CHAPITRE XI
Les bîiflaucis qui s'arrêtent sur les places publiques, pour re^i^arder un chien qui présente les armes ou un siuj^^e qui joue des castagnettes, ne se doutent guère de Tantiquité à laquelle remonte cet innocent spectacle. On peut affirmer sans crainte que, depuis qu'il y a des saltimbanques, il y a des animaux savants. Or il y a toujours eu des saltimbanques, f^es jongleurs et ménétriers du moyen âge menaient souvent avec eux des ours et des singes qu'ils avaient dressés, les uns cà danser en cadence aux sons des instruments, les autres à exécuter des cabrioles rehaussées de grimaces. D'après les statuts du Livre des Métiers, recueillis et classés par Étiemie Boileau sous le règne de Louis IX, les pauvres jongleurs entrant à Pai'is par le Petit- Pont étaient dispensés de tout droit, pourvu qu'ils fissent exécuter quelques gambades à leurs singes devant le péager, et c'est de là qu'est venu ce dicton : <r Payer en monnaie de singe. »
Gomme les jongleurs, les herbiers et mires, ou médecins ambulants, amassaient la foule par les tours de souplesse des animaux qu'ils avaient instruits à la sueur de leur front, par des sauts d'ours, de singes et de chiens. I^a truie qui lile et l'àne qui vielle figurent souvent parmi les monutnents du moyen âge. Un manuscrit du commencement du XI vc siècle, de la Bibliothèque bodléienne, représente un cheval tambounnant. Dans un autre, de 1344, on voit un chien qui danse et un coq juché sur des échasses qu'il manie en cadence, aux sons d'une flûte et d'un tambourin. Ce sont là évidemment des tours de jongleurs. Ils dressaient aussi des chèvres, pareils à la Djali de la Esmeralda, ou plus simplement à cette chèvre sellée et bridée que des bateleurs faisaient monter et descendre le long d'un bâton , avec
38'i LE VIEUX PARIS
un singe sur ses épaules, devant I^uis XIII, et que le jeune roi voulut acheter immédiatement pour vingt-six écus d'or*.
Pour écrire l'histoire des animaux savants au moyen âge, il faudrait aborder celle des carrousels et celle de la vénerie, qui Uniment une si grande place parmi les occupations favorites de la féodalité. La chasse à Taille du faucon et des autres oiseaux de proie dressés par une éducation assidue était souvent un spectacle qui se donnait pour récréer les dames, ou les convives et les hôtes d'un gi-and seigneur. On avait même trouvé moyen de le faire entrer dans les divertissements des festins et au nombre des entremets : le maître queux posait sur la table un pâté à jour dans lequel étaient enfermées des perdrix, des cailles, des alouettes. Dès qu'on avait ouvert le pâté, toute la nichée prenait son vol ; on lâchait alors un oiseau de proie, qui fondait sur les fugitifs et les rapportait au maître *.
Sous I^uis XIII, où tout ce qui tenait à l'art de la vénerie fut porté au plus haut point de perfection et de splendeur, duchesses et marquises assistaient fréquemment à la chasse au vol, et le roi avait fait même élever dans la plaine Saint-Denis une petite butte en ttTre, surmontée d'un pavillon, où il se mettait avec les dames, comme dans un observatoire, pour jouir du spectacle. Tout jeune, il se divertissait sans cesse, à FonUiinebleau ou aux Tuileries, en plein air ou dans la grande galerie du palais, à cette chasse au vol. Ce fut sous son règne aussi qu'un Flamand donna à la cour le divertissement, alors tout nouveau, de la chasse au poisson, à l'aide de deux cormorans dressés. Nous savons par le journal de Dangeau, qui suit pas à pas tous les amusements de Versailles et de Saint -Germain, que Louis XIV procura plusieurs fois ce spectacle aux princesses de son entourafie.
Les opérateurs ou charlatans des xvp et xvii^ siècles avaient toujours un singe savant, quelquefois un cheval qui, comme celui du charlatan anglais dont parle Palma-Cayet\ devinait aux clignements d'yeux et aux signes impeiceptibles de son maître combien d'ai'gent tel assistant avait dans sa bourse, ceux qui étaient les derniers venus, etc., au risque de se faire passer pour un démon, et d'être brûlé par la main du bourreau. Le singe était également l'inséparable compagnon des montreurs de marionnettes. Nous avons parlé du Fagotin de Brioché, qui savait se mettre en garde, pousser des bottes comme un spadassin, et qui même, assure-t-on, faisait la nique aux plus déter-
' Journal d'Héroard, 13 novembre 1601.
' Flore et Blanche fleur.
J Chronolog. fepténaire, collection Michaud, t. XUI, 285.
minés acrobates. Mais c'était surtout à la foire Saint-Germain qu'il fallait aller cliercher les animaux savants. I^ les chiens et les singes se disputaient la palme, et ravissaient tour à tour les suffrages des connaisseurs. On y vit paraître, en une certaine année, une merveilleuse guenon de l'ile d'Angole, élevée par un habitant de la Cité,
■■ L'âne qui yiclle ■ soulplurc de la cathédrale de Chartres.
laquelle brillait également dans les exercices du corps et dans reux de l'intelligence, car elle savait pirouetter sur un fil tendu, puis signer lisiblement son nom : Marie d'Atifiole. Lo talent acrobatique, entre tant d'autres, semblait particulièrement réservé à la race.
En 1000, il y avait encore, à la foire Saint-Germain, un singe nommé Fagotin, comme relui de Brioché ', artiste admirable, qui fut
' Fagolio était d'ailleurs devenu une wpèce de n
occis avec toute sa troupe par d'affreux bandits, sur la route de Gien, où il se rendait pour éblouir la Normandie des cabrioles que Paris avait admirées. Loret, le chroniqueur des petits et des grands événements daloi^s, n'a pas dédaigné d'enregistrer ce meurtre dans sa gazette en vers*.
Une chanteuse, nommée M"c Choinet, avait appris à son singe à jouer une sarabande ', et elle le montrait sans doute au public quand elle se faisait entendre elle-même. Une demoiselle accompagnée par un singe, cela devait faire un tableau piquant et fort goûté des amateurs.
Du reste, les singes, au wii® siècle, étaient devenus, pour ainsi «lire, d'un usage domestique, et il éUiit de mode dans beaucoup de maisons riches d'en avoir un, qu'on habillait d'une livrée, et qui réjouissait les visiteurs par ses grimaces. François Colletet, l'auteur du Tracas de Paris, passant en revue tout ce qu'on i*encontre dans les rues de la ville, n'oublie pas le singe vêtu en page qui saute sur une fenêtre, et c'est sans doute aussi cet usage qui a inspiré à la Fontaine celle de ses fables ^ où un singe jette dans la mer qui baigne la maison l'argent que son maître amasse avec tant de soin. Le roman de Francion, par Sorel, si fécond en détails intimes sur les mœui-s et usages du wii© siècle, raconte deux anecdotes qui viennent à l'appui de cette remarque : d'abord celle d'un Suisse qui, trouvant un singe sur la porte d'une taverne, lui donne un teston à changer, et s'étonne de n'être remboursé qu'en grimaces ; puis celle d'un paysan qui, apportant un panier de poires à un seigneur, se laisse dévaliser en route par deux gros singes, couverts de belles casaques de toile d'or et ayant lepée au coté, auxquels il ôte respectueusement son chapeau, les prenant pour les lils du seigneur*.
S'il faut en croire le commentaire de Saint -Marc sur les oeuvre.*^ de Boileau, le supplice de Cl. le Petit, brûlé en place de Grève, fut causé par un de ses singes domestiques, qui jeta dans la l'ue des feuilles de i)apiei* où rauteur du Paris ridicule avait écrit des vers sacrilèges et im[)ies.
Les singes et guenons du roi occupent une aussi grande place que ses nains et ses fous dans le Journal d'IIéroard. Nombre de mémoires,
* Voir, pour les animaux savants de la foire Saint-Germain, Desboulniiers, UisL de l'Opéra- Comique; — les frères Parfaicl, Mémoires pour servir à V histoire des théâtres de la Foire, etc.
« Voiture, Lettre à M"« Bambouillel du 22 octobre 1534. — Tallemant des Réaux, Contes de bestes, dans ses Ilistorieltes, 3 Le Thésauriseur cl le singe, 1. XU, fable m.
* Hisl, comique de Francion, Viv. III.
entre autres ceux de Brienne et de Monglat, sans parler des mazarinades, font allusion à la passion qu'avait Mazarin pour les singes, comme son prédécesseur pour les chats. Ils Taccusent de passer son temps à faire danser ces vilaines bêtes sur ses genoux '. Les duchesses de Bouillon et de Mazarin, ses nièces, avaient hérité de lui ce goût pour les guenons, qui prenaient une large place dans les véritables ménageries qu'elles nourrissaient chez elles, comme on le voit en quelques lettres de Ghaulieu et de Saint-Evremond ^ La Muse royale ('25 juillet 1656) ne manque pas de nous entretenir longuement de la guenon de M^^ de Guébriant, dressée à toutes sortes de services et de gentillesses, et capable de jouer le rôle d'un valet de bonne maison. Cette habitude d'avoir au moins un singe qui devenait le commensal de chaque hôtel, qui amusait la société par ses tours, quelquefois mangeait à table et couchait avec le maitre^, se prolongea jusque dans le siècle suivant. On connaît le singe de M™® du Barry, presque aussi célèbre que son négrillon Zamore, et qui inspira au duc de Tresmes, jaloux de sa faveur, Tidée de se qualifier de <c sapajou d de M"»^ la comtesse. La Guimard et presque toutes les femmes à la mode sous Louis XV avaient également des singes à demeure dans leur salon.
Revenons au xvu^ siècle. En cette glorieuse époque, qui a réuni tous les genres de grandeur et de supériorité, des rats excitèrent longtemps ladmi ration publique à la foire Saint- Germain, en dansant sur la corde comme des personnes naturelles, ou plutôt beaucoup mieux. Ces rats étaient bien les contemporains de l'araignée de Pellisson! Le grave Bonnet, qui n'a pas dédaigné de s'en occuper dans son Histoire de la danse, nous apprend que ces intéressants animaux sautident en mesure, au son des instruments, debout sur leurs pattes de derrière et tenant de petits contrepoids. Une autre troupe de huit rats dansaient un ballet figuré sur une grande table, en se réglant sur les violons avec autant de justesse que les premiei's sujets de l'Opéra ; puis un rat blanc de Laponie exécutait une sarabande avec la précision et la gravité d'un Espagnol. Il en coûtait quinze sols pour contempler ce merveilleux spectacle.
Après la guenon d'Angole et les rats danseurs, mais beaucoup plus tard, c'est là qu'on vit également six serpents originaires d'Asie, élèves de la signera Francesca, qui se trémoussaient fort proprement
' Lettre au cardinal burlesque (1649). — Testament de Jules Mazarin (1651). 2 L. de LabortJe , Le palais MaïaiHn , note 515. ' Tailemant des Réaux, Historiette de M"* Roger.
sur la corde : résultat prodigieux qui montre jusqu'où, dans un siècle de lumière, peut aller le génie humain!
En 1723, la foire Saint-I-aurent monti*ait à qui voulait le voir quelque chose de plus miraculeux encore : un singe incomparable, — les singes se sont toujours distingués parmi les animaux savants, et nous sommes destinés à les rencontrer plusieui^ fois encore sur notre chemin, — qui, vêtu en femme, s'acquittait parfaitement d'un menuet avec son maître, représentait une comédie-pantomime mêlée de cris et d'exclamations partis des entrailles, en compagnie d'un chien instruit à le seconder; jouait du bilboquet comme Henri III, et apprenait à jouer du violon*.
Ce singe n'est -il pus celui que décrit le voyageur Nemeitz pour l'avoir vu à la foire Saint- Germain, à peu près à la même époque? « ... Un singe habillé premièrement en mousquetaire, puis en demoiselle et ensuite en arlequin. Cet animal salua la compagnie, ôla luimême son petit chapeau et le remit lui-même, s'assit sur une chaise faite exprès pour lui..., fit de son petit mousquet tous les exercices d'un fantassin, tira un coup de pistolet, dansa un menuet, fit plusieurs tours dans le cercle, monté sur un chien, tenant un drapeau de sa patte. L'on dit que le maître de ce singe a gagné plus de cinq mille livres pendant la foire. » Tous ces exercices sont assez faibles, et il est probable que Nemeitz a oublié les plus importants. Il vit aussi ù la même foire ï Académie des pigeons, qui traînaient un petit chariot, tournaient la broche, sauUiient par- dessus la baguette et rapportaient comme le chien, enfin un lièvre savant qui battait la caisse et qui fumait.
Sei)t années après, à la foire de 4730, la cliienne Charmante, devançant les exploits de Fillustre Munito, excitait les transports des bourgeois de Paris en jouant à la triomphe, en devinant la couleur des robes et en composant des noms, tels que Marie, Louis, etc. a On croit, ma foi, qu'il y a un peu de magie dans ce fait-là, » dit l'avocat Barbier *.
Il serait impossible de s'arrêter à tous les animaux savants qui firent les délices et l'orgueil de la foire; mais qu'on me permette pourtant de mentionner encore le canari phénoménal qu'on y voyait en 1760, lequel savait, discerner les couleurs, écrire un nombre ou un mot demandé, à l'aide de caractères détachés qu'il cherchait suc-
1 Voir, oulre les historiens de la Foire, Brazier, Chronique de» petite théâtre», t. II,
cessivement, indiquer l'heure et la minute que marquait une montre, enlin faire les quatre i-ègles élémentaires'.
Vei-s le même temps, le singe de Nicolet renouvelait la réputation et tes merveilles de celui de Brioché. Celte intelligente béte, nommée Turco, et dressée, ainsi que le savant chien Caraby, par l'haliile danseur de corde J^aurent Spinacuta, était le plus brillant acteur de son tbéàtre, oii Nicolet avait commencé d'ailleurs par montrer des animaux savants, et il devînt bien vite le favori du iiublic par la verve
Les singea , d'après les Tableaux de Paru, de Marlel.
et le naturel avec lesquels il s'acquittait des scènes boufVonnes confiées à son talent. Lors de cette fameuse maladie de Mole qui mit tout le beau monde de Paris en émoi et qui valut au comédien de si curieuses marfjues de sympathie dos grandes dames, Nicolet s'avis;i de dresser son singe à jouer le rôle de l'acteur malade : enveloppé dans une robe de chambre, coilTé d'un bonnet de nuit avec une faveur rose, les pieds perdus dans de chaudes pantoufles, le singe prenait des attitudes penchées, faisait des mines dolentes, se donnait tous les airs intéressants qui étaient de circonstance, parodiait enfin l'élégante fatuité de son modèle, de façon à réjouir singulièrement les speclulcuis. Le chevalier de Boufllers comiiosa là-dessus
à la suite du t. XIX de Berquin; Parie, Nepveu, IMS, in-ifl.
des couplets assez impertinents, qui furent bientôt dans toutes les bouches :
Quel est ce gcnti] animal Qui, dans ces jours de carnaval, Tourne à Paris toutes les tôtos, Et pour qui Ton donne des fêtes?
Ce ne peut être que Molet t Ou le singe de Nicolet.
Je ne cite pas les autres, ils sont partout.
€ ïurco, singe trùs habile sur la corde, écrit en 1775 l'auteur des Anecdotes dramatiques (I, 384), mourut, il y a trois ou quatre ans, d'une indigestion de dragées. Il était fort aimé du public et surtout des dames. Il allait faire la belle conversation avec celles qui l'appelaient. 11 s'asseyait sur l'appui des loges et grugeait toutes les pastilles de ces belles, dont il était l'enfant gâté. * On lui fit une épitaphe en triolet :
Ci-gît le singe à Nicolet,
Qui plaisait à plus d'une aclrice :
Passants, montrez votre regret;
Ci-gît le singe à Nicolet.
Il était grand, poli, bien fait;
Des singes c'était le Narcisse.
Ci-gît le singe à Nicolet;
Hélas! pourquoi faut-il qu'il gisse?
En février 1772, on voyait à la foire Saint-Germain un singe jouant de la vielle en compagnie de son maître, qui l'accompagnait sur la mandohne, et Uachaumont n'a pas oublié ce phénomène qui fit courir tout Paris. L'année suivante, on y montrait, au rapport de BuITon, un couple de cacatoès qui obéissaient aux moindres signes de leur maître, répondaient à ses questions par un geste affirmatif ou négatif, et indiquaient, dapivs les signes convenus, l'heure du jour, la (juantité des spectateurs, la couleur des habits d'une pei'sonne, et bien d'autres choses analogues.
C'est sans <loule aussi à la foii'e que travaillait cet industrieux dresseui' d'animaux dont a pailé Tallemant : « Un nommé Néron, dit-il ', avoit attelé des c(»!l's à un chariot ; après, il enchaîna des puces à un
• Véritable nom do Mole.
- ffistoriel tes , édii. Monmerqué et Paris, t. Vil, p. 189.
chariot aussi. Il avoit appris à une chèvre à marcher sur la corde ou plutôt sur deux cordes. 11 avoit un chat-huant qu'il tenoit dans une cage; il lui avoit plumé les moignons des ailes, avoit attaché à Tune une rondache et à Tautre une épée ; il lavoit habillé en cavaher. Il disoit qu'il n'avoit point d'animal, hors une poule, à qui il neùt appris quelque chose. »
Les puces dont parle Tallemant ne restèrent pas les seules de leur espèce. Nous savons par Brienne * qu'un charlatan avait imaginé d'en atteler une à un canon d'or, pour amuser Louis XIV dans son enfance. La Bruyère parle, à la fin de son chapitre des Jugements, de « quatre puces célèbres que montroit autrefois un charlatan, subtil ouvrier, dans une fiole où il avoit trouvé le secret de les faire vivre : il leur avoit mis à chacune une salade en tète, leur avoit passé un corps de cuirasse, mis des l)rassards, des genouillères, 'la lance sur la cuisse; rien ne leur manquoit, et, en cet équipage, elles alloient par sauts et par bonds dans leur bouteille. » Peut-être est-ce le même homme dont M'»<^ de Sévigné entretient sa fille, dans sa lettre du 4 décembre 1073 : <( On disoit l'autre jour à M. le Dauphin qu'il y avoit un homme à Paris qui avoit fait pour chef-d'œuvre un petit chariot qui étoit traîné par des puces. Il dit à M. le prince de Gonti : d Mon cr cousin, qui est-ce qui a fait les harnois? — Quelque araignée du (f voisinage, d dit le prince-. »
De pareils exemples sont innombrables. La puce enchahiée était un des objets à la mode du wii^ siècle. Cet usage a inspiré une pièce de vers à Desbarreaux, où il nous montre Pyrœmon portant à Alcimedon, a pour en faire un chef-d'œuvre admirable, i> une puce qui a osé profaner les appas de sa bergère. Alcimedon se met à l'œuvre :
Sa main attache au col de la puce insolente D'or fin et délicat une chaîne K^il^nte...
Cet animal microscopique, presque insaisissable, et sur leciuel il semble que l'homme ne puisse exercer aucune action, est justement l'un de ceux que son ingénieuse patience a su le mieux soumettre à une foule de travaux, où d'ailleurs l'énorme force musculaire de la bestiole est plus intéressée que son intelligence. Certains naturalistes en citent des traits presque incroyables. Lémery rapporte qu'il a vu une puce enchaînée à un petit canon d'argent soutenu de deux roues, grand comme la moitié de l'ongle et gros comme un fer d aiguillette, mais pesant quatre-vingts fois plus qu elle : parfois ou lem-
^ Mémoires , ch. i, 222.
2 Édit. Monmerqué et Régnier, t. H! , p. 299. Le passage de La Bruyère ne se Irouve que dans sa 6* édition publiée en 1691 , mais il parle d'autrefois.
plissait de poudre , à laquelle on mettait le feu , et la puce héroïque soutenait sans pâlir la détonation. Mouffet et Hoock parlent de deux Anglais, dont l'un avait attaché une puce à une chaîne d'or de la longueur du doigt et pesant moins d'un grain, qu'elle maniait facilement ; l'autre faisait tirer par une de ces petites bêtes un carrosse d'ivoire à six chevaux, avec cocher, chien, postillon, laquais et quatre personnes dans le caiTOSse * .
En 1792, pour son spectacle c des puces travailleuses >, le sieur Préjean payait une redevance de vingt-cinq livres à l'Opéra, comme on le voit par le registre de Francœur. Ainsi la Révolution elle-même n'avait pu tuer Y art, et les puces savantes travaillaient à deux pas des tricoteuses.
Eu 1804, on montrait au jardin des Capucines une ti'oupe de puces traînant, par des chaînes en or, des éléphants, des voyageurs en carton dans un char à six chevaux, et, à c(Mé, des mouches à qui Ton avait eu la patience d'apprendre à se battre à Tépée *.
Si nous sommes malheureusement réduits à des notions bien vagues sur les puces travailleuses de 1792, et môme sur celles de 1804, nous allons pouvoir nous dédommager quelque peu en 1825, grâce aux renseignements que M. Walckenaêr n'a pas dédaigné de nous transmettre sur les intéressants animaux qu'il étudie dans son Histoire naturelle des insectes.
Un industriel étiiit venu s'établir place de la Bourse, et montrait, au prix de douze sous, un étonnant spectacle composé tout entier de puces savantes. D'abord quatre de ces insectes faisaient l'exercice avec une pique, et se dressaient sur leurs pattes de derrière. Ensuite paraissaient des puces attelées à un canon avec son affût, et d'autres à une petite berline d'or à quatre roues, avec un postillon et une puce -cocher assise sur le siège, tenant dans ses pattes un mince éclat de bois (jui représentait un fouet. Au besoin, on les obligeait à marclier au moyen d'un cliarbon brûlant promené au-dessus de leurs tètes. Elles traînaient leurs véliicules par une chaîne attachée à leui*s cuisses de derrière et (ju'on n'otait jamais, dit- on. Pas une n'était morte, depuis deux ans et demi qu'elles menaient ce genre d'existence. Tous ces exercices s'accomplissaient sur une glace polie, où M. Walckenaèr put les observer à l'aise avec une loupe.
Neuf ans plus taid, en 1834, un sieur Cucchiani montrait à Paris une troupe de ces insectes qui non seulement traînaient des voitures
* Journal de Verdun, Ern. Menaull, Intelligence des animaux, p. 49-50. « Kolzebue, Mes Souvenirs de Pans en 1804, trad. fr. de 1805, l. 1, p. 107. — Improvisateur français, t. XVI, 3'i9.
et puisaient de Teau, mais, revêtus d'uniformes militaires, exécutaient au commandement des évolutions stratégiques !
Pareil spectacle frappa un jour detonnement Dickens, qui, dans ses notes curieuses sur le théâtre contemporain, a décrit un Conservatoire de puces, où soixante de ces animalcules étaient dressés par un directeur expert.
Chose bizarre ! la plupart des puces savantes qui viennent se produire à Paris se prétendent, par Torgane de leur imprésario , sous le patronage de la famille royale d'Angleterre. Nous ne savons à quelle époque se rapporte un prospectus sans date que nous avons entre les mains, et qui annonce une Exhibition extraordinaire de puces industrieuses, patronisées (sic) par la famille royale et (de plus) par la noblesse d^ Angleterre, Voici ce morceau curieux :
UNE SALLE DE RAL Dans laquelle doux Puces linhillées on danic?, ci deux autres en messieurs, danseront une valse. L'orchestre est composé de douze Puces jouant de différents instruments convenables à la petitesse des musiciens. La musique est très bien entendue. On y voit aussi quatre Puces autour d'une table, et jouant une partie de piquet.