‹ Le vieux ParisChapitre 21 sur 35 · MS I-K \IE\'\ PARIS · texte numérisé non relu

MS I-K \IE\'\ PARIS

partisans <Ui maçon : les bébés battaient des mains avec fiiœur pour

I acteur de leur rlioix, et, dans Tentr'acte, les parents avaient toutes les peines du monde à empêcher ces messieurs d'échanger leurs cartes, comme le faisaient jadis, au foyer de l'Opéra, les Gluckistes et les Pici'innistes.

Apres avoir longtemps coulé des jours prospères gnice aux ombres chinoises. Séraphin s aperçut un jour que son public se refroidissait.

II imagina de joindre des marionnettes à ses silhouettes primitives, f^es marionnettes étaient attifées avec goût, revêtues d'oripeaux bien pailletés; n'importe», elles ne [)arvinrent pas à galvaniser rindi(Térence publique, et le vide se fit peu à peu autour de Séraphin. Alors, quittant le Palais-Royal, il alla s'établir (le 8 septembre 1858) en plein boulevîird Montmartre, au coin du passage Jouffroy, où il fut remplacé ensuite par le Théâtre-Miniature. Ilélas! le succès l'avait délinitivement abandonné. Le Pont Cassé n'avait plus le don d'appeler le jeune au<litoire; la salle demeurait vide, et le joyeux lire lire lire des anciens joui's lelentissait dans celte solitude avec une navrante mélancolie. La mort de son directeur, l'année suivante, lui porta le dernier (*oup. Après avoir essayé de lutter encore quelque temps, sous la direction de sa veuve, le théâtre Séraphin [)assa de vie a trépas le 15 août 1870, au milieu de nos premiers revers*. Perte irréparable pour la bonne gaieté française! A qui la faute, sinon à ces ingrats l)ébés qui s'avisent de vouloir être des hommes avant d'avoir perdu leurs dents de lait, et qu'on mène à l'Opéra à l'âge où nous nous contentions d'applaudir les Canards Vont bien passée?

Entre autres oiigiîialités. Séraphin en avait une qui était un des derniers vestiges des habitudes théâtrales d'autrefois : on faisait le honiynenl à sa porte. Jusqu'à la lin de son séjour au Palais-Royal, le boniment a été fait par un grand vieillard, vêtu d'un manteau couleur de muraille, que tout Paris connaissait. Ce personnage pittoresque se promenait mélancoliquement chaque soir sous les arcades, scandant d'uîie voix vibi*ante, sur une sorte de rythme solennel qui renq)lissait la galerie, cette bizarre mélopée que l'on n'entendra plus : <f Entrez voir les ombres chinoises de monsieur Séraphin. Ce soir, le Ponl Cassé, suivi (V Ali -Baba ou les quarante voleurs. Entrrrez chez MONSiEi'ii Séraphin ! ï>

Après le salon de l'Allemand Curtius, cette grande curiosité classique du boulevard du Temi)le, Séraphin était le seul, avec le Petit- Lazari, qui eut conseivé son aboyeur à la porte. Il est mort

d'anémie, et f^azari est démoli. G est ainsi que toutes les traditions se perdent.

A peu près au moment où Séraphin se faisait connaître par ses ombres chinoises, le lecteur et Tordonnateur des fêtes du duc d'Orléans, Carmontelle, imaj^inait, pour divertir la société de Bagnolet et des Folies de Chartres, ses transparents, tableaux sur papier très fin, où étiiient représentés les sujets les plus divers, paysages, animaux, scènes de genre, caricatures, qu'il déroulait devant une vitre en bandes longues parfois de plus de cent pieds et pendant des heures entières, comme une comédie en action, f)laisante, malicieuse, satirique, où le talent de l'auteur des Proverbes était complété par celui du portraitiste et du dessinateur.

Les ombres chinoises tiennent, par un lien bien ténu et quelque peu artificiel, je l'avoue, aux autres spectacles d'optique. C'est le moment de dire un mot de la lanterne magique, inventée par le P. Kircher, et dont il a donné la description dans son Ars magna liicis et umbrœ, en 1G45. On la voit dô'yd fonctionnant en Fi*ance dix ans plus tard. Dans sa lettre du 13 mai 1050, Loret raconte ce qu'il a vu le mardi précédent, c'est-à-dire le 9, à l'hùtel de Liancouit. On fil, dit- il, « étendre en l'air une toile unie en laquelle on ne voyoit rien,

El toutefois, à Tinstant même Un y vit d'assez beaux palais, Des gens qui daiisoient des ballels.

Des gens qui, (Pestoc et de taille, Sembloient se livrer la bataille...

J'y vis des lueurs un peu sombres, Des corps légers comme des ombres ; Mais ce qui me mit en sursaut.

C'est qu'ils avoient les pieds en haut, .Et ne faisoient dans leurs allures.

Danses, combats, tours et postures, (Non plus que les astres la nuit) Aucun tintamarre ni bruit.

Enfin, voyant cette magie Agir avec tant d'énergie, Certes, je fis, à plusieurs fois, Quantité de signes de croix. »

C'est évidemment la lanterne magique dont il s'agit ici : on n en saurait douter. Mais la profonde surprise du gazetier démontre à quel point ce spectacle était nouveau. Comment ne l'eùt-il pas été alors, puisqu'il Tétait encore un siècle après? Le Journal du citoyen (175i) décrit comme une nouveauté le mécanisme de cet appareil, que des

Piémontais et des Savoyards promenaient la nuit dans les rues de Paris et sur les foires, en s'annonçant aux sons d'un oryue de Barbarie ^

Des industriels ambulants promenaient aussi des optiques, espèces de boites montées sur quatre pieds, où, par la combinaison d'un miroir plan incliné à quarante- cinq degrés et d'un verre doublement convexe, on faisait paraître les objets grossis et renversés.

Voplique nous acbemine le plus naturellement du monde au ()osmorama, qui a eu pour successeurs de nos jours les panoramas et les dioramas. Ouvert le U"* janvier 1808, dans la galerie vitrée du Pakds- Royal, le Cosmorama avait la prétention d'offrir en une série de tableaux, qui se renouvelaient de mois en mois, la représentation du monde, les vues des principaux sites et les monuments les plus remarquables, anciens et modernes, de l'univers entier. On y remarquait surtout la basilique de Saint-Pierre, qui restiùt exposée en permanence (vue intéiieure, .avec plus de deux mille figures), le Panthéon d^Agrippa, le Grand Amphithéâtre , etc. -.

I V., dans notre chapitre vu, ce que nous disons des expériences do fantasmagorie de Robertson.

* Prospectus du Cosmoramn, 188S, revu et réimprimé en 1825. Ajoutons ici quelques mots sur le Diorama, et le ou plutôt les Panoramas, qui ne se rattachent que très indirectement au sujet du chapitre actuel. Le premier Panorama parisien avait été peint par Fontaine, Prévost t-'t Constant Rourgeois, par suite d'un brevet concédé à Robert Fulton, en 179*.^. C'était une Vue de Paris , qu'on exhiba dans une rotonde construite sur le boulevard Montmartre. Le succès fut tel^ qu'on bâtit aussitôt deux autres rotondes, où l'on montra le Camp de Boulogne, les Vues de Toidon, do TilsiU , et de tous les lieux illustrés par les victoires de Bonaparte. On exhiba successivement dans ces rotondes, et dans celle que Prévost ouvrit en 1812 sur le boulevard des Capucines, des vues de Rome, de Naples, de Florence, de Jérusalem, d'Athènes, etc., qui frappèrent le public d'étonnement et d'admiration; Chateaubriand n'a pas dédaigné de rendre hommage à l'exactitude et à la puissance d'illusion de ces deux dernières vues, et de les invoquer en quelque sorte â rappui de son Ilinéraire. L'honneur de cette création en France doit être surtout reporté à Inactivité et à l'intelligence artistique de Prévost, qui mourut de fatigue et de langueur en 1823, à la suite de son voyage en Orient. L'engouement général pour ce spectacle s'accrut encore quand Bonaparte fut venu voir TilsiU avec ses aides de camp. Lui-même en fut si frappé, qu'il ordonna à l'architecte Cellerier de dresser les plans de sept panoramas qui devaient être bâtis dans le grand carré des Cliamps-Élysées, mais qui restèrent à l'état de projet. Ce sont les rotondes du boulevard Montmartre qui ont donné leur nom au passage dont la première galerie fut ouverte en IîsOO. Llles subsistèrent jusqu'en 1831. Le panorama du colonel Langlois, aux Champs-Elysées, leur succéda. On y vit VIncendie de Moscou, puis la Bataille d'Eylau el la Bataille des Pyramides. Exproprié pour les travaux de la première exposition universelle, il rouvrit en 1858 dans le bâtiment nouveau qu'il occupe encore aujourd'hui. Les Panoramas se sont multipliés à Paris depuis quehiues années. — Le diorama, qui produisait un effet si merveilleux par les changements de lumière el de perspective, était de l'invention de Dagucrro et de Bouton. Il débuta en 1822 rue ^amson, derrière le Château -d'Eau, par la Messe de minuit dans Samt-hiicnne-du-Mont , où Ton apercevait d'abord Péglise en plein jour et vide, puis envahie peu â peu par la nuit, puis s'éclairant par degrés et enfin remplie par la foule des iidèlcs. Ce sujet est resté le plus célèbre de tous ceux qu'on y montra. Consumé par un incendie en 1839, le Diorama se transporta boulevard Bonne -Nouvelle et fut encore réduit en cendres dix ans après. Depuis lors, il ne parvint jamais à reconquérir son ancienne vogue.

lit

Le xviii" siècle ne fut pas seulement l'âge d'or des marionneltes ; il fut aussi la grande époque des automates et des pièces mécaniques. Vaucanson avait donné le signal avec son (lûteur et son canard digérant, dont le premier fut exposé dés 1738 : le troupeau des imitateurs se jeta sur ses traces. Defrance exposait en 1740 des flrtleui-s et des

L'automate joueur

oiseaux mécaniques dans une salle des Tuileiies, et I,agrelet, après avoir acheté ces pièces, les exliiLa à la foire Salnt-Gennain en 1750, avec plusieurs autres curiosités du même genre. Ia'S Ouvriers automaies de Uourgeois de Oiàteaublanc, parmi lesquels un cyclope à sa forge, parurent à la foire de 17i8, après s'èlre montrés liôlel de Jabach et rue de Condé. A la même date, le Palais magique obtenait grand succès, et la foule se pressait surtout auprès de trois automates représentant : l'un, une paysanne ayant sur la tùto un pigeon dont lo bec jetait du vin rouge ou blanc à volonté, quand elle on appiodiait un verre qu'elle tenait à la main; l'autre, un épicier assis à son comptoir et se levant pour fermer ou rouvrir sa boutique et apporter toutes les marchandises demandées; le troisième, un Maure qui donnait un

concert en frappant d'un marteau sur une petite cloche. En 1775, les frères Droz, habiles mécaniciens suisses, montraient, entre autres pièces curieuses, un jeune garçon trempant sa plume dans l'encre et écrivant tout ce qu'on lui dictait, en espaçant les mots, metfcmt les majuscules et passant d'une ligne à l'autre. Un autre enfant dessinait des portraits , des paysages , des animaux et généralement tout ce qu'on lui demandait de reproduire. Il y avait aussi une petite joueuse de clavecin; enfin un paysage, où l'on voyait un villageois s'avancer avec son âne et entrer au moulin, un chien aboyer, des oiseaux chanter, des chèvres broutei*, des dames danser le menuet, un berger sortir d'une grotte, éveiller une bergère en jouant un air de flûte que l'écho répétait doucement, puis celle-ci prendre sa guitare et exécuter un concert avec lui ^ Mais on n'en finirait pas d'énumérer toutes les pièces physiques et mécaniques de ce genre à la même époque*.

On vit paraître en 1783 l'automate joueur d'échecs, de l'invention de M. de Kempelen, gentilhomme hongrois, montré par M. Anthon. Cet automate, de grandeur naturelle, jouait une partie avec le pi'emier amateur venu; quand il le faisait échec, ou si celui-ci jouait de travers, l'automate l'avertissait par un signe de tête. Il répondait aux demandes en indiquant successivement les lettres de l'alphabet qui, réunies, formaient la réponse. L'échiquier était posé devant l'automate sur une commode qu'on ouvrait pour montrer qu'elle ne contenait que des rouages et qu'il n'y avait personne de caché dans l'intérieur; mais, pendant toute la partie, le démonstrateur se tenait debout près de la machine, qui ne pouvait jouer que dix à douze coups sans être remontée. Il fut impossible aux membres de l'Académie des sciences et aux plus fameux mécaniciens de découvrir le secret^.

L'automate de Kempelen reparut à Paris en 1819 et en 1820 dans le passage des Panoramas, avec les plus ingénieux perfectionnements, dus à l'habileté de l'illustre mécanicien allemand Léonard Maelzel, à qui le baron Kempelen l'avait cédé. Jamais pièce mécanique n'excita une curiosité plus grande et plus universelle, et l'on en fit paraître une multitude d'explications, dont aucune n'est suffisamment claire et catégorique *.

1 Légende accompagnant la gravure originale de la pièce naécanique.

» V. Campardon, Spectacles de la foire, art. Automales et les renvois.

» Mémoires secrets, t. XXII, p. 214, 262; l. XXIII, p. 3-5. — Journal de Paris, du 18 avril 1782.

* Voir dans les Ilisloit^s grotesques et sérieuses d^Edgar Poe, traduites par Baudelaire, le Joueur d'échecs de Maelzel , et le Maifosin pittoresque , t. Il, 155. Le prétendu automate était dirigé, bien entendu, par un homme très habilement caché à rintérieur, comme répinette Raisin , qui excita une curiosité si ardente â la foire et â la cour, en 1661.

En 1778, un abbé Mical avait fait, à Tinstar- de Yandroïde d'Albert le Grand, une tête parlante, qu'il brisa parce qu'il n'en était pas satisfait; en 1783, il en produisit deux autres, qui prononçaient distinctement plusieurs phrases, dont l'une très longue : <r Le roi fait le bonheur de ses peuples, et le bonheur de ses peuples fait celui du roi ' . D

A la fin de la même année, on vit une autre figure parlante qui répondait à toutes les questions, et dont on ne put également deviner le secret. <r Pour que l'on ne soupçonne aucune communication, disait le Journal de Paris (6 octobre 1783), la figure est suspendue en l'air par un ruban ou un cordon. D'ailleurs, Siuis être suspendue, elle parle également dans les mains. j> Il est probable que c'était un ventriloque qui prêtait sa voix à la poupée. L'année suivante, les badauds parisiens purent contempler dans les l)araques du boulevard un automate dansant sur la corde -.

Je regrette de ne pouvoir parler ni de Noël et de son siège de Gibraltar exécuté par un habile mécanicien, ni des automates de ïhévenelin, qui firent merveille sur le boulevard du Temple pendant TEmpire et la Restauration; ni de l'éléphant automate du Palais- Royal, de taille demi-nature; ni du spectacle mécanique de MM. Maillardet père et fils, dont on admirait encore sous l'Empire les pro<liges au même lieu; ni du Spectacle pittoresque et mécanique de Pierre, où l'on voyait, entre autres tableaux merveilleux, le Lever et le coucher du soleil, Vllôpital de Greenwich, la Tempête^ et qui attirait la foule à la même époque dans la rue du Port-Mahon; ni de l'automate du cabinet-musée de Pelletier, qui jouait à la fois de la flûte, du galoubet et du tambourin^; ni de bien d'autres plus rapprochés de nous.

Cependant nous ne voulons point finir ce paragraphe sans accorder une mention toute spéciale au Muséum mécanique du sieur Gaglardi, établi pendant la Restauration sur le boulevard Saint-Martin, à côté de l'Ambigu, qui tenait à la fois des figures de cire et des marionnettes, ou plutôt des automates. Ce cabinet se recommandait en outre par un heureux choix des motifs les plus pittoresques. C'était le moment de la guerre d'Espagne et de l'insurrection de Grèce, — admirable matière à mettre en figures de cire : Gaglardi n'eut garde de négliger une si belle occasion. Mais laissons parler une petite

* Mémoires secrets, t. XXIV, p. 30, et l. XXVH, p. 2o7. — Journal de Paris, \" mai 1778.

* Mémoires secrets, l. XXIV, p. 231, et t. XXVl, p. 183.

3 Prud'homme, Miroir de Paris, l. V, p. 166 (1807).— Le nouveau Pariseum (1810, in-12), p. 194 et 280.

32'i LE VIErX PARIS

notice enthousiaste, que l'auteur a eu la modestie de signer simplement de ses initiales J. 11. On serait inexcusable de chercher à refaiit? de pareils morceaux.

Voici donc ce qu'on voyait d'abord sur la façade extérieure :

« Au-dessus de la porte d'entrée, un brigand espagnol, assis sur ti7i rocher, et dans la pose la plus heureuse, contemple avec utie satisfaction passionnée un porti-ait qu'il tient dans sa main gauche. Le mouvement lent et gradué de son bras, qui rapproche de ses yeux ce souvenir cVamour, se trouve brusquement arrêté par un bruit soudain qu'il a cru entendre dans l'éloignement, et vei*s lequel il porte des regards à la fois inquiets et farouches; mais ce bruit n'est qu'une illusion, hi crainte a cessé, et ses yeux reviennent se reposer avec douceur sur les traits de celle qu'il aime.

« Ce contraste des sentiments tendres et des cinielles habitudes du métier, de ces émotions amoureuses dans un cœur de brigand, de ce portrait et de cette arme homicide qui reluit à ses pieds, offre un mérite de composition qu'il est plus aisé de sentir que de décrire. 3>

Assurément. Et pourtant le voilà bien décrit. L'artiste, comme l'écrivain, a fait là un de ces tableaux complets qu'on n'oublie plus.

<r A gauche de la porte, un Grec sur une colhne (admirez le tact exquis du style : le brigand espagnol était sur un rocher, comme il sied à un brigand, mais le généreux Grec est sur une colline), le mousquet à la main, le poignard au côté, un genou posé à terre, le corps en avant, promené vivement ses regards sur un bas -fond par où doit passer l'ennemi. I/arme est déjà prête, son cœur brûle de vengeance, le coup ne tardera pas à se faire entendre; on sent qu'il va partir. — Expression de bravoure, traits fortement prononcés, physionomie éminemment grecque. »

A droite, on voyait un lancier polonais en sentinelle. Le Polonais ne pouvait être oublié, il achevait le coup d'œil de cette incomparable façade.

Dans l'intérieur du salon étaient disposées trois scènes, dont les deux premières reproduisaient encore des épisodes de l'insurrection grecque. L'une mettait en tvuvre la reddition de la place de Modon à l'armée française. Elle montrait successivement Ibrahim, « dans toute la richesse <lu faste oriental, » prenant la dépêche du général Maison « avec le mouvement de la fierté blessée i>; puis « un intrépide Hellène, ayant trompé la vigilance des gardes >, qui levait le poignard pour le frapper, mais que désarmait un esclave éthiopien. « Cette scène s'anime de plus en plus par la présence de la femme

de raudacieux Grec, qui, accourant avec son enfiint, vient demander à genoux, les cheveux épars, les yeux humides, les traits altérés, la grâce de son époux. De lautre côté du tableau, le vieux gouverneur de Coi'on, ouvrant ses bras dans Tattitude la plus suppliante, cherche à déterminer Ibrahim à rendre la place et à éviter les horreurs qui accompagnent la prise d'une ville enlevée d'assaut. Il semble en même temps implorer sa clémence en faveur de la pauvre Grecque. Sa poitrine est oppressée, la crainte d'un refus se peint sur toute sa physionomie... La touchante attitude de ce respectable vieillai'd, qui vient de triompher de la dureté du satrape, jette sur cette scène Tnitérét le plus vif et dispose le cœur à de tendres émotions. )>

La deuxième scène représentait Canaris et Miaoulis méditant, renfermés dans le silence du cabinet, devant une table couverte de dépèches. Sur le front sévère de Miaoulis, <r on croit lire les nobles sentiments du héros, et tout à la fois le llegme stoïque de Thomme de guerre et l'impassibilité du géomètre et du mathématicien. Comme sa tète inclinée se lève graduellement et sans effort! Comme on la voit penser! Comme cette scène muette intéresse! Comme elle réveille les souvenirs mythologicjues de cette ancienne patrie de riiéroïsme et de la liberté ! Comme elle excite à un silence rehgieux ! Comme on craint de troubler d'aussi graves, d'aussi importantes méditations! »

Comme cela est écrit! ajouterai-je à mon tour. Quel style académique ! quels traits de feu ! et (juel art profond chez le sieur Gaglardi et chez son interprète, pour chatouiller toutes les fibres du cœur humain et du cœur français !

La troisième et dernière scène offrait la décollation de saint Jean- Baptiste, vaste composition où l'on voyait un des grands officiers du roi, au milieu d'un nombreux cortège de satellites, saisissant par les cheveux, en jetant un regard scrutateur et farouche sur rasseml)lée, cette tète pâle dont la mort s'empare peu à peu satis lui rien faire perdre de sa douceur; le corps s'agitant dans les dernières convulsions aux pieds de l'exécuteur, <r dont la sombre figure porte l'empreinte de la férocité et du remords; i) un ami de Jean, la poitrine haletante, consolé par un jeune disciple; la mère de la princesse, qui a voulu se donner le barbare plaisir d'assister au supplice; la princesse elle-même, (f dont la jeunesse et la beauté contrastent si péniblement avec la cruauté de son cœur; i> des esclaves, des courtisans, composant leur figure d'après l'impression des princesses; un sicaire, « les bras croisés, le sabre nu suspendu à l'un d'eux, qui contemple cette scène avec un sourire ii'onique et brutal ; » des négresses, un vieux capitaine, des gardes, « l'œil sec, la figure im-

passible; » eiiliii un an}je voltigeant au-dessus de Jean pour lui apporter l'immortelle couronne du martyre.

« Quelle scène ! quel tableau ! » s'écrie ici le narrateur, vaincu par son enthousiasme. Certes, nous eussions été bien coupable de ne pas accorder à une telle réunion de chefs-d'œuvre une des plus belles places de notre galerie.

Le Muséum mécanique, où l'art de Curtius se trouvait réuni à celui de nrioché, nous servira de transition naturelle pour passer aux ligures de cire, qui de tout temps disputèrent aux marionnettes le premier rang dans la faveur populaire. Déjà, au xvii© siècle, la popularité'» de Hrioché et de sa famille avait été presque atteinte par celle de Benoît.

Le Uourgui^nion Antoine Benoît, surnommé Benoît du Cercle, se fit un nom et une fortune en exhibant ce qu'on appelait alors un cercle. Un mot de La Bruyèi'e semblerait autoriser à croire que les figurcîs dont il se composait étaient mobiles, puisqu'il les désigne sous le nom de marionnettes^ ; divers passages de M"' de Sévigné, qui en parle plusieurs fois dans ses Lettres , en les prenant pour termes de comparaison, donnent, au contraire, à entendre qu'elles étaient immobiles et inanimées, cr Si vous étiez hors de ma pensée, écrit-elle à sa lille, le 11 avril 107 1, je serois vide de tout comme une figure de Benoît. i> Et le 24 janvier 1080 : « Ce procédé a si excessivement saisi la Bertillac, qu'elle en est devenue une image de Benoît. »

En outre, le mot marionnettes aviUt jadis une signification moins restreinte ([u'aujourd'hui, et nous devons nous rappeler qu'on faisait souvent de vraies marionnettes en cii^e, comme celles qui représentaient la Crèche et la Passioyi sur le pont de l'Hôtel-Dieu.

Quoi qu'il en soit, il est certain, par le témoignage de La Bruyère et par bien d'autres, que Benoît faisait fortune à son commerce. Les curieux affluaient à son Cercle royal de la rue des Saints-Pères, visà-vis la rue Taianne, ou dans sa baraque de la foire. 11 avait mis les Cercles à la mode, et Dancourt n'a pas manqué d'en montrer un au dénouement de sa Foire Saint- Germain. C'était un homme de

* Des Jugements, édit. Lefèvre, in -16, p. 3-49.

MAHIONiNETTES ET FIGURES DE CIRE 327

grand talent dans sa spécialité, et les portraits en cire qu'il exécutait (surtout ceux des courtisans) étaient d'un réalisme, d'une vérité extraordinaires, comme on peut en juger par un magnifique médaillon de Louis XIV à l'âge de soixante ans, conservé à Versailles. L'illustre graveur Abraliam Bosse faisait un cas tout particulier de son habileté, et l'abbé de Marolles l'a chanté dans un de ses quatrains. Bosse pratiquait d'ailleurs lui-même avec succès l'art du modelage en cire. En 1675, M^c de Thianges, sœur de M°^c de Montespan, donna au duc du Maine une chambre dorée qui portait cette inscription : Chambre du sublime. C'était une espèce de Temple du goût, au dedans duquel on voyait un grand nombre de personnages en cire groupés de façon à former une composition allégorique. Abraham Bosse avait fait de ses mains le duc du Maine assis dans un fauteuil, près duquel Bossuet se tenait debout, donnant des vers à examiner à La Rochefoucauld ' .

Antoine Benoît, qui figure dans le Livre des Adresses (1692), en compagnie de M^^^ Benoit, s'était livré d'abord à la peinture avec succès, et avait été reçu membre de l'Académie comme portraitiste. Il mourut en 1717, h l'âge de quatre- vhigt-huit ans, laissant plusieurs enfants, dont l'un, Gabriel, cultiva les arts comme lui : on le voit par la qualité de pehitre du roi, qu'il prend au bas de l'acte d'inhumation de son père. Mais tout autre témoignage nous fait défaut à ce sujet; car c'est d'Antoine sans doute et non de Gabriel, comme on pourrait le croire de prime abord, que parle Nemeitz dans son Séjour de Paris, dont la première édition française ne parut qu'en 1724, mais avait été traduite sur l'édition allemande de 1718, qui rapportait elle-même les souvenirs d'un voyage antérieur. Nemeitz le qualifie d' <f incomparable ouvrier en cire )> , et nous apprend qu'un grand nombre de personnages les plus importants de la cour et la famille royale d'Angleterre avaient place dans sa collection *.

Un peu plus tard et pendant une grande partie du siècle, on pouvait aller voir à l'Estrapade, le mercredi, moyennant un écu, le fameux cabinet de M^ic Biberon, dont les figures anatomiques en cire étaient

1 La céroplastique était cultivée depuis longtemps et avait été poussée très loin. L'usage était de faire figurer refligie en cire de chaque monarque à son enterrement. Sous Henri IV, rusagc des portraits en cire était fort répandu, et il est question à chaque instant, dans le Journal de Jean Héroard, de ceux que (/raient Jean Paolo, du Pré, ou même le petit Dauphin. Le Syracusain Zambo, qui était venu en France après avoir travaillé pour le grandduc à Florence, et qui fut enterré à Saint-Sulpice en 1701, avait acquis la réputation d'un artiste hors ligne pour ses figures anatomiques en cire, dont il avait enrichi surtout le cabinet fondé rue de Tournon par le chirurgien Guillaume des Noves.

^ Voir la notice de M Eudore Sou lié sur Benoît et le Dictionnaire criliqtie de M. Jal , art. Benoit.

modelées avec une telle perfection de détails , que le chevalier Piingle , aprrs les avoir vues, lui dit : <t 11 n'y manque que la puanteur. > C'est une physionomie bien originale que celle de cette vieille fdle, très modeste, très dévole, mais qui n'en avait pas moins suivi, pendant près de quarante ans, avec une véritable passion, partagée d'ailleurs en ce siècle pai* des femmes du plus grand monde, telles que la comtesse de Coigny, des coui*s de dissection dans les amphithéâtres pour se perfectionner dans son art. <( FXle avait toujours, dit M«nc de Genlis, dans un cabinet vitré au milieu de son jardin, qu'elle appelait son petit boudoir, des cadavres qui lui servaient de modèles, p En 1771, elle eut l'honneur d'être appelée à faire des démonstrations anatomiques avec ses ligures dans l'Académie des sciences, sous les yeux du roi de Suède. Mais, quoique son cabinet fût donné en spectacle à certains jours, je ne veux point rabaisser cette originale et savante personne aux proportions d'une simple montreuse de figures de cire *. Sous le règne de Louis XVI, on voit apparaître un nom demeuré illustre dans les annales du genre et que personne n'a fait ni ne fera oublier, pas même M^^^ Tussaud, de Londres, qui a transporté la royauté de la céroplastiqiLe au delà des mers*. Curtius, Allemand d'origine, qui s'appelait en réalité Creutz, s'était révélé en modelant les belles figures du cabinet Aubin , boulevard du Temple. 11 avait débuté, vers 1770, au boulevard Saint -Martin et au Palais- Royal. Vers 1780, on le trouve au n^ 52 du boulevard du Temple ^ Mais, en même temps que ce nouveau cabinet, il garda celui du Palais-Royal, près du café Corazza, sous les arcades. Une des pièces les plus intéressantes de son spectacle était alors le groupe de Pyrame et Thisbé, avec cette particularité bizarre qu'on pouvait ouvrir le corps de Thisbé pour en examiner l'intérieur*. Son cabinet renfermait aussi toutes les célébrités du jour, et toutes les coui's de l'Europe, voire l'empereur de la Chine. On y rencontrait pêle-mêle l'acteur Volange, qui avait popularisé sur la scène le type bouffon de Janot, Voltaire et Jean- Jacques, l'empoisonneur Desrues, le géant de la foire, l'avocat Linguet, le saint -père et le Grand Turc, la Lescombat et le comte d'Estaing, Mesmer, Cagliostro et M^i® Contât.

* Mémoires de M™« de Genlis, l. I, p. 309. — Correspondance de Grimm, !•' avril 1771.

* Le cabinet Tussaud, de Londres, est en grande partie notre ancien cabinet Curtius : rAngleterre s'est enrichie de nos dépouilles. C'était un sieur Tussaud qui tenait le cabinet de Curtius sous r£nipire. Les Tussaud sont de la famille des Curtius.

2 Mémoires secrets, t. XXII, 11 mai 1703. Comme tous les théâtres du boulevard, il suivait les foires.

* Thierry, Le Voytxgeur à Pans, 1790, t. I, p. 128.— Kotzebue, Mes souvenirs de Paris en 180^1, traduction française, 1805, t. II, p. 221.

MARIONNETTES ET FJGl'RES DE CIRE 329

Mais le morceau pnncipal, lit pièce de résislimce, c'élait le Grand Couvert, où l'on voyait la famille royale tout entière, et l'empereur à cùté (lu roi, assis autour d'une vaste table chargée de mets habilement imités. « Entrez, Messieui-s, criait-on à la porte, venez voir le

Le Balon de Curliug, <i'aprè8 u (Colleclioa de M.

Grand Couvert : c'est tout comme à Versailles. » Après le Grand Couvert, ce qui attirait le plus la curiosité de la foule était la Caverne des grands voleurs, c'est-à-dire la salie où il avait réuni les principaux scélérats de France et de l'étranger '. <■ Ces jours derniers,

< Un Gieur Clémeni Loris tenait également, vers la même date, sur le boulevard , un cabinel de Tiguiea de cire qui |iorlBtt le mima litre.

racontent les Mémoires secrets, à la date du 11 mai 1783, l'aboyeur criait à l'ordinaire : « Messieurs, entrez. Venez voir les grands vo- « leurs! » Le marquis de Villette passoit, il demande tout haut: € M, le prince et M^o la princesse de Guéménée y sont-ils? » On lui répond que non. <r Tant pis; votre collection n'est pas complète, j'aurois donné six livres pour les voir*. » Il n'en coûtait que deux sous par personne, et le public entrait si bien que le sieur Curtius encaissait quelquefois des recettes de cent écus par jour *.

Curtius avait un fonds de figures immuables qui formaient le corps de bataille de sa collection et restaient en permanence à leur place. Mais les célébrités du moment, une fois leur vogue passée, reculaient peu à peu vers les derniers rangs, jusqu'à ce qu'on les débaptisât pour leur faire jouer de nouveaux rôles sous de nouveaux costumes. Sous la révolution surtout, Curtius, qui était devenu un patriote farouche, — tout comme Séraphin, — capitaine du bataillon de Nazareth et étonnant la Convention elle-même par l'originalité de ses communications républicaines \ Curtius, qui avait proposé de remplacer la vieille foire Saint-Germain par un temple à Cérès, et de créer un corps de garçons boulangers sous le titre de Volontaires du Comité des subsistances \ eut fort à faire pour se tenir au courant, et il lui fallut autant d'activité que d'adresse pour ne jamais se laisser surprendre par les événements. Chacune des péripéties révolutionnaires avîdt son contre-coup dans son salon, où les changements à vue se succédaient comme en une féerie. I^e Grand Couvert présenta successivement à l'admiration du badaud Louis XVI et son auguste famille, le Comité de salut public, le Directoire, les consuls; puis Napoléon I^r, les souverains alliés, Louis XVIII, Charles X, enfin Louis-Philippe, tous avec leurs augustes familles. Seule ne changeait pas la table autour de laquelle venaieat s'asseoir les uns après les autres tant d'augustes personnages, avec les assiettes de fruits disposées symélriquenient devant eux et où s'étiiit incrustée la poussière de soixiuite ans.

Il n'était pas jusqu'au l\\ctionnaire planté à la porte derrière l'aboyeur, entre deux lampions, ce factionnaire farouche qu'admirait

* Le prince de Guéménée venait de faire sa fameuse banqueroute.

2 Mercier, Tableau ch; Paris, spectacle des boulevards, — Le Chroniqueur désœuvré ou l'Espion du boulevard du Temple, 1782, t. I, ch. xxx. — Théveneau de Morande, la Gazette noire,

3 Mortimer-Ternaux, Histoire de la Terreur, t. IV. Malgré ses opinions avancées, notons que Curtius exposait encore au salon de 1791 un buste colorié du prince royal, eo cire.

* Concourt, la Société pendant la révolution , p. 54, 3* édition.

Cadet Buteux en tremblant', qui n'eût subi, suivant les régimes, un nombre incalculable de métamorphoses : « Je l'ai vu soldat aux gardesfrançaises, écrivait Brazier en 1832*, hussard chamboran, grenadier de la Convention, guide consulaire, lancier polonais, chasseur de la garde impériale, tambour de la garde royale, sergent de la garde nationale; dimanche dernier il était garde municipal. — Quand vous entrez dans le salon, ajoute-t-il, vous le trouvez tel qu'il était dans l'origine, noir et enfumé. Les figures nouvelles relèguent par derrière les figures anciennes, comme le roi qui arrive à Saint- Denis fait descendre son prédécesseur dans la tombe, pour prendre sa place sur la dernière marche du caveau. Cependant vous y retrouvez, comme à la porte, des visages de votre connaissance... Je crois qu'on a plus souvent changé les habits que les visages. Je ne serais pas surpris que Geneviève de Brabant fût devenue la bergère d'Ivry; que Charlotte Corday eût prêté son bonnet à la belle écaillère; que Barnave représentât aujourd'hui le général Foy, et que la moustache de Jean Bart eût servi à faire celle du maréchal Lannes. d Un jour, en effet, Pujoulx, entrant à la Xoire Saint- Laurent dans la baraque de Curtius, qui exhibait une bande de voleurs dont on parlait beaucoup alors, reconnut, derrière les chefs, les seuls qui fussent ressemblants, dans le fretin des bandits enchaînés, couverts de haillons et couchés sur la paille, le portrait fort ressemblant de Linguet, qui, quelques mois auparavant, figurait avec honneur parmi les illustrations du grand cabinet, mais qui avait eu le tort de passer de mode dans l'intervalle. Quiconque s'était fait modeler par Curtius courait risque de retrouver sa figure en compagnie aussi compromettante quand il avait besoin de comparses.

Mme la comtesse de Bassanville, dans son amusant ouvrage sur les Salons (Vautrefois (t. III, p. 6), raconte que, visitant en 1815 un magnifique cabinet de figures de cire, — probablement celui de Curtius, — elle entendit de ses deux oreilles le démonstrateur dire en montrant la figure de Marie- Louise : <r Vous voyez cette malheureuse archiduchesse qui fut enlevée et contrainte à épouser cet homme que la pudeur m'empêche de nommer. y> On voit qu'il n'était môme pas

' Cadet Duleux au boulevard du Temple, chanson de Désaugiers. Indépendamment de ce factionnaire, on voyait aussi à rentrée, au moins plus tard, un homme- affiche, d'une immobilité absolue, que les personnes non prévenues prenaient pour une figure de cire, mais qui d'heure en heure s'animait au grand ébahissement des badauds. (Ch. Maurice, Feu le boulevard du Temple.)

* f.e boulevard du Temple dans les Cent et un, t. IX. — V. aussi sa Chronique des petits théâtres, t. I, pp. 299, 310-3.

toujours nécessaire de débaptiser les personnages : il suffisait d'en changer lepithùte. Ainsi Napoléon, en 1815, était VOgre de Corse, Curtius entendait la politique aussi bien que certains directeurs de journaux.

Au besoin, il faisait sans vergogne un brigand d'un roi ou un roi d'un brigand. Les triomphateurs de la veille pouvaient être exhibés comme victimes le lendemain. Les vainqueurs de la Bastille devenaient, après le 10 août, les vainqueui*s des Tuileries. Le vertueux Maximilien, l'incorruptible, pouvait encore servir, après le 9 thermidor, sous le nom de l'infâme Robespierre. Necker et Bailly, La Fayette et Mirabeau, les Girondins, Marat, passaient chez lui, comme dans la réalité, du Capitole à la roche Tarpéienne, du Panthéon aux gémonies. Dans le numéro 188 des Révolutions de Paris, Prudhomme le timce vertement parce que, à la date du 16 février 93, il ne montrait pas encore le supplice de Louis XVI, et il lui rappelle toutes les exhibitions anti-civiques dont il s'est jadis rendu coupable : « En expiation de ce délit, écrit- il, si Curtius est patriote, il s'empi-essera de modeler encore Louis Capet guillotiné : c'est le moyen d'achalander un cabinet que déserteraient les patriotes, si cet artiste refusait plus longtemps de procurer ce spectacle à ceux de ses concitoyens qui n'ont pu assister au supplice du dernier de nos tyrans. La république ne souffre les arts dans son sein que sous la condition qu'ils concourront tous à consacrer les événements heureux et les bons principes. > Il est probable que Curtius, en homme prudent, ne se le lit pas dire deux fois. Autant que tous les autres spectacles, les figures de cire, les marionnettes même étaient surveillées avec un soin vigilant ; on les considérait comme propres à diriger l'esprit public, et les observateurs notaient leur plus ou moins de patriotisme. Il leur en eût coûté cher de ne pas se montrer suffisamment civiques.

On mit à plusieurs reprises son cabinet à contribution dans les journées révolutionnaires et les fêtes de la répubhque, par exemple, le l'î juillet 89, où l'on alla prendre chez lui, sur le boulevard, les bustes de Necker et du duc d'Orléans pour les promener par les rues, et aux obsèques solennelles de Lazowski, le 28 avril 1793, où l'on porta son effigie du populaire commandant des canonniers *.

L'histoire ancienne et Thistoire moderne, Thistoire sacrée et l'histoire profane se coudoyaient dans ce musée naïf, qui fit si longtemps l'éducation du gamin de Paris. On y admirait la mort d'Holopherne à côté du sacre de Napoléon ; mais on y voyait aussi d'autres sujets

1 Rcnouvier, Histoire de Vart pendant la révolution ,1. II , p. 420.

beaucoup plus profanes, et qui eussent été mieux dans un boudoir ou dans un cabinet d'anatomie. Curtius ne reculait même pas, il faut bien l'avouer à sa honte, devant le commerce plus ou moins clandestin de petits groupes licencieux, dont la vente formait la plus large part de ses revenus. Comme tant d'autres artistes, il déshonora plus d'une fois, par l'emploi qu'il en faisait, l'habileté, le talent même qu'il avait acquis dans son art.

C'était lui qui modelait et coloriait ses figures de ses propres mains. Le plus souvent, le bas du corps n'était guère qu'un informe mannequin, assez exactement drapé de riches costumes ; mais les bustes étaient parfaits, et la tête reproduisait la nature vivante de façon à produire illusion*. I^ salon de Curtius exhibait aussi une momie parfaitement conservée, la chemise sanglante de Henri IV* et des moulages faits sur le vif d'après des personnages fameux, surtout d'après les grands criminels morts sur l'échafaud. Un jour, dans les dernières années de l'Empire, David entra chez Curtius, avec son jeune élève Etienne Delécluze, qui nous a conservé le récit de cette curieuse anecdote. Le démonstrateur de l'établissement, voyant qu'il avait affaire à des connaisseurs, interrompit ses explications pour offrir de leur faire voir quelques pièces curieuses qu'on ne montrait pas à tout le monde, et, ayant levé le couvercle d'un coffre posé dans un renfoncement du salon, il produisit à leurs yeux les têtes moulées en cire de plusieurs révolutionnaires, entre autres celles d'Hébert et de Robespierre, en faisant remarquer sur cette dernière la présence du bandeau qui retenait la mâchoire quand il se fut tiré un coup de pistolet. David, conservant le plus grand calme, imposa silence au garçon d'un signe de la main, examina longuement les têtes où tous les accidents qui résultent du supplice étaient minutieusement rendus, et se contenta de dire à mi-voix en s'en allant : <r C'est bien imité, c'est très bien fait ^ »

Les autres cabinets de figures de cire ne méritent pas d'être nommés à côté de celui de Curtius, pas même ceux du citoyen Orsy au Palais-Égalité, qui allait jusqu'à donner, avec ses figures de cire, des représentations de l'assassinat de Marat et de Lepelletier ; et du sieur Devains, qui s'efforçait, avant la révolution, de suivre de loin ses traces. Pour faire apprécier d'un mot toute la différence qui séparait Devains de Curtius, il suffira de dire qu'il ne payait que trente- six

' Le Désœuvré, mis en œuvre, on le revers (le la médaille , 1782, ch. xxxv. — De Jouy, l'Ermite de la Chaussée d'Anlin , l. I , p. 313. ' Prud'homme, Miroir de Paris, t. VII, p. 74. •'' Delécluze, David , son école et son temps, p. 343.

livres de redevance à rAcadémie royale de musique, tandis que celui-ci était astreint à en payer cent cinquante.

La fermeture du cabinet de Curtius porta un coup fatal aux figures de cire. Ce spectacle démodé se réfugia en province et ne sortit plus guère des foires. Pour ressaisir quelque faveur, il essaya plus tard de prendre ou d'afficher un caractère scientifique, et, sous ce couvert, se livra maintes fois à des exhibitions répugnantes. Dans ce genre, un des cabinets les plus célèbres et les plus riches fut celui qui s'intitulait ambitieusement Musée Hartko/f, installé en 1805 dans la salle Beethoven, passage de TOpéra, et dont certaines pièces anatomiques eussent donné le cauchemar au cambin le plus bronzé. On sait qu'une société constituée sous le nom du spirituel illustrateur Grévin a essayé, dans ces derniers temps, de reconstituer le cabinet de Curtius sur le boulevard des Italiens, en plein centre de Paris élégant, avec toutes les conditions de luxe et de progrès matériel exigés par rétat actuel de la civilisation. Mais le Musée Grévin appartient au Paris contemporain, et nous devons nous arrêter sur le seuil sans chercher à le franchir.

Page 1