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CHAPITRE VIII

MARIONNETTES. — PANTINS. — FIGURES MÉCANIQUES » OMBRES CHINOISES ET FIGURES DE CIRE »

Beaucoup de gens vont trouver ce sujet bien frivole, et pouilant ce frivole sujet débute d'une façon très f»rave.

Les représentations liturjj^iijuos de l'Église, qui donnèrent chez nous naissance au théâtre, furent également, si Ton peut s'exprimer ainsi, le l)erceau des marionnettes. C'est là qu'on voit appai'aître la première trace de ces figures mobiles de cire ou de bois qui devaient avoir par la suite des destinées si diverses. Il est facile de comprendre l'effet qu'on en pouvait tirer pour représenter les scènes de l'Évangile, et particulièrement la passion du Christ, dans les âges heureux où la foi des fidèles permettait encore renq)loi de ces moyens naifs. A défaut d'autres preuves, cet usage sei'ait suffisamment constaté par les (iéci'ets de certains conciles ou synodes que provoquèrent ses al)us. 11 subsista d'ailleurs en P'rance, même bien au delà du moyen âge. A Dieppe, dans l'église Saint- Jacques, les fêtes de l'Assomption, de Noël et l'Ascension étaient célébrées par de grandes pantomimes religieuses, où les statues à ressort et les figures remuées par des fils jouaient un rùle considérable : Louis XIV et la régente y assistèrent en passant par cette ville (1G47), et eurent la barbarie d'en ordonner la suppression, au grand désespoir des Dieppois*.

C'est dans les processions de la Fête-Dieu et des Rogations, comme dans celles qu'on avait instituées en souvenir de certains événements miraculeux, que ces simulacres mobiles, sous forme de mannequins colossaux, persistèrent le plus longtemps. On connaît la Taras(|ue de

^ M. Ch. Magnin a presque épuisé la partie la plus importante do ccsujot dans sa savante Histoire des Marionnetles , à laquelle nous empruntons beaucoup do détails de ce chapitre, en y ajoutant le résultat de nos propres recherches.

* Vilel, Histoire de Dieppe, p. 3o-47.

Tarascon, la Gargouille de Rouen, la Gi*and'Gueule de Lyon, et bien d autres. A Paris, jusque vers 1730, le clergé de Notre-Dame promena en pompe, diu'ant les Rogations, un immense dragon d'osier à gueule béante, et sans doule mouvante, qui représentait la bêle monstrueuse tuée jadis par saint Marcel '.

En dehors de TKglise, à peine les premiers rudiments du théalre se montrent-ils, cju'on voit également apparaître les marionnettes, en prenant le mol dans son sens le plus étendu. Plusieurs auteurs du moyen âge y font des allusions évidentes ; quelques autres les ont expressément décrites. Un manuscrit de la bibliothèque de Strasbourg, qui remonte à la lin du xiP siècle (Hortus deliciarum) , nous montre dans une miniature un spectacle de marionnettes réduit à sa plus simple expression. Nul doute que les jongleurs ambulants ne complétassent souvent par de pareils spectiicles leurs séances sous les porches des églises, sur les places publiques, dans les assemblées et les foires.

J^s figures mobiles se rencontrent ça et là dans les fêtes et mystères donnés par la ville de Paris aux entrées des rois et des reines, par exemple, à celle d'isabeau de Bavière où, sur Téchafaud de la porte du Chàtelet, un grand cerf blanc, mù par un homme caché dans rintérieur de son corps, s échappa d'un bois à l'approche de la reine et se sauva vers le lit de justice, poursuivi par un aigle et par un lion, qui étaient sans doute mus aussi de la même manièm-. Grâce aux marionnettes, pendant que Paris avait les confrères et chaque grande ville de province ses troupes locales et indigènes, les villages eux-mêmes pouvaient jouir du spectacle des mystères.

D'après quelques mazarinades^, il semble que, vers le milieu du xviP siècle, les Tliéatins, appelés d'Italie par le cardinal, étaient encore dans l'usage de donner au peuple la représentation de la Crèche à l'aide de petites ligui*es à ressort. Ils conservèrent assez longtemps ces habitudes théâtrales, qu'ils avaient sans doute apportées de leur pays. La Rruyère y a fait allusion dans un passage de ses Caractères *.

Au wiu^ siècle, cette représentation était passée en d'auti'es mains; mais elle avait toujours lieu régulièrement, à Noël, sur le

^ Sauvai f Antiquités de Paris, l. 11, p. 02(1

2 On pourrait donner une aulrc explication; mais collc-ci est la plus plausible et la seule qui satisfasse, en y regardant de près. Du reste, les mackines s'employaient frëquemmenl dans les représentations publiques aux cntn.'tes des rois, et les récits des chroniqueurs nous montrent que les machinistes étaient d'une certaine habileté dans leur art.

3 Le Passeport de Mazariu, et surtout ia Lettre au cardinal burlesque (1649).

^ De quelque» usages. — \'oir au«<si L. de Laborde: Le Palais Maiarin, note 161.

pont (le riiotel-Dieu ; et à Pdques on représentait les souffrances et la mort du Christ au même endroit'. Qui de nous n'a vu, soit au fond de la province, soit à Paris, les jours de fêtes pulJiques, les restes de ces spectacles primitifs, qui se sont perpétués jusqu'à nous avec la Passion, le drame de Genevicvc de Drahant ou la Tentation de saint Antoi)ie?

Il se pourrait que le nom de marionnettes vint de Marie (Marion), qui autrefois était souvent figurée dans les cérémonies religieuses par des statues animées, plutôt que d'un certain Marion, personnage douteux et plus ou moins légendaire, qui les aurait délinitivement imi)lantées en France sous Charles IX. Quoi qu'il en soit, dos la lin du xvie siècle, on voit les théâtres de marionnettes établis chez nous et baptisés du nom qui leur restera. Seulement, au lieu d'ollVir à cette date la même galerie de ligures invarial)les qu'on y retrouve toujours aujourd'hui à travers les déguisements et les altérations, ils avaient emprunté à leur temps des types particuliers, parmi lesquels Polichinelle se dessine déjà sous la figure du « badin es farce de France, bossu- )>.

Le premier joueur de marionnettes dont l'histoire ait recueilli le nom reste aussi jusqu'à présent le plus illustre de tous. On devine que je parle de Brioché. Voilà le véritable ancêtre du genre. Si Corneille est le fondateur du théâtre français, Brioché peut être considéré comme le créateur du théâtre des marionnettes.

Il y eut deux Brioché, nous dit Brossette dans son Commentaire sur la F//c Épitre de Boilcau. (r Fanchon ou François Brioché était fils de Jean Brioché, arracheur de dents, qui est regardé comme l'inventeur des marionnettes, quoiqu'il n'ait fait que les perfectionner. i> Il y en eut même plus de deux, comme on pourra s'en convaincre en lisant le Dictionnaire critique de biographie et d'histoire du savant M. Jal. M. Jal a eu l'honneur de débrouiller quelque peu la généalogie confuse de ces personnages illusti*es dont on avait retrouvé le vrai nom avant lui '\ mais dont il a établi l'état civil à l'aide d'un grand nombre d'actes. Nous ne le suivrons pas dans les détails minutieux de sa notice ; qu'il nous suffise de résumer très sommairement le résultat de ses découvertes en disant que le premier Brioché, celui que Brossette a le tort d'appeler Jean, fut Pierre Datelin, né en 1567, décédé au Château-Gaillard le 25 septembre 1677, dans sa cent dixième année, comme le dit en propres termes son

» V. les Affiches de Paris, des 4 avril et 29 décembre 17 i6.

* G. Bouchel, 18* série.

3 Correspondance UUéraire du 25 octobre 1862.

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acte d'inhumation, et que ce patriarche du genre eut huit enfants, parmi lesquels une lille, qui épousa en 1063 un autre joueur de marionnettes, Jean-iJaptiste Archambault, et François ou Fanchon, le plus fameux de tous, qui devait faire oublier son père, — né le 9 septembre 1020, <r mort au bout du Pont-Neuf >, le 31 mars 1081. On ne sait d'où leur vient le surnom sous lequel ils sont universellement connus. Dans un acte de la Cour des Monnaies, nous apprenons que Pierre Datelin (ou d'Ailelin) avait pignon sur rue et possédait une maison rue de la Lune; le métier était lucratif, et je ne jurerais pas que Brioché ne j)ossédàt encore d'autres immeubles sur le pavé de Paris. Il est qualifié dans le même acte : « joueur des menus plaisii's du roi, » et dans plusieui's autres, son lils porte le même titre, auquel il ajoute celui de <r joueur des meims plaisii^s de M"^' le Dauphin ». Il allait donner des représentations à la cour « pour diveilir les Enfants de France » : que de titres ! que de fonctions ! que d'honneurs! et l'on voit, dans les registres du trésor royal, qu'il fut mandé en 1009 à Saint- Germain-en-Laye pour amuser le Dauphin, et qu'il reçut en rémunération la somme de i,305 livres.

Ce n'est pas tout. Le pure et le lils étaient opérateurs pour les dents. Ils semblent aussi avoir exécuté des tours de passe- passe et d'escamotage*, et nous api)renons d'autre part qu'ils vendaient des drogues et des parfums, dans les entr'actes de leurs représentations. Par là, ils se rattachaient à la grande famille des charlatans et des farceurs de la rue. En somme, c'étaient des opérateurs d'une physionomie particulière, qui employaient des comédiens de bois, au lieu d'acteurs en chaii^ et en os, et encore n'est-il pas bien sur qu'ils n'aient pas eu quelquefois recours à ceux-ci. Mais tous leurs autres titres se sont eflacés devant celui de joueurs de marionnettes.

D'autres Brioché ont également marqué dans l'histoire des marionnettes, notamment deux frères puînés de François : l'un, qui portait le même nom; l'autre, qui s'appelait Jean, et vécut au moins jusqu'à la fin du siècle. On voit cpie ce fut toute une dynastie. Il s'est étabh naturellement une certaine confusion entre eux, et il serait difficile de dire à quelle époque précise l'un a cédé la place à l'autre, si même ils n'ont pas exeicé simultanément. Mais ces questions embrouillées n'auraient qu'un intérêt secondaire pour nos lecteurs. Sans chercher à démêler dans la poussière des manuscrits des vestiges elTacés et confondus par le temps, tenons- nous-en au pei'sonnage

* Ainsi «(u'un godeno, que de fine manière Brioché fait sortir hors de sa gibecière.

(Tristan, le Parasite, V, iv.)

collectif que ces individus d'une même famille composent à eux tous. Il y a plusieurs Brioché pour les érudits ; il n'y en eut qu'un pour le peuple, et il n'y en a qu'un non plus pour la postérité : le Brioché typique et légendaire, célébré par Boileau, Molière et la Fontaine; le Brioché qui rempht tout le xvii^ siècle de sa gloire, qui brillait déjà au Château -Gaillard sous Mazarin, et probablement sous Richelieu (peut-être même avait-il débuté sous Henri IV), et qui y était encore en 1695, comme on le voit dans une pièce adressée par Gacon à Regnard, après le succès du Joueur, et dont l'allusion ne peut plus désigner Fanchon, mais désigne sans doute Jean, encore en pleine activité au mois d'octobre 1G9G K Cette famille des Brioché est la souche, le tronc d'où tout part, auquel tout vient se rattacher. Grâce à cette succession de père en lils, à la longue carrière de chacun d'eux au point central occupé par leur théâtre; à leur habileté, à la foule qu'attiraient chaque jour la souplesse des acteurs, la beauté des costumes et des décorations, les lazzi de V imprésario , la variété et la bonne humeur du répertoire, le nom de Brioché devint en quelque sorte le nom même du genre, et leurs marionnettes passèrent en lieu commun.

En 1649, il y avait déjà certainement un Brioché établi près la porte de Nesle, non loin du Pont-Neuf, et fort couru du populaire; on le sait par une mazarinade curieuse : Lettre de Policliinelle à Jules Mazarin, où l'on voit aussi que le nom classi(iue de Pulii'hinelle avait enfin pénétré alors dans le petit domaine dramatique dont il ne devait plus sortir. A en juger par une lettre d'IIamilton -, un peu postérieure à cette date, le gaillard avait dès lors cette humeur narquoise et facétieuse qui le caractérise encore aujourd'hui. Mais c'est là à peu près tout ce que nous savons de certain : on ne peut faire que des conjectures pour les autres types, et quant au répertoire, il a disparu tout entier, et il ne reste pas même un seul titre de pièce. Il en est du tliéàtre de Brioché comme de celui de Thespis : Eliam periere ruina*.

A défaut de ses pièces, nous pouvons du moins reconstituer jusqu'à un certain point la physionomie extérieure de ses représentations, grâce surtout à un opuscule du temps, qui renferme quelques détails curieux sur notre héros \ Le personnage principal de son spectacle était, comme on a pu le deviner d'après ce (jui précède, seigneur Polichinelle, « petit Esope de bois, remuant, tournant, virant, dan-

* Jal, Dictionnaire critique, p. 472.

i Œuvres d'IIamilton (1825), l. I, p. 382.

3 Combat de Bergerac avec le sinr/e de Brioché, plaquette publiée vers !655.

sant, liant, parlant,... hétéroclite marmouset, drolilique bossu;» puis un sinj^e sans pareil, resté célèbre dans Thistoire sous le nom de Fagotin. i/babitude des montreurs de marionnettes fut toujours d avoir un singe, dont les grimaces, les giimbades et les sauts pardessus un bâton amassaient la foule aux bagatelles de la porte '. « Q» singe étoit gros ainsi qu'un pasté dWmiens, grand comme un petit homme, bouffon en diable. Ihioché lavoit coiffé d'un vieux vigogne, dont un plumet cachoit les trous, les fissures, la gomme et la colle; il lui avoit ceint le col d'une fraise à la Scaramouche; il lui faisoit porter un pourpoint à six basques mouvantes, gaini de passements et d'aiguillettes, et lui avoit concédé un baudrier orné d'une lame sans pointe, » dont il lui avait appris à se servir pour se mettre en garde et porter quelques bottes. Voilà un maître singe pourtraicturé de pied en cap, et dont le costume est mieux connu que celui de Charlemagne. 11 en coûtait six blancs pour pénétrer dans Tintérieur de la loge et y jouir du spectacle des marionnettes, que Brioché dirigeait prestement lui-même, tandis que son compère, comme il se pratique encore aujourd'hui dans quelques théâtres en plein vent des Champs-Elysées, accompagnait leurs danses et leurs trémoussements sur son violon. Les spectateurs se tenaient debout, entassés les uns sur les autres, au grand profit des filous*.

On a déjà vu quelle était l'habileté de Brioché; on va le voir encore par l'anecdote suivante, qui, malgré son invraisemblance, offre tous les caractères de l'authenticité.

Brioché faisait de fréquentes excursions en dehors de son théâtre de la porte de Nesle, ou, comme on désigne plus souvent cet endroit, du Château - Gaillard \ 11 ne se bornait pas alors à faire jouir de son spectacle récréatif les habitués des foires Saint- Germain et Saint- Laurent. Un jour, après avoir longtemps amusé Paris et la province, voulant se faire connaître à l'étranger, il arriva en Suisse, et ouvrit son théâtre à Soleure, une ville arriérée, qui n'avait jamais ouï parler de marionnettes. La foule accourut. Mais, à la vue de ces petites figures qui marchaient et qui parlaient, l'étonnement, puis Teffroi s'emparent des spectateurs. Le mot de sorcellerie circule bientôt dans toutes les bouches. Du soupçon à la certitude il n'y avait pas loin en

' Collelet, le Tracas de Paris en vers burlesques, réimprimé par M. Paul Lacroix dans son Paris ridicule, p. 200.

^ Collelet, le Tracas de Paris.

3 La porle de Nesle fut détruite vers 16^i9. On peut voir le Château-Gaillard dans le Ponl- .Xeuf de Pérelle : c'est une maison isolée, à peu près à l'endroit où aboutit aujourd'hui la

MABlON.MiTTES KT KIlilIBKi^ DE i:iHE 297

pareille matière. Un tient conseil, et, après mûre dt'libûiiition, on conclut que notre héi-os n'est ni plus ni moins qu'un magicien dangereux, courant le monde avec une bande de diablotins. On le dénonce au magistrat, qui se hâte de l'appréhender au corps et de le mettre en prison. Le procès s'instruit ; <les témoins sérieux et dignes de foi attestent avoir ouï jargonner, parlementer et deviseï' des poupées de

Polichinelle , d'jiprès Bonnnrt.

Iiois qui ne peuvent avoir été animées que par un secret infernal. Brioché allait payer de sa vie le tort d'avoir été trop habile dans la pratique de son art, lorsque, par bonheur, un capitaine aux gardes suisses, nommé du Mont, arrivé à Soleure pour y faire recrue, voulut voir le soi'cier. Il le reconnut, expliqua la bévue aux magistrats et le lit remettre en liberté'.

' Combat de Bergerac , iéià oilc. I.'ahbi' d'Arliiïny, Nouveaux Mémoirei, l, V, |i, 123. Celle aventure est racontée aufsî dans Vlliiloire de lu musique (mss.) par dont Caftiaux. Vers la même époque, le mécanicien Alii, d'Aix en Provence, fut moins heureux que Brioché : il avait invenic un Bquelelte jouant de ta guitare qui, malgré toutes sen explications, lui vnlul bel et bien uoe condamnation â mort. It fut pendu, in compagnie du Eijuelotte (1661), l>uis lirfllô en place publique comme îoriier. — V. Bonnet, llitl. de ta Mutiqne, p. 82; — Fétis, Biographie universtlle de» n

Tel fut à peu près l'unique accident qui troubla Theureuse carrière de Brioché. Je me ti'ompe : la mort violente de son chei* compagnon Fagotin, ce singe de bonne race, dont le nom avait fini par devenir proverbial, et que Molière et la Fontaine ont immortalisé *, lui porta un coup plus sensible encoi'e. Nous avons vu que Brioché habillait Fagotin en homme et lui avait appris à se poser en spadassin : ce fut ce qui amena sa perte. Cyrano de Bergerac, grand ferrailleur, ayant un jour engagé bataille avec une troupe de laquais amassée devant le petit théâtre de la porte de Nesle, qui l'avait insulté au passage, et voyant ce personnage, vêtu comme ses ennemis, qui faisait mine de le transpercer, Tembrocha tout net d'un coup de sa terrible flamberçe. Cyrano ne plaisantait pas sur le point d'honneur, et il était myope! La facétie qui nous raconte cette catastrophe, et qui n'est peut-être qu'une invention burlesque, nous montre Brioché c larmoyant comme un veau i> sur le cadavre de son ami , qu'il apostrophe des plus pathétiques lamentations. Le lendemain, il se lève altéré de vengeance, intente procès au coupable et réclame cinquante pistoles de dommages-intérêts. « Bergerac se défendit en Bergerac, c'est-à-dire avec des éci-its facétieux et des paroles grotesques. Il dit au juge qu'il payeroit Brioché en poète, ou en monnoie de singe; que les espèces étoient un meuble que Phébus ne connaissoit point. Il jura qu'il apothéoseroit la bête morte par une épitaphe apollinique. Sur les raisons alléguées. Brioché fut débouté de ses prétentions; on lui défendit môme de laisser vaguer à l'avenir le singe qui succéderoit au défunt, crainte d'accident *. »

S'il faut en croire encore le passage déjà cité de Brossette, Brioché, quoiqu'il eût perfectionné le mécanisme des marionnettes, avait été dépassé sur ce point par un étranger, un Anglais, qui « avoit trouvé le secret <le les faire mouvoir par des ressorts et sans corde; mais on préféroit celles de Brioché, à cause des plaisanteries qu'il leur faisoit dire i>. Ce passage est obscur, et le scoliaste de Boileau aurait eu bien besoin lui-même d'un commentateur.

11 est certain toutefois qu'en 1670 Brioché vit se lever contre lui un rival redoutable dans la personne d'un nommé la Grille, qui fonda un théâtre de marionnettes perfectionnées, connu d'abord sous le nom de Théâtre des PjjgméeSy puis sous celui de Théâtre des Bamboches, qu'il prit dès l'année suivante. C'était même une concurrence à l'Opéra, car les Bamboches du sieur la Grille jouaient des pièces ornées de

musique, de machines volantes et de changements à vue, comme s'exprime le programme d'ouverture. Ces ambitieuses marionnettes, hautes de quati'e pieds et richement costumées, avaient lair de chanter elles-mêmes, tant leurs gestes et tous leurs mouvements s'adaptaient aux voix partant de la coulisse. Il n'est i)as besoin d'ajouter qu'elles dansaient à merveille, ce qui a toujours été le talent particulier des marionnettes. Le mécanisme en avait été amélioré de telle sorte qu'elles produisaient illusion. Elles jouaient des tragi-comédies, des pastorales, de grandes pièces en nmsique, et se remuaient sur la scène sans qu'on les tint suspendues ^ Ce spectacle attira la foule pendant environ deux ans dans le cpuirtier du Marais du Temple ; puis l'ombrageuse jalousie de l'Opéra, toujours en garde contre la moindre atteinte portée à ses privilèges, en réclama et en obtint la suppression. De Visé avait prévu ce dénouement fatal, quand il écrivait dans le Mercure^ : ^ Celles du Marais se sont déjà perfectionnées; elles ne dansent pas mal, mais elles chantent trop haut i)our j)OUVoir chanter bien longtemps ^ »

Les marionnettes allaient souvent donner des représentations à domicile. Les petits bourgeois, les commerçants, les provinciaux, les mandaient chez eux dans les grandes circonstances. Elles étaient de la plupart des fêtes de famille. Dorine dit à Marianne, en lui faisant le tableau ironique du bonheur tranquille dont elle jouira dans sa petite ville, après avoir épousé M. Tartuffe :

Là, dans lo carnaval, vou^ pourrez espérer

Le bal et la j?ran(ri)an(le, à savoir deux nius«^ltes.

Et parfois Fagotin et l«'s marionnettes.

( Acte II, scène m.)

Ce sont aussi des marionnettes que le Gascon de VAjyrès-soujyé des auberges, farce de Raymond Poisson, amène à la société de voyageurs à laquelle il a eu l'imprudence de promettre la comédie. Elles

' M. J. Claretie a trouvé aux Archives et publié dans son volume sur Molière le privilège accordé par le roi à Dominique de Mormandin, écuyer, sieur do la Grille, pour sa « nouvelle invention de marionnettes, qui ne sont pas seulement d'une grandeur extraordinaire, mais mesme représentent des comédies avec des décorations et des machines imitant la danse et faisant la voix humaine, lesquelles serviront non seulement de divertissement au public, mais serviront d'instruction pour la jeunesse ».

- Année 1677, mars, p. 39.

3 V. la lettre écrite par Colbert au lioutenanl do police la Reynie, pour faire cesser les empiétements des marionnettes, sur la réclamation de Lulli. {Mémoires mss. pour servir à l'histoire de l'Académie royale de musique, par Amelot, p. 29.) Ce n'est pas la seule fois, à beaucoup près, que Colbert et l'autorité supérieure aient du mettre un frein aux prétentions des marionnettes. François Brioché lui-même avait été tracassé par la police, et il fallut l'intervention du roi pour le protéger. Correspondance de Colbert, 29 janvier 1671.

ne se bornaient pas à celle clientèle bourgeoise. Tallemant des Réaux nous les montre en exercice à Meudon, chez le duc de Guise, petit- fils du Balafré', et nous les avons déjà vues à la cour de Saint-Germain.

Mais c est la foire cju'on peut considérer comme la vraie patrie des comédiens de bois. II est déjà question des marionnettes de la foire Saint-Germain dans le Francion de SoreP, cpii nous apprend qu'il en coûtait un sol d'entrée aux amateurs, et Ton peut croire (ju elles y avaient [)récédé tous les autres spectacles. Nous les retrouvons dans une description de la mémo foire [)ar Scarron en 1043 \ et en 16i0 le lieutenant civil Aubray leur accordait une autorisation formelle. Toutefois ce n est que sur la lin du siècle qu'on y peut constater leur établissement lixe el délinitif. Vers 108G, un célèbre doreur et fabricant de marionnettes, Alexandre Bertrand, conçut Tidée de diriger lui-même les petites ligures qu'il s'était borné jusque-là à tailler pour les autres. Il loua donc une loge (c'était le terme reçu) dans l'impasse de la rue des Quatre-Vents , puis, en KiOO, s'établit dans le préau mémo de la foire Saint- Germain. Mais, ayant voulu renforcer son specta(!le, déjà mêlé de sauteries et de danses de corde, en y adjoignant une troupe d'enfants des deux sexes, il se perdit par cette tentative ambitieuse, et, sur la plainte des comédiens françiûs, sa nouvelle loge fut démolie. Bertrand alla cacher sa honle à la foire Saint-Laurent. En dépit de cet échec, la suppression de la Comédie italienne, en 1097, réveilla si bien ses prétentions et ses espérances, qu'il osa s'établir dans le local abandonné par elle, et qui n'était ni plus ni moins que l'ancien hôtel de Bourgogne, cet illustre berceau du Théâtre- Français. Ainsi, par un coup de fortune qui ne se renouvela plus et qui forme comme le point culminant de leur histoire, on vit les marionnettes s'étaler sur la scène de Corneille et de Racine. Mais, au bout de quelques jours, un ordre du roi mit lin, par leur expulsion, à ce triomphe insolent.

La disgrâce de la Comédie italienne avait de tous les côtés donné réveil à l'ambition des comédiens de bois, et c'est surtout à cette date que se rattache la longue et opiniâtre lutte soutenue contre les grands théâtres par les spectacles forains. Les entrepreneurs de ces spectacles n'étaient autorisés que pour les marionnettes et les danses de corde; mais ils cherchaient sans cesse à agrandir le cercle de ces modestes attributions, et l'on sait ce qu'il fallut de temps et d'efibrts

« Historielles , 2« édition , l. VII , p. 119.

- Au moins dans l'édition de 1632 (liv. V), car nous n'avons pu voir la première, qui est

pour arrêter leurs empiétements. C'est aussi Tépoque où, dans un esprit de vengeance qui s'accordait fort bien avec leurs intérêts matériels, les théâtres des comédiens de bois formaient leur répei'toire presque tout entier de parodies des grandes scènes (opéras ou tragédies), parodies généralement fort libres. Pour sauver les apparences, ces pièces étaient précédées d'un jeu pur et simple de marionnettes, en guise de lever de rideau.

Après bien des péiipéties, Alexandre Bertrand mourut en 1725, à peu près ruiné, ne laissant à sa liUe Anne et à son lils Nicolas, pour toute foi'tune, qu'une réunion de figures de cire servant à représenter la Crèche et qu'ils exploitèrent rue de la Uiicheiie, sous le passage servant d'entrée au pont de TIIotel-Dieu \

En 1717, on voit poindre, pour achever Bertrand, le sieur Bienfait, qui devait acquérir une véritable illustration dans son genre. En 1719, la suppression des théâtres forains laisse le champ libre aux seuls joueurs de marionnettes, et, dans les années suivantes, tandis qu'on apportait toute sorte d'entraves aux autres pièces, les marionnettes restent libres de tout dire, et usent de la permission. Rien n'égale,, je ne dis pas seulement la licence graveleuse, mais les libertés satiriques qu'elles se permirent. C'était d'ailleurs une constante tradition du genre. Polichinelle fut de tout temps un personnage narquois et gouailleur, d'allure délibérée, prompt à l'épigramme et intempérant dans ses propos. Cet immortel précurseur de M. Mayeux, maligne incarnation de Jacques Bonhomme, qui doit être d'origine gauloise, quoi qu'on en ait dit, et que les deux Brioché, en tout cas, façonnèrent si bien à l'esprit français, a traversé notre histoire en clignant de l'œil d'un air goguenard et en ricanant tout bas, quehjuefois tout haut. Aujourd'hui, ne pouvant faire mieux, il se borne à rosser le commissaire et à narguer l'autoi'ité dans la personne des gendarmes. Jadis il n'était pas très rare qu'il allât plus loin, et le lieutenant de police dut plus d'une fois réprimer ses excursions téméraires à travers les événements du jour.

Durant la première moitié du xviuc siècle, les marionnettes, non contentes d'être devemies, dans toute la rigueui' du terme, un instrument de mordante critique littéraire, s'élevaient même jusqu'aux hardiesses de l'opposition politique, si bien qu'on finit par astreindre les canevas de leurs pièces à la censure*. Aristophane revivait sur les

' Campardon, Spectacles de la foire, art. Bertrand (Alexandre- Nicolas- Anne).

« En février 1753, le bruit courut que Polichinelle avait été mis à la Bastille, dans la personne de son maître, pour s'otre permis de railler sans vergogne le parlement à la foire Saint-Germain.

tréteaux des successeurs de Brioché. 11 en fut ainsi surtout quand Fuzelier, d'Orneval et le Sage, qui étaient alors dans toute la vigueur du talent, irrités d'avoir vu refuser à leur protégé Francisque le privilège de rOpéra- Comique, qu'ils avaient en quelque sorte créé sur ses planches, et ne voulant pas se plier aux entmves imposées par les gran<ls théâtres, prirent le parti de porter leur verve et leur talent aux marionnettes de la Place. Ils firent peindre au bas du rideau un Polichinelle avec la devise : <r J'en valons bien d'autres. > Tout Paris s'empressa dans leur loge, et Tune de leui's pièces surtout. Pierrot' Romulus, parodie d'une tragédie de la Motte, eut tant de succès qu'on la jouait sans interruption de dix heures du matin à deux heures après minuit, et que même le Régent lit recommencer un jour la dernière séance pour lui.

Pendant ce temps, Francisque, après avoir essayé des pièces en monologues, où il n'avait la permission de faire parler qu'un seul acteur en chair et en os, finissait par recourir lui-même aux marionnettes, mais à des marionnettes gigantesques, et Piron, en leur confiant, à la foire Saint- Laurent, des opéi*as- comiques de sa composition, augmentait de son nom fameux la petite pléiade des illustres du genre, auxquels il faut joindre encore Carolet, le plus inépuisable de tous, et Favart, qui débuta par là, à la foire de 1732.

L'Anglais John Riner, dont le spectacle était situé dans le jeu de paume de la rue des Fossés-Monsieur-le-Prince, ne doit pas être oubhé parmi les plus célèbres successeurs de Brioché ; non plus que Fourré et Nicolet père, qui essayèrent, avec quelque succès, de lutter contre la vogue absorbante de lîienfait, le roi de la partie.

Vers le milieu du xviiic siècle, peut-être par suite de l'introduction de la censure dans le répertoire des marionnettes, on voit peu à peu la verve et Tespiit faire place aux eifets matériels et aux surprises de la mécanique. Il en est de ce théâtre absolument comme des autres, où le plaisir passe des oreilles aux yeux, quand vient la décadence :

Jam niigravit ah aure voluptas

Oinnis ad incortos oculos et praudia vana.

Ce fut encore Bienfait qui se distingua le plus dans cette nouvelle voie, où toutefois quelques-uns de ses rivaux, tels que Prévost et Levasseur, le suivirent de près, et où plus tard, en pleine révolution, le théâtre des Pantagoniens se distingua par l'habileté et la variété <le ses transformations. Les loges foraines se mirent à rivaliser avec les trucs de l'Opéra, et chacune d'elles eut son Servandoni et son

Vaucanson. De cette époque date le commencement de la lin. Bienfait lui-même n'eut pas à s'applaudir de son innovation : sa loge, avec ses appartenances et dépendances, fut saisie et vendue en 1750. 11 se releva néanmoins de ce rude coup, et après lui son fils, qui lui faisait concurrence depuis plusieurs années, reprit sa succession, mais sans hériter de sa gloire.

Lorsqu'on eut ouvert le boulevard du Temple, les marionnettes transférèrent leur quartier général sur ce nouveau champ d'asile, véritable héritier de la Foire. Fourré fils y fit bâtir par Servandoni, vers 1756, un petit théâtre, où, concurremment avec ses acteurs de bois, il exploita le genre des pièces à machines, et quatre ans après il céda sa loge à Nicolet cadet, le plus fameux du nom, qui se transporta, en 1709, à l'endroit où s'éleva, jusqu'en 1802, le théâtre de la Gaieté. Nicolet le jeune avait fait une courte et pou fructueuse api)arition vers 1700 dans la salle bâtie par l'architecte Antoine sur la butte de Montparnasse, et il y avait eu pour successeur, quelques années après, les marionnettes du sieur Gaudon et O^, déjà fort avantageusement connues sur les foires. On voulait essayer d'achalander ces nouveaux boulevards, mais la tentative de Gaudon ne réussit pas mieux '. Nicolet fut plus heureux sur le boulevard du Temple. Il eut un rival redoutable, à partir de 1770, dans les grandes marionnettes d'Audinot. La célébrité de celui-ci et la vogue extraordinaire du spectacle auquel il avait donné le nom d'Ambigu-Comique, pour caractériser la variété de ses amusements, datent surtout de l'époque où il remplaça ses acteurs de bois par des enfants, et dès lors il n'appartient plus au cadre de ce chapitre. Mais ce changement ne se fit pas tout d'un coup : pendant quelque temps Audinot mêla les deux spectacles, et l'on vit sur la scène de l'Ambigu un Arlequin en chair et en os, le nain Moreau, donner la réplique à un Pohchinelle (le bois, de la même taille que lui; ou bien des personnes placées dans la coulisse parlaient pour la marionnette, qui faisait les gestes sur la scène *.

A partir de cette date, les marionnettes, profitant du nouveau théâtre que venait de leur ouvrir le boulevard du Temple, commencent à émigrer des foires [principales, tout en persévérant à se montrei' dans les autres, et spécialement à la foire Saint-Ovide, qui avait été de tout temps le séjour favoii des baladins subalternes. En outre du boulevard du Temple, une nouvelle foire perpétuelle, mais plus aris-

' Du Coudray, Xouveaux Essais sur Paris, 1, 131.

« Rétif de la Bretonne, Les nuits de Paris, I18o nuit, p 1869; 168* nuit, p. 3213. — Sur Nicolet et Audinot^ voir notre ch. iv.

locralique, s'ouvrit au Palais-Royal vers 178i, et les marionnettes en ])iirent possession avec les Petits comédiens ou les Comédiens de bois du comte de Beaujolais, qui deux ans après cédèrent la place à d'autres a(^tenrs a peu près de leur Uiille, mais cette fois vivants. Pendant vingt-quatre ans, les pantins délaissés dormirent dans les {greniers de la salle, d'où M'^c Montansier les tira en 1810 pour les faire remonter sur la scène; ce théâtre des Jeux foraiîis (tel était le nom modeste qu'il avait pris) n'obtint pas grand succès, malgré le concoui's du spirituel MarUiinville et le luxe déployé par le costumier. En 1785, les fantoccini^ de Caron passèrent du boulevard du Temple au Palais -Royal. C'étaient des bonshommes presque microscopiques. Caron eut beau se multiplier, il ne put longtemps attirer la foule.

Carlo Perico fut plus heureux avec ses fantoccini italiens que Caron avec ses fantoccini français. On le suit à la piste de foire en foire, puis sur le boulevard du Temple, à partir de 1762, et l'on connaît quelques pièces de son répertoire, comme : Arlequin ramoneur, astrologue, statue, enfant, squelette, perroquet, lune, et le Combat des fourberies entre Arlequin et Scapin. Ce petit théâtre était assez fréquenté pour donner deux représentations par jour, où il faisait payer les places 30 sols aux premières et 2i sols aux secondes, ce qui était tout à fait respectable et le serait encore aujourd'hui pour un théâtre de marionnettes. M^nc Vigée- Lebrun en a très favorablement parlé dans ses Souueni)*s : « Longtemps après mon mariage, dit-elle (elle s'était mariée en 1770), j'ai vu sur le même boulevard (du Temple) divers petits spectacles. Le seul où j'ai été souvent et qui m'amusait beaucoup était celui des fantoccini de Carlo Perico. Ces marionnettes étaient si bien faites et leurs mouvements si naturels, qu'elles faisaient parfois illusion. Ma lille, qui avait au plus six ans et que j'y menais avec moi (remarquez la nuance : elle ne dit pas qu'elle y allât à cause de sa fdle; ce n'était pas la fille qui l'y menait, mais la mère qui Ty menait avec elle), ne doutait pas d'abord que ces personnages ne fussent vivants. Quand je lui eus dit le contraire, je me rappelle que je la menai i)ou de temps après à la Comédie- Française : <^ Et ceux-là, maman, me dit-elle, sont-ils vivants*? >

< Ce fut quelque temps une mode d^italianiser les marionnettes, comme pour retremper leur popularité. Les Puppi napolitani jouèrent aussi un rùle assez important dans les dernières années du premier empire; mais les Puppi étaient vraiment italiens, et parlaient la langue de leur pays. Nous avons aujourd'hui les Pupazzi de M. Lemercier de Neuville.

' Campardun, Spectacles de la Foire; art. PeHco. Les Fantoccini italiens, notés dans les Mémoires inédits de Francœur comme payant à l'Opéra une redevance annuelle de 345 livres, tandis que les humbles marionnoltes du sieur Second payaient 48 livres seulement , étaient-ils ceux de Perico, ou ceux do Casiagna au Palais -Royal?

MARIONNETTES ET FIGUREri DE (;IHE 30Ï

Le décret sur la lilierté des tliôàtres, en 1791, donna nuissaiice ù quelques nouveaux spectacles de marionnettes. C'est ainsi que le petit Moreau, qui avait été, au début, le seul acteur vivant sur la scène (l'Audinot , profita de ce décret pour ouvrir au Paluis-Royal un speot;ic!e ilit des Comédiens de bois , qui ne dura pas lon;,'temps. Mais les marion-

Polichinelle, d'après Cbarlet.

nettes elles-mêmes durent professer les opinions ilu jour et marcher au pas. Dans la dernière charrette de victimes conduites à la guillotine le9 thermidor, il y avait un coupledc iH-aves gens (les Loison) condamnés à mort par le tribunal révolutionnaire pour t manœuvres coupables » , parce qu'ils avaient, suivant les uns, exposé une figure en cii-e de Charlotte Corday ; suivant d'auli-es, joué, dans leur gittgnoî des Champs- Elysées, une pièce où elle avait son rôle et criait : A bas Marat'.

' Utmoirei de niifa Elliol. — Sorel, Le couveni des Carmei n Valel, Vhartotle de Corday, (. 1 , p. 18^: Inlroducl.

> la Terreur, p. 248. -

306 LE VIEIX PARIS

Le xvïiP siècle avait été vraiment Tàge d'or des marionneltes. On les rencontrait partout : sur le Pont- Neuf, à toutes les foires, sur les boulevards, sur les quais, particulièrement sur le quai de la Ferraille, ce grand rendez- vous des chanteurs, des racoleurs, des marchands d'orviétan et des farceurs populaires '. Elles devinrent même un divertissement de société consacré par la mode. A la fin du xvii*^ siècle et au commencement du xviii«, elles avaient tenu une gi'an<le place dans les amusements de la cour de Sceaux. Le maître de cérémonie de ces fêtes ingénieuses, Malezieu, composa en 1705, avec le duc de Bourbon, pour les marionnettes de la duchesse du Maine, une petite pièce satirique, la scène de Polichinelle et le Voisin, où était tournée en ridicule l'Académie française, quoiqu'il en fît partie depuis quatre années. Ce fut le signal d'une véritable guerre d'épigrammes et de mordantes répliques, et pendant quelque temps Malezieu dut se tenir à l'écart du docte corps qu'il avait offensé et qui lui gardait rancune. J^a même année, les mêmes marionnettes jouèrent encore à l'hôtel de Tresmes une farce qui fut le point de départ d'une nouvelle agitation. Une autre fois, peu après la victoire de Denain, elles osèrent mettre en scène, aux applaudissements des courtisans et du maréchal en personne, les fanfaronnades de Villars. Ce thème fut exploité à Sceaux, à Versailles, et même à la foire Saint -Germain, où il fallut un certain jour répéter la représentation cinq ou six fois dans une seule soirée, pour satisfaire à la curiosité de la foule -.

Plus d'un noble personnage et d'un spirituel écrivain se passèrent la fantaisie de faire jouer les marionnettes de la cour de Sceaux. C'est ainsi que l'on vit, au milieu du siècle, dans une séance mémorable, le comte d'Eu, grand-maître de l'artillerie, les diriger de sa propre main, puis céder la place à Voltaire. Sous l'influence de ce dernier. Polichinelle se métamorphosa aussitôt en parfait courtisan, et adressa au comte un beau compliment en vers impromptu. Voltaire, du reste, n'en était pas à ses débuts. La correspondance de M™^ de Grafligny (11 décembre 1738) nous apprend que les marionnettes avaient pénétré au château de Girey, en compagnie de la lanterne magique, et qu elles amusaient l'auteur do la Henriade non moins vivement que l'auteur des Institutions de Physique et la traductrice de Newton,

' On peul lire â ce propos, dans la Bibliothèque des liUdlres de Maupoint el le Diciionnaire des théâtres de Léris, comment Ponteuil, qui devait plus tard se distinguer sur la scène française, devint comédien, pour ainsi dire, dès le sein de sa mère, à cause de Pattention avec laquelle celle-ci, qui demeurait sur le quai, regardait de sa fenèlre les baieleun» de la rue, et comment il débuta , dès sa plus tendre jeunesse, par des représentations de marionnettes, dont Tune faillit lui devenir fatale.

* Nemeitz, Séjour de Paris, Leyde, 1727, in -12, t. 1, p. 175.

M"ic (lu Chàlelet K Jamais les marionnettes n'avaient été à pareille fête.

1/exemple de la coui* de Sceaux porta ses fruits. Pendant plusieurs années, les comédiens de bois ne surent plus où donner de la tète. Polichinelle, son compère et son chien Gobe- mouche couraient tous les salons. 11 fallait faire queue et s'insci'ire chez les directeurs pour arriver à les avoir à ses soirées. (Irace à son riche assortiment, bienfait était celui qui pouvait satisfaire le plus aisément aux demandes de Taristocratique clientèle. 11 faisait annoncei' dans les af/îches qu'il allait en ville, « en lavertissant un jour devant, y et cette annonce ne s'adres.sait pas seulement aux coUé^âens en vacances, conmie Tinscription qui surmonte de nos jours le Ihéàti'c de Guignol, mais aux salons du plus gi-and monde. M"<2 Pélissier, de l'Opéra, poussa le luxe jusqu'à faire quelque temps une pension à un directeur de marionnettes pour lui jouoi* deux parades par jour dans son hôtel. Était-ce amour immodéré pour ces innocentes créatures? Uélas! M"c Pélissier n'avait point les goûts si naïfs, (l'était uniquement désir de se po.ser en grande dame et de singer la duchesse : personne ne s'y méprit.

Pauvres marionnettes! Dieu sait Tabus (pi 'on en fit dans ces sociétés équivoques du xviiF siècle, et tout ce que leurs lèvres de bois furent condamnées à répéter en ces réunions d'amateurs blasés, où le libertinage du rire ne connaissait pas de limites! On composa à leur intention une sorte de répertoire occulte, dans lequel les parades de Collé se mêlaient aux maximes de l'Encyclopédie, pour égayer les soupers des petites maisons. Polichinelle lisant Diderot et commentant d'Holbach, Pierrot inspiré par Voltaire, dame Gigogne devenue libre penseuse et tenant salon d'athéisme comme M'"^ Doublet, n'était-ce pas le renversement du monde, et ne voyait -on pas bien que la révolution était proche? Pauvres, pauvres marionnettes!

Ce goût fut poussé si loin, qu'il donna naissance à une manie bizarre dont les écrits du temps nous rendent témoignage, en particulier le Journal de l'avocat Barbiei*, sous la date de janvier 1747. Il s'agit de la mode des pantins et panlineSy petites figures peintes sur du carton, et mises en mouvement par des fils, qu'il devint de bon ton, d'abord vers 1725 ou un peu plus tard, puis surtout en 1747, lorsque les découpures eurent fait leur temps, de porter avec soi partout. Les boutiques d'étrennes en étaient remplies. Ces pantins représentaient des figures de fantaisie ou des types de la Comé<lie

1 Dans une aulre lettre, on voit qu'il se montrait jaloux de leur Enfant prodigue.

308 LE VIEUX PAHIS

iUilienne, et là aussi le libertinage du siècle se donnait carrière, lis ne lardèrent point à passer, comme toutes les modes, de Paris dans les provinces. Les plus communs se vendaient vingt-quati'e sols; d'aulres atteignaient des prix fabuleux, et plusieurs peiiiti*es célèbres ne dédaignèrent pas de tirer parti de cette mode singulière. I^ ducliesse de Chartres paya 1,500 livres un pantin peint par Bouchera La verve satirique <les faiseurs de couplets et de pièces s'exerça largement sur ce grave sujet.

Que Pantin serait heureux S'il avait rart de vous plaire !

Ces deux vers d'une chanson inspirée par la mode bizarre dont nous parlons se sont transmis, pour ainsi dire, de bouche en bouche jusqu'à nous. I/îs modistes et les couturières habillaient les dames à la pantin: € La postérité, dit d'Alembert, aura peine à croire qu'en France des personnages d'un âge mûr aient pu, dans un accès de vertige assez long, s'occuper de ces jouets ridicules, et les rechercher avec un empressement (]ue dans d'autres pays on pardonnerait à I)eine à 1 ïige le plus tendre. » Partout, dans la rue, dans les salons, 011 ils étaient à demeure pendus à la cheminée; à la cour, dans les spectacles, dans les promenades, on voyait, en effet, non seulement des enl\\nts et des femmes, mais jusqu'à des vieillards, tirer des pantins de leurs poches et les faire danser le plus sérieusement du monde.

Plus tard, on exploita encore cet inoffensif jouet en le transformant, et de loin en loin il reprit faveur sous l'empire de certaines circonstances passagères. <r Des marchands de la foiœ Saint-Ovide, écrit Pachaumont dans ses Mémoires seci'ets, à la date du 7 septembre 1702, ont imaginé de faire de petites figures habillées en jésuites, qui ont pour base une coquille d'escargot; cela a pris comme les pantins. A laide d'une licelle, on fait sortir et rentrer le jésuite dans sa coquille. C'est une fureui*. 11 n'y a point de maison qui n'ait son jésuite. » La société de Jésus venait d'être expulsée de France par le ministère Choiseul, et les pantins, en vrais pantins qu'ils étaient, sautaient pour le pouvoir du moment, comme tous les pantins présents, passés et futurs.

Revenons à nos marionnettes pour finir.

Les marionnettes auront loujouis un charme particulier pour les

* U n'y a rien d'exorbitant à cela, quand on songe qu'en 1722 le roi avait fait présent à linfante, qui venait d'arriver à Paris pour l'ëpouser, d'une poupée de vingt mille livres.

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intelligences droites et les cœurs simjilcs : c'eHl à ce titre qu'elles font la joie (les enfunts, et ce privilège devrait suflire à leiii" valoir toutes nos symputliles. Mais on n'a pas assez reniai<iué combien de gens d'esprit, de s;ivants et d'artistes illustres ont aimé et reclierché les marionnettes. 11 y a des gi-ands hommes dont le cœur redevient enfant à eeilaines lieui-es; il y en a d'auti-es, et cela vaut mieux, dont le cœur ["este toujours enfant. Je ne parie pas des marionnettes

philosopliiques de l'Encyclopédie, et je me défie de celles que Voltaire faisait jouer à Cirey. Mais il reste beaucoup d'exemples moins suspects. Euler passait des heures entières à les contempler avec une admiration ingénue. Haydn composa cinq opérettes pour les fantoches du prince Estei'liazy. (lœthe a raconté son enthousiasme juvénile pour le même divertissement; il se fit à plusieurs reprises dir-et:teur et fournisseur d'un théâtre de marionnettes, d'ahoid dans la maison paternelle, puis à la cour de Weimar. Ce sont les i-eprèsentations des marionnettes qui lui ont fourni la iicnsce première et plusieurs traits saillants de la légende de Faust; c'est d'elles aussi que s'est inspiré I,essîng dans les fragments qu'il avait composés sur le

mt^me sujet. Si nous rentrons en France, d'autres enseignements nous attendent. Les marionnettes populaires peuvent s'enorgueillir d'avoir souvent compté dans leur auditoire de hauts fonctionnaires, comme Français de Nantes, ou des hommes d'esprit et de talent, comme Henri de Ivatouche et Charles Nodier; d'avoir eu pour hislorien un grave érudit, un ancien professeur de Sorbonne, un membre de rinstitut, M. Ch. Magnin, qui n'a pas dédaigné d'étudier leurs origines, comme il avait fait pour celles du théâtre lui-même, et de suivre leurs transformations et leurs progrès avec autant de soin qu'en eût pu mc^ttre un de ses confrères à combler les lacunes de la dynastie des l^agides; enfin d'avoir inspiré à George Sand les meilleurs et les plus irréprochables de ses ouvrages. Les marionnettes de Nohant rappellent les marionnettes de Cirey, — et par plus d'un l)oint. Pour ma part, je leur sais gré d'avoir fait écrire la Nuit de NoH i\ cette main qui venait de signer M"* la Quinlinie, et je reconnais h'i leur bienfaisante influence. <( Il n'y a pas que les enfants qui s'amusent aux marionnettes, a écrit M. l'abbé Bautain, et tout philosophe que j'étais, avant d'entrer dans les ordres, je me suis plus d'une fois arrêté sur les boulevards ou dans un champ de foire, pour entendre les bons mots de Paillasse ou de Polichinelle. )>

Mais, malgré ces illustres exemples et ces efforts de réhabilitation, les marionnettes sont maintenant bien déchues de leur vieille gloire, et il est à craindre qu'elles ne se relèvent jamais complètement de leur décadence. Un siècle raisonnable et positif comme le notice n'a pas de temps à perdre à ces futilités. Nous n'avons plus de grands seigneurs, nous n'avons plus que des gens riches qui s'occupent de leur fortune ou de leur plaisir. Les théâtres de marionnettes qui essayent do se fonder çà et là n'ont pas de physionomie propre et vivent de compromis ; ils ouvrent et ils ferment sans qu'on s'en aperçoive. Seules les marionnettes do la rue servent de centre de ralliement aux derniers fidèles, et réunissent autour d'elles l'inébranlable auditoire de bonnes, de soldats ot d'enfants, les seules personnes en Fmiice que la imlitiquc ou la Bourse n'ait pas encore gâtées.

On sait que Pulicliinello a été détnino i)ar le Lyonnais Guignol. Ce canut narquois ot voUaii'ion est aujounriuii en pleine possession de tous ces petits théâtres en j)lein air des Champs-Elysées et autres lieux où se pressent les enfiiuts et leurs bonnes, entourés d'un cercle de badauds. Policliinollc se borne à ouviir la représentation par un prologue qui, iiour être toujours le même et toujours absolument incompréhensible, n'en obtient pas moins un succès soutenu. Il y a une trentaine d'années, on avait essayé de ressusciter PoUchinelle,

MARIONNETTES ET FIGURES DK HIRE 3ii

et pendant quelque temps on lo vit tous les jours dans son petit théâtre, voisin du Palais de l'Industrie, avec son chien, son ami l'ierrot, sa femme, les gendarmes, la potence et le diable, qui venait l'enlever à la fin. Mais le goût du public n'y était plus, et cette tentative archaïque ne put durer.

En 1861, on ouvrit au jardin des Tuileries un luxueux théâtre de marionnettes, dont la presse s'occupa comme s'il se fût agi d'une nouvelle scène de drame. Les costumes étaient magnifiques, les

Gui|;not au ponl Ans Arls, d*aprës les Tableaux de Pari/, de Marlet.

tôtcs avaient été ou devaient être dessinées [lar Daumier; un machiniste était chargé des changements à vue; on avait engagé, au prix de 150 francs par mois, de vrais acteurs pour donner le ton aux dialogues, et demandé dos pièces aux écrivains connus, par exemple, au poète Fernand Desnoyers, qui écrivit particulièrement le prologue en vers. La critique était convoquée aux premières, et les marionnettes des Tuileries, qui n'épargnaient d'ailleui's ni afiiches ni annonces, figuraient dans plus d'un feuilleton du lundi. Tant d'efToils ne purent soutenir cette fastueuse entreprise, qui avait eu le tort de méconnaître la modestie essentielle du genre. Kilo se traina jusqu'en 1867, et ce fut justement l'année de l'exposition, sur laquelle fille comptait sans doute pour se relever, qui acheva sa ruine.

On avait telleineiit usé et abusé des marionnettes, que, vers 1 fin du xviii" siècle, le jjenre s'épuisait ; il fallait le rajeunir par i tentîitive liartîte, et c'est alors qu'on voit apparaili-e les uiHbri-s « noises.

On suit en quoi ce diverti ssenicnt consiste. Entre une Inile blan<^ ou un papier liuilc et les lumières posées par derrière, une main 1

Séraphin (Dominii^iie-Fraiirois), d'après une eau-forte placée eu têts de Feu Séraphin, Lyon, 1875, in-9-.

mouvoir, au moyen de tiges menues, des figures plates, de carte ou de cuir, dont l'oinltrc se projette en noir sur le transparent. L'IU lie et l'Allemagne connaissaient depuis assez longtemps les oml>i<< chinoises. En 1770, le speclacle des Ombres à scènes chani/canfi dont Grimm a dit ipiclquos mois', avait préparé les voies. En IT s'ouvrit le tlu'iUrc îles lîéeréntions de la Chine du sieur Amliroieti dont les anYionces promettaient monis et merveilles, tout ce qu'c pouvait rêver de plus cinieux en fait d'ombres mouvantes mailiines maiitinies : l'ainort' avec le soleil levant, la mei' en fureul des vaisseau.\ en manlie, etc. oti\ Malgré toutes ces belles chost Ambroise ne réussit ^'uère, et son nom est bien éclipsé par celui ( Sérapliin Dominique-l''ran(.:ois (né à l,ongwy, le 15 février 1747), qui s'établit au Palais-Itoyal, dans le local occupé il y a peu d'années encoi'e par ses liéiiliers *.

» Gazette liltéraire, Vi noùl 1770.

' C'est la pclile nièce ite Séraphin qui est restô'' sur le pool Jusqu'au bout.

La lanterne niogiqiie ;ui wiw siècle, (i'0[)rî

MARIONNETTES ET FIOTRES DE CIRE 3i:i

Avant de se transporter à Paris, le sieur François, qui avait pris tout d'abord pour nom de guerre son prénom de Séraphin , était venu à Versailles dès Tannée 1772. Admis à jouer trois fois la semaine, pendant le carnaval, devant la famille royale et la cour, moyennant une somme de 300 livres, il prolîtii de son succès pour obtenir le titre de Spectacle des Enfants de France, puis lautorisation de s'établir à Paris, sans payer aux grands théâtres la rétribution d'usage*. Il ouvrit le 8 septembre 1784, dans les nouvelles giUeries que venait de faire construire le duc d'Orléans, et obtint vile un grand succès, constaté par plusieurs ouvrages du temps.

A défaut du petit peuple, qui y allait peu, les bourgeois, la bonne compagnie même et les abbés s'y pressaient, en compagnie des enfants. Kolzebue, qui s'est d'ailleurs montré d'une maussaderie fort teutonne pour ce joli spectacle, visité par lui en 1790, s'accorde avec tous les contemporains à dire que la salle « était remplie à éloulTer- d. On y jouait tous les soirs, les dimanches et jours de fcte deux fois par jour.

Malgré cette illustre origine, l'innocent théâtre, qu'on eût du croire bien à l'abri de la politique, n'échai)pa point, sous la Révolution, à la contagion républicaine, et, tandis que les marionnettes de la rue s'amusaient à donner des répétitions de la guillotine en coupant le cou à Polichinelle; tandis (pie les pantins élémentaires, dont les Savoyards dirigeaient les évolutions à l'aide d'une ficelle attachée à leur genou, dansaient la carmagnole au son de la ilùte et du tambourin, comme de vrais sans -culottes, les ombres chinoises représentaient, dès la (in de 89, VApotlticaire patriote, où Ton célébrait les 5 et G octobre, puis ViX Fédération nationale, la Démonseigneurisation , œuvre de Guillemin et de l'auteur des Janol, Dorvigny, qui passait, comme on sait, pour fils de Louis XV; eiilin, en 179i, la Pomme à la plus belle ou la Chute du Trône ^ de Landrin.

Non content d'aider à la révolution avec son spectacle, ou plutôt de faire tous ses efforts pour retenir sa clientèle en se mettant au diapason du jour. Séraphin voulut même l'encourager de sa plume, ce (|ui me le gâte un peu plus. Lisez le Gou/J're infernal des Aristocrates, pitV'e publiée en mai 1790, par Séraphin le Cadet, <^ premier inventeur

* Mémoires de Cléry. On peut voir aux Archives, dans un registre de la secrétaircrie d'Étal (section administrative), le brevet accordé au sieur Séraphin par le roi, te 22 avril 1784, pour l'établissement à Versailles d'un » spectacle d'ombres chinoises et de farce arabesque », afin « d'être toujours à portée de contribuer aux amusements des Enfans de France, toutes les fois qu'il en seroit requis »». Ce brevet le dit natif de Metz.

' Ma fuite à Paris — V. aussi le Tableau du Palais -Royal , brochure antérieure de queh[ues années.

des ombres chinoises. » 11 était membre de la Société populaire des Tuileries, et, en 1703, forcé de quitter le teiritoire de ladite section, il lui démandait comme une giàce de rester toujoui^s membre de la Société, ce que celle-ci lui accorda en considération de ses preuves (le civisme.

Mais, heureusement, le directeur n'écrivit pas seul pour ce mignon théâtre : sans parler des emprunts faits à de plus hautes scènes et accommodés à ses jeunes auditeurs. Séraphin avait ses pièces à lui, composées exclusivement pour lui. Plusieurs écrivains de quelque renom, comme Guillemin et Dorvigny, déjà nommés, comme Gabiot de Salins et dix autres, ne dédaignèrent pas de travailler à son répertoire.

Séraphin, mort en 1800, eut pour successeur son neveu, homme zélé, qui joignit au spectacle classique des ombres chinoises des transformations mécaniques. 11 mourut à son tour en 1844 et fut remplacé par son gendre, qui s'elïori^a d'étendre et de varier ses représentations.

Quel est le Parisien quinquagénaire qui ne se rappelle le petit théâtre de Timpresario des ombres chinoises? Dans un entresol du Palais- Royal, grand comme une bonbonnière, on avait trouvé le moyen de construire deux ou trois rangs de loges, des fauteuils d'orchestre, un parterre, — toute une salle de spectacle en miniature. C'était un vrai bijou, taillé sur des mesures venues évidemment de Lilliput. Les fauteuils d'orchestre étaient destinés à recevoir des spectateurs de dix ans; aussi, quand ils se présentaient escortés d'un grand-papa doué d'un embonpoint exceptionnel, l'administration du théâtre faisait enlever les bras de deux ou trois sUdles, et le grand -papa ne payait pas plus d'une place entière, tout comme son petit- fils : Séraphin se piquait d'èlre un homme ])révenant.

La salle pleine, on éteignait tous les quinquets : le rideau se levait et un transparent lumineux se détachait dans l'obscurité. Le jeune public était tout yeux, tout oreilles. Derrière le transparent se dessinaient de noiies silhouettes, et elles mimaient un drame saisissant, que quelques couplets, chantés du fond de la couhsse, rendaient ])lus saisissant encore.

De ce répertoire, (jui rlianna tant de généi'ations, il est une pièce dont le titre au moins passera à la postérité. Eschyle a fait les Perses, Sophocle a fait Œdipe d Colonc. Corneille a fait le Cid, Racine a fait Athalir, Sliakospeare a fait Macbeth et Othello, — Séraphin a fait le Ponl Cassé, On a attiibué ce chef-d'œuvre à Dorvigny; je n'en crois rien : Dorvigny avait ti'op rresprit. On dit aussi qu'il vient d'un ancien

fabliau. En tout cas, Séraphin se Test tellement approprié et y a si bien mis sa louche, que Tœuvre est. devenue sienne.

Le Pont-Cassé réunit les trois grandes unités de la tragédie classique : unité de lieu, unité de temps, unité d'action.

Unité de lieu, — tout le drame se passe entre les deux piles d'un pont dont le milieu vient crùtre démoli. Unité de temps, — la scène se déroule dans l'espace d'un quart d'heure. Unité d\iclion, — je n'imagine rien de moins compliqué que ce dialogue échangé d'un bord à l'autre de la rivière entre deux personnages... Il est le drame à lui tout seul ! Mais après ce chef-d'œuvre il faut tirer l'échelle!

Un bon bourgeois arrive au bord de la rivière; le pont s'est rompu : un maçon .achève d'en abattre les piles. Le bourgeois s'élonne, s'émeut; il hèle le maçon: <r Hé! l'ami, peut- on passeï* l'eau? » Le maçon chante :

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