‹ Le vieux ParisChapitre 24 sur 35 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Paris est une ville privilégiée entre toutes les villes. C'est pour la servir et pour lui complaire que le monde a été créé. Tout ce qu'il y a de beau, de singulier, de rare ou d'unique sur la surface du globe, s'envole aussitôt vers Paris comme une flèche vers son but. Nait-il quelque part un de ces phénomènes qui font reculer la nature devant son œuvre : un veau à deux tètes, un liomme sans bras, un enfant monstrueux capable d étouffer une hydre dans son berceau, ou si mignon et si frêle qu'il pourrait tenir tout entier dans la pantoufle de Cendrillon, c'est pour Paris! Un cyclope n'ayant qu'un œil au milieu du front, une femme à barbe, un rat gros comme un bœuf, un merle blanc, un homme à queue, un homme-chien tout revêtu de poils, vite à Paris! Athéniens blasés, qui bâillez au Théâtre- Français et à l'Opéra, dites, que vous faut-il pour réveiller votre esprit endormi, pour émoustiller votre curiosité assouvie? Que voulez- vous voir? Une chose impossible, un démenti à la logique et à la création, une absurdité vivante, une fable, une chimère, un de ces cauchemars sortis du cerveau des mythologues de l'antiquité ou des poètes romantiques, une sirène, un vampire, un albinos, un satyre, un phoque qui parle, une femme qui se nourrit de sabres crus, un anthropophage, un squelette animé, un crocodile qui pince de la guitare, une jeune princesse sauvage qui danse sur la corde, un roi des îles Noukahiva qui cire les bottes. Pan avec ses pieds de chèvre, Cacus vomissant des flammes. Hercule emportant une montagne sur son dos et jonglant avec un poids de deux cents livres comme avec une toupie? Demandez, faites- vous servir. Il n'en coûte que deux sous par personne, et on ne paye qu'en sortant. Suivez le monde! Un petit air de

LE VlEt!X PARIS

clarinette et de grosse caisse ; voilà qui est (ait. Regardez maintenant dans ce haquet, sous ce hocal, sur cette table, dans ce tiroir, vous y IfOHvei-ez le monstre demandé!"

Il fut un temps où la naissance des monstres était regardée comme un présage infaillible de quelque grand malheur, au lieu d'être exploitée comme une curiosité foraine. C'est à ce point de vue que les

Les monKlrps. — Franr;oii> Trouillel ou Trouillac, d'après une pièce du temps.

envisaf;eiU tou.s les ilémonogia|ilies : Boguet, dans ses Discours des exécrables sorciers , Torquemada en son Exameron, et bien d'auti'es, comme aussi lu plnpait des vieux autcui'S qui en ont parlé. Ijh iille double, lice le l> juin ïi'2S à Aubcrvilliers, et qui, [)endant les trois jouis qu'elle vécut, l'ut visitée truiic multitude iiilinie de curieux,

était considérée comme le produit d'un démon incube ou succube. César Nosti-adamus décrivant, dans son Histoire de Provence, l'enfant â deux têtes et le chevreau pliénoménal qu'on avait apportés à son père, le fameux prophète, pour qu'il les examinât (155i), ne manque pas de s'étendre sur les « malheurs et divisions qu'ils semblent pronostiquer infailliblement , estans toujours produits contre

Malliiae Buchingor, d'après un |>orlrail dalé de 1707.

l'ordre et l'art île nature, iiliu terLaiiiemcnt commo causes, mais vrais sif^nes et nuiiccs e.vliaordinaiies et ceitaius de choses tiihtes et limestes ». Monlaij^nc hii-méme, peu superstitieux par natuii', fait quelque i-éllexion semblable sur l'enlant double qu'on munirait en son temps pour de l'aij-ent'. Mais la ci-édulilé et l'imaj-ination pnpulaii-cs ont si bien exagéré tous ces faits dans les siècles passés, et les écrivains les ont acceptés avec un empressement si naïf, sans jamais

. Ll,ch. j

les contrôler en rien, qull en est bien peu que Ton puisse citer alors avec quelque garantie de certitude.

Nous n'avons garde d'ailleurs de nous arrêter aux monstres proprement dits, sujet répugnant, qui ne peut offrir d'intérêt qu'au point de vue médical. L'exploitation ou la simulation des cas tératologiques, parmi les animaux comme parmi les hommes, a toujom's tenu une très large place dans les exhibitions foraines , et le classique veau à deux têtes est certainement un des plus anciens spectacles qu'on ait offerts à l'admiration de la foule. Elle serait interminable la liste des phénomènes qui ont laissé trace dans la chronique parisienne, depuis ce Trouillac, l'homme cornu trouvé, en 1599, dans la forêt du Maine, et montré sur le Pont-Neuf; le monstre de Madagascar, qu'on exhibait en 1658, et dont J. Lagniet nous a laissé le porti-ait; jusqu'aux êtres doubles, dont les plus célèbres, Ritta-Cristina, les frères Siamois et, tout récemment encore, Millie- Christine, ont paru en notre siècle.

Disons seulement quelques mots des êtres incomplets qui ont mérité un intérêt plus sérieux par l'industrie avec laquelle ils savaient suppléer aux lacunes de leurs organes.

L'Estoile et Sauvai nous apprennent qu'on vit à Paris, en 1580, un Breton sans bras, qui écrivait, lavait un verre, ôtait son chapeau, jouait aux dés, aux cartes et aux quilles, tirait de Tare, chargeait, bandait, démontait et faisait partir un pistolet. A cette curiosité, Sauvai en ajoute beaucoup d'autres de la même nature. Il parle, avec l'admiration séante, du fils d'un tailleur nommé l'Asne, qui, venu au monde sans main droite, sans bras ni épaule gauches, taillait des plumes avec le moignon du bras droit et gagnait sa vie à écrire; d'une femme sans bras qui coupait des chemises et des habits; d'une fille de seize ans, aflligée de la même lacune, qu'on voyait de son temps, au cimetière Saint- Innocent et dans les rues de Paris, enfilant des aiguilles et cousant avec ses pieds ; enfin d'un autre homme également sans bras, qui, non content de faire tout ce que faisait le Breton dont il est question plus haut, buvait et mangeait tout seul, maniait un fouet mieux que charretier du monde et, rien qu'en penchant la tète sur son épaule, ruait de grande force une coignée contre quelque pièce de bois. Par malheur, un si beau talent finit par tourner mal , et l'homme sans bras abusa de sa trompeuse infirmité pour se faire meurtrier et larron de grand chemin. Certes, il fallait une vocation bien déterminée pour se mettre à détrousser les passants avec ses pieds, et si ce voleur était digne de la potence par sa perversité, par l'originalité du fait il méritait sa grâce.

fiTRES INCOMPLETS, NATNS ET GÉANTS 3C6

De pareils cas pourtant, si extraordinaires qu'ils semblent, ne sont pas aussi rares que l'on pourrait croire. On a vu très souvent des hommes sans mains et sans bras se distinguer par une habileté incroyable. En -1709, on monti-ait à la foire Saint- Laurent un phénomène dont il est question dans la comédie de Legrand portant ce titre, et qui, entre autres exercices, ùtait son chapeau, battait les cartes, jouait au piquet, s'accompagnait du tympanon avec le pied. En 1716, à la foire Saint-Germain, un Allemand, non seulement

Lee monBlres. — La veuve Dimsnche et

d'après une estampe du temps.

sans mains, mais sans jambes, se servait de deux moignons informes pour tailler une plume, écrire et faire des traits, toucher d'un instrument, jouer des gobelets, tirer dos coups de fusil, exécuter des tours de carte et des tours d'adresse '. On en montrait un sur le boulevard du Temple, en 1770, qui buvait, mangeait, débouchait une bouteille, se servait d'un cure-dents, jouait à tous les jeux, filait de la laine ou du coton, jetait un bâton avec force à quarante pieds de lui, enfilait une aiguille et faisait un nœud au fil, etc. Quelques années après, à la foire Saint-Germain, la jeune et merveilleuse Vénitienne, qui réunissait tous les charmes, — car non seulement elle n'avait pas de mains et ses pieds étaient attachés aux },'enoux, mais elle était naine, — chantait des ariettes italiennes, raclait du violon, tricotait,

' A. HeulhanJ, La foire Saint- Laurent , t87S, in-8°, p. 126, 132.

filait, coupait, cousait et se servait de sa langue pour nouer le fil. Une autre, en 1810, attirait la foule sur les boulevards en jouant du violon , comme cet Hermann Unthang exhibé par le cirque Napoléon en 1870. 11 y a une trentaine d'années, on voyait sur la place Saint- Germain -TAuxerrois, dont il avait fait son quartier général, un pauvre être également dépourvu de ses quatre membres et qui écrivait avec son ventre. L'administration est devenue plus sévère qu'autrefois pour des spectacles i^epoussanls qui encombraient la voie publique.

Sera-ce insulter aux mânes du peintre Ducornet, né sans bras, que de rappeler son nom célèbre à la suite de tous ces anonymes? Ducornet ne se bornait pas à enfiler une aiguille et à jouer aux cartes, il exécutait avec ses pieds des tiibleaux qui ne seraient point sans mérite, même pour un peintre doué de tous ses membres, et dont plusieurs ornent des églises, des châteaux, des musées. Mais Ducornet ne se donnait point en spectacle, bien qu'on ait souvent fait cercle au Louvre, à sa grande irritation, pour le voir passer suites épaules de son père; cai^ il évitait de marcher de peur d'altérer la délicatesse des pieds qui lui servaient de mains. J'ai voulu inscrire ici le nom de cet artiste, mort en 1850, comme celui qui a le mieux montré jusqu'à quel point l'industrie pouvait suppléer à la nature, et aussi pour honorer et relever un sujet qui n'a rien de bien noble par lui-même.

Sans nous arrêter à quelques autres cas curieux, tels que les femmes sans langue, mais néanmoins parlant très bien, — phénomène à souhait pour exercei* la verve caustique des misogynes, — qu'on montrait aux foii*es de 1700 et de 1773, nous terminerons cette rapide esquisse des êti^es incomplets i)ar quelques notes sur les aveugles. Sauvai ne les a pas oubliés, et il cite de plusieurs des trails étonnants, qui néanmoins n'étonneront personne, car on sait jusqu'où la privation d'un sens, en particulier de la vue, peut pousser la délicates.se et le développement des autres. Et comment s'étonner de rien après l'exemple de Tillustie aveugle- né Saunderson, qui lit si longtemps de doctes coui^s sur la perspective, la lumière et les couleuï's?

(les mallieui*eux se donnaient parfois en spectacle, et on les a faits plus d'une fois servir au divertissement des gens qui voyaient clair, surtout avant qu'on n'eut entiepris leur éducation d'une manière méthodique. Valentin Hauy a raconté qu'il fut conduit à s'occuper d'eux en voyant un jour, le 18 mai 178'2, dans un café de la place Louis XV, « dix pauvres aveugles alTublés d'une manière lidicule,

ayant des bonnets de papier sur la tête, des lunettes de carton sans verre sur le nez, des parties de musique éclairées dex'Unt eux et jouant fort mal le même air à Tunisson ^ »

L'année suivante, une Viennoise, M"c Paradis, était presque aussi à la mode chez les Parisiens par son talent sur le piano que l'avait été, un peu auparavant, son compatriote Mozart. Elle suppléait à Fabsence de la vue en notant les morceaux qu'on lui dictait, même les plus compliqués, à l'aide d épingles fichées dans des pelotes, et en les apprenant par cœur avec ses doigts.

L'étonnante habileté des aveugles à suppléer les organes qui leur manquent est tellement connue, qu'il suffira de citer un ou deux faits entre ceux dont les rues de Paris ont été les témoins : par exemple, Tusage où l'on était, par ces brouillards opaques et imptmélrables que dégage quelquefois la Seine, de prendi^e un quinze-vingt pour guide à travers la ville, et ce trait des deux aveugles vus à Paris par Kotzebue en 1804, et qui jouaient la journée entière au piquet dans la rue, à la volonté de tout passant qui les payait en conséquence. Vers la fin du ivgne de Louis XVI, on avait organisé un orchestre d'enfants aveugles, qui allai(»nl dVglisc» cmi église exécuter des messes en musique pour attirer la foule*-.

Beaucoup de nos lecteurs se souviennent encore du bruyant café des Aveugles, installé dans un sous-sol du Palais-Royal, et qui rappelait jusqu'à un certain point le café de la place Louis XV, décrit par Valentin Hauy, car il avait un orchestre et une troupe dramatique exclusivement composés d'artistes qui n'y voyaient pas. Cet établissement populaire, assez mal fréquenté, a disparu depuis quelques années. On ne rencontre même j»lus guère d'aveugles jouant de l'accordéon ou de la clarinette sur les ponts. Cette infirmité n'est plus donnée en spectacle dans les rues que par des mendiants obstinés, dont le nombre ne dépasse pas celui des autres infirmes. Aujourd'hui, tout aveugle de bonne volonté peut être mis en mesure, plus aisément qu'un cul-de-jalle ou uiême qu'un manchot, de bien gagner sa vie.

* Du Camp, Parié, t. V, p. 'i9. — Campardon, Spectacles de la fmre , l. I, p. 187 2 Nouveau Tableau de Paris (1790).

Parmi les phénomènes vivants de la nature, les nains et les géants ont toujours joui du privilège d'exciter une curiosité qui, du moins, est sans mélange de dégoût.

Il est souvent question, chez nos vieux romanciers, de nains sonnant du cor sur les donjons pour annoncer l'approche de quelque chevaliei' ou de quelque belle dame, chargés de messages, accompagnant les demoiselles, remplissant Toffice de varlets. Ils figuraient, au moins à la fin du moyen âge, dans les coui'S à côté des fous du roi, dont ils remplissaient même fréquemment les fonctions. On leur rasait la tète, on les levétait d'un accouti*ement grotesque, avec un bonnet orné de grelots, et souvent aussi ils portaient la marotte. Li reine Isabeau de Bavière avait une naine. François I^r, Henri II, Catherine do Médicis, etc., eurent des nains à leur service pour les divertir. Le fameux Triboulet, l'un des plus connus parmi les fous de cour, était un nain contrefait. Biaise de Vigenère, qui prétend avoir été servi à Rome, on 150G, dans un banquet chez le cardinal Vilelii, par trente- quatre nains, ajoute quelques renseignements relatifs à ceux de la cour de France, sous François I^^ et Henri II, dont le plus petit était Cîrandjean le Milanais, qu'on portait dans une cage comme un oiseau. La femme de François l^^, la reine Claude, et sa fille, la princesse Charlotte, avaient également des naines, dont il est fait mention dans les comptes de dépenses.

Catherine de Médicis eut pour les nains un goût particulier, qui semble avoir été poussé jusqu'à une véritable passion. En 1550, la cour de France possédait pour le moins trois nains, dont deux, Bezon et Romanesque, appartenaient spécialement à Catherine, et dont le troisième, Merville, ne tarda point à passer également à son service. Tous ti*ois îivaient des gouverneurs et étaient somptueusement vêtus. La même année, Catherine reçut en présent du roi de Pologne deux auti'es nains, désignés sous le nom du Grand -Pollacre et du Petit- Pollaçon. 11 est (piestion aussi de ses naines à diverses reprises dans les comptes de la maison du roi; Tune d'elles, native de Normandie, n'avait pas dix-huit ])Ouces de haut à l'âge de sept ou huit ans. Elle maria ensemble trois couples de nains qui étaient à son ser-

vice, mais qui ne firent pas souclie '. En 1578, elle en avait encore finq, particulièrement Majosky, qui suivait aux frais de la reine les cours d'un collège. Elle laissa par testament six mille écus à chacune de ses naines. Ses fils héiitèrent de ce goût. Charles IX fit paraître

CéjbinMxiit cUlaplus pàHte tiieisefi mf/né fèm^deÙipiitijelù efpece/mnméÂiu^iMaye'deiSafisnéMÂlkmdt^fitamsùi " -^ " ' 'e^ûpi>nresd^AauXctiinapas0fn/u.'''

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\Ai nains célèbres. — Le nain Akeneil; fac-similë d'une gravure du temps.

son nain dans un tournoi en 1503. En 157'J, le roi de Pologne lui envoya quatre nains; puis l'empereur d'Allemagne lui fil présent de trois autres, également Polonais. La Pologne parait avoir été tout particulièrement en possessioTi, du moins à cette époque, de produire ces avortons. On en connaît deux, Jean de Crésoqui et don Diego de Portugal, qui, en 1577, appartenaient à Henri III. On les habillait

' L. Guyon , Diww(« b

comme des pouptvs; ils dansaient des voiles et des gaillardes pour amuser les courtisans.

Henri IV avait trois nains : Xanica ou Janick, Espagnol ; Merlin et Marin Noël. La tradition des nains de cour était si bien affermie, que Rubens ne crut pas pouvoir oublier ce personnage essentiel dans le tableau où il représenta le mariage de Marie de Médicis avec le Béarnais. Outre ses quatre nains en titre, dont l'histoire nous a conservé les noms, Pierre Dumont, Raphaël Dubois, Denis Sornet et Guillaume Dupont ', Louis XIII en avait recueilli du règne précédent plusieurs, dont Tun, en 1(523 , remplissait les fonctions d'huissier de son cabinet, de même que le nain Mandricart était huissier du cabinet de la reine. Ce dernier ne fut pas non plus le seul que posséda Anne d'Autriche : bornons-nous à nommer parmi les autres Louis Pinson, dit Balthazar, dont la mort en 1602 marqua, dit-on, l'abolition de cette charge à la cour de France. Cependant on trouve encore le nain Lutel sur les comptes de IGGi à 10(>8; et, en 1G8G, Louis XIV en avait un, âgé de trente- cinq ans et haut de quatorze pouces, envoyé de Bretiigne par M. de Lavardin.

A l'exemple du roi, les princes du sang, les grands seigneurs, les hauts personnages en tout genre, — Mademoiselle, dont Vincoynparable mignonne, morte en 1053, a obtenu de la muse burlesque de Loret* un long article nécrologi(jue; le prince de Condé, le marquis (le Boufïlers, le chancelier Séguier, et même des ecclésiastiques, — avaient des nains dont nous ne parlerons pas, non plus que de tous ceux dont il est question dans Tallemant des Réaux ^

En dehors de la cour de France, un des derniers et des plus illustres nains officiels, aucjuel nous ne pouvons nous dispenser d'accorder une mention a cause de son exceptionnelle célébrité, et aussi parce qu'il parut dans les rues de Paris, fut le Lorrain Nicolas Ferri, plus connu sous le nom de Bélié, qui appartenait à l'ancien roi de Pologne, Stanislas Leczinski. Bébé n'avait pas plus de vingt- quatre pouces de haut; on pouvait le cacher, armé de pied en ciip, sous la croûte d'un pâté. Un jour (pi'il sortait delà rue Dauphine pour prendœ le Pont -Neuf, se voyant entouré par les passants, il s'esquiva lestement le long du quai de la Vallée, et enfila la rue des Augustins. La foule le suivait de près; mais, au détour de la rue, Bébé avait disparu. On le chercha partout sans pouvoir le trouver et, de guerre lasse, il fallut bien (jue latlroupement se dispersât. Aussitôt Bébé sortit d'une

' Archives curieuses de Vhistoire de France, 2« série, t. VI, p. 67.

* Muse historique, lettre du 15 février 1653.

' Édit. P. Paris, t. H, p. 75 et 115; t. IV, p. 398.

Ijotte forte, qui se trouvait a 1 étalage d'un cordonnier, et où personne ne s'était avise de laller quérir.

A la petite cour de Lunéville, oii il avait jusqu'alors régné sans rival, Bébé faillit crever de'jalousie quand il vit arriver, à la suite de la comtesse Humiecska, le nain Borulawski, dit Joujou, qui l'emportait sur lui d'abord parce qu'il était plus petit de quelques pouces, ensuite parce qu'il était gentilhomme, enfin parce qu'il causait mieux, se montrait plus intelligent et plus aimable. Borulawski soutenait dignement la réputation de la Pologne au point de vue de la production des nains. Il vint ensuite à Paris avec sa bienfaitrice, et, pendant plus d'une année qu'il y resta, fut l'objet d'une curiosité et d'une faveur très llatteuses. Le financier Bouret donna en son honneur une réception brillante, suivie d'un repas où les pièces et la vaisselle étaient en rapport avec sa petite taille. Le comte de Tressan fit de Borulawski l'objet d'un mémoire à l'Académie des sciences, et Saint-Foix en conserva le souvenir dans ses Essais sur ParisK Plus tard, après de longues tournées dans les divei's pays de l'Europe et lorsqu'il avait pris le parti de se montrer pour de l'argent et de donner des concerts, il revint à Paris et n'y obtint pas un moindre succès. Borulawski, un des rares nains lettrés qu'on ait vus, a écrit ses Mémoires,

Bapprochons de Bébé et de Joujou le nain Bichebourg, qui avait le titre de sommelier dans la maison de la duchesse d'Orléans, femme du futur Philippe- Égalité, sans en remplir les fonctions, et qui était une sorte de nain d'office. Bichebourg n'est mort qu'en 1858 , à Tàge de quatre-vingt-dix ans; il est sans doute l'unique exemple d'une longévité pareille qu'on puisse trouver dans l'histoire de ces petits êtres'.

A coté de ces nains historiques, les autres font assez piètre figure. On n'a pas manqué d'en exhiber souvent dans les foires, et nous pourrions rapporter un grand nombre de cas, mais généralement anonymes et sans intérêt, dès le xvio et le xvn^ siècle. C'est au xvjiio seulement que, grâce aux chroniqueurs et aux almanachs forains, les renseignements deviennent plus précis. Citons spécialement, en 1751, le nain hollandais, haut de deux pieds quatre pouces, et dont, à en croire l'annonce, la grosseur de la tète égalait la longueur de son corps; en 1774 et 1775, une naine allemande du nom de Stœbert, très bien faile, et le nain des Indes, haut de vingt-sept pouces seule-

» Tome IV, p. 1/|5, 5« édit.

* Ed. Garnier, les Nains el le» Géants, in -18, p. 163.

ment, qui eut Hiouneur d'être présenté à la famille royale; en 1779, le nain géant, enfant de quatre ans conformé comme le plus robuste, et une famille de Lapons dont le père avait trente et un pouces de haut, la femme vingt-huit et l'enfant dîx-huit.

Plus tard, le nain Hynch excita par son talent l'admiration de tous les habitués du Cirque Olympique. Mais de tous les nains de théâtre c'est le petit Moreau qui fit le plus de bruit et fournit la plus longue carrière. Il était fils d'un musicien de la Comédie Italienne et n'avait, dit-on, pas plus de vingt-huit pouces. Dans une fête donnée -par le prince de Condé à Chantilly, en 1707, Moreau, alors âgé de treize ans, sortit tout à coup, habillé en Amour, d'un énorme ananas qu'on avait servi au milieu de la table et charma les dames en chantant des couplets à leur louange. Audinot l'engagea en 1769 à l'Ambigu, où il fit merveille dans les rôles d'Arlequin. Puis il passa aux Variétés, où sa grâce et sa gentillesse continuèrent à charmer le public, et revint encore à l'Ambigu, mais avec un bien moindre succès qu'autrefois. Vers la fin de la révolution, on le retrouve au théâtre des Jeunes- Artistes, entre Désaugiers et Lepeintre jeune, celui-ci tout enfant encore. Ce fut la fin de sa carrière artistique. Devenu vieux et tombé dans la misère, il en fut réduit, sous le premier empire, à courir les places publiques et à se montrer pour deux sous dans des baraques '.

En 1813, Nanette Stocker, Autrichienne d'origine, en compagnie de l'Alsacien Hauptmann, donnait des représentations de chant, de musique et de danse; la première jouait du piano-forte avec talent, et le second ne manquait pas d'habileté sur le violon. Agée de trentetrois ans, Nanette pesait trente-trois livres et avait exactement trentetrois pouces (le haut. Les théâtres semblaient alors vouloir accaparer les nains. Sewrin lit sa pièce de Gulliver clans Vile des Géants, pour en exhiber trois, à coté de Tacleur Cazot, qui était d'une taille gigantesque (1815). Au Cirque, en 1818, parut une jolie naine de huit ans, la petite Babet, haute de dix- huit pouces et faite au tour, laquelle, après avoir excité ladmiration de l'Allemagne, fit les délices de Paris par ses grâces mignonnes, comme son habileté dans l'art de la pantomime et dans celui de réquitation.

L'année suivante, tout Paris alla voir au théâtre Comte les deux sœurs Souvray, qui, bien que déjà vieilles, étaient encore vives, chantaient et dansaient agréablement, surtout Thérèse, la plus petite

' Le Chroniqueur désœuvré , t. 1 , p. 68; l. U , p. 56.— Brazier, Chronique des petits ihéAlres , t. l,p. 125.

et la plus intéressante, que raffiche qualifiait de Mme Bébé, car on prétendait qu'elle avait été fiancée, en 17G1, à son compatriote Nicolas Bébé.

C'est encore le théâtre Comte qui mit en lumière, sous le règne de Louis-Philippe (1830), le nain Mathias Gullia, Illyrien, haut de trentequatre pouces, parlant cinq langues, et qui fut présenté à TAcadémie des sciences par Geoffroy Saint- Hilaire.

Tels furent les principaux pi'édécesseurs de Tillustre général Tom- Pouce, qui mérite de nous ai'rêter un peu plus longtemps. Ce phénomène, exploité par Barnum avec un véïûtable génie, était né dans le Connecticut et s'appelait réellement Charles Stratton. Barnum lui avait donné le nom du nain légendaire de TAngleterre, Tom-Tliumb, Poucet de la chevalerie, compagnon du roi Arthur, l'un des héros de la Table-Ronde, sur lequel Fielding a écrit une tragédie. Après avoir passé par T Angleterre, Tom- Pouce arriva à Paris précédé d'une réputation colossale, et fut présenté à Louis- Philippe et à sa famille comme il Tavait été à la reine Victoria. La foule se pressa dans la salle des concerts de la rue Vivienne, où il se montrait. II fut Tobjet d'un engouement extrême. On le mandait dans les salons. Les dames se le passaient de main en main, lui pi'odiguant les bonbons et même les bijoux. 11 se piquait de belles manières et avait des façons de gentleman. Couvert habituellement d'un habit à la française, poudré comme un cordon-bleu du temps de Louis XV, portant au côté une épée en or grande comme une épingle de cravate, il se montrait quelquefois aussi en costume de Frédéric 11 ou de général, et se prenait fort au séi'ieux. Son portrait figurait aux vitres de tous les marchands d'estampes. Son nom courait les journaux, les chroniques, les chansons et les pièces de théâtre.

On rengagea au Vaudeville pour y jouer le Petit Poucet (5 mai 1845), vaudeville-féerie de Clairville et Dumanoir. Les badauds s'attroupaient sur la voie publicjue autour de son équipage couleur d'azur, attelé de poneys microscopiques, qui semblait avoir été taillé dans une citrouille, comme le carrosse de Cendrillon. Tom-Pouce avait alors, ou plutôt on lui attribuait treize à quatorae ans, car il est probable (jue Barnum le vieillissait; il était haut de soixante centimètj'cs et ne l)esait guère que treize livres.

Après avoir (juitté Paris pour se faire voir en province et à l'étranger, il y rentra vers la fin de l'année et alla prendre conjjé de la famille royale à Saint- Cloud. Nous n'avons pas à le suivre dans le reste de sa carrière, qui ne nous regarde plus. Qu'il nous suffise de dire que plus tard, après avoir fait fortune, Tom-Pouce épousa en

grande pompe miss Luvinia Warren, une naine charmante en compagnie de laquelle il venait d'entreprendre une nouvelle tournée en Angleterre, son pays de prédilection. En 1864, il passa par Paris avec sa femme et sa fille âgée de onze mois, descendit à Thôtel du Louvre ri lança des invitations conçues en ces termes, auxipiellcs les curieux répondirent avec empressement :

M. et M'"" r:harl»*s S. Stratton (connu? sous le nom do général

Tom-Poure et sa femmft) présentent leurs compliments à

et seront très honorés si Ton veut bien accepter la carte ci -jointe et en faire uape aux temps rt lieu ci -dessous indiqués :

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