ACROBATES KT SAI'TRLRP
Dans la première moitié du xviii= siècle, Gertrude Doon, plus connue sous le nom de la belle Tourneuse, sœui- d'un danseur de corde bien connu, uttiniil tous les uns une foule immense dans la baraque (te !a dame Itai'on. Elle se piquait trois épées au coin de cliaque œil, et, {lemliinl tin quait d'heure, tournait ainsi sur elle-même, au son des violons, avec une éblouissante rapidité, sans perdre un moment l'éipiilibre et sans ([u'aucune des épôes «piittàt son poste. Ciertrnde
Lb force de l'équilibre, le dimanche, prèe la barrièrs, d'après Marti
lîoon était aussi safse que belle; tous les projets de séduction échouèrent contre sa vertu , si bien qu'un de ses soupirants , tiervais , homme puissamment riche, linil par lui oflVir sa main et sa l'ortune, qui furent acceptées'.
En 1742, débuta à la foire Saint-tïermain Grimaldi, surnommé la Jambe de fer, un des plus intiépides cabrioleurs que l'on ait vus. Il avait parié que, dans le divertissement du Prix de Cyikèrc, il bondirait jusqu'à la hauteur des lustres, et il tint si bien sa parole que, d'un coup qu'il donna diuis celui tiii milieu, il en lit sauler une pierre
' La belle Tourneuse Tut resBuscilée sous la Restauralion par une jeune tille qui ?.\erçail en pleine rue. Les points de longues aiguiller fisées prè^ de ses yeuï, elle (ournoyait sur ellcmâme, tout en clianlanl, aveu une lelle r3[iidilé, que l'icil du spectateur ne discemail plus rien. [Les Cent et un, I, II, p. 226.)
à la figure de Méliémet-Effendi, ambassadeur de la Porte, qui se trouvait dans la loge du roi. A l'issue du spectacle, Grimaldi se présenta devant Jui, espérant une récompense; mais il fut rossé haut et ferme pai* les esclaves de l'ambassadeur, qui prétendirent qu'il avait manqué de respect à leur maître. Gomment de vils esclaves pourraient-ils rien comprendre aux arts nobles?
Quelques jours après, il annonça qu'il danserait une entrée de nain surpienante. Pour cela il se fil fabriquer un énorme turban qui englobait sa tête et sa poitrine. A ses hanches étaient attachés deux petits bras postiches, et sur son ventre il avait fait peindre un visage de nain qui changeait de physionomie à chaque mouvement des plis de sa peau. Mais la police intervint, et comme il insisUiit, en homme qui se voit enlever sa gloire, l'exempt de la foire l'envoya coucher en prison.
Jambe de fer avait pour danseuse, disent les Anecdotes dramatiques, sa femme, sa fille ou sa sœur, tout ce que l'on voudra, car on n'a jamais pu débrouiller leur degré de parenté. C'était une nymphe trapue, qui lui disputait en vigueur et en agilité le prix de la gargouillade. Mais, malgré tout son mérite, elle ne fut point goûtée à Paris, et se vit obligée de courir la province.
La troupe de Nicolet mérite une place d'honneur dans l'histoire qui nous occupe. Ses équilibristes, ses sauteurs, ses acrobates, ses grands danseurs, en vertu de la devise attachée à leur spectiicle, se faisaient une loi de se dépasser les uns les autres , de se surpasser eux-mêmes du jour au lendemain, et le pitre Becquet, l'aïeul d'Auriol et des clowns, singeait leurs gambades et leurs sauts périlleux avec une drôlerie sans pareille.
Un des plus brillants danseurs de Nicolet fut le beau Dupuis, qui exécutait le saut mortel de la planche de feu, le saut par-dessus un géant de huit pieds, le saut du tremplin par-dessus douze hommes, puis par- dessus un cheval et un cavalier, enfin le saut périlleux pardessus sept hommes ayant chacun une chandelle allumée sur la tête et sans en éteindre aucune». Son fils rivalisait avec lui d'adresse et d'agilité dans la même troupe.
Deux autres sauteurs de Nicolet ont laissé un renom véritablement historiejue : Placido et le Petit Diable. Placide n'était qu'un prénom, et le Petit Diable un surnom. Le premier s'appelait en réalité Alexandre- Placide Bussart. Il débuta vers 1770, et alla souvent faii'e avec son camarade, dans les intervalles des foires, des excursions en province et à Tét ranger, d'où il revenait chez Nicolet. 11 le quitta définitivement en 1785, et eut même avec lui un démêlé où il
prétendit que le titre de danseur du roi lui appartenait à lui seul et (|ue Nicolet le lui avait pris sans droit. Placide demandait qu'on lui transférât le privilège de Nicolet, ou, à défaut, qu'on lui permît tout au moins d'ouvrir un petit spectacle dans le genre du sien. 11 n'était I)as sans quelque littérature, et on lui doit un certain nombre de pantomimes, arrangées sans doute de manière à fournir un cadre favorable à des exercices de clowns. Il est, dit-on, la soucbe d'où sortit ime illustration théâtrale d'un genre plus littéraire, la spirituelle et sémillante M"c Volnais.
Placide était, pour ainsi dire, inséparable de Pol, dit le Petit Diable*. Tous deux voyageaient ensemble, et ils allèrent particulièrement récolter de concert les applaudissements des Anglais à Londres. Cependant il s'en sépara lorsque celui-ci quitta la troupe, où il resta lui-même jusqu'en 1789, pour passer alors à l'étranger. Nous pourrions même dire que le Petit Diable émigra, comme son élève et protecteur le comte d'Artois. On raconte en effet, et l'anecdote paraît authentique, que le jeune prince, après l'avoir vu, charmé de sa souplesse et de son agilité, le fit venir à Versailles et voulut prendre des leçons de lui. Chaque matin, pendant Tété de 1780, il se rendait secrètement au Petit- Trianon pour s'exercer sous la direction du Petit Diable et de son camarade. Quand il se crut assez fort, il donna un échantillon de son savoir-faire à la reine et à quehjues spectateurs choisis, qui s'accordèrent à reconnaître son talent*. L'exemple du comte d'Artois ne resta pas , d'ailleurs , sans influence , comme on peut croire : sous le règne de Louis XVI, ce fut une mode parmi les jeunes courtisans et les gens du bel air de faire venir un artiste de la troupe de Restier ou de Nicolet, pour apprendre à danser sur la corde ^.
Le beau Dupuis eut fort à faire pour soutenir sa renommée contre le Petit Diable, qui, suivant les chroniqueurs contemporains, ftusait (( des choses merveilleuses sur la corde lâche d, risquait sans cesse,
^ D'après les curieux A/émotre« de Joe Grimaldi, sauteur anglais, descendant de la Jambe de fer, que Dickens n'a pas dédaigné de publier lui-même, nous savons maintenant qu'il s'appelait de son vrai nom Paul Rédigé, que son père était un saltimbanque du boulevard, et sa sœur, la Petite Saxonne, une équilibriste assez habile.
' Mémoires secrets. — Les petits Théâtres du boulevard , par J. Macaire, dans le XIll* vol. des Cent et un. — Chronique indiscrète du xix* siècle, 1825, in -8°, p. 48. — Nous avons déjà vu plus haut Charles IX prendre des lerons de l'acrobate Tuccaro. Ajoutons que le jeune Daguerre, qui préludait à une gloire plus solide par des succès de brillant danseur, poussa la passion de l'art chorégraphique jusqu'à apprendre à danser sur la corde, et même jusqu'à lutter un jour publiquement, sans être vaincu, avec le fameux acrobate Forioso. (Dictionnaire de la conversation , art. Daguerre.)
' Mémoires de Dufort de Cheverny, in-8o, t. I, p. 29. Nous y voyons aussi que les acrobates étaient habituellement vêtus de blanc (p. 39).
3'i8 LE VIKTX PARI?
avec une audace superbe, de se casser le cou, et dansait avec des œufs attachés sous ses pieds, sans les casser. Un programme de 1779 nous retrace sommairement le tidjieau d'une lutte entre ces deux f^Hoires de Tacrobatie : <r Grands sauts périlleux entre le Petit Diable et le sieur Dupuis, — les doubles rondades, — lexercice de la chaise, — la danse du panier, — le saut de la baguette et du chapeau, etc. '. »
t)n peut joinchc» à ces ilhistrations Navarin, sauteur <rs/îa//no/, du moins à en croire» rafliche, fort sujette à caution sur ce point. Navarin débuta <Mi 1782 et eut riionneur de vaincre en combat sinj^lier une troupe d'acrobatc^s (Hrangers venus pour le délier sur le théâtre de ses exploits.
La troupe des (Jrands Danseurs du roi exhibait encore, en 1775, un fiuiambule qui était en même temps un des plus prodigieux équilibristes que Ion eut jamais vus. Joseph Brunn roulait un enfant dans une brouette sur le fil de fer ; sur ce même lil se mettait à genoux dans un grand cercle, avec six pipes en équilibre, arrangées en losanges les unes dans les autres et deux portant des bougies; exécutait enfin, avec des épées, des couteaux, des fourchettes, des clefs, etc., un programme de dix-sept tours dont les almanachs nous ont conservé le détail. V<m's la même éi)oque, la Hongroise, — un nom souvent poilc^ [)ar les artistes forains, — dansait et faisait des tours (Téciuilibre sur le» fil de fer en jouant du violon, en battant du tambour, en cai'illonnant avec des cloches, en sonnant une fanfare avec un cor qu'elle tenait en équilibre sur sa bouche. Dans le spectacle rhi sieur Second, associé à Uibié, un jeune Polonais de quinze ans, tout en excnutant un long roulement de taml>our, portait en équilibre une pyramide de trente verres et trente lumières sur ki pointe d'un clou -.
Comme nous l'avons dit, les sauts et les danses de corde s'étaient mêlés peu à peu, dans les spectacles de la foire, à des fragments (le dialogues, à une onibic irinlrigue, à une mise en scène qui tendait à les molainor[>lioser en pièces de théâtre. Cette déviation vers la coinédie, déjà commencée au xvii« siècle, s'était si bien accentuée dès les premières années du wiir, (|u'un arrêt défendit aux danseurs de corde, le 17 avril I70Î), (Tintercaler des scènes musicales dans leurs n»présenlalions, et qu'en février 1710 les comédiens du roi
' De Manne et Ménestrier, ^#a/^ri> /u'»*(ori7Hf de la troupe de I\'Uolcl, ch. ii. — Campardon, Speriaclcs de la foire , à cha(|uo nom. On Irouvcra <lans cet ouvrage beaucoup d'autres danseurs ot sauteurs auxquels il csl inipos>il»Ie de s'arrèlor.
'^ Campardon, Spcctarlef' de la Foire, t. I , p. 200, 183; t. II, p. 388.
AORObATES ET SAUTEURS
obtiiii-eiit encore contre eux une proliibilion de pailer, chanter et danser, à moins, sans cloute, que ce ne fùl sur ia conle. En 1719, titus les spectacles forains furent même momeiilanénient supprimés '. Le théâtre fie la foire n'en continua pas moins ses empittenienis, avec (les péripéties et des revers qui ne sont point de notre cadie; et quand l'aci-obitlie y eut été rdéfiuée au seroud plan, elle lianla du njoius la
Saqui, d'aprùa 'iee (iocumenla de Tùpoque.
[ireniière place à la foire Saint-Ovide, qui offrit un asile lios[iitalier et sans parla^îc aux funambules reléf^ués ailleurs dans la pénombi-e. l^a foire et plus tanl le boulevard du Temple ouvraient un si large champ à la danse de corde et se l'étaienl, pour ainsi dire, si bien incorporée, (|u'i! n'en reslait rien ou presque rien pour la rue, j'entends rien qui vaille les honneurs il'une mention honorable. Notons pourtant que, le IW aoill 17IS, on vil une jeune fille, une femme et
' Mémoira (nias.) /luur leroir à l'Iiitl. de l'Acailfiiiii; royale Je inuiiijue , par Ainelul Dïspuia. U Thiâtm fmiioiis suua Louis AVI', p. 9(1-1, — Caiiiparilon , ^^peelades de la Foire, arl. Allard.
trois hommes vollij^^^er sur une corde tendue au-dessus de la Seine, près du Pont- Royal; après quoi, le Gilles de la troupe y vint sauler lui-même, les pieds chaussés de sabots*.
I^s wauxhalls et les jardins de plaisir ouverts sous les règnes de Louis Xy et de Louis XVI firent appel aussi à ce divertissement populaire. Mais il s*épanouit surtout dans ceux qui se multiplièrent sous la révolution, après la Terreur. La danse de corde alla s établir jusque sur les ruines des églises et des monastères, et des saltimbanques sans pudeur cabriolèrent dans le jardin de ce couvent, situé sur l'emplacement de la rue de la Paix, où les austères capucines macéraient leur corps en chantant nuit et jour les louanges de Dieu. Entre tous les jardins publics du Directoire, Tivoli multiplia dans son enceinte les spectacles d'acrobates, et Ton y vit en particuHer le citoyen Cabanel danser gracieusement sur un cable tout revêtu d'artifices et semblable à une flamme vivante *.
C'est sous le Directoire aussi que parut une jeune fille destinée à devenir la plus illustre des acrobates, cette M"ïc Saqui qu'on a pu revoir encore, en fan de grâce 18G1, à l'âge de quatre-vingt-trois ans, exécuter un pas de trois sur la corde raide, devant le public de l'Hippodrome. Elle avait même débuté, tout enfant, avant la révolution. Ils sont rares les artistes qui peuvent se vanter d'avoir rempli une aussi longue carrière et dansé sous plus de dix régimes diflerents. M'"c Saqui, fille de Navarin, avait grandi dans les coulisses du théâtre de Nicolet. Sous le premier empire, elle faisait en quelque sorte, avec les ballons et les mats de cocagne, partie essentielle de tous les divertissements publics. Elle traversa un jour la Seine sur une corde, en secouant de chaque main un drapeau tricolore; il fallait la voir, à Tivoli ou au milieu des grandes fêtes impériales, montei% î\ travers les feux (Vailifice et les fusées volantes, à tmvers les tourbillons d'étincelles et de fumée, sur l'étroite corde obliquement tendue à soixante pieds de haut, et se diriger, légère et radieuse comme une Immortelle, sous son costume aérien, vers le sommet du grand mat qui marquait le terme de son périlleux voyage. Souvent elle dis[)araissait, enveloppée du voile épais dont les ondulations s'accumulaient autour d'elle; on la croyait perdue, et tout à coup on l'apercevait sortant de la nue, qui semblait avoir porté dans ses flancs celte nouvelle déesse d'Homère, et bondissant avec les ailes d'un oiseau parmi les gerbes d'étincelles, ou rayonnant, calme et
1 Buvat, Journal de la firgence, l. II, p. 290.
* K. el J. de Goncourl, Sociale française sous le Directoire, p. 21.
souriante, dans une apothéose de feux de Bengale. M«ic Saqui jouait à elle seule sur la corde raide des mimodrames, où elle représentait le passage du mont Saint- Bernard, la bataille de Wagram, la prise de Saragosse; et après la chute de l'empire, devenue directrice de l'ancien théâtre des Associés, elle y renouvela ses exploits pendant plusieurs années, tandis que le théâtre des Funambules s'établissait à sa i)orle, en 1816, pour lui faire concurrence avec ses parades, ses pantomimes, ses danseurs, et son pierrot Charigny, le prédécesseur de Del)urau.
M"c Rose et M'ï« Malaga égalèrent presque la gloire de M'"c Saqui. M"c Rose était une danseuse brillante, pleine de fougue et de verve, experte en tous genres d'exercices difficiles et périlleux; sachant se maintenir en équilibre sur un chandelier, la tête en bas et les pieds en l'air, ou renouveler la danse des épées qui avait jadis illustré la belle Tourneuse, en pirouettant plus de vingt minutes sur elle-même, avec la pointe de dix armes posées dans ses narines ou sur sa gorge. M^^c Malaga, charmante jeune personne à la physionomie suave et rêveuse, était une funambule de l'école métaphysique, pleine de poésie et d'expression. Elle dansait sur la corde avec les ailes d'une sylphide et les grâces décentes des nymphes chantées par Horace. Même lorsque, variant ses travaux, elle se faisait servir au public arrangée a la crapaudine sur un plat d'argent, elle gardait encore cette chasteté idéale qui annonçait la Taglioni. M^'c Rose et M^^c Malaga avaient chacune leur si)ectacle ; mais on les vit quelque temps réunies, sous la révolution, au théâtre des Pantagoniens, le lieu d'asile des funambules, et dans la salle qui portait le nom de la dernière'.
Mlle Malaga avait débuté dans les dernières années du xviiF siècle. Elle venait se montrer pendant la parade, dans un costume pailleté, presque toujours rouge, très favorable à l'éclat de son teint de blonde. La fortune assez considérable qu'elle avait amassée fut dissipée par un mari joueur, et elle mourut dans la misère vers 1851. Les fi'ères Luguet sont ses petits -fils.
La fdle de la Malaga se distingua aussi dans la partie. Lors d'une fête donnée à Versailles, en 1814, devant les souvei'ains alliés, elle exécuta une ascension sur la corde raide, à deux cents pieds au-dessus de la pièce d'eau des Suisses , en compagnie d'un acrobate de l'autre sexe. Cette représentation fut malheureuse. L'homme perdit l'équilibre et se tua. Quant à la lille de la Malaga, elle fiiillit partager le
' Brazier, Chronique des petits théâtres, el le Boulevard du Temple, dans les Cent et un , t. IX. — Th. de Banville, les Petits théâtres de Paris, Musée des Familles, t. XUI, p. 201.
même sort, mais l'ile eut la présence (l'esprit île se rattraper d'une main à la corde et d'y rcslei- suspendue pendant plus de vinyl minutes que dura le sauvetaf^e'.
A peu près à la même date, deux jeunes Italiennes, les sœurs Komanieni, sans atteindre à une renommée égale, attiraient aussi la foule au Cirque Olympique par leurs exercices de sylphides, non pas
L'ëquilibrùle du clisnUelier. d'après le lion genre, n' 91.
sur une corde, mais sur un lil d'archal. C'était é},iilement l'époque de la céKibre l'quililjriste Mi'"-' Ilerculana.
On a souvent reproclié au premiei- empire d'avoir été une époque stérile pour les arts; c'est une injustice : l'empire fut l'âge d'or de la danse de corde moderne. Tandis que M""' Saqui brillait comme un soleil dans le ciel de l'acrobatie, une pléiade d'autres grands artistes gravitaient autour d'elle, entraînés dans son mouvement et absorbés dans sou éclat. C'était l'époque où rinconq)araUe mime Debui'au préludait humblement à sa fîlorre future par des sauts et des cabrioles, en compagnie de son père, de ses fivres el de ses sœurs, vaillante famille rie funambules duiit il était le plus indigne. M. Jules Janiit
eaJutù/tit
ACROBATES ET SAUTELRS 333
a relracé, dans son Histoire du Ikéàtre-à quatre sous, le tableau des exercices journaliers de ces hardis sauteurs et de leurs associés, M. el M'ni' Godot. Il nous peint la Grande marche militaire, où l'on voyait trois hommes, habillés en guerriers et secouant dans leurs mains le drapeau tricolore, marcher sur la corde au pas de charge; puis la Pyramide d'Egypte, qui était à elle seule tout un drame,
Exercice de ï'orioeo aux CbampB-ÉlyïéeB, le 19 soûl 1809, jour de la fête de Sa Majesié,
d'après une estampe du temps.
toute une féerie émouvante, où le public tremblait et frémissait comme à une représenLition de Talma. Sur deux cordes parallèles s'avançaient d'un pied léger deux acrobates, le cou emboîté à chacune des extrémités d'une fourche en bois ; sur cette fourche montaient deux autres artistes, enchaînés eux-mêmes à une seconde fourche, et sur celle-ci grimpait Deburau lui-même, qui se tenait dans une pose plastique au sommet de l'échafaudage mouvant. Vous voyez d'ici le tableau.
Le décret impérial de 1807 avait laissé subsister quelques spectacles de danseurs de corde, pantomimes, faiseurs de tours de force.
D uiilres tliéàlros supprimés par ce tlécret furent remplacés par des acrol)ales; et Tari de M^^ Saqui seiirichit sur quelques points dts dépouilles du drame ou du vaudeville. Il en fut particulièrement ainsi dans la salle Montansier, où Brunet, qui avait si lonjjtemps porté ombrajçe à ses voisins de la Comédie-Française, eut pour successeur un des plus merveilleux sauteurs (jui se soient jamais vus, rillusire Forioso.
IMerie Forioso s'était montré pour la première fois à Paris, le 7 janvier 18()I, dans la salle Louvois, avec son père, ancien acrobate lui-même, ses deux frères aînés el sa sœur. Dès cette première campagne, il avait vivement excité l'attention des amateurs. Ses frères ou lui jouaient du violon sur la corde, y faisaient collation, franchissaient des rubans les [)ieds attachés, se jetaient au travei>i d'un soleil enflammé. En 1802, ils sont au Théâtre Olympique. En 1807, à la salle Montansier, Pierre n'a plus avec lui que sa sœur, — fort habile elle aussi et qui faisait des tableaux vivants sur la corde, — avec son frère Mustiipha. Quelques auxiliaires dignes de s'exhiber en si belle compagnie», <*nlre autres ^f'"*^ Pique, prèLiient leur concours à la f.iniillf».
Forioso porlait bi(Mi son nom : il se démenait en l'air comme un diable, connue un tourbillon, comme un ouragan; il elTrayait et stupéliait par la hardiesse inconcevable el la rapidité de ses cabrioles. Et [lourtani cet lionnne, ([ui pouvait se croire invincible, trouva ses maîti'(»s sur le tluVitH* même de ses succès. Deux inconnus, venus on ne sait trop d'où, les frèi*es Ravel, lui envoyèrent un cartel. Forioso accepta, el la hilU» s'<Migag(»a dans la salle Montansier, par- devant d'innimibiables sptulattMus, passioiniés pour ou contre, et engageant des paris comme à une course de chevaux ^ Hélas! Forioso fut vaincu, — on dit même deux fois de suite, — aux lieux qui avaient été si souvent témoins tle son triomphe. Vestris et Paul Duport, choisis pour arbitr(»s, décernèrent la couronne à son adversaire, qui voulut la partager avec lui; mais Forioso, justifiant son nom, ne répondit à cet acte généreux que» par des récriminations suivies d'un cailel en tei*mes agressifs, où il demandait sa revanche à Tivoli et ne put roblenir. 11 n'en mourut pas pourtant; il ne se passa pas son balancier au travers du corps, mais il voulut se relever par une action d'éclat, el tout Paris appi'it pai* une affiche qu'à la Saint-
i Suivant d'aulres, au contraire, r/est Forioso qui, retiré du théâtre Montansier après y avoir «épuisé son succès, et ayant transporté ses exercices à Tivoli, se laissa aller, en assistant aux exploits de Ravel , qui lui avait succédé dans son ancienne salle, à lui jeter un imprudent déii de 25 napoléons, accepté séance tenante.
Napoléon prochaine Forioso se promènerait sur une corde tendue depuis le pont de la Concorde jusqu'au Pont- Royal. Notre amour pour la vérité historique nous force d ajouter qu'il n'en fut rien : des circonstances imprévues, suivant le terme usité en pareil cas, peutêtre les ordres de la police, empêchèrent la réalisation de ce projet grandiose ^
Peu de temps après, la famille Forioso et la famille Ravel quittèrent Paris pour entreprendre en province et à l'étranger des pérégrinations où nous n'avons pas à les suivre. Plus tard, retiré près de Bagnèresde-Bigorre, dans une propriété champêtre, fruit de ses sueurs, où il mourut en 1840, Forioso eut la consolation d'y former un enfant qui devait rappeler ses exploits et peut-être les effacer : le jeune Auriol, fils d'un de ses anciens amis de théâtre. El quasi cursores... Il put, avant de mourir, assister à la gloire de son élève, qui lui fut douce sans doute comme un écho et un reflet de la sienne.
Parmi les plus célèhres cahrioleurs contemporains, il est impossihle d'oublier Auriol, le roi, ou plutôt le roitelet des clowns. Jean- Baptiste Auriol, mort seulement en 1881, était né le 8 août 1808, à Toulouse. Il avait de qui tenii-, car son père était un ancien premier sauteur de Nicolet, et la veille encore de sa naissance sa mère avait bondi, voltigé et caracolé sur le théâtre du Capitole : le petit Auriol était déjà si léger! On peut donc dire qu'il entra en ce monde en sautant. Certain qu'il retomberait toujours sur les pieds, son père voulut qu'il apprît tout d'abord à marcher sur les mains, et dès qu'il s'éveillait, on le portait sur la corde raide pour le reposer de son berceau.
A six ans, Auriol était en son genre un enfant prodige. Les leçons de Forioso développèrent encore ses brillantes dispositions naturelles. Il se mit à la tête de sa famille pour exploiter le Midi. Ses frères reconnaissaient humblement la supériorité de ce petit Poucet. A quatorze ans, il avait déjà fait son tour d'Allemagne. D'un saut il revint en France ; d'un bond il passa en Hollande ; d'une cabriole il se retrouva en Suisse. C'est le \^^ juillet 1834 qu'il débuta au Cirque Olympique, avec un succès qui devint bien vite du délire.
<i Qu'est-ce qui roule? dit une biographie à peu près contemporaine de ses débuts; qu'est-ce qui s'enlève? qu'est-ce qui se glisse? Là-bas..., là-haut..., à droite..., à gauche... C'est lui, c'est Auriol. Oh! ah! les charmaiites gambades! Que d'élasticité dans ces jambes
' Brazier, Chronique des petite théâtres, t. l*'', p. 232. — De Manne et Menestrier, Galerie de la troupe de Nicolet, chap. sur Forioso et Ravel.
et dans ces bras-là! que de précision dans tous ces mouvements si justes, si gais, si hardis! que de séduction jusque dans le petit cri dont il s'accompagne en l'air, comme un oiseau ! » El celte biographie a pris audacieusement pour devise :
QuiJ iPïiiis pliiinflï — Pulvis. — Quid pulvereï — Ventus. Qiiid venlo?
Je propose une variante, sauf le respect dû à la prosodie :
Quitl aura ? — AunioL.
— Auriol vient d'aérien, disait-on.
Danseurs d'échasBM aux Champs- ÉlyaéM, d'aprèe les Tabkaux de Paru, de Marlet
Nous ne suivrons pas l'illustre clown dans toutes ses gambades ultérieures: par-dessus le Rhin, qu'il franchit encore comme une simple banquette irlandaise; par- dessus les Pyrénées, qu'il sauta à cloche- pied, et d'où il rapporta une médaille d'or. C'était en 1&41. Puis il revint au Cirque, qu'il ne quitta que dans les premières années du second empire. En 1858, il était directeur d'un spectacle ambulant, et donnait sur les champs de foii'c des représentations dont sa prestesse faisait le principal attrait.
Ce I)ont d'homme, maif;re, sec, nerveux, à l'œil vif, avait eu la légèreté de l'oiseau -mouche. Ses cabrioles au-dessus d'une pyramide de carafes et de faladiers, ses sauts périlleux par-dessus je ne sais combien de chevaux et dou^e hommes hérissés de baïonnettes, ses exercices de voltige et d'équilibre, les pieds en l'air, la tête sur le goulot d'une bouteille échafaudée au sommet de vingt autres, posi-
tion dans laquelle il mangeait, buvait, sonnait de la trompe, haranguait le public et démontrait la charge en douze temps, ont laissé des souvenirs légendaires. On l'a vu reparaître, en 1872 et en 1873, à l'âge de soixante-cinq ans, dans une pièce des Variétés, le Tour du cadran, où il y avait une scène spécialement arrangée pour lui, et au cirque Fernando. De temps à autre aussi, durant sa longue retraite, quelque affiche de banlieue exhibait son nom; mais le public le croyait mort depuis longtemps, et ceux qui ne l'avaient pas
L'aDglaise, d'aprèi te Bon genre,
vu jadis s'obstinaient parfois à prendre pour un faux Aurio! ce petit vieux à la voix d'enfant ou d'oiseau.
Jamais peut-être aucun clown n'a joui d'une gloire aussi européenne. Il ne venait point à Paris un provincial, et il y venait peu d'étrangers dont l'un des premiers soins ne fût de l'aller voir. C'était, dans la vie privée, un brave homme, très doux, très poli, assez spilituel, causant bien, ne cachant ni ses opinions conservatrices ni ses croyances religieuses, aimant à causer de ses exploits passés, mais sans jactance, et à montrer les trophées dont il avait tapissé son modeste logement.
La renommée d'Auriol fut égalée plus tard, dans les premières années du second empire, par celle du beau Léotard, l'homme au trapèze. Bornons-nous à mentionner, parmi les gloires du Cirque, —
358 LE VIETX PARIS
Ciir ils sont tout à fait nos contemporains, et les choses d'aujourd'hui sont exclues de ce livre, — le clown lîoswell, dont la fantaisie bizarre et lujiubre faisait songer à quelque l)oulTon shakespearien, et qui mourut tragiquement; les frères Deans, qui se brisèrent la tète au mois de juillet 1873, à Munich, en s'élanyant ensemble pour saisir le même trapèze; un autre gymnaste habile, Rinaldi, qui péiit d'un coup de sang à ï'Iorence, vers la même époque, tandis qu'il était suspendu par les pieds à son trapèze; le sauteur Onra, dont les exercices semblaient le dernier mot de Varl, mais qui a encore été dépassé depuis; enlin, vers 187."), Mayol, dit Tllomme-Obus, lequel chargeait un mortier avec son cor[)s comme avec un projectile et se fais<ût lancer en avant par une chaige de poudre minutieusement dosée, (fui l'envoyait jus(ju'à un trapèze où il s'accrochait pour commencer aussitôt les exercices ordinaires. Où s'arrêteront les sauteurs et les acrobates de l'avenir? Nul ne l'ose prévoir, après les prouesses inouïes (pie tous les jours des saltimbanques inconnus exécutent sous les yeux des spcntateurs du Cirque et de rUippodrome. Qui sait? P<îul-èlrc un jour nos petits- neveux i*iront-ils de leurs naïfs aïeux, qui voyai(Mit dans la danse de corde le nec plus ultra de la hai'diesse cl de l'habiletr*, à peu j)rès comme nous-mêmes aujourd'hui, dans le wngon qui Ufius entraine à toute vapeur, nous rions de la palache de nos pères.
(;e[»en(lant il pîirait bien dillicile qu'on puisse jamais dépasser Blondin. Si récentes que soient les leprésentations donncH?s par Uiondin chez nous, comment fermer un chapitre sui' les acrobates sims en dire quelcpK^s mots? lîlondin, (ils et pcMit-tils de gymnastes, né en 182H, exerrait ù Nimes (juaud il y fut remanpié, en 1851, pjir un habile acrobate, l{av(»l, probablement le lils du fameux Ravel, qui l'emmena av(n: lui en Amérique, où sa réputation s'est faite. Longtemps attaché au HmViIic* do New- York, il le quitta un jour, eu 1850, pour mettre à exécution une entieprise audacieuse, llette liistoii'e iiivraisemblable courut alors tous les journaux, trouvant l>eaucoup d'incrédules, (hi assurait qu'un acrobate avait tendu sa corde audessus de lii ciitaractf^ du Niii^ara, cl que chaque jour il traversait ainsi l'abinK» dînant une foule iuunensc, en ne se lassant pas d'ajouter à ce! exorrire de nouvelles varianlc^s. Tant<)l il prc^nait son lils sur so!i dos cl le portail d'une i*ive à l'autre en couraid (un jour (ju'il avait l'honneur fie travailler devant lo }»rince de (lalles, il lui olVrit même la préJérence; mais le piince, en souriant, allégua sa grandeur «pii l'altachail au rivage); tant()t il installait une chaise et un petit fourneau sur la corde, allumait le feu, cassait des œuls
ATROBATES KT PAIJÏKIiRS
et coiifectioiinait une omelelle, qu'il mangeait ensuite deviinl les Yankees émerveillés. Les citoyens de la libre Améiiijiie, habitués aux tiiurs (le force et qu'on ii"éloinie pas uiséineiil, n'en [louvaieiit noire
leurs yeux, et ils liient liien vite à Itldutlin nue po|>nliirité snpérietn-e à celle (|u"avaient jadis conipiise Jenny Lind et la [iseiulo-nournce <le W'aslii nylon.
Itlondin ne pouvait manquer d'avoii- les lionneurs de la contre-
façon. 11 y a eu autant de faux Blondin que de faux Démétrius et de faux Louis XVll. Il paraît que celui qu'on a vu à Paris, pendant les derniers mois de l'année 1877, dans la grande nef du Palais de l'Industrie, était bien réellement le vrai. Malgré son âge de cinquantequatre ans, il accomplissait sur une corde juchée à trente ou quarante mètres de hauteur, presque sous la voûte, et sans le moindre filet pour le recevoir en cas de chute, des exercices dont plusieurs eussent été déjà des tours de force s'ils avaient été faits à terre. Non content de se coucher de son long sur la corde et de se relever à la force du jarret, de s'y planter la tète en bas et les pieds en l'air, on le voyait y établir un grand fourneau de cuisine qu'il apportait sur son dos jusqu'au centre et y fabriquer des omelettes qu'il jetait à l'assistance, ou une chaise sur laquelle il montait en enjambant le dossier et dont il escaladait les barreaux comme les degrés d'une échelle ; marcher, courir plutôt, avec des chaînes au cou, aux mains et aux jambes; puis revêtu d'un sac de toile et les yeux bandés ; puis les pieds dans des paniers ronds, par lesquels il avait remplacé les sabots classiques; enfin, monté sur un vélocipède où la corde s'engrenait dans une rainure des roues. Hier, à l'àge de soixante -deux ans, il exerçait encore. Blondin a posé les colonnes d'Hercule de l'acrobatie : on l'égalera peut-être, on ne le surpassera jamais.