‹ Le vieux ParisChapitre 27 sur 35 · LE DUC DE WELLINGTON · texte numérisé non relu

LE DUC DE WELLINGTON

et ses deux AmES DE CAMP

Montés sur des Puces enharnachèes de selles, brides en or, comme le sont ordinairement les chevaux.

DEUX PUCES Décideront une affaire d'honneur Tépée à la main.

UNE AUTRE PUCE Tirera un seau d'eau d'un puits.

UN JEU DE BAGUES Dont raction est totalement exécutée par des Puces habillées

en différents costumes.

En tête les armes d'Angleterre, avec la devise Dieu et mon droit, et l'autre , mieux appropriée à la circonstance : Honni soit qui mal y pense!

Les puces savantes ont encore reparu de nos jours. Je lis dans une lettre de Berlin adressée à la Gazette de France (17 mars 1874) :

c Berlin vient de voir partir un industriel qui lui a offert pendant deux mois une exhibition bien intéressante : des puces dressées avec un art savant, vêtues d'élégantes et frêles paillettes d'or, exécutaient une série d'exercices fort curieux. La c troupe > entière figurait dans une grande cérémonie, annoncée en gros caractères sur l'afiiche, et qui était comme le bouquet de la représentation : les Funérailles de Napoléon IIL Six puces attelées traînaient le char funèbre, et les autres suivaient, la larme à l'œil et le crêpe au bras. >

J'ignore absolument si ce sont les mêmes qui ont fait leur début à Paris vers la fin de l'année 1875, et qui, soit dit sans calembour, ont eu le don de piquer assez vivement la curiosité publique. Cette dernière troupe était dirigée par le « dompteur » Ubini, — le Bidel et le Pezon de ces tigres microscopiques, — qui plaçait son spectacle sous le patronage de la famille royale d'Angleterre, — toujoui's! Hles avaient des talents variés et se livraient aux exercices les plus divers. Les unes traînaient des chariots; d'autres faisaient de l'escrime; celle-ci était enchaînée, comme un forçat, à un boulet qu'elle promenait derrière elle; ceiie-là tirait le canon; une enfin servait de cheval à un général en miniature. Rien de drôle comme la in;dleposte attelée de quatre puces, tiindis qu'une cinquième figurait sur le siège en guise de cocher.

Avant d'avoir vu l'exposition de M. Ubini, je me figurais assez difficilement une malle -poste attelée de puces : la voiture en question, faite de carton léger, était à peine grosse comme le bout du petit doigt. Le long du timon, quatre fortes puces étaient accrochées par des lils imperceptibles, plus minces qu'un cheveu; l'équipage roulait sur un petit socle garni de velours, avec Tentmin d'une calèche lancée sur la pelouse de Longchamp.

ff I/étoilo de la troupe, disait le Fùjaro du 25 décembre 1875, traîne un éléphant d'une pesanteur mille fois plus grande que la sienne. Les comparses attelées à un mail-coach voiturent, sur une feuille de papier, le comique et le père noble qui se prélassent dans l'intérieur. Le cocher est épique avec son grand fouet noir. A côté, sur une autnî scùn(^ se battent deux spadassines. Leur dextre, armée d'un grand sabre, fait dos <r coupes », des <f dégagés > et des c ime, deux i>, que notre maître d'armes Vigeant ne désavouerait pas. Ija plus hardie tire le canon... En nous penchant, nous lui trouvons un air martial, une apparence de grognard et une légère senteur de

cognac qui trahissent la vie des camps et des faiblesses d^irtilleur. Je ne dirai rien de celles de ces actrices qui tirent de Teau d'un puits, dirigent des chars dans la carrière ou supportent sur leur dos des cuirassiers minuscules.

« G est de puce en plus fort ! disait un fanatique à ma droite. Je « les ai vues en Angleterre, mais elles n'agissaient pas avec autant <r d'ensemble et de précision, d

« J'ai observé la façon dont les puces du sieur Ubini sont attelées. Elles sont tout bonnement pincées au niveau du corselet par deux petites tiges métalliques qui les tiennent sous le joug. En sorte que leurs tours ont pour cause déterminante les eflbrts qu'elles font pour se dégager de l'étreinte qui les suffoque... Ce sont, en somme, ses accessoires et son matériel qui sont dignes de la plus grande admiration. Le char, Téléphant, le puits, le canon, tout cela tient dans une noix, et il porte d'habitude son magasin de décors dans son portefeuille. y>

Le pubhc riait de bon cœur à toutes ces évolutions, mais il devenait inquiet devant les exercices de la ])uce-cheval, qui était en liberté. 11 eût été d'autant plus inquiet, s'il avait su que, pareil à Phalaris, qui nourrissait ses chevaux avec les membres palpitants de ses esclaves, M. Ubini, — patroné par la famille royale tV Angleterre ! — nourrit ses bétes de saug humain. Une fois par jour, les puces savantes sont appliquées sur le bras d'un pauvre diable, dont Tunique profession est de se livrer en proie à leur dévorant appétit.

Les principes d'éducation des puces ont été dévoilés par un expert, dans une lettre au chroniqueur du Temps, Nous allons les reproduire d'après celui-ci :

<( 11 s'agit d'abord d'habituer les puces à la marche. On ne sait que trop que ces insectes ont une brusquerie d'allures désespérante. Ce sont de petites personnes agitées, qui réahsent d'instinct la fable du mouvement perpétuel. Or il est de toute nécessité d'assouplir cette humeur capricieuse et de les déshabituer de ces façons de kanguroos. On les enferme donc dans une petite boîte qui se meut au premier bond; plus la malheureuse puce proteste, et plus son supplice est rigoureux. Elle finit par se lasser. La fatigue a raison de la révolte de ses nerfs; elle comprend qu'il n'y a rien à faire contre la destinée, et elle se résigne.

« C'est le premier acte. Quand son propriétaire juge que la réflexion a accompli son œuvre, il sort l'artiste de sa prison et il procède à son harnachement. Dur labeui! On la sangle à la troisième articulation et

au moyen d'un cheveu ou d'un fil de soie très fin, noué sur le dos. Ainsi équipée, notre puce est mise à la chaîne et abandonnée à de nouvelles méditations. Le plus souvent son instinct se réveille. La pauvrette se croit libre, et elle n'a rien de plus pressé que de recommencer ses gambades. Mais chaque saut la ramène à son point de départ. Bientôt l'aiguillon de la faim se met de la partie ; elle se dit qu'elle ne gagnera rien à faire la mauvaise tête, et elle devient douce comme un petit mouton. C'est le moment de lui jeter un morceau de sucre..., je me trompe, un petit lambeau de bœuf cru devant lequel elle se garde bien de bouder. Voilà pour le deuxième acte.

€ I^ plus fort est fait. Ce n'est qu'un jeu après cela de lui faire exécuter les exercices préparatoires, de lui apprendre à marcher au pas, de la suspendre à un fil de soie, de l'atteler à de petites voitures. Et -notez bien que le dompteur se réserve toujours la ressource de la diète ou de la terrible boite tournante. En revanche, que de caresses et de friandises quand elle est arrivée à traîner le char, à diriger la brouette, à tirer le canon, à tourner le moulin et à danser sur la corde * ! »

Mais, au fond, il s'agit surtout d'avoir la patience et l'adresse de lui adapter des engins, de l'emprisonner dans des entraves dont elle fait effort pour se débarrasser. L'éducation de la plupart des puces savantes n'est guère autre chose.

Les puces savantes, comme les singes, nous ont entraîné plus loin que nous le pensions. Revenons maintenant sur nos pas.

* Temps du 24 septembre 1875. Qu'on nous permette d'égayer la matière par une anecdote empruntée à cette mémo chronique. Un professeur de puces montrait ses lauréates à une famille royale du continent, quand tout à coup l'hercule de la bande disparut. Mais le professeur Tavait suivie des yeux, et après un moment d^embarras : « J'en demande pardon à Son Altesse, dit -il à l'une des princesses, mais mon élève s'est réfugiée sur son auguste personne..., et si elle veut bien la rechercher, ce sera l'afîaire d'un instant... » La jeune princesse s*ezécuta gaiement. Elle passa dans une chambre voisine et revint, quelques minutes après, tenant entre le pouce et l'index l'insecte demandé. Mais à peine le professeur l'eut -il aperçu, qu'il secoua la tête, et de sa voix la plus gracieuse : « C'est à recommencer, dit-il; Votre Altesse s'est trompée... La puce qu'elle a bien voulu me rapporter est... une puce

et .^ m » m% ..rm ^ti ék f

Après avoir parcouru la foire comme nous l'avons fait, nous ne pourrions que nous répéter en allant rechercher les animaux savants sur le Pont- Neuf, et plus tard au boulevard du Temple. Il suffira de dire que le Pont-Neuf était, au xvnic siècle encore, le centre général non seulement des charlaUins de haute volée, mais aussi des saltimbanques de bas étage et des plus humbles montreurs d'animaux. Mercier, qui a tout vu dans le Paris de son temps, n'a eu garde d'oublier les ours placides du Pont-Neuf, dansant tout le jour au son du tambourin, grimpant à lechelle et tendant le chapeau du maître à la ronde.

Quant au boulevard du Temple, comme nous l'avons dit, il débordait de baraques de bois où l'on exhibait des ménageries et des animaux instruits dans tous les arts. On y voyait des ânes qui indiquaient la personne la plus gourmande de la société, des chiens calculateurs, des oiseaux qui tournaient la broche, menaient un camarade dans une brouette, montaient la garde et exécutaient la charge en douze temps, des lièvres et des lapins qui battaient de la grosse caisse.

Sous la Révolution, le môme boulevard resta le siège principal de cette industrie, car la République ne supprima pas les animaux savants ; seulement elle fit porter à l'àne la couronne civique et le bonnet de la liberté, et elle dressa des singes patriotes qui, sur la seule épithète d'aristocrates, sautaient à la gorge des gens*. Le singe Barbaro fut l'une des curiosités parisiennes de l'époque révolutionnaire.

Le Cirque a été la scène par excellence des animaux savants. Je réserve pour un paragraphe à part l'histoire sommaire de ce théâtre et de ses chevaux, qui se rattache par plusieurs points à celle des courses. Le cheval savant s'est rarement montré sur la place publique, et il est, pour ainsi dire, la propriété exclusive des cirques. En dehors de la classique troupe équestre, on y a vu des étoiles engagées accidentellement pour varier les exercices et doubler le plaisir du public: par exemple, le jeune tigre, câlin et caressant comme un chat nouveau né, croquant des gimblettes et léchant la joue des pei'sonnes

* Moore, Journal durant un séjour en France.

qui voulaient bien l'Iionorer de leur confiance ; et la chèvre acrobate , qui cabriolait sur la corde avec les grâces mutines et piquantes d'une déesse de l'Opéra. Mais les animaux qui, au Cirque, rivalisèrent le mieux avec les chevaux et détournèrent à leur profit la plus large part de la faveur publique, furent un cerf et un éléphant : le cerf Coco et l'éléphant Kiouny.

Franconi père est le premier qui se soit essayé, ou du moins qui ait réussi à instruire un cerf, à le rendre souple et docile au commandement. La tache était malaisée, et il ne mit pas moins de deux ans et demi à l'accomplir ; mais aussi quel élève et quel succès !

I^ cerf Coco fut à la mode , sous la Restauration , comme la girafe et les tabatières Touquet. Voici en quoi consistaient ses exercices : d'abord il faisait le tour du manège en cadence, balançant gracieusement son bois, s'arrétant au moindre signe de M. Franconi, changeant d'allure ou retournant sur ses pas, franchissant des rubans et des barrières, se mettant à genoux, tantôt sur les jambes de devant, tantôt sur celles de derrière, se couchant sur le côté en feignant d'être endormi. Dans cette dernière position, M. Franconi venait s asseoir sur le cerf, pesamment, et lui tirait plusieurs coups de pistolet aux oreilles, sans que cette pauvre bète, d'un naturel si timide, fit le moindre mouvement. Ensuite huit hommes entmient au son d'une musique militaire : ils se plaçaient en carré; le cerf Coco sautait pardessus les huit hommes. Ils étaient remplacés par quatre chevaux, qu'il franchissait également.

Ce n'était pas tout. On élevait au milieu du manège une sorte de portique garni de pièces et de cordons d'artifices. Là, sur un piédestal, venait se poser le cerf Coco, héroïque, indifférent en apparence aux feux qui l'environnaient, aux détonations des pétards, au pétillement des gerbes. D'autres fois, au Heu du portique, c'était un billion avec sa nacelle, que l'on descendait ou remontait à l'aide d'une poulie, et où il prenait place. Son sang-froid, en se sentant enlever dans les airs, était pareil à celui de Blanchard, de Garnerin ou de sa nièce. A une certaine hauteur, les pièces d'artifice jouaient leur rôle, et retombaient en flammèches à peu de distance des spectateurs, transportés jusqu'au délire.

Le cerf Coco devait épuiser la coupe des triomphes : on lui fit jouer des pantomimes, on le fit paraître dans les mélodrames. Il excellait, dit- on, dans Gérard de Nevers, où toutes les péripéties d'une chasse étaient habilement représentées. Poursuivi par les chiens et par les cavaliers, on le voyait parcourir les ravins et les montagnes figurées par les décorations; il arrivait au bord d'un précipice, et, d'un saut

énorme, il se metUût hors des atteintes de la meute, qui restait sur Tautre bord, aboyante et désappointée ^

L'intéressant animal était si bien apprivoisé qu'il venait manger dans la main et se laissait doucement gratter son bois par tous les spectateurs. Môme au milieu de ses exercices plus savants et plus compliqués, c était toujours cette partie du programme qui obtenait le plus yif succès.

Les lauriers du cerf Coco excitèrent autant d'émulation que ceux de Miltiade, et les rivaux de Franconi en perdirent le sommeil. On vit surgir de toutes parts des réductions et des imitations du cerf Coco. Au Cirque môme, Rubi et Actéon essayèrent de rivaliser avec lui, sans y réussir. La plus célèbre de ces copies, et la seule qui ait laissé un souvenir dans l'histoire, fut le cerf Azor, qui faisait de son mieux pour reproduire, au jardin de Tivoli, les exploits de son chef de (lie.

Quant à l'éléphant Kiouny, c'était un colosse étonnant, dont on était parvenu à faire un acteur : il ne lui manquait absolument que la parole pour rivaliser avec les meilleurs comédiens du Cirque Olympique. Dans V Éléphant du roi de Siam (1829), qui lui dut sa vogue inépuisable, il exécutait, avec une imperturbable gravité, les tours les plus extraordinaires, distribuant des fleurs aux dames, servant il table, débouchant des bouteilles et, pour comble, dansant la gavotte *.

Kiouny avait été devancé dans une partie de ces merveilles par Raba, qu'il surpassa de beaucoup. Néanmoins Baba, délicieuse miniature d'éléphant, guère plus gros qu'un bœuf, luttait victorieusement contre un coureur exercé, prenait avec sa trompe un mouclioir dans la poche de son cornac, lançait la boule comme un rentier et jouait de l'octave assez bien pour conduire une contredanse ^

En 4845, le Cirque renouvela un spectacle qui lui avait déjà si bien réussi. Anicet Bourgeois et Vilain Saint- Ililaire composèrent une pièce en trois actes, les Éléphants de la pagode, pour servir de cadre aux exercices d'une petite troupe de ces pachydermes, qui

' Ch. Monselet, Figaro, avril 1869.

' Grille, les Théâtres, in-8-, p. 97.— Brazier, Chroniq., 1. 1, p. 149 et suiv.— L'éléphant Kiouny ne serait- il pas le même que cet éléphant Chuni, dont le docteur Franklin nous raconte les exploits au théâtre Adelphi et à Coburg-Theatre, dans les mélodrames anglais composés pour lui, et à qui la vieillesse ou la satiété de la gloire aigrit si bien le caractère, qu'il fallut le fusiller? {Vie des animaux, Irad. par A. Esquiros, t. II, p. 77.) La ressemblance des noms et des exercices nous autorise à le croire. Ou, si ce n'est lui, c'est donc son frère!

3 Cuisin, Paris en minialure, 1822, in- 12, p. 89.

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s'ncquittèi'ent de leur râle à la satisfaction générale, comme celui que nous avons vu i-ècemment , à la Porte- Saint -Martin , dans le Tour du Momie.

Tout cela démontre que l'éléphant a bien progressé chez nous depuis le jour où il sulfisait d'en exhiber un dans le simple état de

Le cerf Coco , d'après uoe gravure en couleura de la collection LJeaville,

nature pour faire courir tout Paris (1771), et où Duclos disait : c Causons de l'éléphant; c'est la seule bète un peu considérable dont on puisse parler en ce Icinps-ci sans danger. »

Mais l'élé^ihant avait depuis longtemps l'ait ses preuves dans l'antiquité. On n'aurait jamais fini, si l'on voulait citer tous les traits d'inteUigence que les historiens anciens en rapportent, et qui sont l'un des principaux ornements des recueils d'anecdotes, de l'Histoire natu-

ANIMAUX SAVANTS ET CURIEUX 'i03

relie et de la Morale en action. Elien, Arrieii et Pline ne tarissent pas sur le compte des tours d'adresse qu'on lui faisait exécuter pour le divertissement du peuple. Domitien, désirant donner aux Romains une fête digne de lui et digne d'eux, avait dressé une troupe d'éléphants pour danser un ballet, et ceux-ci se tirèrent dans la perfection des pas les plus compliqués et des figures les plus difficiles, avec des grâces folâtres et majestueuses à la fois. On voit qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil, pas même la gavotte de l'éléphant Kiouny.

S'il faut en croire un grave auteur, l'éléphant serait particulièrement sensible à la musique, et il n'est point, d'ailleurs, le seul animal dans ce cas. Le docteur Ghaumet a raconté dans un livre savant : Influence de la musique sur la santé et la maladie, un concert donné, le 10 prairial an VI, aux éléphants du jardin des Plantes par plusieurs musiciens distingués du Conservatoire. Ces éléphants, qui répondaient aux noms de Hans et Marguerite^, manifestèrent le plus vif étonnement. L'air 0 ma tendre musette, exécuté en ut mineur sur le basson, eut le privilège de les séduire jusqu'à l'extase. Mais, lorsque le Ça ira, exécuté en ré par tout l'orchestre, fit entendre ses notes entraînantes, les pachydermes se mirent aussit(M a danser avec un entrain fort révolutionnaire; il fallut, pour les calmer, en revenir à Charmante Gabr telle, qui les plongea dans une douce langueur.

Il n'en est pas des rhinocéros comme des éléphants : on a rarement pu les instruire. Le rhinocéros savant qu'on montra en 1815, passage Castiglione, ne faisait que des exercices très sommaires, malgré la curiosité qu'il excita. Mais cette curiosité tenait surtout à la nature même de l'animal, encore peu connu en France, et aussi à sa stupidité proverbiale , qui rehaussait le prix des moindres résultats obtenus par la patience de ses instituteurs. Il n en avait jusqu'alors paru qu'un seul chez nous, en 1749. Son succès avait été tel, qu'il inspira un poème en six chants et qu'on vit naître des coiffures à la rhinocéros, comme plus tard, en 18'27, tout fut à la girafe, quand la première qu'on eût vue en France arriva au jardin des Plantes.

Puisque l'occasion s'en présente, disons quelques mots de cet animal, qui excita bien plus la curiosité encore que l'éléphant et le rhinocéros. Jamais entrée de souverain à Paris ne fut entourée de plus de surveillance et de plus d'honneurs. Elle était envoyée à Charles X par

1 C'étaient sans doute ceux qui venaient d'être envoyés par le stathouderet dont les journaux avaient retracé Pitioéraire jour par jour.

Méhémet-Ali, pacha d'Egypte. On choisit la belle saison pour ramener à Paris, et Geoffroy Saint- Hilaire fut chargé d'organiser son voyage, qui s'accomplit par petites étapes, avec une escorte de trois gendarmes et une suite de trois laquais, uniquement chargés des soins à lui rendre. Deux vaches lui prodiguaient leur lait; quatre Arabes lui servaient de ministres. Elle avait débarqué à Marseille, et sur tout le trajet, de la Cannebière à Paris, ce fut une série d'ovations. Dans chaque ville, les populations s'attroupaient pour contempler la noble inconnue, qui s'avançait revêtue d'une toile cirée aux armes de France. Le 30 juin 1827, on apprit qu'elle approchait de I^aris. Une grande foule se porta à sa rencontre. Cuvier alla l'attendre à la barrière, accompagné de plusieurs savants, et la conduisit, au milieu d'une nouvelle escorte de vingt-cinq gendarmes et entœ les rangs pressés des curieux, à l'Orangerie, dont on avait fait une écurie provisoire.

Le 9 juillet, la girafe s'achemina vers Saint-Cloud pour être présentée officiellement à Sa Majesté. Le cortège était imposant : en tète un peloton de gendarmerie, puis tous les membres de l'administration du Muséum, à cheval ou en voiture; ensuite la girafe, le cou entoui^é d'un collier égyptien, les flancs recouverts d'un riche manteau de cérémonie; enfin, pour fermer la marche, des groupes de gardiens et un second peloton de gendarmerie. Sa Majesté daigna tendre des feuilles de rose au bel animal, dont la douceur et les caresses charmèrent toute la cour, et fit distribuer 2,000 francs de gratification aux gardiens.

Pendant bien des mois, la girafe fut l'objet de toutes les conversations. On la chanta en prose, en vers, en musique, sur le piano, sur la guitare et sur l'orgue de Barbarie. Le crayon, la brosse et le ciseau reproduisirent ses traits. On adressa des madrigaux à ses beaux yeux. Pas un naturaliste qui ne briguât l'honneur de devenir son historiograplie officiel. De tous les bouts de Paris et de tous les coins de la province, on venait la voir en caravanes. Un cercle de courtisans se pressait sans cesse autour d'elle. Plusieurs magasins s'empressèrent de prendre pour enseigne : A la girafe; je crois bien qu'il en reste encore. La mode donna son nom à une foule de créations diverses. La couleur girafe succéda à la couleur piice, à la couleur souris. Tout fut à la girafe : on porta des bonnets et des chapeaux, des cols, des robes, des souliers et des manches à la girafe. Une foule d'opuscules de circonstance se publièrent sous son patronage. M. de Salvandy, qui était déjà un personnage à cette époque, et qui avait acquis une haute situation dans la httérature et la presse par

son Alonzo et sa collaboration au Journal des Débats, publia successivement deux Lettres de la girafe au pacha d* Egypte, où il attaquait la censure, qui venait d'être rétablie pour les écrits périodiques. Enfin, le 7 juillet, le théâtre du Vaudeville donnait un à-propos de Théaulon et Théodore Anne : la Girafe ou le Jardin du Roi, dans lequel les auteurs n'avaient eu garde d'oublier les couplets en l'honneur des Grecs, qui partageaient alors avec la girafe les faveurs de l'opinion.

La girafe vécut dix-huit ans, grâce aux soins extraordinaires qu'on prit pour la préserver de l'humidité et du froid, et pour régler son régime. Elle mourut d'une affection de la poitrine, comme le jeune malade chanté par Millevoye. Cette alVection est héréditaire chez les girafes du jardin des Plantes. Joignez-y sans doute la nostalgie; car, l)our être girafe, on n'en a pas moins l'amour du pays.

Vers la fin de l'empire, une troupe de chiens s'illustra sur le théâtre du Palais-Royal, qui, à bout de ressources, avait essayé successivement des danseurs de corde et des fantoccini. <r La troupe étidt complète, dit Brazier : il y avait le jeune premier et la jeune première, le comique, le tyran, le père noble, la soubrette, le corps de ballet, etc. Ces artistes à quatre pattes jouaient un mélodrame émouvant, dont l'héroïne était une jeune princesse russe, enfermée dans un château par un tyran farouche, et que son fiancé voulait délivi'er. La princesse, jolie épagneule à longues soies, se promenait mélancoliquement sur la tour, au pied de laquelle rodait, langoureux et triste, le prince son fiancé, appartenant à la race des caniches, qui sont les emblèmes vivants de la fidélité. Tous deux s'aboyaient tendrement leur amour. Le tyran était un affreux bouledogue au gros nez camard. Les troupes du fiancé venaient se ranger sur la scène; c'étaient des barbets, des lévriers, des bassets, avec un clairon qui avait la queue en trompette. L'armée ennemie se composait de danois, de chiens anglais, de griffons, de roquets, de carlins. Les éclaireurs circulaient furtivement, tenant dans la gueule un bâton avec une lanterne à chaque bout. L'assaut s'exécutait avec furie, et, après des péripéties diverses, la princesse innocente était délivrée, et le tyran farouche emmené prisonnier avec les honneurs dus à son rang. Le spectacle terminé, on donnait un os à ronger au général en chef, une pâtée à l'amoureuse et des boulettes à tous les artistes ^ d

' Brazier, Chronique des petits théâtres, l. II, p. 235. Les chiens savants furent toujours run des spectacles les plus communs. La t'oire en était pleine. En 1750, on montrait, à

ute ce môme spectacle qu'a célébré Désaugiers, avec ine, dans l'une de ses plus amusantes chansons popule soirée de Cadet Buteux au spectacle des chiens t à la fois un témoignage du succès et un document i représentation :

Qui ?^orl de cMc loil' fondno?

Tn- valscupo; ahî qu'elle est bien!

Mais, si je n'ons pas la berlue,

J' crais qu'elle a z'un museau d' chien.

Dieu ni' pardonne, à sa tournure,

Je n' l'aurions point deviné :

Si l'enfant n' sent pas la m'sure,

('.' n'esl pas faute d'avoir du nél...

Via z'un soldat qui déserte:

Six chiens lui fris'ent les mollets...

On r saisit, il s' déconcerte; Zeste, on lui fait «on procès, Et r déserteur, qu'on canarde.

Tonib' raide mort d' la premier' main, r.oium' s'il avait, |)ar méjj^arde.

Mangé z'un' boulette en ch'min.

L'un s' met deux pieds en écharpe

Et court plus vite que V vent.

Havel, avec ses sauts d' carpe,

En aurait -il fait z'autant?

Et c'I auT mâtin qui se cramponne

Sous un glob' de feu qui part.

C'est Ciarnerin z'en personne.

Ferme au post' comme un César.

11 n' lâchera point qu'on n' l'assomme,

VA dans l'occasion j' maintiens

Quo c' fanfan-là n'est point z'homme

A laisser sa part aux chiens.

Mais c'est dans l'assaut (V la place

Qu'il faut les voir travailler;

FMur leur donner tant d'audace.

Comme on a dû l's étriller!

C'est pis qu' des lions, pis qu' des diables,

l'.tr. fir.

0 aussi , la salle qui devint plus tard celle des Funamthéàlre à une admirable troupe de chiens savants,

une chienno savante qui lisait et comptait « par le moyen de cartes répondoil par le même moyen aux demandes à elles adressées « sur les de, la g'opraphio, l'histoire romaine ». Une aulre, en 1784, au Palaisil, devinait, faisait force tours et jeux de physique, etc. Imposiiible de la millième partie de ces cas.

qui y jouaient tour à tour, avec une égale perfection, le vaudeville builin, la comédie Régence et le drame militaire'. Braves artistes, consciencieux, dociles, ne plaidant pas contre leur directeur, ne demandant point â être mis en vedette sur l'afliche, ne rendant jamais leur rùle à l'auteur, ne se croyant pas enlin les premiers animaux de la ci'éation, parce qu'ils se tiraient d'un emploi de travestis, ou pai-ce qu'ils avaient le museau coquet et le poil frisé!

Le premier empire fut décidément l'àj^e d'or des animaux savants, p| les flii'iiniqueurs de l'époque no tarissent pas sur ce sujet. Malgré

Les chians à la mode, d'après le Bon genre, ii° 33.

rinstitulion des prix décennaux et les encouragements de la haute police, la poésie restait muette et l'IIomère attendu n'arrivait pas; mais les saltimbanques florissaienl, et l'âne et le cliien savants faisaient merveille sur le pavé de Paris ! Gourict nous a conservé * le tableau d'une troupe brillante entre toutes les autres. Elle comprenait d'abord un àne respectable et pacilique, — bien qu'il eilt, sous la n'volution, porte le bonnet de la liberté dans les rues de Paris, — faisant d'une mine débonnaire tout ce que savent faire les àiies qui ont été â l'école, tirant les cartes, devinant les points sur un dé, marquant avec le pied l'heure indiquée par une montre; puis une compagnie de chiens danseurs, — ces dames distinguées par un petit chajieau coquettement placé sur l'oreille et i)ar un petit jupon, ces messieurs généralement dans le simple costume de nature. — I^;

' J. Janin, Deburau, Hittoire du théâtre à ifuatre tous, p. 70 el ai * Panonnagt* céUbrti de» ruet (le Paria, 1811, 1. Il, p. 316.

directeur organisait le ballet, et, tout en jouant du violon, ne dédaignait pas de faire vis-à-vis à la première danseuse pour le menuet d'Exaudet. Ensuite venaient les danses de caractère, dans leurs variétés les plus oi-iginales ; les artistes exécutaient des pas difTiciles et brillants, et la représentation se terminait par des valses. Après quoi, le maitre remettait son violon dans son étui et la maîtresse son tambour de basque sous le bras; les premiei-s sujets gi-impaient sur l'àne, dont la science n'avait pas gâté l'heureux caractère, et toute la troupe s'acheminait au prochain carrefour.

Le chie» qui file, d'après le Bon genre, n» 85.

Le singe voltigeur du boulevard, qui dansait merveilleusement sur la corde, les taureaux di-esscs aux combats innocents, l'ours Martin, qui montait à soixante pieds de liauteur, au milieu d'un feu d'artifice ', et surtout les serins hollandais de Dujon , fir-ent concurremment fureur à Paris. Sur leur tlicàtre du passage Delorme, qui fut transporté un peu i)Ims tard au l'alais-Royal, ceux-ci, qui formaient une troupe de trente sujets, se livraient à une séiîe d'exeixices brillants, sans s'effrayer du son du tambour battu violemment à leurs oreilles, ni des éclats et des lueuis subites d'un feu d'artifice tiré sous leurs yeux. Les uns exccutaienl la voltige sur des cordes, se suspendaient par les pattes à des trapczcs et à des balanvoires, tournaient rapidement

' Petite Chronique de Purit, 1816, p. 121,

sur eux-mêmes comme des tototis, faisaient l'exercice et le saut périlleux; ies autres poussaient des brouettes, tiraient des voitures, marchaient avec des seaux suspendus à leurs têtes, à la façon des porteui-s de lait liollamlais ; ou bien encore ils se tenaient en équilibre sur les ailes et sur la tête, ils sVcoupiaienl deux à deux pour fiyurer un aigle double, ils demeuraient tranquilles et iirimobiles au centre d'un disque de feu. Enfui, pour tei'miner par le spectacle classique des oiseaux et des chiens savants, une bonne partie de la troupe jouait un drame renouvelé du Déserteur de Sedaine, où l'on voyait le

nilo, le cliieti savanl, d'après le Son ^«i

canari qui avait abandonné son poste jugé par le conseil de guerre, condamné à périr fusillé, faisaut le mort à excitei- la plus cnmplèlo illusion, et emporté dans un tombereau vers sa sépulture. Aussi l'Ermite de la chausst'c d'Anlin n'a-t-il eu garde de les oublier parmi les curiosités de Paris sous le premier empire'.

A mesure qu'on se rapproche de notre époque, bien d'autres noms viennent grossir la liste de cette acatlémie des sciences de la gent animale, — et tout d'abord, sous la Restauration, celui de Munito, le plus étonnant, le plus surprenant, le plus renversant des chiens, qui a vaincu tous ses prédécesseurs et que personne n'a vaincu. Le barbet Munito, natif des environs de Milan, était un calculateur d'une force

iTomel, p.3t, in-l! — Voir aussi les/tnii in-S* oblong, et le livre de Kotzebue, qui 1

laoa, L 1, p. 108).

iui<auaiif»,parM-"B*", néedeV. L , tSlB.

! admira dès 1801 {Wes Soiiueiiirs ((e Parii ,

respectable : il savait ses quatre règles mieux que la plupart des enfants après cinq ou six années d'école primaire; il jouait aux dominos comme Ponsard ou Jules Janin, et triomphait parfois des amateurs les plus redoutables; enfin il entendait, s'il ne parlait pas, l'italien, le français et Tallemand.

Dans son livre sur V Éducation du chien (1866), M. Ém. de Tarade, qui prétend qu'on peut cultiver et développer les facultés intellectuelles de cet animal comme celles d'un enfant, croit déprécier Munito en révélant sur quoi reposait sa prétendue science, c Munito, dit -il, était placé dans un cercle formé de grands cartons sur lesquels étaient tracés ou des lettres ou des chiffres peints de couleurs différentes. Il avait l'ouïe excessivement fine et exercée à saisir le léger bruit que son maître produisait avec l'ongle ou un cure- dent, quoique la main qui donnait ce signal fût cachée dans sa poche. Et le chien soi-disant savant se promenait dans le cercle, ayant l'air de réfléchir (voyez l'hypocrisie!), et s'arrêtait devant le carton voulu par son maître. * L'auteur s'applaudit d'avoir, à force de patience et d'attention, découvert cette jonglerie, et il la dévoile comme un trait de perversité rare. Cependant, si ce n'était pas là de la science, c'était au moins une extrême habileté, et, même avant cette explication lumineuse, je pense qu'il n'était venu à l'esprit de personne de croire que Munito fût réellement un mathématicien. Cette faculté de percevoir les moindres signes, de les démêler dans toutes leurs complications et d'y obéir aussitôt, peut être poussée très loin chez les chiens par l'étude et l'exercice. « Au moyen d'une espèce de formulaire, dit Adrien Léonard dans le livre qu'il publia en 1842 {Essais sur Véducation des animaux) ^ je suis parvenu à tirer de mes chiens tout ce que je veux, et à leur faire exécuter, au simple commandement, les actes les plus opposés. Ainsi je puis leur dire : Allez vous coucher! puis les arrêtant tout à coup dans leur impulsion, leur commander de venir à moi; leur dire: Soyez gais; puis, un instant après: Soyez tristes; mettre un -morceau de pain devant Braque, et dire: Voilà pour Phylax ; un autre devant Phylax, et dire: Voilà pour Braque, sans que l'un prenne le morceau destiné à l'autre; bien plus, les laisser un temps indéfini devant ces deux morceaux de pain, et leur dire ensuite : Maiigez ! sans que l'un ni l'autre se trompe sur le morceau qui lui était destine, bien que ce morceau ne soit pas placé devant lui. »

A côté de Munito, nommons les abeilles dociles, qui partagèrent avec lui l'honneur d'attirer la foule au Cabinet dHllusions de la Cour des Fontaines, cette Cour des Miracles où l'on montrait aussi le ser-

pent indien, dressé à obéir à la voix de son maître et à faire tous les mouvements qu'il lui commandait; et le cochon savant y un des rares animaux de son espèce qui ait consenti à se laisser instruire, depuis ceux que les bohémiens faisaient danser, au xv^ siècle, dans les rues de Paris, vêtus de velours et de satin, et qui, un jour, comme le raconte Saint- Gelais, et comme nous Ta montré M. Comte dans l'un de ses plus spirituels tableaux, réjouirent si fort Louis XI malade. Le cochon savant lisait l'heure à une montre et l'indiquait sur un cadran de papier, en appuyant son {^roin à l'endroit voulu ; il composait aussi le nom d'une personne présente, à l'aide de caractères mobiles qu'il alignait dans leur ordre.

On connaît le mélodrame du Chien de Montargis, qui se reprend parfois encore aujourd'hui avec succès. Le rôle du chien, qui est le principal de la pièce, a été joué par une suite de grands artistes sur la scène de la Gaieté. Celui qui le créa (1814) fut un caniche nommé Vendredi, qui appartenait à l'un des administrateurs du théâtre; et, parmi ses successeurs, on a particulièrement distingué Catulle, qui avait été dressé par un artiste du même théâtre, et qui touchait cinq francs de feux par représentation '.

En 1842, dans une pièce intitulée le Chien des Pyrénées, qui avait pour auteurs MM. de Comberousse et F. Lalanne, le Cirque Olympi(jue produisit un acteur quadrupède d'une intelligence phénoménale. C'était un chien -loup croisé de griffon, auquel on avait donné le nom d'Emile. D'un bout à l'autre de ce long mélodrame, construit suivant toutes les règles de l'art, avec incendie, souterrain, abîme, pont jeté sur le torrent, traître, niais, enfant au berceau, vierge persécutée, Emile jouait le rôle le plus actif, menait l'intrigue et, même séparé de son maître et abandonné à lui-même, se tirait à merveille des situations les plus compliquées. Il servait à table, portait des lettres, sauvait un enfant d'un incendie, déjouait les projets ténébreux du traître en révélant sa conversation à Taide de lettres en bois, déliait les cordes de son maître prisonnier et laidait à scier les barreaux de son cachot, précipitait le méchant dans Tabîme en tirant la clavette qui soutenait le pont, se jetait à l'eau pour saisir dans sa poche le portefeuille qui contenait les titres de la jeune fille innocente, et allait chercher la police pour faire empoigner les compHces du traître, après avoir eu soin de les bloquer dans leur tanière*.

Nous ne t'oublierons pas non plus, Flora, doux souvenir de notre

* Th. Gautier, Hist, de Vart dramatique, t. II, p. 229 el suiv. « Bibliothèque de l'École des Chartes, 5- série, t. V.

enfance! Flora, que j ai eu l'honneur de connaître personnellement, était Tune des principales actrices du théâtre de Séraphin. Cette aimahle chienne possédait des talents très estimables, faisait sa partie de cartes ou de dominos, dansait a ravir et sautait à travers un cerceau garni de pipes, comme les clowns du Cirque. Mais ce qu'il y avait de plus rare dans le mérite de Flora, c'est l'art avec lequel elle savait seconder le jeu des marionnettes : Arlequin et Polichinelle étaient pour elle des confrères auxquels elle s'associait avec conviction ; elle leur tendait la patte, comme une actrice intelligente leur eût donné la réplique. Porter un biscuit à Flora, caresser Flora, tirer familièrement l'oreille de Flora, c'était l'ambition de tout jeuae spectateur de Séraphin : les habitués du théâtre étaient seuls admis à lui présenter leurs hommages dans la coulisse, comme s'il se fût agi d'une illustre diva.

Munilo, Flora, Emile ont eu un brillant successeur, en 1876, dans la personne do Minos, qui n'éUiit pas un caniche, mais une sorte de grilTon écossais, et qui n'avait pas été élevé dans un but d'exhibition lucrative, mais instruit en ami, dans le sein d'une famille heureuse et aisée, par la fille de la maison. Sans la mauvaise fortune qui vint s'abattre sur l'intérieur où il avait grandi, les talents de Minos ne fussent jamais sortis de l'intimité. Même alors, ils ne s'en détachèrent qu'avec une sorte de discrétion et de pu<leur. Minos fut présenté dans les plus illustres salons parisiens; il daigna aussi se montrer dans quelques re{)résentations de bienfaisance, mais il se respectait trop pour monter sur des tréteaux vulgaires ou pour se compromettre au Cirque, en compagnie de clowns et d'acrobates. L'art de Minos consistait surtout à deviner avec une subtilité et une promptitude extraordinaires ce que voulait de lui sa jeune institutrice ; il lisait dans ses yeux, il semblait lire dans son àme, et exécutait toujours sans erreur ce que lui commandait un geste ou un regard imperceptible.

Nous n'en finirions pas si nous voulions énumérer tant de lapins battant du tambour, tant do lièvres surmontant leur timidité naturelle pour tirer des coups de pistolet, tant de phoques baisant leur maître, saluant les visiteurs de la voix et du geste et faisant distinctement entendre la ])reniière syllabe du mot papa, tant d'ours dansant en cadence et offrant la patte, que le bon la Fontaine en eût tiré la matière d'une demi-douzaine de fables nouvelles contre le svstème de Descartes qui fait de la béte une machine sans àme !

Toutefois, puisque j'ai nommé l'ours, ma conscience d'historien m'oblige à dire que, de tous les animaux savants, c'est celui dont il faut le plus se défier. Grâce à la taille peu svelte de l'animal et

à l'épaisseur Je sa toison, il est si facile à un compèi-e de se glisser sous sa peau ! Un ours savant me fait toujoui-s penser à ces ours de bals masqués qui dansent la scottish et donnent la patte aux dames. Un jour, raconte M. Toussenel dans son Esprit des bêtes, un ours qui avait fait ses études à l'école mutuelle d'O, arrondissement de Saint-Girons, étant en train de se livrer à ses exercices sur la place de la Bastille, reconnut parmi les spectateurs

M. le maire de son pays natal, et il s'iriterromiiit aussitôt pour lui offrir ses i-espects.

Mais le monti-eur d'ours, — un des souvenirs de notre enfance, — est bien déchu aujourd'liui. C'est un type qui disparait, et on ne Ifrencontre plus guère, avec l'animal grognon qu'il mène en laisse et le tambourin sur lequel il lui bal la mesure, que dans des villages lointains, où il a affaire à des curieux moins blasés et à une police plus tolérante.

La troupe des singes et chiens savants de Corvi, qui, depuis trente ans et plus, court sans relâche toutes les fêtes populaires de Paris ainsi que toutes les foires des environs et qui a réjoui déjà tant de générations de bambins avec sa table d'IiOte, son cuisinier, son capi-

taine rëharhalif, son acrobate, a perpétué jusqu'à nous les pures tra- <litions du genre, et mériterait d'être, elle aussi, visitée par Qulel Huteux et chantée par Désaugiers.

L'un des derniers animaux savants qui ait acquis une véritable illustration personnelle, c'est le mulet Rigolo, exhibé par le Cirque en 1865. La spécialité de Rigolo consistait à désarçonner tout cavalier qui essayait de le monter et à lui faire mordre la poussière en un clin d'œil. Stimulée par la prime de 100 francs que l'administration promettait à quiconque parviendrait à se maintenir pendant cinq minut(»s sur la croupe du terrible mulet, une foule d'amateurs tentaient chaque jour l'expérience, et redescendaient plus vite qu'ils n'étaient montés, généralement la tête la première. Rigolo, d'ailleurs, variait ses (exercices de la façon la plus divertissante pour le public, sinon poui' le patient. Il semblait jongler avec ses cavaliers, les faisant passer délicatement tantôt par- dessus sa tête et tantôt par- dessus sa queue, ou les jetant en Tair comme s'il eût joué à pile ou fiice , et tombant brusquement en arrêt après une course effrénée. Cependant V Immoiitable , comme l'appelaient les affiches du Cirque, fut traîtreusement dompté un soir par un cavalier artificieux qui, à. peine installé sur son dos, s'y coucha à plat ventre, en lui bouchant les yeux avec ses deux mains. En vain l'administration prolesta contre ce procédé indélicat : le public, enthousiasmé, exigea que les 400 francs fussent remis séance tenante au dompteur, et à partir de ce soir -là Rigolo, qui avait perdu son prestige, se retira sous sa tente.

Voilà les animaux savants tels qu'il les faut au scepticisme actuel. Hélas! nous sommes blasés par la civilisation; l'habitude des merveilles a tari l'enthousiasme, et tous ces phénomènes sont bien déchus du rang où les avait i)lacés la naïve admiration de nos pères! Il n'est pas un directeur de théâtre de mélodrame qui ne mette au besoin deux ou trois prodiges pareils dans ses pièces à gmnd spectacle. Nos pères ont parlé longtemps non seulement du caniche qui jouait dans le Chien de Montargis, mais des moutons du Petit Homme rouge, à la Gaieté. Il suflisait même encore à M. Mourier, pour raviver jus- (ju'à des proportions inouïes l'intéi'èt épuisé de Geneviève ileBrahant, de substituer à la biche mécanique des premières représentations une véritable biche, bien vivante et parfaitement dressée, qu'il tenait en réserve pour ce coup de théâtre. Mais de nos jours, qui a songé à s'émerveiller du chien des Cosaques, des Mohicans, de Mauprat, de la chèvi^e du Pardon de Ploënnel et de la troupe de dromadaires des Massacres de Syrie, quoique la badauderie naturelle aux Parisiens les

ait naturellement poussés à aller voir ces merveilles'? Les vieux et candides artifices qui consistaient à fabriquer les betes avec des comparses, groupés sous une peau, ont disparu du théâtre: si Ton a besoin d'un éléphant, on prend un éléphant; et si Ton veut un chameau, on fait venir d'Orient un chameau, à qui le régisseur apprend son rôle : ce n'est pas plus difficile que pour un comparse.

Mais, entre tant de betes savantes de tous les ranj^s, depuis les plus humbles jusqu'aux plus aristocratiques, depuis les plus dociles jusqu'aux plus rétives, lorsqu'on est parvenu à dresser des abeilles et des porcs, il est remarquable que le chat fiisse, pour ainsi dii*o, complètement défaut. Il est bien question dans le Journal de l'Estoile * d'un homme qui voulut présenter à Henri IV un chat <( duit à mille souplesses jd; mais comme on eut opinion, ujoute le chroniqueur, qu'il y avait là un sort pour faire du mal à Sa Majesté, M. le charlatan et son bateleur de chat disparurent si bien qu'on n'en entendit plus parler. La question resta donc indécise comme devant.

La princesse Palatine fait mention éf,^alement (Vun chat savant, dans un passage de sa Correspondance qui est intéressant pour notre objet ; mais on remarquera le rôle effacé que joue ce félin relativement à ses compagnons :

<r Apres dîner, mon petit-fils, le duc de ( Chartres, est venu me voir. Je lui ai donné un speclacle appropiié à son âge : c'était un char de triomphe que traînait un gros chat, et où était placée une petite chienne nommée Adrienne; un pigeon sert de cocher, deux autres font les pages, et un chien sert de laquais et est assis derriùi*e. Il s'appelle Picard, et quand la dame descend de voiture, Picard abat le marchepied. Le chat se nomme Castille. Picard se laisse aussi seller, on lui met une poupée sur le dos, et il fait tout ce qu'on fait faire aux chevaux de manège. »

Ce n'est pas que le chat manque d'intelligence, mais il manque de servilité. La souplesse qu'il a dans Tesprit et dans le corps, il ne l'a pas dans le caractère. Il est rebelle à s'instruire pour le compte d'autrui et à plier sous la baguette du maître, sauf quand il y trouve son profit. I^ sentiment de l'art a pu seul, si Ton en croit un récit qui, je Tavoue à ma honte, me laisse quelques doutes, triompher de cette noble indocilité du chat :

« La foire de Gravesend, dit le docteur Franklin dans sa Vie des animaux, vit jadis un spectacle d'un nouveau genre, annoncé sous le titre : Concert de miaulements. Au centre du théâtre était un singe

i Collection Michaud, I. XV, p. 261.

qui battait la mesure; devant lui se tenaient des chats avec des cahiers de musique ouverts sur leurs pupitres. Au signal donné par le singe, les artistes élevèrent la voix et la dirigèrent sur un mode tour à tour triste ou gai , qui annonçait un sentiment quelconque de la musique. » On me permettra de n'ajouter qu'une foi modérée à ce prodige. Je croirais plus volontiers au concert miaulique que donna, sous le Directoire, le directeur du bal de la Veillée, devenu depuis le Prado : t II y avait là, dit G. Du val, qui y assistait, une vingtaine de chats, dont on n apercevait que les têtes, disposées sur les touches d'un clavecin. Ces touches étaient des lames pointues, dont chacune allait frapper la queue d'un chat qui poussait un cri. Chaque cri répondant à une note de musique, cela produisait un charivari admirable ^ * A la bonne heure! Voilà qui est au moins aussi pittoresque, et surtout beaucoup plus vraisemblable.

On voit que le chapitre des chats savants est à la fois très court et très obscur. 11 serait plus simple de dire qu'il n'existe pas. Non, non , le chat n'est point un sot animal : il a plus d'esprit à lui seul, dans son heureuse ignorance et sa paresse obstinée, que tous les ânes, les chiens et les clievaux savants, triomphateurs de la place publique, brillants et tristes esclaves du saltimbanque qui les exploite, — pauvres bêtes si bien instruites, mais si souvent battues; si savantes, mais si maigres! Homme ou bête, il en coule pour apprendre, et l'on arrive à la gloire par de rudes chemins.

' Souvenirs de Thermidor, l. 11, p. 71.

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