abaissant sa baguette, le chiffre qu'on devait prendre et le mois où il fallait tente!' la fortune. Kotzebue a décrit en détail^ toutes ces sibylles et ces devins (jui remplissaient les ponts et les rues sous le Consulat.

Revenons aux physiciens pro[)remenl dits.

Le plus célèbre i)cut-étre de tous ces i)restidigitateurs et dupeurs de sens fut Robertson, dont le spectacle fantasmagorique et nécromantique, ouvert d abord au pavillon de l'Kchiquier, dans les premiers jours de germinal an VI, puis installé peu de temi)S après dans l'ancien couvent des Capucines (rue de la Paix), excita vivement, durant plusieurs années, la curiosité parisienne. Robertson était un l)hysicien de mérite et un mécanicien habile ; il arrivait aux effets les plus saisissants par l'étude profonde ({u'il avait faite des lois de la lumière, et par la combinaison des moyens scientifiques avec tous les prestiges de la mise en scène. 11 avait soin de préparer les esprits aux impressions qu'il voulait produire. Ce n'était qu'après plusieurs détours sous les cloîtres silencieux de l'ancien couvent, décorés de sombres peintures, que le spectateur arrivait à la salle, fermée par une porte de forme antique et couverte d'hiéroglyphes, qui semblait annoncer l'entrée des mystères d'Isis : <r On se trouvait alors, ajoute Robertson lui-même en ses Mémoires^, dans un lieu sombre, tendu de noir, faiblement éclairé i)ar une lampe sépulcrale, et dont quelques images lugubres annonçaient seules la destination. Un calme profond, un silence absolu, un isolement subit au sortir d'une rue

^ Paris as il was and as il is. London, 1803; in-S®, t. I, p. 311.

' Souvenirs de Paris en 1804.

3 Publiés seulement en 1830, t. I, p. 278.

bruyante étaient comme les préludes d'un monde idéal. Déjà le recueillement commençait, toutes les physionomies étaient graves, presque mornes, et Ton ne se parlait qu'à voix basse. *

Après un petit discours préliminaire de Robertson, dont l'air solennel, la maigreur et la pâleur s'appropriaient parfaitement à la circonstance, tout à coup la lampe s éteignait, plongeant toute rassemblée dans des ténèbres profondes : « Au bruit de la pluie, du tonnerre, de la cloche funèbre évoquant les ombres de leurs tombeaux, succédaient les sons déchirants de Tharmonica; le ciel se découvrait, mais sillonné en tous sens par la foudre. Dans un lointain tiès reculé, un point lumineux surgissait; une figure, d*abord petite, se dessinait, puis s'approchait à pas lents, et à chaque pas semblait gmndir; bientôt d'une taille énorme, le fantôme s'avançait jusque sous les yeux du spectateur et, au moment où celui-ci allait jeter un cri, disparaissait avec une promptitude inimaginable, i D'autres fois, les spectres sortaient tout formés d'un souterrain et se présentaient brusquement; un squelette apparaissait tout à coup sur un piédestal. Les principales scxmes étaient d'ordinaire empruntées à l'événement du jour. Robespierre entr ouvrait son tombeau et voulait se dresser, mais la foudre tombait sur lui et le réduisait en poussière*. Ou bien, au milieu du chaos, parmi les éclairs, on voyait se lever une étoile brillante avec cette inscription au centre : Dix-huU brumaire, et les nuages, en se dissipant, laissaient apercevoir Bonaparte offrant une branche d'olivier à Minerve, qui l'arrondissait en couronne pour la placer sur sa tête.

Dans le répertoire fautiismagorique de Robertson, on distinguait particulièrement le Cauchemar, les Préparatifs du sabbat, Young enterrant sa fille, Macbeth et les trois sorcières, la Nonne sanglante, la Danse des sorciers, tous sujets, comme on voit, propres à agir fortement sur les nerfs et à frapper de terreur les imaginations faibles. Il y avait aussi des thèmes gracieux et comiques, sans pai'ler des sujets philosophiques, d'accord avec les tendances de l'époque et avec celles de Rol)ertson lui-même, qui se vante orgueilleusement d'avoir fait de son spectacle un instrument de guerre contre les superstitions et les préjugés !

A ces fantasmagories, qui composaient le fond de ses représentations et qui, grâce au soin qu'il prenait de les renouveler et de les étendre sans cesse, attirèrent tout Paris pendant plus de six ans, il joignait de très curieuses expériences de physique, d'acoustique,

1 Courrier des spectacles du h venlôsc, an VIII.

(le galvanisme, de mécanique et d'automatie; son spectacle était vraiment une réunion de toutes les merveilles et de toutes les féeries de la science.

Pendant un voyage de Robertson, les frères Aubée, qu'il avait employés dans ses exhibitions, profitèrent de son absence pour s'installer au pavillon de TÉchiquier, qu'il venait de quitter lui-même, et pour organiser un spectacle rival, auquel ils donnèrent le nom barbare de Fantasmaparastasie, Robertson, qui s'étiiit muni en toute hâte d'un brevet d'invention, leur intenta un procès qui se traîna dans d'interminables longueurs, mais où les procédés les plus secrets de son art durent être divulgués. Dès lors les représentations fantasmagoriques devinrent très communes à Paris : on les compta par douzaines, principalement sur les quais. Robertson dut porter sa science ailleurs, et chercher successivement dans l'exploitation des aérostats, des jardins publics, des illuminations et des feux d'artifice, un nouvel aliment à son activité, un nouveau moyen d'accroître une réputation et une fortune dont ses fantômes avaient déjà fait la meilleure part.

Deux ans après l'établissement de Robertson (an VIll), on installa avec grand fracas, dans une salle du cloître Saint- Germain -l'Auxerrois, un spectacle annoncé par un prospectus d'un charlatanisme pompeux et solennel, sous le nom de Découverte de Vhivisibililé du corps humain, et plus généralement désigné sous celui de la Fille invisible. C'était simplement une expérience d'acoustique très ingénieuse, au moyen de laquelle on voulait persuader aux spectateurs qu'une personne qui entendait les moindres mots prononcés à voix basse et y répondait, sans qu'on i)ùt la voir, éUiit placée «au milieu d'eux. On ne saurait croire «à quel point ce phénomène intrigua la curiosité populaire et même celle des savants : il se produisit sur le compte de la Fille invisible, dans les brochures et les journaux, autant de conjectui'es que sur la statue sonore de Memnon. Robertson eut bientôt pénétré le mystère, et il s'appropria cette expérience, en l'améliorant et en l'enjolivant*. Quelque temps après, il enrichit son spectacle d'une nouvelle expérience analogue d'acoustique et d'invisibilité, en s'adjoignant le fameux ventriloque Fitz-James, qui ne s'était pas encore produit en public.

^ n faut chercher les détails et rexplicalion de tous ces Taits dans le t. I'^ des Mémoires de Robertson , à partir de la p. 195.

272 LE VIETX PARIS

La ventriloquie a de tout temps formé Tune des branches les plus curieuses du commerce des escamoteurs et des charlatans de tout genre. Dieu nous garde de traiter la question au point de vue technique ef scientifique, comme a fait au dernier siècle le docte abbé de la Chapelle*. Nous ne doutons pas qu'on ne puisse expliquer par là bien des supercheries, bien des prétendus prodiges et de faux oracles, mais cela ne nous regarde pas. Nous n'avons affaire qu aux ventriloques qui se sont donnés en spectacle.

Le premier, je crois, dont il soit question dans nos vieux auteurs, est celui dont parle Etienne Pasquier dans ses Recherches (liv. VI, ch. XXXIX ) : € Il n'y a pas douze ou treize ans qu'il est mort un bouffon, nommé Constantin, qui représentoit presque toutes sortes de voix, tantost le chant des rossignols, qui n'eussent pas mieux seu desgoiser leurs ramages que luy, tantost la musique d'un asne, tantost les voix de trois ou quatre chiens qui se battent, et enfin le cry de celuy qui, pour estre mordu par les autres, se va plaignant. Avec un peigne mis dans sa bouche, il représentoit le son d'un cornet à boucquin : toutes ces choses si à propos, que ny l'asne, ny les chiens en leur naïf, ni un homme jouant du cornet à boucquin n'eussent eu l'avantage sur luy. J'en parle comme celuy qui Tay veu souventesfois en ma maison. Mais surtout étoit admirable qu'il parloit quelquefois d'une voix qu'il tenoit tellement enclose dans son estomac sans ouvrir, que bien peu , les balevres , à manière qu'estant près de vous , s'il vous appeloit, vous eussiez cru que c'estoit une voix qui venoit de bien loin, et ainsi ay-je veu quelques miens amis trompés par luy. *

Sans nous arrêter maintenant ni à Louis Brabant, le valet de chambre de François !«»*, ni à Collet, V Esprit de Montmartre, dont Tallemant des Réaux a raconté quelques-uns des bons tours *, ni même à son quasi -contemporain Verdelet, <r aveugle et joueur de musette, engastrimythe et ventriloque, qui amusa et étonna les badauds tant qu'il voulut^, » ni davantage au comte de Saint- Germain,

1 Le Ventriloque ou VEngaslrimythe , 1772; II* partie, in-i2. « Édition P. Paris, in-8% t. V, p. 94-96. 3 Bernier, Anti-Menagiana, 1693, in -12.

KSflAMOTKLBS KT liKVINS 273

à l'épicier Saint-Gilles ' et à dix autres, nous nous bornerons à mentionner, antérieurement àTliiémet et à Fitz- James, Vhommc ventriloque qui est désigné dans les Mémoires manusciils de Francœur comme payant une redevance annuelle de quarante livres à l'Opéra, et la Poupée parlante produite à Paris en 1783. C'était évidemment par la ventriloqnie que s'expliquait ce dernier prodige, qui intrigua

estampe du teoip».

tant les Parisiens. On n'en douta phiH, en voyant l'année suivante l'auteur prodnii-e un ventriloque octogénaire, qui, prenant l'automate

' On raconte quelques anecdotes ci jour, dit CaHH-n\aze {Molière n tien de celte ville, et dit en jetant sa grosse voix sur une slalue de sainl Trançols : u II ïBudrail tnieui priPr. " Aussitôl les révérends pères, CLPiisicrnés, quillenl In lubie et courent à l'église. — - M. de Sainl-Gilles, éorîl l'abbé de la Chapelle, me fil entrer dans une peiile chambre au rez-de-chaussée, que l'on appelle, je crois, arriére-houlique; el chacun de nous occupa un coin d'une peiile chemiot^s qui Doua chaulTail; une table â côlé de nous. Noue étions seuls. Mes yeux ne quiltaicnt pas son visage , que je vis presque loujoura en face. li y avait près d'une demi-heure qu'il me racontait des Ëcènea très comiques causées par

1 lalenl de v

moment c

3ntriloque, lorsque di' la mienne , je m'entendis appeler très distinctement si loin el avec un son do voix ai étrange, que toutes mi venez , lui dis -je , de me parler en venlriloque î " Il mais, dans le même temps que je lui montrais la direct dislincleoiGnl , avec le même caractère et le même timbre Et alors la voix me parut partir d'un coin de la chamhr

silence de sa part et da distraction I Monsieur de In Chapelle! ■• mais de entrailles en furent émues. — ■< Vous le me répondil que par un sourire :

n de la voix , je m'entendis dire bien Cs n'est pas da ce côté-lt! " comme si elle Cùl venue de la

e même, n — Saint-Gilles fui examiné par les commissaires de l'Académie des sciences, et mandé dans le sein de l'Académie elle-même, le 22 décembre 1770.

dans ses bras et le berçant comme un enfant, entretenait avec lui un dialogue auquel on se fût mépris *.

Le comédien Lécluse possédait aussi en ce genre un talent distingué, qu'il utilisa d'abord à la foire, puis dans la salle élevée par lui, en 1779, au coin des rues de Bondy et de Lancry. Grâce à ce talent et à son art d'imitation, il pouvait reproduire, de manière à faire une illusion complète, les bruits les plus divers et les plus bizarres : celui d'un forgeron battant son fer sur l'enclume, d'un postillon faisant claquer son fouet, du rouet d'une fileuse, et dix autres pareils, sans parler de tous les cris de Paris. Tant de talents, joints à une verve naturelle qui lui permettait d'arranger ses imitations en petites scènes de comédie, ne l'enrichirent pas, et, après avoir à diverses reprises touché à la fortune, le pauvre ventriloque, criblé de dettes, dut vendre son théâtre.

Thiémet, le bouffon par excellence, l'homme aux imitations d'une vérité et d'une verve prodigieuses, faisait le principal ornement des fêtes données par Wentsell, sous le Directoire, dans le pavillon de l'Échiquier, et les chroniques de la fin du siècle ne tarissent pas sur ses talents de farceur et d'amuseur. Quand il jouait à lui seul la Chasse du moulin, ï Arracheur de dents et surtout les Moines gourmands, il eût déridé lord Spleen en personne'. C'était à la fois un ventriloque, un grimacier et un mystificateur de première force, et le premier de ces talents lui aidait beaucoup à exercer le dernier. Le valet de chambre de Napoléon I^r, Constant, raconte dans ses Mémoires qu'au retour de rexj)édition d'Egypte plusieurs grands personnages, entre autres Eugène de 13eauharnais, se plaisaient à faire venir Thiémet à leur table, pour mystifier les convives à l'aide de ses exercices de ventriloquie, et il rapporte en particulier une scène de dispute comique engagée par lui avec Dugazon, où il jouait le rôle d'un bègue et d'un sourd ^

Thiémet étîiit Toncle et le parrain de Gavarni , auquel il avait légué quelque chose de son comique à froid. Le célèbre artiste a raconte aux frères de Concourt que, lorsi^u'on le baptisa à l'âge de trois ans, Thiémet dérida jusqu'au curé de Saint-Nicolas en imitant. les vagissements d'un filleul de six semaines, tant il étiiit incapable de se défendre contre le besoin de mystifier*!

* Mémoires secrets, l. XXIV, p. 231 ; t XXV, p. 182. Gel exercice de rbomme à la poupée 8'étail perpétué au café des Aveugles jusqu^à sa fermeture « il y a quelques années.

> Ilcnrion, Encore un tableau de Paris, ch. xxiii. — E. et J. de Concourt, la Sociélésous le Directoire, p. 145.

3 Mémoires de Constant, t. 1, p. 118.

* Gavarni, par F. cl J. de Goncourt, ch. i, p. 4-Î5, 1873, in -8*.

Ne faut- il pas aussi ranger parmi les ventriloques iM"* Vuiiique et incomparable Joséphine y comme elle s'appelait elle-même avec un juste sentiment de ses propres mérites, qui avait reçu de la Providence le talent naturel d'imiter « tous les instruments à vent et organisés, serinettes et rossignols »? Mais nous craindrions de rabaisser ce génie universel, qui se qualifiait dans ses prospectus <r première artiste académicienne de France, auteur, vérificateur et professeur de tous les genres d'écriture j>, et, entre autres talents divers, avait celui d'exécuter <r à main levée, des deux mains à la fois, d'un doigt de chaque main, a poing fermé, renversé du coude, de la main gauche et sans voir, les traits les plus corrects »,

Personne n'a poussé plus loin que Fitz- James, qui se prétendait lils d'un grand seigneur, et (jui eut l'honneur de se faire tuer, le tîO mars 1814, sur les buttes Montmartre, en défendant Paris contre les cosaques, le singulier don de produire par la voix une illusion complète et absolue. Il en abusait en société, tantôt pour faire croire à la présence d'un individu renfermé dans la cheminée et se sauvant sur les toits, tantôt pour lier une conversation mystérieuse et pourtant animée avec un voleur caché sous le lit ou sous la table. La vérité était si parfaite que ceux mêmes qui le connaissaient s'y laissaient toujours prendre, et (ju'on envoya plus d'une fois chercher la garde pour arrêter les prétendus voleurs. Dans ces sortes de scènes, on n'apercevait même pas le mouvement de ses lèvres. Sur le théâtre de Robertson, ses principaux exercices, ([u'il exécutait habituellement derrière un paravent pour mieux duper l'oreille, étaient ceux du denliste arrachant successivement toutes les dents saines au lieu de la dent gâtée ; d'une querelle entre quatre ou cinq personnes ; du malade; du couvent, où les spectateurs entendaient, de la manière la plus distincte et la plus surprenante, le tintement de la cloche, le son de Torgue, le chant des chœurs; du comité révolutionnaire, où il imitait à lui seul cinq ou six orateurs, le bruit des pas, des discussions et des clameurs du peuple assemblée

Borel, son élève, atteignit presque à sa célébrité. Sous l'empire, Fitz- James et Borel étaient tous deux propriétaires, au Palais- Royal, le premier dans la galerie de Virginie, le second dans un des caveaux de la galerie de Valois, de cafés portant leur nom, où ils attiraient beaucoup de monde, surtout des provinciaux et des étrangers. Sur le théâtre lilliputien qui s'élevait au fond de son café et où l'on ne pouvait se tenir debout sans toucher les frises, Fitz-James jouait de

' Robertson, Mémoires, l. I, ch. xv. — Lettres sur Paris, Heidelberg, 1809, p. 82-84.

petites scènes élémentaires et d'un comique plus facile que profond , qui commençaient invariablement par une allocution burlesque au public, se poui'suivaient par un chant de même nature, exécuté avec un compère dont le fausset aigu répondait à sa basse- taille, et s'achevaient par les scènes de ventriloquie. Il savait également décomposer son visage et prendre le masque qu'il voulait.

Sous le Directoire il était de mode d'aller se faire mystifier au café Borel. On y amenait un ami, dont on donnait secrètement le nom et l'adresse au comptoir. Un instant après, Borel descendait, agitant une sonnette et demandant à haute voix s'il ne se trouvait pas un monsieur de tel endroit parmi les assistants. L'interpellé, naturellement, se levait, et Borel lui annonçait qu'un individu, porteur d'une lettre à son adresse, le priait de monter. Mais au même moment une voix criait par le soupirail : c Ne vous dérangez pas, je suis très pressé, et je vais vous jeter la lettre. Tendez votre chapeau. > Le malheureux mystifié obéissait à l'injonction, tendait son chapeau et ne recevait rien. Il montait ensuite dans la galerie et n'apercevait personne. Ces scènes eurent quelquefois des dénouements presque tragiques, et la police fit fermer le café*.

Après eux vint Comte, qui n'était pas seulement un ventriloque, mais aussi un physicien et un escamoteur de première volée. On sait qu'il finit par organiser un théâtre, où à ses tours de passe- passe et à ses apparitions fantasmagoriques il joignait la représentation de pièces enfantines. Ce personnage, dans les diverses péripéties de sa carrière aussi longue qu'accidentée, mériterait de nous arrêter quelque temps. Chacun de ses voyages en province ou à l'étranger était marqué par une scène de mystification, où son rare talent de ventriloque jouait un grand rôle, et qu'il faisait servir adroitement de réclame à ses représentations. Comte était né à Cenève, d'un père français, en 1788. Il arriva à Paris pour la première fois en 1809; mais la place était prise par Olivier, Borel, Fitz- James, et il n'obtint d'abord aucun succès. 11 alla se perfectionner en province et revint en 1814. 11 fonda alors un théâtre dans un caveau de Yhôtel des fermes, rue de Grenelle-Saint- Honoré, qui avait été occupé avant lui par Bienvenu et Olivier.

Après plusieurs déménagements successifs, Comte alla s'installer au passage Choiseul, où il créa définitivement, en 1825, son théâtre

des Jeunes -Elèves, un des plus aimables souvenirs de notre enfance, remplacé depuis par le théàlre des Bouffes- Parisiens, qui ne s'a-

KSCAMOTEURS ET DtVIM^ 27"

dresse qu'aux grandes personnes. Le père Comte, ([iti avait été décoré par le gouvernement de Juillet, se ictira en ISH, et mourut cinq ans après.

ï,p théâtre de la rue de Grenelle, fondé d'abord par Comte, devint un réservoir inépuisable de toui-s et de jongleries de toute sorte, et

JacijueB ite Fahise, d'aprèâ le Bon gi

ce fut là (pi'oa vit, en 1810, oc prodigieux Jacques de Falaise, qui lit oublier bien vilo les jongleurs indiens dont Paris pleui-ait le départ. Jaccpies de Falaise avalait une épée de dis-liuit pouces de long, sans faire plus de grimaces que si c'eiH été du macaroni, des noix intactes avec leurs coques, un fourneau de pipe, un gros moineau vivant, une souris blanche, et terminait par un serpent vivant. Les plaisants faisaient couiir le bruit qu'il devait avaler un chat pour chercher la souris dans son estomac, et que, si le chat tardait trop à revenir, il avait un chien tout prêt pour l'aller prendre et le lapporter.

Une mention également à l'Homme insensible, ou, comme l'appelle VErmitc de la Chaussée d'Anlin (I, 3H) qui ne l'a pas oublié parmi les curiosités de Paris sous l'Empire, à ï'IIomme incompréhensible , si toutefois ces deux portraits se rapportent bien au même original.

•278 LK VIEUX PAHIS

L'Homme incompréhensible, après avoir longtemps avalé des cailloux, se nourrit ensuite de baguettes de vingt-huit pouces de long, qu'il enfonçait tout entières dans son estomac. L'Homme insensible s'introduisait dans l'œsophage une perche flexible qui devait pénétrer jusqu'à Yultima Thule de ses intestins, et même y décrire une courbe, car, à en croire Gouriet, elle était plus longue que le coffre de cet étonnant personnage. Pour seconde expérience, il se traversait la joue avec une épingle, la recourbait en dehors de manière à en former un crochet, auquel il suspendait une montre. Enfin il prenait et gardait dans ses mains une barre de fer rougie au feu devant les spectateurs. L'Académie de médecine ne dédaigna pas de s'occuper de ce phénomène, auquel \e Journal des Arts surtout fit une sorte de célébrité.

Ne serait-ce pas le même que l'Espagnol Lionetto, plus généralement connu sous le nom de V Homme incombustible, qui, non content de se passer un fer rouge sur le talon et la pointe du pied, allait jus(iu'à se le passer sur la langue, où il plaçait également un peu de plomb fondu qu'il maniait avec ses doigts, et jusqu'à boire une cuillerée d'huile bouillante. La science a donné l'explication très naturelle de ces phénomènes magiques, et les exercices de Lionetto ne furent pas étrangers aux recherches et aux premières découvertes sur les moyens de rendre la peau insensible à l'action de la chaleur. M. Boutigny (d'Évreux) a prouvé de la manière la plus concluante la vérité de sa découverte en plaçant sa main droite sôus un jet de fonte liquide, et la gauche dans une cuve pleine de bronze incandescent. Une autre fois même, il se plongea tout entier dans une fosse remplie de fonte ardente, et sortit intact de ce bain infernal, qui eût fait jadis et ferait peut-être encore la fortune d'un charlatan.

On avait déjà vu à Paris, au siècle précédent, le charlatan Gaspard Toulon se frotter les mains avec du plomb fondu , et , dès le xviic siècle, un autre Homme insensible marcher sur des barres de fer toutes rouges, avaler de l'huile bouillante, se faire couler de la cire d'Espagne fondue sur la main et sur la langue, sans en être plus ému que si c'était de l'eau. M'"c Je Sévigné en parle dans sa lettre du 30 juin 1080 à M^c de Grignan, en lui racontant qu'elle a vu imiter tous ces prodiges par un ancien laquais de M. de Coulanges, qui l'est venu visiter aux Rochers. Kotzebue en vit également un en 1804, qui aspirait un grand trait d'huile bouillante et s'en rinçait la bouche, comme si c'eût été de l'eau fraîche, avant de la rejeter, puis employait le reste de cette huile à se laver les bras, le visage et les yeux; après

quoi, il se promenait pieds nus sur des barres de fer rouge, qu'il léchait pour dernier exercice.

Les physiciens Miette et Maillot, sous le premier empire, attiraient la foule à leurs cabinets ambulants de la rue Madame et des boulevards. Le nom de Miette surtout, ou du Dragoyi de Paris, comme il s'appelait et comme on l'appelait, mériterait à lui seul les honneurs d'un chapitre : c'est un des plus glorieux que puisse revendiquer l'histoire des artistes en plein vent. De père en fils et de frère en frùre, la famille Miette a régné prùs d'un demi-siècle dans les rues de Paris. Le dernier des Miette, l'un des sept fils du Dragon de Paris, a exercé pendant vingt-cinq ans sur le quai des Augustins, où il arrivait régulièrement chaque jour dès que cinq heures sonnaient à l'horloge de la Vallée. Inventeur de la poudre persane pour nettoyer la hoche, blanchir les dents et corriger la mauvaise haleine, € toutefois et quantes, ajoutait l'inventeur, la mauvaise haleine n'est point le produit de la putréfaction de l'estomac, d sans préjudice de divers autres produits merveilleux qu'il vendait tous au prix de deux sous, Miette émaillait sa harangue de tours de gobelets pour pousser à la vente; il tuait et ressuscitait un lapin, pilait une montre et coupait un mouchoir en quatre, pour les remettre ensuite dans leur état primitif, faisait pondre une douzaine d'œufs à son sac à malices, etc. etc. ; mais son adresse de prestidigitateur faisait tort à son éloquence d'empirique, et il se pressait plus d'admirateurs que d'acheteurs autour de sa table. <r Messieurs, déclarait Miette de sa voix insinuante, je ne vous dirai pas que je suis élève de M'i^ Lenormand : M^'c Lenormand n'a jamais fait d'élèves. Je ne vous dirai pas que je suis le gendre ou le successeur du célèbre Moreau : mossieu Moreau n'a jamais eu de gendre ni de successeur. — Mais qu'es- tu donc alors? — Messieurs, je n'emprunte mon nom a personne: je suis Miette. Feu mon père était escamoteur, mon frère était escamoteur, je suis escamoteur*. » J'aime cette noble et laconiijue fierté d'un saltimbanque indépendant, qui sent ce qu'il vaut, et qui a conscience de la gloire acquise à son nom par de longues années d'exercice dans les rues de Paris.

Miette avait un émule, qu'on appelait l'Esprit, — émule sur tous les points, comme escamoteur et comme empirique. L'Esprit, aussi maigre que l'indiquait son nom, et toujours vêtu d'une veste de hussard trop courte, faisait des tours de passe -passe pour arriver à vendre ses petits paquets de poudre vermifuge, et il s'engageait à

< Texicr, Tableau de Pai'is, I, 252. — ChampQeury, les Excentriques.

■280 LV. V1EI.X PAIUS

clianger sa muscade en autruclie dès c(ue sa provision serait épuisée; mais, hélas! elle ne s'épuisait jamais.

Le piquant historiographe des personnages célèhres dans les rues de Paris, Gouriet, nous présente encore quelques physionomies dignes de mention parmi celles qui charmaient les badauds, en 1811, lorsqu'il écrivait son llvi-e. Il y avait, par exemple, des tireurs de caries, comme Goniard et comme ce sorcier du Ponl-Neuf qui combinai! la divination par l'eau avec la divination par les cartes, c'est-à-dire, en

L'escamoteur du Chdleau-d'Eau, d'après les Tableatix de Parit, de Marlet.

termes techniques, l'hydromancie avec la cartomancie. Le Devin du Pont-Neuf était un vieillard déjà courbé, un ancien des âges, qui semblait avoir convei"sé avec Pai'acelse et Agrippa. Sur la petite table placée devant lui s'alignaient plusieurs vases remplis d'une eau transparente. Ceux qui le consultaient prenaient au hasard quelques cartes dans le jeu qu'il leur présentait ; le Devin alors Usait dans l'eau Umpide les cartes que vous aviez pi'ises et les événements que vous réser\'ait l'avenir. II y avait encore VAveugle du bonheur, qui, tout le jour, courait Paris et les quais adjacents dans sa petite voiture, désignée de loin au regard par une image de la Fortune debout sur la roue du Destin. 11 disait la bonne aventure, et délivrait des billets de loterie à l'aide d'un mécanisme ingénieux, où la roue du Destin jniiail admirablement snn rùle. Apn's avoii' été longtemps une des curinsilcs de Paris, l'Avcoglc du honhcur. égaré par une passion

ESCAMOTEUBS ET DEVINS

violente pour la jeune fille qui tniiiiail sa petite voiture, tenta de la faire périr pane qu'elle eu aimait uu autre, et monta sur l'échafaud : dénouement tragique qu'il n'avait point su piévoir, lui qui ilisait si l)iea la bonne aventure aux autres. Kotzehuc n'a pas dédaigne de s'en occuper assez longuement dans le récit de sou voyage à Paris en 180i, et GouiieL lui a consacré dans sa fraleric une notice qu'il eût dii faire plus lonjfue.

Je ne veux pas non plus oiibliei' le liàlonniste, en même temps

Un prédécesseur des bâlonnistes rfu xu' siècle, — Le joueur da bagueli d'après le Bon genre, a' 92.

marchand de billets de loterie, — ai-tisle au poiynct agile et au coup d'œil sûr, qui, en faisant le moulinet avec son bâton, enlevait délicatement une petite pièce de monnaie placée en équilibre sur le nez d'un enfant; nj M. Préjean, personnage vénénible à cheveux blancs et tout de noir babillé, comme un parfait notaire, qui j(»nglait dans la perfection avec des boules d'ivoire. La suiiénonté do Préjean dans ce noble exercice, que le capitaine Cook vit pratiquer à Toiigataboo lorsqu'il y aborda pour la première fois, était si bien connue, que le gouvernement impérial l'employait dans la plupart de ses fêtes, comme un élément de réjouissance pulilique. Préjean occupait d'ordinaire un des bosquets des Champs-Elysées, avec le grimacier dont les contorsions phénoménales amusaient la |iopulacc.

L'Italien llosco, né à Turin en 1703, e.-;t venu à divei'ses reprises exécuter à Paris des tours merveilleux, auxquels son costume de velours brodé d'or, sa iignre prassouillette et joviale, son intarissable

faconde et son accent italien donnaient un grand charme de plus. Bosco aimait fort la réclame, et à chacune de ses visites le bruit de ses tours courait les journaux tout autant que les bons mots du corniste Vivier. C'était le plus cosmopolite et le plus vagabond des escamoteurs : il est mort à Dresde en 1862, laissant un fils qui n'a pas atteint à l'illustration paternelle.

De nos jours, l'art du physicien a fait de nouveaux progrès. Robert Houdin, dont le nom est resté proverbial, n'a certainement jamais été dépassé par aucun prestidigitateur. C'est en 1845 qu'il avait ouvert au Palais- Royal son petit théâtre des Soirées fantastiques, qu'il transporta par la suite sur le boulevard des Italiens, et où se sont succédé après lui, — quand, en 1856, il fut envoyé chez les Arabes par le gouvernement pour détruire leurs illusions sur les miracles de leurs marabouts, — son beau -frère Hamilton, puis M. Lahire, dit Cleverman, Brunet et Robert Houdin fils. Robert Houdin a inauguré dans son théâtre l'habitude d'opérer en habit noir, sans aucun prestige de costume et sans aucun trompe-l'œil. 11 a écrit des Mémoires, comme Robcrtson, et laissé divers écrits sur son art.

En 1864, deux enchanteurs chinois, Arr-Hée et Sam-Humg, donnèrent au cirque Napoléon une série de représentations très courues. Ils commençaient par jongler avec des boules de cuivre, en portant dans cet exercice une agilité, une adresse et une précision extraordinaires. Puis Sam-Humg avalait devant le public une quantité énorme d'étoupes enflammées, qui lui sortaient ensuite de la bouche avec des torrents de fumée, métamorphosées en quatre cents mètres de ruban blanc, deux cents mètres de ruban bleu, deux cents de ruban rose, un grand et gros cierge allumé, plus un canard qui se mettait à courir dans l'enceinte du cirque.

En énumérant les plus célèbres escamoteurs, n'oublions pas Alfred de Caston, Robin, dont le théâtre du boulevard du Temple et les tours de prestidigitation scientifique eurent un grand succès sous le second empire; le docteur Epstein, qui faillit être victime, en 1869, d'une de ses expériences, et reçut en pleine poitrine une baguette de fusil qu'on avait oublié de retirer du canon avant de le viser.

Parmi les prestidigitateurs d'un plus haut vol, qu'on eût offensés grièvement en les traitant d escamoteurs et qui se prétendaient en communication avec le monde des esprits, comment oublier le célèbre médium américain, ou plutôt écossais, — car il était né à Edimbourg et n'était passé en Amérique qu'à Tàge de neuf ans, — Dunglas Home? En 1856 et 1857, Home remplit Paris et la France du

bruit (les prodiges qu'il opérait, ou plutôt qui s'opéraient par son intermédiaire; car il se prétendait purement passif dans ces faits extraordinaires. Il s'était déjà fait connaître depuis plusieurs années

aux Etats-Unis, en Angleterre et en Italie, par les manifestations auxquelles il servait d'instruments, lorsqu'il arriva à Paris pour la première fois, au mois de juin 4850, et presque aussitôt la chronique commença à s'occuper de lui. Home ne donnait pas de séances publiques et payantes, comme un charlatan vulgaire ; il opérait dans les salons, dans les châteaux, chez des amis, presque toujours du grand monde, et, depuis Cagliostro, jamais thaumaturge n'avait passionné à ce point la curiosité et l'imagination. Il fut même présenté aux Tuileries et chez les plus hauts personnages de la cour, où il produisit des phénomènes merveilleux. D'après ses adeptes. Home ne se bornait pas à mettre des tables en mouvement par l'imposition des mains et à converser avec elles, à évoquer et à interroger les esprits, à les faire répondre et même écrii'e ; non seulement les sonnettes s'agitaient et des frappements mystérieux se pi'oduisaient autour de lui, lorsqu'il était en possession de sa puissance, mais il opérait des cures inst^intanées, il rendait les esprits visibles, il était soulevé en l'air, et des femmes s'évanouissaient de terreur devant ses expériences.

Apres un séjour de quehpies mois, il disparut subitement, et les bruits les plus contradictoires circulèrent sur les causes de ce brusque départ. Mais il revint en 1857, comme pour les démentir. Cette fois, la curiosité était déjà un peu émoussée, et Ton s'occupa moins de lui *. Il faut se rapporter aux journaux du temps si l'on veut savoir à quel point il absorbait l'attention. Beaucoup crurent en lui ; d'autres s'acharnèrent à trouver des explications, souvent bizarres et inadmissibles : on s'accorda généralement à le considérer comme un mystificateur sérieux, qui avait poussé fort loin l'art de la prestidigitation. Après avoir paru vouloir remuer le monde. Home avait si bien sombré dans l'oubli, que lorsqu'il est mort à Paris, en juin 1880, dix personnes à peine ont suivi son cercueil.

En 1805, les frères Davenport, Américains, vinrent renouveler chez nous, mais dans un cadre restreint et sans crainte de se donner en spectacle comme de simples escamoteurs , les miracles de Home. Eux aussi se prétendaient doués d'un pouvoir surnaturel et en rapports directs avec les esprits. Nous nous arrêterons un peu plus longuement à ces prétendus médiums, en raison du tapage

* Voyez Dunglas Home, Révélations sur ma vie surnaturelle, 1864, ch. v-vii.

que fit leur armoire mystérieuse et du caractère théâtral de leur exhibition.

Après avoir obtenu d'éclatants succès en Angleterre et, dit la légende, accompli des prodiges au château de Gennevilliers, ils arrivèrent, au mois de septembre 4865, à Paris, où devait expirer leur prestige. Dès leur première soirée publique, le 14 septembre, ils se heurtèrent contre une inci-édulité tellement bruyante, que le commissaire de police dut faire évacuer la salle. Un ingénieur impétueux, se précipitant vers l'armoire dans laquelle ils étaient liés, avait brisé la planche qui leur servait <le banc, prétendant qu'elle était à bascule, ce qui leur permettait de se détacher. Sans comprendre au juste, le ])ublic s était mis à siffler et à bafouer les frères Davenport. Ils continuèrent néanmoins leurs séances, lorsqu'il eut été reconnu que cette prétendue» explication n expUijuait rien.

Le ±i s(»plembre, j'allai voir les frères Davenport dans leur [»etil sanctuaire de la salle Ilerz. Qu'on me permette de reproduire ici, en l'abrégeant, le compte i*endu détaillé que j envoyai alors, au sortir de la séance, à un journal étranger.

L'armoire mystérieuse occupe le fond de la salle, adossée à la muraille, et je puis, comme tout le monde, lexaminer à loisir. C'est un meuble de huit à dix pieds de large sur trois pieds de profondeur environ, garni à l'intéiieur d'un banc qui en fait le tour. Elle repose sur trois tréteaux. Elle a trois portes, dont chacune se compose de plusieurs replis assujettis par des crochets et des verrous mobiles; celle du milieu est percée, flans sa partie supérieure, d'une ouverture en losange, recouverte en dedans d'une étolTe de drap noir. Il y a sur le plancher un tapis, qu'on peut soulever à son aise. Les cloisons sont minces, et ne permettent pas de supposer la moindre communication avec le dehors : ce n'est évidemment pas là cpril faut chercher le truc,

A terre gisent les cordes : j'en compte neuf bouts, de longueur el fie grosseur inégales. Sui* le banc du centre reposent un cornet en cuivie, deux sonnettes, deux guitares, un violon, un tambour de basfjue.

MM. Ira et William Davenport font leur entrée sans aucune esjièce de solennité : la musique mancpie au spectacle. Ce sont deux jeunes gens, l'un de vingt-six, l'autre de vingt-quatre ans, en habits noii's, comme des gentlemen. Ils sont maigies et se ressemblent fort. Ils ont l'air bénin, presque timide. Ces messieurs vont s'asseoir sur les bancs fie l'ai'moire mystérieuse, et deux commissaires, tirés an sort

KSCAMOïEUH>i ET DEVINS 28:)

dans lassistance, les lient de leur n)ieux, en passant les cordes par les trous pratiqués dans le banc. Les bras et les mains sont encbaîiiés aussi bien que le corps. On ferme les portes, et, avant même que celle du milieu ne soit poussée, le cornet de cuivre, placé sur le banc, saute dans la salle. On rouvre les portes précipitamment ; les deux médiums sont toujours enchaînés.

Ce tour se renouvelle cinq ou six fois de suite. Je ne tarde pas à remarquer une chose : bien que les deux commissaii*es se tiennent près de Tarmoire, ce ne sont pas eux qui ferment les portes; toutes les fois qu'ils s'en approchent, un aide se joint à eux; on les laisse bien y toucher, mais c'est toujours l'aide qui achève. Quelqu'un en fait l'observation à haute voix. L'aide, qui ne parle qu'anglais, en abuse pour ne pas comprendre, et continue de plus belle. La personne qui sert d'intermédiaire entre MM. Davenpoi-t et le public français assure que cette particularilé n'a aucune signification ; que les commissaires ne peuvent fermer les portes eux-mêmes, parce ipi'il faut tirer en dedans des verrous qu'ils ne sauraient pas mettre. Mais pounpioi ne pouri'aienl-ils faire tout ce (jue peut l'aide lui-mémeV Pendant cette discussion, l'expérienc^e va son train, mais toujours avec le concours de l'aide. Un d(»s connnissaii'es me conlie qu'il a voulu fermer la porte, et qu'il a été lepoussé pai' une main mystérieuse. Il y a là plusieurs messieurs qui paraissent convaincus que c'est la main d'un esprit, — l'esprit qui comparait tous les jours à huit heures et demie du soir, sauf les dimanches, moyennant trente francs par personne, poui* faire sauter des coi'nets, donner des pichenettes, enlever des guitares, jouer du tambour de basque, et se livrer à toute sorte d'exercices de même catégorie.

Après cette première séiie, on referme l'armoire. Des bruits, des craciuements. Trois minutes se passent, montre en main. Les portes se rouvrent, et William Davenport apparaît délié, tandis qu'Ira est toujours captif sous ses cordes. Ira répète ensuite le tour pour son [propre compte. Les portes sont closes derechef, et, apivs trois nouvelles minutes, on les retrouve liés tous deux sur leurs l)ancs, plus solidement qu'ils ne l'avaient été par les deux commissaires, mais d'une autre façon. L'expérience serait plus concluante, s'ils apparaissaient liés de la même manière. Il n'en coûterait rien de plus aux esprits, et du moins ils ne laisseraient pas au public la ressource de dire que ces messieurs ont un procédé poui* faire autour de leurs corps tels ou tels nœuds, mais ceux-là et pas d'autres.

On pourrait ajouter que Tolmaque se déliait et se l'eliait lui-même dans un sac, à l'IIippodronu», sans le secours des esprits. Quoi qu'il

en soit, ce tour, qui est la base des expériences de MM. Davenport, est remarquable dans son genre, et je comprends les assistants qui ont battu des mains, en criant : <r Bravo! c'est très bien exécuté. » Si ces messieurs avaient la bonne foi, qui serait en même temps de riiabileté, de se présenter comme de simples escamoteurs, nous serions les premiers à les applaudir, en leur conseillant seulement une mise en scène plus riche et plus amusante, moins d'amour pour les ténèbres, et un peu plus de diversité dans les tours. Ce sont des Robert Houdin du nouveau monde, qui, n'ayant qu'un répertoire peu varié, quoique très remarquable, ont imaginé d'en relever la saveur en l'attribuant aux esprits.

Nous passons ensuite à l'exercice du concert dans l'armoire. Les deux médiums, liés, font un sabbat modéré avec les instruments qu'ils ont sous la main. On remarque que le vacarme ne commence que deux à trois minutes après la fermeture des portes, et va diminuant, jusqu'à ce qu'il s'éteigne tout à fait, deux à trois minutes avant leur réouverture. Il faut bien que les esprits laissent aux médiums le temps de se lier et de se délier. Le tapage manque d'entrain et de furia, et cette partie de la représentation est beaucoup plus amusante chez Robin.

De temps à autre, passe par la lucarne une main agitant une sonnette, qu'on peut à peine distinguer dans l'obscurité propice de la salle; puis un bras décharné, affichant l'intention de simuler un bras de fantôme, et ressemblant beaucoup à un bras en carton ou en dœ. Un des assistants s'efforce de le happer : après plusieurs tentatives inutiles, il reçoit sur la tète la sonnette que la main vient de laisser tomber, et se rejette précipitamment en arrière. C'est ainsi qu'on décourage les incrédules qui veulent y regarder de trop près.

L'un des commissaires se laisse ensuite enfermer dans l'îirmoire : il est assis sur le banc du milieu, une main liée sur l'épaule d'Ira, l'autre sur le genou de William, tous deux garrottés. Comme les frères sont aux deux extrémités de l'armoire, le patient a les deux mains étendues à une assez grande distance de son corps. Tous les instruments sont empilés sur ses genoux. Les portes fermées, nous entendons des bruits vagues, un frou-frou de cordes, un fracas de guitares et de violons qu'on tracasse, puis une conversation à demi-voix, puis de la musique et des tapages divers. Quand on rouvre, le commissaire est coiffé d'un tambour de basque, et il a la guitare sur les épaules, entre son cou et la cloison. Invité à s'expliquer, il raconte qu'il a senti les instruments voyager autour de lui, et frôler sa figure. Une main douce lui a caressé les cheveux, on a

défait le nœud de sa cravate : s'il avait eu des lunettes, elles n'auraient pas manqué, suivant Tusage invariable, de passer sur le nez d'un des médiums.

Les voix qu'on a entendues sont la sienne et celles d'interlocuteurs invisibles, qu'il priait de faire doucement et sans le blesser. Par malheur, il ne connaît pas la voix des frères Davenport, et n'a pu la comparer à celle des esprits ; personne ne la connaît, car ils ne parlent pas, ce qui est une grande force: le silence est d'or. D'ailleurs, l'éducation de ces médiums serait bien incomplète s'ils n'y pouvaient joindre au besoin un peu de ventriloquie. Il n'a senti remuer aucun des deux frères. Rappelons seulement, sans prétendre expliquer à fond ce tour vraiment curieux, qu'il avait la main droite liée sur une épaule de l'un, et la main gauche sur un genou de l'autre, ce qui, en admettant cette faculté de se délier, ou du moins de sortir des nœuds, qui est le point de départ nécessaire de toute explication, laissait libre tout le bas du corps du premier et tout le haut du second, sans qu'il pût rien vérifier par lui-même, puisqu'il n'avait pas la libre disposition de ses mains.

C'est à ce moment que se place l'expérience de la farine. On rempUt de farine les mains des médiums garrottés, et quand on rouvre l'armoire, leurs liens sont à terre, sans qu'un grain de farine ait glissé sur leurs habits ou sur le plancher. C'est du moins ainsi en théorie, et même en pratique dans presque tous les cas; mais il n'en a pas été tout à fait de même cette fois. Je vérifie, et je signale un petit tas de farine derrière le Ijanc. Il faut bien se résoudre à en convenir, mais on m'explique que ce tas a du tomber au moment où on leur mettait la farine dans les mains. Il est fâcheux que personne ne s'en soit aperçu alors, pour couper court d'avance à tout fâcheux commentaire.

On passe à la seconde partie de la représentation : Une heure dans les ténèbres. Une table est placée au-devant de l'armoire mystérieuse, séparée du premier rang de spectateurs par une barrière à clairevoie. M. WiUiam Davenport et leur associé, M. Fay, un Allemand à bonne figure grasse et placide, s'asseoient de chaque côté et se laissent attacher, les pieds sur un morceau de papier, où je trace les contours de leurs bottes avec un crayon. Ira Davenport va se placer dans l'assistance, près d'un sergent de ville, qui s'assure de sa personne. Obscurité complète. On recommande le silence, et les spectateurs reçoivent l'ordre d'établir la chaîne des mains. Quelques minutes se passent ; un bruit de cordes se fait entendre, puis tout à coup je reçois un habit en plein visage. On rallume. M. Fay est toujours atta-

ché à sa chaise, mais en manches de chemise. Je dépose la redingote sur hi table. Nouvelle obscurité. Un certain temps se passe, pendant lequel j'ai entendu le bruit des cordes et le froissement du drap. Sur l'invitation du cornac de ces messieurs, j'ordonne à l'habit d'aller sur le corps de M. Fay. On rallume, et, en effet, le médium apparaît revêtu de l'habit; mais les cordes qui lui attachent les poignets sont par-dessous et non par- dessus les manches.

L'aide me pousse du coude et me passe la chandelle pour vérifier que les pieds sont toujours enfermés dans le contour au crayon, et que, par conséquent, ces messieurs n'ont pas bougé. Je jette un coup d'œil vague du coté de M. Fay, et un léger cri d'étonnement me monte à la bouche. J ai tracé moi-même le contour, et je sais bien que chaque papier dépassait par derrière comme par devant : or en voici un qui ne va maintenant que jusqu'aux talons. Faut- il croire que, pour masquer les mouvements qu'ils ont faits dans l'ombre, ils ont l'etourné leurs papiers en retraçant eux-mêmes un contour de l'autre coté?

<r Attendez ! )>

Je me précipite. Mais déjà ces messieurs ont levé les pieds, et l'aide a ramassé le papier suspect. Il est décidément très commode pour eux de ne pas comprendre le français. Enfin, n'insistons pas, puisque nous n'avons pu vérifier, et tachons d'étouffer tout soupçon malséant.

Encore lobscurité absolue. Quelque chose de supra -mystérieux se prépare. Je lâche à mi-voix une plaisanterie d'incrédule endurci, qui fait rire mes voisins, et je sens une main furtive qui passe sur la mienne en me serrant les doigts; elle a disparu, avant que j'aie pu la saisir. Simple avertissement des esprits d'avoir à être plus recueilli et plus convaincu.

On sent circuler comme un souffle de l'autre monde : cet effet-là n'est pas bien difficile à produii'c dans l'ombre. Voici un bruit d'instrument qui semble se mettre en voyage par les airs. Une guitare cogne mon chapeau ; pendant que je cherche à la saisir, une main m'empoigne l'oreille gauche et une touffe de cheveux. En jetant mon bras droit à la rencontre de la main mystérieuse qui m'a tiré l'oreille, je donne un coup dans l'œil de mon voisin de derrière, qui pousse une exclamation de douleur contenue, et se penche aussitôt vers moi pour me prévenir à l'oreille que ceci n'est pas une plaisanterie, et qu'il vient d'être touché !

Le fmcas se calme; on rallume, et un chapeau blanc apparaît sur la tal)le. L'n monsieur de bonne mine le réclame, et déclare qu'il lui

a été enlevé avec force par une main invisible, I.e même monsieur, qui semble d'un excellent caractère, se charge de cathéter les cordes des médiums pour la dernière o|>ération, — soin superllu, et qui n'emptVlie nullement les mains de se dégager des nœuds et d"y rentrer. Les guitares sont enduites de phosphore, et presque aussitôt on les voit tracer dans l'air des cercles lumineux et désordonnés. On nous prévient île ne poini faire partir d'allumettes chimiques, sous

,-^fMP^>.--jtiivk.-,

das frâree Davenport, d'uprèa une pliotographie.

peine de mallieurs graves, car les guitares loniberaienl droit sur la tête des assistants, et pourraient les Idesser, comme cela est justement arrivé la veille, à ce qu'il parait. 1,'assoniblée est docile, et ne fait point partir d'allumettes chimiques, mais elle rit aux éclats, en se garant comme elle peut. Je n'aurais jamais cru qu'une séance d'esprits put être aussi gaie. Jhiis je suis un profane, et l'un de mes voisins, spirile hagard et bientôt mûr pour Charenton, [,'émit sur mon incrédulité, qu'il compare à celle de saint Tliomas.

Enfin l'une des gnilares s'abat sur les genoux d'un spectateur du deuxième rang, l'autre je ne sais où. On rallume. Applaudissez, Parisiens du xixc siècle : la farce est finie, et les acteurs ont bien joué. L'habile escamoteur M. Ilamiltoii , non loin duquel j'étais assis , avouait ne rien comprendre à ce truc surprenant du vol des guitares, et j'aurais mauvaise grâce à prétendre que j'y comprends

quelque chose. Cela n'est pas du tout nécessaire, et je n'ai jamais rien compris non plus à la bouteille inépuisable de Robert Houdin, sans me casser la tête pour si peu *.

Voilà, tout au juste, ce que les frères Davenport ont fait dans la soirée du 22 septembre, sous mes yeux, si je puis employer ici cette expression qui, vu l'obscurité de la salle, ressemble furieusement à une métaphore. Il paraît qu'ils en ont fait bien d'aulres en Amérique et en Angleterre: vous pourrez consulter à ce propos, si vous êtes friand de ce genre de régal, les Phénomènes des frères Davenport, un livre écrit par un croyant, le bon docteur Nichols; traduit par une adepte, M«nc Bernard -Derosne, et annoté par un pontife de la doctrine. La lecture en est divertissante. Il constitue, avec les Révélations de M. Home, les Actes des apôtres du spiritisme. Il vous démontrera comme quoi les esprits peuvent donner des représentations publiques, travailler à heure fixe, aller en ville, et comment on peut baser non seulement une doctrine, mais une religion nouvelle, sur ces manifestations de fantômes que Dieu envoie de l'autre monde pour convertir les âmes en faisant des niches aux incrédules, en ouvrant et en promenant des parapluies dans les airs, en vidant des lits de plume sur la tôte des aubergistes, en portant de la vaisselle du buffet sur la table et de la table sur le buffet, en noircissant les lèvres et en enlevant les lunettes des spectateurs récalcitrants, en produisant enfin toutes sortes d'autres phénomènes d'un ordre aussi élevé, et d'une utilité morale et sociale aussi recommandable.

Bref, l'hostilité du premier jour se changea bien vite en une indifférence tellement profonde, que les frères Davenport durent renoncer aux vastes espoirs qu'ils avaient fondés sur la curiosité des Parisiens et abandonner des séances dont pas une seule n'était parvenue à remplir leur petite salle d'un public sérieux, ayant payé sa place au bureau.

Après Home et les frères Davenport, il serait intéressant de présenter au lecteur M. Stuart Cumberland et ses expériences de lecture dans la pensée, données au Grand-IIotel en 1884. Mais cette date toute contemporaine le dérobe au cadre de notre travail, et nous devons laisser à notre successeur le soin d'adjoindre sa figure à la galerie qui se déroule dans le présent chapitre.

1 On peut voir rexplicalion donnée par Robert Houdin lui-même dans sa Mctgie et physique amusantes, de ces tours qui furent imités par Robin dans sa petite salle du boulevard du

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