‹ Le vieux ParisChapitre 25 sur 35 · RUE DE RIVOLI · texte numérisé non relu

RUE DE RIVOLI

M. KT M"»*- Charles ?. STRATTON

Chez eux de 2 à 4 heures, du 4 au fi décembre 18 >4.

Le général Tom- Pouce était alors trop grand seigneur pour se montrer à prix d argent; mais il avait gardé Tamour des vieux comédiens pour les j)lanches où ils ont obtenu leurs triomphes. Il voulait apparaître dans sa splendeur à ceux qui l'avaient vu dans son humilité, et les recevoir en gentleman, chez lui, au milieu de sa famille.

Tom-Pouce est mort au mois de juillet 18&Î; cette nouvelle a ravivé sa gloire, et tous les journaux, même les plus sérieux, lui ont consacré des articles nécrologiques.

Depuis Tom-Pouce, les nains les plus remarquables et les plus célèbres qui se soient montrés à Paris sont le prince et la princesse Colibri, les prétendus Aztèques, la princesse Félicie, l'avorton exhibé par M. Marc Fournier à la Porte- Saint- Martin dans sa revue de fin d'année, en 18(")7, et tout récemment les midgets américains. Il serait fastidieux de nous arrêter à chaque échantillon de cette race d'oiseaux-mouches, auxquels la nature a généralement économisé l'intelligence autant que la matière, mais que les badauds sont portés à admirer avec attendrissement, comme la fine Heur et la pure quintessence de nature, pour peu seulement qu'ils ne soient pas tordus, noueux et rabougris. Il suffira d'en choisir un comme exemple, et

nous choisissons les Aztèques, ou plutôt les petits êtres, véritables lilliputiens, qu'on nous a montrés à deux reprises sous ce nom, d abord en 1853, dans la salle de THippodrome, puis en 1875 dans celle de Frascati.

En 1853, ils firent leur tour d'Europe, et après avoir, comme le général Tom-Pouce, présenté leurs hommages à la reine Victoria, qui les fit marier, dit-on, ils avaient paru devant l'empeieur Napoléon III, qui leur donna 2,000 francs. Étaient-ce bien des Aztèipies, c'est-à-dire des descendants de l'ancienne race indigène du Mexique ciiassée par les Espagnols? Il est pour le moins permis d'en douter. Les Aztèques du temps de Fernand Cortez étaient des hommes de belle stature, intelligents et hardis; ceux-là n'étaient que de [letils idiots, jouant à dada, [jcureux comme des moui'hes ou comme des oiseaux, auxquels ils ressemblaient avec leur front dé[)i'imé et leur nez proéminent en forme de bec. Que de longs siècles de servitude aient alïaibh le moral du peu ([ui reste de la lace, rien n'est [>lus naturel; mais qu'elle les ait rabougris et ratatinés physiquement au point de leur faire perdre la grande moitié de leur taille primitive, voilà ce qui est plus diflicile à comprendre.

Il ne faut voir probablement en eux que dei=^ accidents de la nature, des exceptions monstrueuses, plutôt (ju'une variété de l'espèce humaine. C'est vers 1850 (]ue ces deux êtres, Maximo, l'homme, et Bartholo, la femme, furent ramenés cle l'intérieur du Yucatan par l'Espagnol Pedro Velasquez, «pii les vendit à un barnum. Velasquez se vantait de les avoir enlevés à une i)euplade à laquelle ils servaient de dieux, et, chose étrange! loisque MM. Broca et Topinard, de la Société d'anthropologie, vouluient examiner leur constitution physique, tous deux, l'homme surtout, prirent alors et immédiatement la position tiès remarquable et assez difficile à supporter longtemps, à cause du rapprochement des genoux et de l'écartement des pieds, qu'on voit attribuée aux vieilles idoles mexicaines, notamment sur les bas-reliefs de Palanqué. Ajoutons que, sur les momiments des Toltèques, prédécesseurs des Aztèques, on trouve des figures de divinités se rapprochant comi)lètement des leurs, et que de la position gardée par eux pendant douze ans il est résulté quelques infirmités incurables. Il parait donc à peu près sûr qu'ils avaient joué le rôle de dieux chez les Indiens de l'Amérique centrale, précisément à cause de leur dilTormité.

€ Les Aztèques, dit le Journal des Débats dans un article des premiers jours de 1875, ont un peu grandi depuis. Maximo avait alors 875 millimètres de haut, il a aujourd'hui H 34. La fille Bartholo,

qui mesurait 781 millimètres, mesure maintenant 1™ 33. I-*a circonférence de leur tête a passé de 336 millimètres à 393, et de 338 millimètres à 413. L'aspect général est devenu moins enfantin, mais rintelligence n'a rien gagné. Ils sont de l'espèce de métis dite zambo, c'est-à-dire issue du mélange de sang indien et de sang nègre. Ils ont aujourd'hui trente-deux et vingt-huit ans. La femme est devenue, avec Tàge, un peu plus sérieuse que l'homme; mais tous deux n'ont à leur service, pour s'exprimer, que le geste et une quinzaine de mots de mauvais anglais. Maximo a conservé une assez grande vivacité et un penchant à Timitation, qui rappelle beaucoup les manières de certains singes. C'est ainsi qu'à la Société d'anthropologie, voyant Tun des membres faire son portrait, il prit aussitôt un crayon, et se mit à griffonner de son coté, en parodiant les manières du dessinateur. »

Les géants n'ont jamais figuré, comme les nains, dans le ti'ain domestique des rois, des princes ou des grands seigneui's. Tout au plus, en cherchant bien, pourrait-on en trouver quelques-uns parmi les valets de pied, les heiduques, les chasseurs et les laquais de certaines maisons, mais à l'état isolé et sans constituer une sorte d'institution. En revanche ils n'ont pas compté en moins grand nombre parmi les curiosités foraines.

En 1613, un chirurgien de Beaurepaire, Pierre Mazuyer, exhibait solennellement des débris fossiles trouvés en Dauphiné le 11 janvier précédent : c'étaient, enti'e autres, des dents de la gmndeur du pied d'un taureau de vingt mois, les os d'une cuisse et une jambe de neuf pieds de long, des vertèbres d'épine dorsale de près d'un demipied d'épaisseur, etc., qu'il présentîiit comme les restes du géant Tlieutobocus, roi des Cimbres et des Teutons, recueillis dans sii tombe, à dix-huit i>ieds sous terre, avec des médailles de son vainqueur Marins. La découverte de ces ossements souleva un si grand bruit, que le roi avait ordonné de les transporter à Paris. Mazuyer fit composer à l'appui de son attribution un espèce de discours, qu'il vendait lui-même, et il les montrait pour de l'argent, avec une enseigne à sa porte, où les os du géant étaient peints. Tlieutobocus partagea la curiosité parisienne avec les Topinambous ramenés en France la même année par Rasilly. Une longue et ardente polémique

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s'engagea à ce sujet parmi les savants : le chirurgien Habicot prit fait et cause pour Thypothèse hasardée de Mazuyer ; mais il fut si doctement réfuté j surtout par Tillustre Riolan, que Mazuyer vit bientôt la foule déserter son spectacle, et qu'il dut finir par vendre ses os à d autres charlatans qui les promenèrent ailleurs. Les prétendus restes de Theutobocus étaient probablement ceux d'un mastodonte; mais le roi des Gimbres et des Teutons faisait un effet plus pittoresque sur renseigne, et il est probable que c'était là, après tout, la principale base de la conviction de Mazuyer * .

La Bouffonnerie de la fille géante, pubUée à Paris en 1641, roule sur un phénomène de ce genre qui attirait de nombreux badauds à la foire. En 1658, deux valets de pied du roi avaient obtenu la permission de montrer pour quinze sous, au bout du Pont- Neuf, dans une baraque souvent occupée par des exhibitions du même genre, un géant rouennais, qui lit concurrence aux débuts de la troupe de Molière, et faillit en compromettre le succès, comme ce funambule romain pour lequel la foule désertii VHécyre de Térence. 11 revint en 1661, après une tournée dans les pays étrangers, particulièrement en Hollande, et, quoiqu'il en coûtât quinze sols tournois pour le voir, ainsi que la femme, la salle du bout du Pont -Neuf ne désemplissait pas. Les courtisans surtout ne se lassaient point d'aller l'admirer, et le trouvaient encore grandi depuis trois ans '.

<r Nous avons été voir à la foire, écrit M"™c de Sévigné le 13 mars 1671, une grande diablesse de femme, plus grande que Riberpré de toute la tète. *

Vers la fin du règne de Louis XIV, l'Allemand Christophe Miller excita l'admiration des Parisiens par sa haute taille. 11 eut l'honneur d'êti'e présenté au roi et de recevoir en cadeau de sa main, s'il faut en croire l'avis qui annonçait son arrivée à Londres un peu plus tard, une massue d'argent et un magnifique cimeterre avec lesquels il avait grand soin de se montrer. En 1735, on exhiba pendant quelques mois, à prix d'argent, un Suédois âgé de vingt-neuf ans, nommé Cujanus, qui avait sept pieds de haut, et vers la monie époque les curieux pouvaient également rassasier leur vue de la contemi)lation d'un colossal Finlandais, pesant quatre cent cinquante livres et ayant presque une aune et demie de largeur^. Une vingUiine d'années plus tard, le géant irlandais Mac-Grath produisit une impression plus stupéfiante encore. Il n'avait pas tout à fait vingt ans. Sa taille n'avait

» Mercure françois , l. UI, p. 266-73.

' Loret, Muse historique, 8 et 22 janvier i66i.

3 Mercure t mai 1735.

commencé à se développer d'une façon exceptionneUe qu'à partir de sa quinzième année, et elle ne cessa de s'accroitre jusqu'à sa mort. Né en 1736, il avait, en 1753, sept pieds trois pouces de hauteur, et lorsqu'il mourut épuisé, en 1760, il était lonj; de sept pieds huit pouces anglais (2^ 528) '.

On vit à la foire Saint- Germain, de 1775 à 1777, une série de géants hoi's ligne : le Dalmate Matthieu Thomick, haut de sept pieds quatre pouces, cpii parlait plusieurs langues et dont l'afliche préconisait l'éloquence, faculté peu commune chez de tels colosses; le Weslphalien Roose, haut de huit pieds un pouce, mesure de Hollande; rAlgérionne habillée en sultane, dont la taille égalait six pied» huit pouces ^

Ije théàtie de TAml^igu représenta en 1780 une pièce intitulée le Géant désarmé par V Amour, composée tout exprès pour l'extiibition d'un phénomène de sept pieds deux pouces, dont on avait pris soin de faire ressortir la haute taille en confiant le principal ixile à une espèce de naine, d'ailleurs excellente actrice, la petite Bonnet. Deux ans après, le théâtre des Giands Danseurs du roi montmit un Goliath de sept pieds et demi, en même temps qu'un Hercule acrobate non moins étonnant en son genre, car il soulevait une table sur laquelle ce personnage était placé avec seize autres hommes : lorsque le géant disparut, on le renipla<;a pour ce tour par trois individus d'espèce ordinaire, ce qui donne une idée de sa taille et de son poids.

D'année en année nous pourrions récolter dans les petites chroniques et les almanachs forains des exemples semblables. Mais, oulvQ que cette nomenclature serait monotone, il est prudent de s'en délier. Les géants de la foire et des baraques du boulevard n'étaient pas tous, il s'en faut, parfaitement authentiques, et ce n'est pas d'aujourd'hui (ju^on sait l'art d en fabriquer avec des hommes ou des femmes d'une taille presipie ordinaire, grandis par des chaussures à hauts talons, des coillures élevées, d'amples panaches et toute sorte d'artifices analogues.

En nous rapprochant de notie époque, nous trouvons, parmi les cas les plus remarquables , le géant espagnol Joachim Eleiceiguy, haut de 2m 307, qui en 18i5 faisait les beaux jours de la salle Montesquieu, où il se montrait costumé en tambour-major. V Illustralion donna son portrait, en l'accompagnant d'une notice, où nous Usons qu'il pesait 195 kilos, que ses pieds étaient longs de 42 centimètres

* Ed. Garnier, Xnins et (lémUi^, p. 276, 296.

2 Cam pardon , S)^ectades rie fa Foire, article Gé<iJ\t$.

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et que, tout mal Mli qu'il était, il avait îles mains d'une proportion et d'une beauté remarquables. Dans l'une des années suivantes, le géant anglais Arthur Galley, masse de chair d'une lounleur apathique, se promenait tous les soirs devant les spectateurs de la salle Bonne- Nouvelle, tenant de chaque main une svelte danseuse et accompagné

d'un enfant qui courait autoui' de lui en passant eulie ses jambes, pal-dessous sa pelisse liongroise.

Dans les premières années du second empire, il existait sui- le boulevard du Temple un café-concert dit du Géant, dont la spécialité consistait à donner en spectacle, entre les cliansons et les romances de ses artistes, un et quelquefois deux de ces colosses. Le café du Géant disparut quand on démolit l'ancien boulevard du Temple, c Tous les phénomènes de ce genre qui vivaient à cette époque ont passé pai'

ce café, gekints polonais et géants chinois, russes ou américains. Leur exhibition se bornait à monter pendant quelques minutes sur l'estrade, ou théâtre du fond, en costume plus ou moins riche, et surtout à se promener dans la salle et à passer entre les rangées de table, en tenant maladroitement par la main une des chanteuses qui faisait la quéle et que Ton choisissait parmi les plus petites de la troupe. Quand le géant était fort, les garçons de café s'arrangeaient toujours de façon à produire sur un point de la salle une sorte d'encombrement factice, et le géant enlevait alors dans ses bras et faisait passer par-dessus la table la quêteuse qui poussait de petits cris effrayés; mais on trouvait rarement des géants capables d'exécuter ce tour de force, et la plupart se tmînaient gauchement, ahuris par les lumières, la foule des spectateurs et semblaient, pour ainsi dire, embarrassés et comme honteux de leur grandeur*. >

Apres avoir perdu ce centre de ralliement, les géants dispersés ne surent d'abord que devenir. Enfin peu à peu ils reprirent leurs esprits, et Ton en revit quelques-uns à droite et à gauche : le Vosgien Joseph Brice, — taille 2"™ 201, - qui fut présenté à Tempereur en 18<32; le géant qui remplissait le rôle du tambour-major en 1869 dîuis le Marengo de M. Dennery au Chàtelet, et qui, pour donner du feu à un jeune soldat, le soulevait par le collet de son habit jusqu'à sa pipe; la comtesse Lodoïska, de Vienne, etc. Rappelons aussi le géant chinois Ghang et sa femme; un autre géant chinois, qui se montrait à l'exposition universelle de 18G7 et donnait à ses visiteurs sa signature autographe, qu'il peignait devant eux. Nous en avons certainement passé, mais nous espérons n'avoir commis, dans cette nomenclature, aucun oubli essentiel.

» Ed. Garnier, Naim et Géants, p. 322.

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