LE? CHEVAUX DU CIRQUE - (.ES COURSES ÉQUESTRES ET PEDESTRES
Que ne pourrait-on pas dire aussi des chevaux savants! 11 n'est point de tour de souplesse ou d'adresse auquel on ne soit parvenu à dresser « la plus noble conquête que l'homme ait jamais faite i> parmi les animaux. Mais le cheval se souvient toujours qu'il a été chanté sur le mode lyrique par Ruiïon et, bien longtemps avant lui, par le Livre de Job; il n'a de goût et d'aptitude que pour les plus hauts exercices du corps ou de l'esprit, et non pour les jongleries vulgaires des saltimbanques. On rinstruit à danser en cadence sur ses pieds de derî'ière, à franchir de triples barrières, à traverser des obstacles multipliés à plaisir, à s'identifier au coips de son cavalier, à le ramasser avec les dents et à le replacer sur son dos ; je doute qu'on l'instruise jamais d'une façon satisfaisante à trouver la personne la plus bavarde de la société et le mari le plus jaloux, exploits qui, de temps immémorial, ont été réservés à Tàne, sa caricature.
C'est surtout depuis Franconi, ou plutôt depuis l'Anglais Astley, qui florissait quelques années avant la révolution, qu'on a entrepris l'éducation du cheval d'une manière méthodique et suivie, en vue des spectacles publics. Néanmoins, comme toutes choses ici-bas, les Franconi et les Astley avaient eu des précurseurs.
Pour ne pas sortir de France, les chevaux étaient dressés à faire des sauts, des cabrioles et des courbettes en cadence dans les carrousels de Louis XIII et de Louis XIV. Le fameux écuyer Ant. de Pluvinel, mort en 1620, fut l'un de ceux qui obtinrent en ce genre les résultats les plus étonnants.
L'Estoile parle aussi d'un ballet dansé par des chevaux d'Espagne, le 19 octobre 1581 : <r Ils se tournoient et se retournoient, dit-il, au
son et cadence des trompettes, hautbois et clairons, y ayant été dressés cinq ou six mois auparavant. ï> Et Tannée suivante * : « En ce mois d'aoust vint a Paris un Itiilien de Bologne, qui se disoit avoir esté esclave des Turcs par l'espace de huit ans, et y avoit appris plusieurs gentillesses et dextéritez rares et remarquables. Il se fît voir premièrement au roy, après à la cour estant à Fontainebleau, puis vint à Paris, où s'estant fait voir en quelques endroits particuliers, et sentant (pron prenoit goust à son bastelage, il ouvrit boutique en une carrière au long des murs de la ville, tirant de la porte de Bussy à la porte de Nesle, et y ayant fait dresser une forme de lice avec des peiuix et des cordes, y receut tout venans à cinq sols pour teste. Ce (ju'il sçavoit faire estoit que, sur un cheval courant à toute carrière, il demeuroit debout sur les deux pieds, tenant une zagaye en la main, (ju'il dardoit assez dextrement au bout de la carrière, et se renfourchoit en selle ; en mesme état et forme il lenoit une masse d'armes en main , qu'il mettoit en Tair et reprenoit en main par plusieurs fois durant la carrière; en une autre carrière, ainsi debout sur la selle, le cheval courant, il contournoit ladite zagaye qu'il tenoit en main, autour de sa teste et de ses espaules, fort agilement et subtilement; en une autre carrière, assis en selle, le cheval tousjours courant sans arrest, mettoit un de ses pieds à terre et ressautoit en selle, cinq ou six fois durant la carrière*; en une autre carrière, debout sur la selle, d'une lance qu'il tenoit sous le bras comme en arrest, il emportoit un gand perdu au milieu de la carrière..., et pour dernier mets de son service, le cheval ainsi courant à toute carrière, il se tenoit des mains à l'arçon de devant, et ayant la teste bas et les pieds en haut, fouinissoit en ce point la carrière, au bout de laquelle il se renfourchoit en la selle fort dextrement... L'homme et le cheval se coiuioissant de longue main, et rompus, faisoient paroistre les merveilles plus grandes qu'elles n'estoient. Il gaigna pour quelques mois b(îaiicoui) d'argent, puis se retira quand il sentit qu'on commen- (,'oit à se lasser de lu y. »
A coup sur, nos écuyers font beaucoui) mieux aujourd'hui, et sans avoir besoin d aller s'instruire chez les Turcs. Mais voici qui est plus fort. En 1001, on exhibait à Paris un cheval nommé Monaco, qui sautait, gambadait, se mettait debout, éternuait, riait en montrant les dents, rapportait comme un caniche, marquait les points d'une carte en frappant du pied droit si elle était noire, du gauche si elle
' Journal du règne de Henri III ^ année ir>82.
^ Nous apprenons par Sauvai (t. Il, p. 5^45) qu'un Maure, palefrenier du roi, faisaitaussi à la même époque une pailie de ces tours d'adresse.
était rouge, prenait toutes les allures, exécutait toutes les courbettes, tous les bonds et toutes les parades qu'on fait exécuter à un cheval de manège, sur la seule parole de son maître et suivant le genre de cavalier qu'il lui indiquait, prenait des attitudes désolées lorsqu'on le grondait, faisait le mort, se laissait fouler aux pieds, et, lorsqu'un spectateur avait demandé et obtenu sa grâce, se relevait et allait remercier son protecteur en le caressant. Bref, ses tours étaient si surprenants que son maître, soupçonné de sorcellerie et enfermé, eut grand'peine à démontrer son innocence.
Au commencement du xviic siècle, il y avait à Paris deux frères de la basse Navarre, associés à un Flamand et à un Allemand, qui avaient trouvé le moyen d'accommoder un cheval de façon qu'il put aller au bout du monde plus vite que tous les chevaux de poste se relayant les uns les autres, sans s'arrêter et sans souffler. L'un d'eux expérimenta sa découverte en 1604, en partant de Milan i)Our Paris, avec des gentilshommes qui couraient en poste, tandis qu'il n'était monté que sur un bidet de piètre apparence; cependant il arrivait toujours le premier à chaque station, où il les attendait, et il les précéda d'une heure à Paris, sans avoir cliangé de monture.
Ces hommes atteignaient à un semblable résultat par un certain régime qui, suivant la naïve explication du chroniqueur, dératait leurs chevaux tellement qu'ils ne pouvaient devenir poussifs, <r ne se lasser d'aller, » et par une certaine drogue qui les entretenait en haleine ^ Mais de cette drogue et de ce régime merveilleux nous ne savons rien autre chose, et on n'en a pas retrouvé le secret.
Les Académies, sous Louis XIV, i)oussaient très loin l'éducation du cheval et du cavalier. On les dressait l'un et l'autre à exécuter, dans les ballets équestres, les figures les plus difficiles et les plus variées sur quatre airs différents, et l'on vit un jour un seigneur faire à cheval le tour de l'Orangerie de Versailles en se maintenant sur le rebord de la balustrade. Tout gentilhomme devait savoir figurer dans les carrousels, et y faire exécuter à son cheval les manœuvres réglées par le metteur en scène.
Mais Astley fut, comme je l'ai dit, le véritable précurseur de Franconi et le fondateur des spectacles équestres. Le père et le fils étaient venus s'établir à Paris, d'abord en 1774, rue des Vieilles -Tuileries',
» Palma-Cayel, Chronolog. septénaire, collect. Michaud , t. Xll, p. 284.
* C'est à partir de cette date qu'on voit les cirques se multiplier peu à peu à Paris. Astley paraît avoir donné rimpulsion. Citons seulement Hyam, le héros anglais , qui exécutait ses exercices sur le boulevard du Temple en 1775; Balp, dont les représentations équestres obtenaient grand succès en 1779, sur le même boulevard; et Béates, écuyer anglais, dont le manège s'ouvrait aux Champs-Elysées, également sous le règne de Louis XVI.
42't I.R VIEUX PARIS
puis rue du Faubouig~(iu-Temple, vers 178*2. Ils ne s'enlendaient pas seulement à élever des chevaux, et nous devons tout d'abonl ouvrir une parentliêse en faveur de leur singe, le général JacquoI, qui exrilait l'admiration universelle par son esprit et ses tours. Dans
Escrime A pieJ. (Bibliothèque nationale, Tr. 1236, (^ 9S).
le spet'lacle des sieurs Astley, rien n'était plus surprenant que les entrées des chevaux, le menuet à deux chevaux, le combat du cheval et du parçon tailleur', etc., et Astley fils exécutait particulièrement,
à cheval. (Bibliothèque nationale, fr. 1236, f*35).
sur des animaux lancés au galop, le menuet de Devonshire avec ime grâce, une souplesse et un aplomb qu'admirait Vestris, le dtou
1 Thiiry, k Voyageur à Pari», 1790, 1. il, p. 219.
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de la danse. Lui et son père avaient la perfection de forme des athlètes antiques'.
1^ nom de Franconi est i-esté classique dans l'espèce. C'est une famille de centaures, l'ère, liis, cousins, ont rivalisé dans l'art olympique, et les femmes elles-mêmes s'y sont distinguées, car M'i*^ Franconi dansait avec grâce sur des chevaux au gidop. Les Francoui, sans oublier les Itauclier, ont donné au cheval l'nhéissance d'un esclave. En
ni, d'après une estampe
mutée^Carnavalel.
perfei.'tionnant les principes d'éducation des la CVuénnièi-e, des Phiviniêre, des Benoit Gueri-e, des Astley; en dressant l'animal par la privation du sommeil et de la nourriture, les châtiments de l'éperon, du caveç,'on, des mors turcs, des tiiples brides, les récompenses des friandises, et cent autres moyens pareils, ils lui ont fait faire des choses dont bien des hommes seraient incapables, jouer des pantomimes et prendre part à des tragédies. Mais je ne veux pas entrer dans l'exposé théorique de cet art s|iéi;ial. Je n'ai point à écrire un traité, je me borne à ramasser les notes d'une histoire.
Le chef de la dynastie fut Antonio Francoui, né à Udine en 1737, qui parcourut d'abord la France en montrant des oiseaux savants,